DEUX MÈRES
Noos avons laissé le cardinal attendant avec impatience la personne que lui annonçait Campanelli, et dont il espérait quelque éclaircissement sur son avenir. Ce haut et puissant génie n'était point exempt des croyances et des superstitions de l'époque; comme toutes les imaginations vives il se frappait du merveilleux, il le recherchait, il s'en jouait, disait-il, et cependant il ne pouvait s'empêcher d'y ajouter foi.
Josseline, cachée dans sa retraite, voyait et entendait tout Elle se disposa à tirer parti pour elle-même et pour sa jeune idole, elle appelait ainsi le vicomte, de ce qui devait se passer. Hais, ainsi qu'elle disait ellemême, l'idole était bien mal servie, et le prêtre vivait de l'autel. Le cardinal ne la jugeait pas tout à fait, selon sa mesure, il croyait à son dévouement, en le supposant plus aveugle qu'il ne l'était réellement. Ce dévouement n'était point de la tendresse, c'était de la passion et de la passion dans une mauvaise âme. Il n'y faut jamais compter, ces gens-là trahissent toujours en pensée, s'ils ne trahissent pas en action.
Après quelques minutes d'attente, Campanelli reparut, conduisant une femme d'une belle taille, vêtue de
noir, masquée jusqu'aux dents; parvenue sur le seuil de la porte, elle fut forcée de s'arrêter comme si une émotion violente la saisissait; le cardinal crut qu'elle avait peur.
— Ne craignez rien, madame, ne craignez rien, avancez, je vous prie, vous êtes ici toute en sûreté.
La femme masquée fit encore quelques pas, puis elle s'arrêta de nouveau en regardant autour d'elle. Il y avait dans ce regard comme un souvenir, ou tin regret. Elle fit une profonde révérence au ministre, dont le geste l'invitait à venir près de lui, et, prenant son parti brusquement, elle avança tout à fait à la place qu'il lui indiquait du doigt.
— Vous m'avez fait demander, monseigneur', dit-elle d'une voix visiblement tremblante.
— Campanelli, ce satant qui, quelquefois, m'ouvre les trésors de son érudition, m'a parlé de vous souvent, madame; il prétend que vous êtes une personne fort extraordinaire, que vous lisez dans les événements et dans les pensées, c'est, en effet, tout à fait étrange. J'ai désiré m'en convaincre par moi-même ; sans avoir l'honneur d'être un savant, j'aime la science. Voilà pourquoi, madame, j'ai le bonheur de vous recevoir aujourd'hui. Campanelli, approchez un siège.
L'inconnue fit quelques façons avant de s'asseoir, de ces façons indispensables à la cour, et qui prouvaient qu'elle n'y était pas étrangère, elle s'y décida enfin.
— On dit que votre âge est fabuleux, madame.
— Il est vrai, monseigneur, que je suis bien vieille.
— Ne me sera-t-il pas permis d'en juger par mes yeux?
— Plus tard, monseigneur, pas en ce moment.
— C'est singulier ! votre voix est jeune et douce^ elle me rappelle un vague souvenir, comme une vision du passé, que je ne ne puis ni saisir, ni dépeindre. Elle me ramène dans de belles forêts, sur des gazons fleuris, au bord d'une rivière. Je ne sais quel fantôme aérien et chéri s'y promène avec moi, aux grandes ombres du crépuscule. Mon cœur bat comme un regret et cependant aujourd'hui^, je croyais le sanctuaire de mes regrets fermé pour ma vie* Quel est ce prodige? expliquez-le moi.
— Ah I répondît la devineresse, et son accent ressemblait à une musique lointaine, tant il avait de douceur et de tristesse. C'est que j'ai le pouvoir de vous ouvrir le cœur,* Armand de Richelieu, c'est que moi aussi je sais vos longues promenades sous les grands chênes et vos serments aux bords des eaux. C'est que je puis vous dépouiller quelques instants des années et des soucis qui vous écrasent, pour vous remettre jeune, amoureux, heureux surtout, à cette belle saison de la vie qui ne doit plus revenir.
— Tous pouvez cela t Oh ! soyez mille fois bienvenue. Quelle oasis vous me montrez au milieu de cette cour, quel paradis vous me créez! merci, et soyez bénie.
Demandez-moi pour ce bienfait tout ce que ma puissance peut donner et vous êtes sûre de l'obtenir.
— Peut-être vous demanderai-je en effet une grâce, avant de sortir d'ici, répliqua-t-elle en rêvant.
— Maintenant je tous écoute, je vous attends, rendezmoi ce bonheur enfui, ce bonheur que j'entrevois de loin, comme dans un songe. Parlez-moi d'elle, parlezmoi de Rynal
— Ah ! vous vous en souvenez ! s'écria l'étrangère en se levant vivement, ce nom n'est pas encore effacé de votre cœur.
— Effacé de mon cœur, le nom et le souvenir de fiyna, lorsque tout à l'heure encore, à cette même place, mes larmes coulaient !... Mais ce n'est point à moi de parler, c'est à vous, enchanteresse toute puissante, à me rappeler le passé pour m'annoncer l'avenir. Je suis dans un des moments les plus dangereux de mon existence, je ne sais si ce soir je ne serai pas aussi un prisonnier, bien que je sois innocent. Je ne sais si à celte heure le roi ne m'entend pas accuser d'un meurtre abominable, d'un meurtre que je déplore et qui m'a enlevé la moitié de mon cœur. Pourrez-vous me rassurer, m'éclairer du moins ?
. — Je le puis.
Elle alla vers une table qu'elle approcha du lit et déploya l'un après l'autre ses grands tarots, espèce de cartes italiennes fort peu connues en France et qui passaient pour un grimoire.
— Quoi ! dit-il, ce sont des cartes.
— Oui, des cartes, toute ma science est là. Lorsque je les ouvre, lorsque je les examine, je ne sais quel vertige s'empare de moi, ce n'est plus moi qui parle, ce sont elles, ou plutôt c'est un génie inconnu qui me dicte ses arrêts. Je serais aussi incapable de vous expliquer cette impression que de vous tromper lorsque cet esprit me domine.
— Cest étrange ! murmura le ministre.
Elle arrangeait ses tarots, elle les tournait en tous sens et 6es mains tremblaient. Le premier qui se présenta à ses regards fut le neuf de pique, elle recula involontairement.
— Ah! dit-elle, toujours!
— Que signifie cela? Ne me ménagez point, dites tout.
Une curiosité fiévreuse se peignait dans les regards du cardinal, il s'appuyait sur son coude et toutes ses idées étaient suspendues devant cette attraction involontaire. 11 ne vit pas le rideau s'agiter derrière lui et le visage pâle de Josseline se dissimuler sous les courtines.
La sorcière changeait ses tarots de place, les retournait, les examinait de plus près, en murmurant des paroles incompréhensibles. Tout à coup elle se leva, secoua en arrière le long voile qui l'enveloppait.
— Je ne sais encore ce que je vais lire, mais je prévois de grands événements, des douleurs vives pour
vous, monseigneur; j'aurai besoin d'être crue et pour cela je veux étoquer une ombre, tm instant de bonheur, une heure d'amour, dont le secret est resté entre yous et celle qui la partageait. Lorsque je tous aurai reporté à cette scène, lorsque j'en aurai remis sous vos yeux les détails les plus minutieux, j'aurai acquis vôtre cotifiatôe, et je pourrai vous ouvrir votre destinée, vous m'obéirez.
Le ministre ii'était plus f èctamstissable, sa physionomie si fermée et si sévère, ratonhaît d'une mélancolique joie, il semblait* chercher dans l'espace le spectre aithé de ses jeunes ans, il souriait à ses pensées, il caressait ses chimères, et ses souvenirs formaient comme une auréole autour de ce front, soucieux d'ordinaire.
— Vous avez quitté la cour, n'est-ce pas? où votre faveur commençait à s'éclipser, continua-t-elle, en remuant ses tarots, dans lesquels elle lisait comme dans un livre, Pexil vous forçait à vous reposer quelques mois, l'ambition n'était pas encore' la maîtresse de votre être, ôomme aujourd'hui. Vous vîntes seul dans ces beaux lieux où votre imagination se promène en ce moment, vous vous sentîtes pénétré du charme de cette nature admirable, et l'amour s'éveilla en vous pour la première fois. Je dis l'amour vrai, l'amour noble, l'amour qui mène aux belles actions et à la gloire. Vous n'étiez plus libre, mais vous ne l'aviez jamais été pour ainsi dire. Dés votre enfance vous étiez destiné à l'au-
tel, et votre jeunesse s'étyit souvent révolte contre la volonté inflexible qui vous y attachait.
— Tout cela est vfai !
— Un jour, vous aviez quitté vos habits ordinaires, vous erriez seul dans ces jardins féeriques, que yous deviez rendre plus féeriques encore, vous approchâtes d'un bosquet de roses et vous y vîtes, deux colombes blanches, portant au col et à la patte des rubans roses, fermés de petits glands d'argent. Les écrits de M. d'Urfé étaient alors à la mode et les têtes tournaient fort à la bergerie. Vous fûtes très-étonné de trouver là ces oiseaux, échappés de leur cage sans doute, leur tendresse vous fit rêver, comme vous rêvez aujourd'hui, n'est* ce pas?
— Hélas ! que ce temps est loin.
— Deux heures après la servante d'une jeune demoiselle était au château, réclamant les tourterelles et vous les rendiez en demandant h yoir sa belle maîtresse. Sans doute elle était belle cette Ryna que vous appeliez tout h l'heure ! Sans doute elle méritait l'amour d'un homme tel que vous, car elle était pure, car elle était tendre et dévouée. Jamais l'astuce n'approcha <te son cœur ni de ses lèvres, jamais une pensée mauvaise ne ternit le miroir de son Âme. Lorsque vous la vîtes pour la première fois, c'était un ange I
— )lon Dieu!
— Oui, invoquez Dieu, invoquez le ciel, sa justice et sa boqté seules pourraient vous répondre, maislapau-
vre Ryna! qu'en avez-vous fait? Cette nuit fatale où vous l'entraînâtes dans ce bois parfumé, cette nuit où YOtre cœur battait près du sien, où son bras tremblait sur le vôtre, où ses regards se mouillaient sous vos regards brûlants, cette nuit, quels furent vos serments et vos promesses? que devait-elle être pour vous, cette malheureuse, à laquelle vous faisiez tout oublier? Quelle part lui réserviez- vous dans votre vie dont les pages immenses se légueront à l'histoire? N'était-ce pas une mission qu'elle remplissait? Sa main défaillante ne devait-elle pas vous soutenir dans votre œuvre, vous aider dans votre route difficile? Ainsi ignorée de tous, existant pour vous seul, n'avait-elle pas juré de vous sacrifier jusqu'àla reconnaissance etn'a-t-elle pas tenu son serment?
— Vous avez connu Ryna, interrompit Richelieu, il faut que vous l'ayez connue, car elle et moi nous savons seuls cette nuit de délices, et Dieu m'est témoin que jamais ce secret n'est sorti de mes lèvres.
— Vous entraînâtes cette jeune créature, reprit-elle sans lui répondre, et comme si elle ne l'eût pas entendu. Vous prîtes le ciel à témoin de votre sincérité, et vous étiez sincère alors! Ce furent des enchantements, des joies; ce furent des épanchements et des projets, ce furent des instants d'ivresse sans pareille, des mots sans suite, des larmes sans cause, ce fut enfin l'amour dans ce qu'il a de plus beau, de plus juvônil, de plus exclusif, vous ne l'avez point oublié, car depuis lors
vous avez en vain poursuivi la chimère que vous avez perdue, vous avez en vain cherché l'ombre de ces moments, rien ne vous les a rendus, rien ne vous les rendra.
Richelieu écoutait comme en extase, son regard errait dans le vague, il revoyait les illusions évoquées, il revoyait cette bien-aimée de la jeunesse, pour laquelle il donnerait maintenant sa puissance, sa grandeur et sa gloire. La devineresse brouilla les cartes, le spectre disparut : une pointe acérée le mordit au cœur, il se rappela le terrible événement de la veille et il reprit lentement :
— Pauvre Ryna! elle est allée au ciel, Dieu a eu pitié d'elle, et c'est le plus grand bonheur pour son urne. Comment eût-elle supporté!... Achevez, achevez, je vous en conjure.
Mais l'inconnue aussi se laissait entraîner à la rêverie, tristement appuyée sur une des coloones du lit, elle remuait avec distraction ce jeu où elle venait de lire ; deux fois il faHut la rappeler à la réalité pour qu'elle retrouvât ses esprits.
— Ah! oui, c'est vrai! j'étais bien loin, revenons donc, puisqu'il le faut.
Elle remit ses cartes et les retourna encore.
— Monseigneur , maintenant je parle au ministre, vous croyez à un danger qui n'existe pas. Vous cherchez les moyens de le détourner, vous n'aurez même
pas cette peine, il 6e détournera sans que votre main ait besoin dp se placer entre vous et lui.
— Vraiment?
• — Oui, vous êtes sauvé ; oui," vous mourrez ministre, vous mourrez... Vous mourrez jeune, ajouta-t-elle d'une voix émue. Vos jours ont été comptés : si vous eussiez choisi une existence obscure et inutile, ils se fussent prolongés bien au delà du terme ordinaire; vous fivpz voulu occuper le monde, et chacun de vos triomphes a diminué le tissu de votre avenir. Vous serez illustre, mais vous ne resterez pas longtemps loin de Dieu.
— C'est la part que j'aurais choisie.
— Il vous est arrivé aujourd'hui môme quelque chose, un de ces événements imprévus qui creusent dans le cœur un sillon de larmes, surtout lorsque ces larmes doivent rester cachées. Vous avez auprès de vous un mauvais génie, mais vous avez aussi un bon ange, un enfant dont le nom seul vous fait tressaillir, que vous avez éloigné de vous pour éteindre les mouvements désordonnés qui vous troublent à sa vue, fuyez le mauvais génie et cherchez le bon ange, Monseigneur.
-Hélas!
— Mais... mon Dieu!... que vois-je?... Cet enfant, cet enfant qui est le vôtre, qui est celui de Ryna... cet pnfant!... Cela est-il possible? cela est-il vrai? Armand, s'écria-t-elle, en se levant et eu lui pressant la main, Armand, Olivier vit toujours, n'est-ce pas ?
LES SECRETS p'VUZ SORCIÈRE 247
Le regard morue et désespéré du ministre Jui répondit.
— Non, non, c'est un mensonge, ces infâmes parchemins me trompent, ils mentent. Lp démon yejut me punir de ce que je l'ai vaincu, de ce que suis vepue ici pour t'éclairer. Ma funeste science est fausse, je vais revoir Olivier, je vais revoir mon fils!
— Ryna !
Ce mot sorti du cœur de cet homme que tant d'intérêts, tant d'ambition, tant d'immenses idées remplissaient, retentit sous ces voûtes sonores comme qn cri de détresse et d'agonie. La pajivre mère s'était laissée tomber sur ce lit, que fout h l'heure son e&fant mort avait effleuré. Pendant ce temps, les yeux fauves de Josseline la dévoraient derrière les draperies.
— Ryna! murmurait-elle, elle n'est donc pas mortel Ce nom devait trouver un écho dans les souvenirs de
ces deux, êtres, liés ensemble par l'habitude, par le crime peut-être. Richelieu se sentit pris de vertige, il ne savait plus où répandre sa vie; ces révélations successives le brisaient, il courba la tête, il s'avoua vaincu.
— Parlez, parlez, au nom de tout ce que vous avez aimé sur la terre, dites-moi que ma vainc science vient de l'enfer et qu'elle est impuissante; dites-moi que mon Olivier est ici, qu'il va venir, qu'il n'a pas été assassiné. Assassiné, mon Dieu !
— Il Ta été! répliqua le ministre si bas, qu'il s'entendit à peine lui-même.
— Vous êtes tout-puissant et vous ne le vengez pas! Il vit! il vit!
— Rynal... je l'aï vu...
— Vous Pavez vu, et vous Pavez quitté!
— Ah! prenez pitié de moi, je me meurs 1
Il ferma les yeux en effet, il se sentait défaillir. Ce cœur muet et fermé depuis tant d'années, Couvrant à la douleur, se ranimant à la flamme des souvenirs, se trouvait trop serré dans cette poitrine, où ne battaient plus que des idées, et dont les sentiments étaient bannis. Il étouffait, ses impressions débordaient; Ryna, semblable à la lionne privée de ses petits, ne vit plus, ne comprit plus cet homme qu'elle avait tant aimé, son fils était tout pour elle, c'était son fils que son amour demandait, elle n'étendit môme pas la main vers celui qui l'avait laissé mourir.
Le premier mouvement de Josseline fut de courir vers le malade, elle le réprima pour ne pas donner à sa rivale Pavanlage de la savoir présente. Elle eut le courage de voir souffrir Richelieu et de ne point le secourir, il y allait pour elle de ce qu'elle avait de plus cher au monde, de son pouvoir sur cet amant illustre. Elle se contint. Placé de la sorte entre ces deux femmes, dont l'une ne voulait que sa puissance et dont l'autre ne daignait môme pas ramasser ses regrets, il se trouvait seul, lui, le maître du monde. Cette faiblesse fut de courte durée, il revint à lui, il comprit amèrement ce qu'il devait attendre et il se tut, car il était
coupable, car il avait trahi et il méritait d'être oublié.
— Mon fils! mon fils! répétait la mère au désespoir, dites-moi qui Ta tué, pour que je boive jusqu'à la dernière goutte de son sang, dites-moi où il est pour que je l'emporte, et qu'au moins sa mort m'appartienne, puisque vous avez laissé perdre sa vie que je vous avais confiée.
— Hélas! ah! je l'aimais bien pourtant, je ne suis pas coupable, ne m'accusez pas.
Il essaya de lui raconter le crime, sans lui nommer la 'criminelle; son récit, vingt fois interrompu par les questions, par les larmes, par les sanglots de Ryna, ne jeta qu'une faible lumière sur cet événement.
— Où est-il, encore une fois? il faut que je le voie, il faut qu'on me le rende. Il est à moi, enfin?
— N'allez pas trahir!...
— Je dirai qu'il est mon fils, voilà tout, car il ne me semble pas qu'il soit le vôtre, vous n'avez pas été un père pour lui.
— Monsieur s'en est emparé...
— J'irai le reprendre à Monsieur, j'y cours!
— Vous allez tout perdre, Ryna !
— Je n'ai plus rien à perdre au monde, où mon fils n'est plus. Adieu !
— Ryna! Ryna!
Elle avait déjà disparu, laissant ses cartes où elle les avait mises, mais sans que le masque qui couvrait ses
traits 80 fût détaché pn instant. L'image qu'il conservait d'elle était toujours l'image adorée, la belle et fraîche jeuije fille qu'il avait séduite, l'image qae Josseline croyait retrouver encore était celle d'une rivale p^ns charmante, plus séduisante qu'elle ne le fut jamais.
— Ah! dit-il, je dois donc être perdu par elle!
— Vous serez sauvé par moi, dit Josseliue, en paraissant tout à coup. Mous verrons ensuite laquelle de nous deux vous devez oublier.
Le cœur et la tête du cardinal étaient dans un tel chaos qu'il vit à peine la comtesse, qu'il l'entendit encore moins, et qu'il resta seul, se souvenant à peine qu'elle eût été là.
EN VOTAGE
Lorsque madame de Fouquerolles et madame d'Oston quittèrent Saulieu, avec leurs maris et leur suite, Jacques, qui avait assisté au service dans un coin de la chapelle, était caché derrière sa fenêtre et suivait d'un regard désolé les rêves de son cœur, qui s'exilaieirt. Il était séparé d'elle par une barrière insurmontable, l'honneur et la reconnaissance. Il ne devait plus la revoir, il se l'était juré à lui-même, il l'avait juré sur la
tombe de la respectable mère qui combla son efifarice de timt d'affection.
— Bile était là encore lorsque j'ai promis, et inaifctenant elle veillera sur sa petite-flUe que je ne puW protéger, se disait-il. Isabelle aimera cet hdmrne généreux, elle sera heureuse, et moi je serai isolée à jamais!
Un retoiir sur sa position, sur le sort qui l'attendait bientôt, rendit un peu de sérénité à son âme.
— Il vaut mieux qu'il en soit ainsi, elle il'aura pas à me pleurer. Je suis déjà arraché de sa vie, je n'y manquerai plus, mon souvenir planera autour d'elle, et peut-être m'oubliera-t-elle moins mort que vivant.
Lorsque le cortège eut disparu, lorsqu'il ne vit plus à l'horizon ni litière, ni chevaux, ni laquais, il lui sembla que la terre devenait déserte, et qu'il y habitait seul. Il quitta sa chambre, il descendit, le château entier lui était donné pour prison, il avait besoin de rencontrer une créature humaine, cet isolement lui pesait; mais les domestiques éiaient à la chapelle pour tout remettre en ordre, les soldats sur la plate-forme, il errait en vain dans les appartements déserts et n'y trouvait que les souvenirs déchirant? qu'il voulait fuir. En passant près de la chambre de la vieille marquise, il sentit tirer la dentelle de sa botte et un petit cri plaintif frappa son oreille. 11 tressaillit involontairement : bien que d'une bravoure éprouvée, il était de son époque, et les idées superstitieuses y dominaient.
11 se retourna et aperçut le bon Cyrus, le chien de madame de Saulieu, confié aux soins de Radegonde, et qui s'était échappé pour chercher sa maîtresse, selon l'instinct de cette précieuse race, dont l'attachement résiste à tout.
— Pauvre bétel dit-il, tu es comme moi, perdu dans cette vaste demeure, où nous avons été si heureux!
Le chien grattait à la porte, il s'obstinait à entrer, Jacques eut pitié de lui, il ouvrit avec un respect inyolontaire.
— Tout me parlera d'elle, dans cet appartement qui vit les jeux de notre enfance, mon bon Cyrus, allons-y tous les deux, nous n'y trouverons tous les deux que des ombres.
Il entra, le chien courut devant, traversa comme un trait l'antichambre, le salon, et arriva au cabinet de la marquise où elle se tenait d'ordinaire. Il y rencontra sans doute un danger quelconque, car il se mit à aboyer furieusement et recula vers l'issue par laquelle il était entré, comme pour appeler Jacques à son secours.
Tout était en désordre. encore dans ces lieux visités par la mort , la première idée du jeune homme fut qu'un des soldats étrangers, trouvant la facilité qu'il venait d'éprouver lui-môme, avait profité de cette négligence pour s'emparer de quelque objet précieux. Il suivit donc promptement Cyrus dans le cabinet dont toutes les portes étaient ouvertes. Le secrétaire de la
marquise, couvert de papiers êpars, était ouvert également, et l'arrivée de Cyrus avait certainement dérangé le curieux, car il n'avait pas même pris le temps de refermer un tiroir où brillaient des diamants et des nobles à la rose.
M. de Maulevrier se précipita dans le jardin, il n'y vit personne, bien qu'il le parcourût dans tous les sens; lassé de ses recherches, il retourna, toujours suivi de Cyrus qui le dirigeait, à la chambre de Radegonde. Celle-ci s'occupait à rendre une apparence rangée au département qu'elle gouvernait, elle écouta le récit du jeune homme avec une incrédulité marquée.
— "Vous avez rêvé, monsieur le comte, il n'y a personne au château que les domestiques, et pour des trésors ils n'approcheraient pas de cette chambre.
— Mais les soldats?
— Ils sont tous enfermés ou de garde; ne faut-il pas vous garder, hélas?
— Cependant j'ai vu, et si vous voulez yenir vous verrez comme moi. Où est Gournay !
— Avec les soldats, il essaye de les gagner.
— Venez, venez, ma bonne Radegonde, prenez Cyrus avec vous, et vous jugerez vous-même.
La femme de charge consentit à l'accompagner ; ils retournèrent chez la marquise, parcoururent toutes les pièces sans rencontrer personne, et lorsqu'ils entrèrent enfin dans le cabinet, le bureau était refermé, la clef enlevée et toutes choses remises à leur place. Cela tei. 15
naît du prodige. Jacques sentit battre son cœur et sa nie se troubla.
— Àvais-je raison, monsieur? demanda Radegonde, bêlas! la douleur tous tourne ta tête et je ne ie conçois que tropl
il fallut se rendre à l'évidence, il fallut convenir qu'il s'était trompé, bien qu'il fût parfaitement sûr du contraire. Son esprit se refusait à croire aux cboses surnaturelles, dès-lors fallait-il supposer qu'il eût mal yu, mal jugé,
— l'envoie tout à l'heure à madame la marquise son valet de chambre, qui la rejoindra à Poitiers, ne le chargerez-vous de rien, monsieur le comte?
— De mes très-humbles hommages pour madame la marquise de Fouquerolles et de mes nouveaux remerclments pour M. son mari. Tant que je vivrai je me souviendrai de ce que je lui dois.
— Vous serez béni, monsieur, c'est d'un homme d'honneur. Votre commission sera faite ce soir même.
En effet, le soir, pendantqueles deux couples étaient à table, le valet de chambre, laissé en arrière, arriva. Il répéta mot à mot ce qui lui avait été prescrit, sans s'apercevoir que les joues d'Isabelle pâlissaient encore.
— Pauvre jeune homme, dit M. d'Oston, qui seul de tous ignorait les événements passés, il est à craindre que nous ne le sauvions point.
— Je ne sais comment on fera pour le prendre, s'il ne se. livre pas et si on ne le fusille pas dans sa cham-
brç. Mes gefls ont Tordre de ne laisser pénétrer 9100114 des sbires dans l'intérieur du château, et H. (le Nai}levrier a donné sa parole de n'en pas sortir.
— Et s'ils en font le siège?
— Le cardinal 7 regardera à deux fois, qops ne sommes pap des rebelles.
— Lé cardinal n'aime pas cette province. D^bord, c'est presque la sienne, on l'y a connu assez petit compagnon, c'est déjà une raison plausible, et puis Loudun n'est pas loin d'ici, et le souvenir d'Urbain Grandir ne lui plait guère.
Isabelle et Béatrix gardaient le silence, fort mal à l'aise Tune et l'autre, elles s'empressèrent d'abréger le repas. M. de Fouquerolles, fidèle à sa promesse, conduisit sa femme à son appartement, lui baisa la main, et se retirait, lorsque la marquise, renvoya ses fendes et le pria de rester quelques instants avec elle.
Cette demande lui fît battre le cœur, il s'a&iï sans rien dire et attendit. Il avait une si grande crainte de la blesser et de retarder ensuite le momept de son bonheur.
— Monsieur, mon ami, lui dit-elle, c'est encpre de M. de Maulevrier que je veux voijs entretenir, et pour la dernière fois, ajouta-t-elle, voyant que ses sourcils se fronçaient.
— Je vous ai prouvé, madame, que 4e vous je pouvais tout entendre.
— Vous avez été sublime de bonté et d'héroïsme, je
ne l'oublierai jamais ; vous avez exposé votre vie pour sauver la sienne, vous l'avez défendu comme votre frère, plus que votre frère, peut-être...
— Je vous Pavais promis.
— Maintenant vous êtes engagé dans une voie où je ne puis vous voir marcher sans frémir. Vous l'avez installé chez vous, vous vous êtes fait son protecteur contre la puissance terrible à qui rien ne résiste, et je ne sais plus ce que je dois craindre, ce que je dois espérer.
—Mon amie, permettez-moi de vous donner ce titre, ce n'est pas moi qui ai tracé cette route, les événements m'y ont conduit malgré moi. Je me suis vu placé dans une position où il a fallu marcher en avant, puisque je ne pouvais plus retourner en arrière. Si je succombe j'aurai fait mon devoir et vous me pleurerez; si je vis, vous m'aimerez peut-être, je suis tranquille.
— Vous ne me comprenez pas, je le crains, monsieur, dit la jeune femme, vous supposez que votre sûreté, que votre liberté m'occupent moins que celles...
— Hélas! vous l'aimez et vous ne m'aimez pas!
— Je l'aime sans doute, je ne puis ni ne veux nier ce que je vous ai avoué déjà; mais si Dieu exauce ma prière, je pourrai bientôt dire : je l'aimais!
— Je ne vivrai point pour voir ce jour.
— Vous vivrez, vous vivrez de longues années, bien plus que moi, je l'espère.
— Ne voulez-vous donc pas aimer aussi longtemps
que je tous aimerai? reprit-il avec un sourire de l'âme. Il y avait dans les paroles, dans les regards de M. de Fouquerolles une bonté si exquise que rien ne peut en donner l'idée.
— Ce n'est pas encore là ce que je voulais tous dire, continua Isabelle.
— Eh! quoi donc encore?
— J'ai une grâce à vous demander.
— Elle est accordée d'avance. Est-ce que je puis vous refuser.
— Que le nom de Jacques ne sorte plus de vos lèvres, que son souvenir s'efface de votre pensée, que vous lassiez vis-à-vis de Son Excellence les démarches nécessaires à votre sûreté, qu'aucun nuage ne s'élève plus entre vous et moi, que vous soyez heureux enfin.
— Ce que yous demandez là, madame, doit être demandé à vous-même et non pas à moi, tout dépend de vous, vous êtes la souveraine maîtresse de notre existence. Que vos ^pensées s'éloignent de vos premiers sentiments et les miennes ne vous y chercheront plus, que vous me permettiez d'être heureux et je le serai; quant au cardinal, j'ai écrit à mon père, c'est lui qui se chargera de ma défense. Avez-vous autre chose à m'ordonner?
Un combat terrible s'éleva dans le cœur de la jeune femme, elle sentit qu'en le laissant s'éloigner, elle replaçait entre eux la barrière que cet entretien commençait à rompre; mais elle n'avait pas la force de le
retenir: L'image de Jacques, malheureux, toùô à la tfaort avait encore trop de puissance sûr son cœur. Bile résuma ses pensées par tin seul mot :
— Pardonnez-moi, mon ami.
Il cothprit tout, et atec sa délicatesse excfuiàe, il prétexta des lettres à écrire, pour obtenir d'elle la permission de se retirer.
— 11 lui est trop pénible de nie renvoyer, penâa-t-il, c'est à moi de partir.
Lorsque madame de Fouquerolles fut seule avec Dieii, elle sonda son cœur, elle le trouva toujours aussi malade, et chercha son refuge dans ià prière. La nuit tout entière se passa sans qu'elle dormit, elle réveilla ses femtaes le lendemain matin, et ce fut avefc une résolution riouvelle fet un projet décisif qu'elle monta dans le carrosse qui devait là conduire & PâKô