‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 15 sur 43 · LE LEVER DU ROI · texte numérisé non relu

LE LEVER DU ROI

En sortant du Palais-Cardinal, Monsieur et son sinistre cortège se dirigèrent vers le Louvre, où, par hasard, le

roi se trouvait en ce moment. Il habitait ordinairement Saint-Germain, mais il voulait le lendemain aller à Versailles de très-bonne heure et il avait couché à Paris, où il désirait causer un peu de son parlement, déjà fort disposé à la révolte, si le génie supérieur du cardinal ne l'avait pas contenu Les princes arrivèrent néanmoins avant son réveil. Ils attendirent dans le salon des gentilshommes et laissèrent en bas, dans une salle écartée, le corps du pauvre Olivier, qu'ils avaient fait transporter jusque-là.

— J'en aurai raison, disait Gaston exaspéré.

— Je remuerai tout Paris pour trouver l'assassin, ajoutait le duc de Beaufort hors de lui-môme.

— C'est quelque afiidé de ce mauvais cardinal, reprit le duc d'Enghien, tout mon oncle qu'il soit...

— On sait bien qu'il ne l'a été que de force, monsieur mon cousin, ajouta Ga3ton, on ne vous accuse pas de ce mariage-là.

M. le duc d'Enghien avait épousé, par ordre formel de M. le prince, son père, mademoiselle de Brézé, nièce du cardinal. Il était fort amoureux de mademoiselle du Yigeau et résista tant qu'il put à cette union.

— Le roi se lève bien tard ! continua M. de Beaufort, on dirait qu'il le fait exprès.

— Il a peut-être été prévenu.

— Ah! le pendard en est bien capable !

— Monsieur, si j'étais à votre place je demanderais la reine.

— Elle ne se mêlera point de cela. HVt-elle pa$ trop de ses propres affaires.

Les portes de l'appartement de Louis Xltl s'ouvrirent.

— Enfin ! répétèrent-ils tous à la fois.

Monsieur entra le premier, les deux autres après lui, puis toute leur suite et tous les courtisans, du moins ceux qui avaient les grandes entrées. Le roi était encore au lit. Bien que l'étiquette ne fût pas encore réglée comme elle le fût sous Louis XIV, il y avait déjà des distinctions et les faveurs de ce genre commençaient à poindre. Le duc de Saint-Simon, père de l'auteur des Mémoires, Y ami du jour, était seul en dedans de la balustrade, présentant au roi, bien que ce ne fût pas sa charge, une potion qui lui était ordonnée, mais il ne voulait la prendre que de sa main.

Monsieur salua, son frère, qui l'appela. Sa Majesté avait bien dormi et se trouvait, contre l'ordinaire, d'une humeur sereine.

— Viendrez- vous à la chasse, Monsieur ? lui demanda-l-il.

— S'il plaisait à Votre Majesté de m'en dispenser, j'en aurais une vive reconnaissance, je ne suis pas en train de chasser ce matin.

— Ah! j'entends! quelque lansquenet cette nuit à Rueil, vous aurez perdu vos pistoles. Vous devez être fatigué, en effet, car vous n'avez pas même changé de costume et la poussière de la route est encore sur vos bottes.

Le frotit du roi se rembrunit, il tenait fort au déco* mm, de la part de son frère surtout, il craignait toU* jours un manquement volontaire d'égards ou de respect.

— Je ne songe ni & mon costume ni à mes plaisirs en ce moment, sire, et c'est Un motif plus grave qui m'amène auprès de vous.

— Et qu'y a-l-il donc? demanda le roi toujours iû* quiet.

— Je viens réclamer votre justice, non pas seulement comme votre frère, comme prince de votre royale fa* mille, mais encore comme le dernier de vos sujets.

— Qui vous a donc porté dommage?

— Sire, on a voulu m'assassiner.

— Vous, mon frère! où, et comment?

— Cette nuit, à Rueil, sur un lit de camp où je dormais, où du moins j'avais dormi. Mon pauvre page, celui-là même que le roi remarquait hier encore, mon cher petit Olivier, s'y était jeté après moi, il a reçu le coup de poignard dans le cœur.

Le roi resta un instant interdit.

— Chea le cardinal? murmura- Ml.

— Oui, sire, chez le cardinal.

— Mais, Monsieur, vous vous trompez, il est impossible que vous ne vous trompiez pas. Cet enfant avait quelque ennemi, quelque amourette, c'est à lui qu'on en voulait et non à vous.

— Cet enfant portait mou manteau, l'agrafe sur

l'épaule, cette escarboucle si connue, présent de la feue reine notre mère, on l'a pris pour moi, on Ta frappé, à son âge, avec son caractère 6i pur, si ahgélique. Il n'avait, j'en suis sûr, ni rivaux ni maltresse.

— Et vous ne soupçonnez personne ?

— Que Votre Majesté considère le lieu où nous étions, la haine que me porte M. le cardinal, haine trop connue, trop souvent prouvée, elle appréciera ensuite.

— Vous allez trop loin, mon frère.

— Voici l'arme trouvée dans la blessure. C'est certainement une ruse. Un poignard de femme, de fille, des armoiries entièrement effacées, qui donc chez Son Éminence porterait de semblables insignes ?

Le roi examina la lame, le manche, sans prononcer une parole.

— Je V aurai! lut-il à voix basse.

— Oui, c'est la devise.

— Mon frère, vous ne connaissiez point votre page, il était moins sage que vous ne le supposiez. C'est bien lui, ce n'est pas vous qu'on cherchait. Tout ceci est une affaire de jalousie. Votre amour connu pour Madame ne permet pas de vous accuser, il faut donc que ce soit le pauvre Olivier lui-môme, auquel quelque belle furieuse aura percé le cœur, pour le punir de le lui avoir enlevé.

— Sire !•.. reprit le duc de Beaufort.

— Qu'y a-t-ii, monsieur ? demanda le roi eu tournant vers lui son regard clair.

-Sire!...

Il en resta là. L'éloquence n'était pas, on le sait, la partie forte de son éducation.

— Sire... recommença-t-il une troisième fois. Le roi leva les épaules.

Quant au prince, les yeux lui sortaient de la tête, la fureur l'étranglait, il n'osait pas parler, dans la crainte de laisser éclater cette rage, mais plus le roi se moquait de lui, plus la colère lui enlevait le moyen de s'expliquer. C'était ordinairement ainsi que se passaient leurs entretiens.

— Sire, reprit-il enfin, armé d'une résolution surhumaine, la noblesse tout entière, les princes à sa tête vous crieront justice !

— Qui était cet enfant ? son nom?

— Olivier de Ressac.

— Sa famille?

— Orphelin, bâtard, je crois. Mais très-protégé de M. le cardinal; c'est de sa main que je l'ai reçu, présenté par la duchesse de Nemours.

— Vous voyez donc bien qu'il ne l'a pas fait assassiner !

— Non, pas lui, sire, mais moi! reprit vivement Gaston.

Louis-le- Juste était à la fois l'homme le plus irrésolu et le plus entêté de son royaume. Il haïssait son maître, mais il haïssait presque autant son frère, surtout il craignait tout embarras, tout ennui, il désirait vivre

tranquille, entre ses amours platoniques, ses rêveries noires et ses favoris. Une lutte entre son frère et Richelieu, dont il tiendrait les balances, dont il serait le juge, l'effrayait d'avance, il eût voulu les condamner tous les deux, il fallait, au contraire, tous les deux les absoudre. Il se retourna de l'autre côté, repoussa doucement le duc de Saint-Simon, posa sa tête sur son oreiller et réfléchit.

Monsieur et les princes se regardèrent.

— Je gage qu'il va nous congédier, dît le duc dTSnghien.

— Monsieur, reprit le roi, après un instant de silence, nous'ne pouvons être du même avis. Tout ceci est une affaire de galanterie, faites enterret votre page et qu'il n'en soit plus question.

— Quoi ! sire, le cardinal...

— Le cardinal est aussi innocent qde moi. Peut-il être mêlé aux intrigues de ses gens et des vôtres?

— Sire!...

— Ne pensez plus à cela, vous dis-je, vous me ferez plaisir, et pour vous prouver combien je tiens à vous voir, je vous prierai de revenir le mois prochain, avec Madame, ma bonne sœur, que je n'ai pas embrassée depuis si longtemps.

Le roi avait dit : embrassée ! tous les courtisans se regardèrent; Monsieur avait trop d'esprit.pour ne pas voir la pillule, quelque bien dorée quelle fût* il avait grand'peine à l'avaler. Le duc de Beaufoft fit une pi-

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remette, en mordant sa moustache, il était rougq comme une grenade.

— Votre Majesté a bien de la bonté, je suis très-reconnaissant, néanmoins...

— Npn, non, mon frère, je le veux, vous viendrez avec Madame. Nous ne songerons plus à ce funeste accident, je le demande... je le veux.

11 ne restait qu'à s'incliner et à se taire, c'est ce que lit le prince, avec la rage dans le cœur. I*e duc 4'Enghien examinait tout, sa hardiesse et son impétuosité n'excluaient pas chez lui une finesse exquise. Quant au duc de fieaufort, il restait derrière les autres et se promenait par la chambre, hors de la vue du roi, en répétant, les dents serrées :

— Oh! grand Henri, notre aïeul, si votre ombre voit tout cela quepense-t-elle de ses fils dégénérés!

Louis XIII mit aussitôt la conversation sur un autre chapitre, sur celui qu'il préférait, lâchasse. 11 en parla en connaisseur, en maitre, il s'anima, ses yeux brillèrent. Celui qui fut plus tard le grand Condé le regardait en souriant. Que de pensées se succédaient dans cette tête, où les lauriers ne se couronnaient pas encore!

Après une demi-heure le roi les congédia.

— Je vous laisse libres aujourd'hui, messieurs, à la condition que demain vous serez les premiers & mon réveil, un peu plus gaiement qu'aujounl'bui, n'est-ce pas? et vous aussi, mon frère»

Il leur fit le plus aimable sourire, et demandant son service, il annonça qu'il allait se lever.

Les princes sortirent en silence, ils traversèrent sans se parler les deux pièces qui suivaient la chambre du roi, mais, arrivés au vestibule, le duc de Beaufort éclata :

— Monsieur, vous êtes déshonoré, pas un gentilhomme ne voudra vous servir, si vous laissez cette mort sans vengeance.

— Comment me venger? de qui?

— Et morbleu! de ce prêtre damné l

— Puis-je rappeler en champ-clos ?

— Non, mais vous pouvez rompre avec lui entièrement, vous pouvez ne le revoir de votre vie, vous pouvez crier sur tous les toits qu'il est un assassin et un lâche, vous pouvez enfin vous faire mettre à la Bastille, pour défendre vos serviteurs, puisque vous avez les mains liées, cela leur prouvera votre bonne volonté.

Ce conseil extravagant était bien digne de celui qui fut plus tard le roi des halles.

Je ne suis pas tout à fait de l'avis de M. de Beaufort, dit le duc d'Enghien en souriant, mais à la place de Votre Altesse Royale je sais bien ce que je ferais.

— Que feriez- vous, mon cousin?

— D'abord je prendrais ce pauvre cadavre, qu'on a laissé en bas tout seul, je le ferais porter à travers tout Paris dans mon logis du Luxembourg, et je le suivrais

respectueusement, la tête découverte, ii est mort pour vous, monsieur !

— C'est vrai.

— Je lui ordonnerais des funérailles magnifiques, avec force malédictions à ses assassins, cela ne fait pas de mal.

— Ensuite?

— Ensuite, au lieu d'accepter l'invitation du roi mon frère, je retournerais à Blois, sans tapage, et lorsqu'on me demanderait la raison de ma retraite, je répondrais que ni moi, ni mes gens n'étant en sûreté, je ne veux plus rester dans le domaine de la cour, que chez moi au moins si on tue mes pages j'en aurai justice, et puis, j'attendrais.

— Vous avez raison, mon cousin, et c'est ainsi que je vais agir.

Monsieur, auquel le moment prétait quelquefois une énergie factice, appela sur-le-champ son capitaine des gardes.

— Vous trouverez en bas, lui dit-il, à l'endroit où on l'a déposé, le corps de mon pauvre page. Vous allez le faire placer sur un brancard où vous aurez soin de mettre force manteaux à ma livrée, pour le couvrir et l'envelopper. Lorsque tout sera prêt, vous viendrez m'avertir.

Le capitaine sortit et s'empressa d'obéir : Olivier était' chéri de tout le monde. Il mit une solennité remarquable dans ses préparatifs et revint ensuite chercher i. 13

Son Altesse Royale. Tous sortirent du Louvre dans le môme ordre, le corps le premier, Monsieur ensuite, et les deux princes, la torche à la main. Les seigneurs de leur cour marchaient derrière et formaient une si grande procession que tout le monde sortit aux portes pour les voir. On sut bientôt de quoi il s'agissait, d'autant plus que les gens avaient ordre de le répandre, et œ fut partout une rumeur étrange.

— Un pauvre page de Monsieur, un enfant assassiné che« le cardinal! disait-on. Messieurs les princes ne sont plus en sûreté et le roi ne les venge pas !

Ainsi se préparait la Fronde!

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