BONHEUR ET SACRIFICE
Les deux jeunes couples se dirigeaient vers Un château appartenant à leur oncle, où Ils devaient passer les premiers moments de leur mariage. On avait pensé qbe le séjour de Sâulieu où elles venaient de peWire leur aïeule, prolongerait la douleur d'Isabelle et de Béatrix. M. d'Oston, adoré de sa femme et qui l'aimait également, était au comble du bonheur. Quant à son frère, il se sentait plus triste de ce bonheur même. La vue de ce ménage si tendre, si uiii, lui brisait le cœur. Isabelle, toujours triste et pensive, semblait l'être davantage encore depuis soft dernier entretieh. Elle demandait à chaque instant, si on arriverait bientôt à Malière, et, lorsqu'enfin elle aperçut les tourelles, elle soupira comme dégagée d'un gtatid poids.
— Nous sommes à Malière, n'est-ce pas, monsieur?
— Oui, madame, fflon père nous y attend,
— Ah ! mou oncle, mon bon oùcle,
Les larmes coulèrent dans ses yeux.
— 11 sera bien heureux de voir les enfants de sa sœur, les femmes de ses fils, et sans le deuil que nous portons sa réception nous l'eût prouvé, n'en doutez pas.
— La meilleure réception, c'est l'affection paternelle, et nous allons la retrouver tout entière, dit Béatrix; n'est-ce pas, ma sœur, que vous êtes bien aise ?
— Oui, oui, Béatrix ; je jouis surtout de votre bonheur, répondit-elle, avec distraction, car je ne puis oublier l'abîme vers lequel nous marchons peut-être.
Le marquis serra la main de sa femme, ce noble cœur comprenait tout.
On entra dans la cour, le marquis à la tète de ses domestiques, vint recevoir ses enfants.
Plusieurs dames de leurs parentes, des seigneurs les attendaient aussi. M. de Fouquerolles ouvrit les bras et y reçut les orphelines baignées de larmes.
— Hélas! mes enfants, c'est la destinée commune, dit-il. Elle veillera sur vous du haut des cieux et elle vous a bénies. Et, d'ailleurs je vous reste, nous vous restons ! et il montrait ses fils.
— Ma bonne mère eût été si heureuse de vous voir !
— Oui, je le sais, j'aurais voulu être auprès d'elle à ses derniers moments, si inattendus, si subits. Vous avez beaucoup à me dire à ce sujet, et plus tard, nous causerons.
— Oui, mon oncle, dit Isabelle, en s'appuyant sur son bras, nous causerons et dès ce soir, si vous le vou-
lez bien, il faut absolument que je vous parle, la chose presse et elle est de haute importance, c'est à vous seul que je puis la dire.
— Quand vous voudrez, quand vous voudrez, ma nièce, ma fille !
Les tendresses, les Dieu gard', les regrets s'échangèrent ensuite avec les parents rassemblés. Il fallut raconter dix fois la fin tragique de la marquise, en supprimant les circonstances secrètes, bien entendu : il ne fut nullement question de la comtesse et de la terrible visite. On ne' prononçait jamais son nom dans la famille, et beaucoup de personnes, à cause de la retraite où elle vivait, ignoraient même ce qu'elle était devenue.
Pendant tout le diner, Isabelle conserva sa tristesse et répondit avec peine aux questions adressées de toutes parts. Son mari fixait sur elle un œil mélancolique.
— Hélas! pensait-il, elle souffre! elle ne se guérira pas.
Aussitôt après le souper, Isabelle s'approchant de son beau-père, le supplia de la conduire dans son cabinet et de lui accorder quelques instants de conversation.
— Je me meurs d'inquiétude, monsieur, lui dit-elle, et si vous ne venez à mon secours, nous sommes tous perdus.
— Qu'y a-t-ii? au nom du ciel! ma chère enfant. Je vous écoute.
— Monsieur, j'ai un aveu cruel à vous faire, je vais perdre sans doute dans votre esprit, peut-être dans
. votre cœur, pourtant je né puis me taire, lès circonstances où je me trouve sont trop impérieuses. Je tous supplie d'abord de me donner votre parole de gentilhomme que nul être an monde n'âppfrèddra tieii de ce que je vais vous révéler.
— Tous m'effrayes, ma fille, partez vite.
— D'abord, quelle opinion avto-vtfus dé M. le cardinal?
— Quelle question! il y en a mille à atoir, il foudtait dés volumes pour y répondre.
— Est-ce un homme d'honneur, est-ce un homme à qui Ton puisse confier un secret saris éteinte?
— M. le cardinal est un grand politique et un vaste génie, peut-être est-il permis de blâmer lès moyens qu'il emploie pour parvenir à son but, peut-être I'accusera-t-on d'inflexibilité, de sévérité, quelques-uns diront de barbarie, mais c'est hn parfait gentilhomme, incapable d'abuser de la confiance de personne.
— Le crôyez-voiis? le croyez-voiW sur totre foi de chrétien1.
— Oui, Stir ma foi de chrétien, je 16 crois.
— Tous cdxitidisôez Son Émineftce ?
— Je Pdi beaucoup connu lorsqu'il n'était ericore qu'évoque de Luçon, même lorsqu'il n'était que l'abbê Duplessis de Tignèrot, il venait souvent dans les environs de Saulieu où il avait un petit castel de famille et nous avons passé une pattièj de hotre jeunesse ensemble.
— Vous pouvez donc lui envoyer un message ?
— Cela m'est souvent arrivé.
•— Avez-vdus un homme sûr, qui puisse partir demain, chargé d'une lettre de moi ?
— Mon écuyer est un anibdssàdeur aussi éprbhvé que fidèle. Mais, mon enfant, pourquoi toutes ces questions? où voulez-vous en venir?
— Mon père !
Isabelle se mit à trembler de tous ses membres.
— Eh bien, ayez confiance, ma fille, mon Isabelle, qu'y a-t-il? vous avez un chagrin, un chagrin violent, un secret qui vous pèse, déjtosez-le dans mon fcifetir, vous savez ma tendresse pour vous, et cette tendresse redouble maintenant que vous avez besoin de moi. Parlez, parlez !
— J'ai, en effet, un secret, un sebret déchirant, inoh père, un secret qui brise ma vie* et celle de votre fila, je suis coupable, maié, hélas ! je ne le suis pas par tiia faute.
— Coupable \ et de quoi*
— Coupable de ce que je n'aime pis d'amotlr celui à qui j'ai donrié ma main, coupable de ce que j'ai laissé surprendre mon cœur par un autre, ataflt de lui appartenir.
— Malheureuse enfant! que m'apprenez- voua là!
— Mon père, mon oncles c'est a feendux que je dois vous parler, h'est-ce pas? J'aurais dû garder ma tendresse pour celui qu'on me destinait, j'aurais dû at-
tendre que mes parents eussent ordonné, pour laisser parler mon inclination. Mais j'étais avec lui depuis mon enfance, je le voyais chaque jour, il m'aimait,* il me le disait sans cesse, j'étais jeune, je l'ai cru, je l'ai aimé et lorsque le jour de l'obéissance est venu, lorsque ma mère m'a signifié : il faut épouser votre cousin? J'ai tout avoué à ma mère, je me suis jetée à ses genoux, comme me voici aux vôtres. Ma mère m'a répondu : je vais mourir, j'ai engagé votre parole et la mienne, votre père et votre mère, au lit de mort aussi, vousserez maudite, si vous refusez. Que pouvais-je faire, monsieur? courber ma tête et me soumettre, je me suis soumise.
— Vous pouviez prendre encore un autre parti, vous pouviez avouer à votre cousin, dont le caractère vous était connu, le sentiment dont votre âme était pleine. Je suis certain que mon fils vous eût laissée libre, quelque douleur qu'il en éprouvât. IL n'aurait point reçu la main sans la volonté, et vous eussiez pu ensuite appartenir à l'homme de votre choix, si, comme je n'en doute pas, il est digne de vous.
— Vous avez peut-être raison, mon oncle. Cependant reportez-vous à ce moment terrible, où mon aïeule mourante me suppliait d'exécuter ses ordres. Je n'aurais pas eu la force de résister, elle souffrait tant et elle a eu l'air si calme lorsqu'elle a vu ma main dans celle du marquis ! Ah! pour cet instant de repos donné à ma mère, j'aurais sacrifié mille fois ma vie!
— Chère enfant» »
— Maintenant a liberté de mon mari, sa vie peut' être sont en danger, pour l'asile donné par moi à un proscrit; il s'est conduit comme toujours, avec la noblesse et la générosité de son caractère, il s'est compromis pour défendre son hôte, et moi je veux le sauver, mon père. J'ai résolu de demander sa grâce au cardinal ; si ce n'est point un cœur de marbre, s'il lui reste quelque étincelle d'honneur et de bonté, il m'entendra. J'ai tout dit au marquis, il sait la situation de mon âme et je n'ai point entendu un reproche. Il s'est acquis des droits éternels à ma reconnaissance, à mon amour plus tard, sans doute; du moins il ne dépendra pas de moi qu'il n'en soit ainsi.
Le marquis se promenait par la chambre et réfléchissait.
— Que voulez-vous écrire au cardinal?
— Permettez-moi de vous le taire, monsieur.
— Songez-y bien, ma fille, Son Eminence est toute puissante! Un mot peut vous perdre, peut perdre tous les vôtres.
— Soyez tranquille, si quelqu'un est perdu, ce ne sera que moi, et encore non, c'est impossible !
— Réfléchissez, réfléchissez sérieusement.
— Je suis décidée, j'ai tout vu, tout pesé et c'est le seul parti qui me reste à prendre.
— Écrivez donc alors! mon écuyer partira demain matin. Je vous ai toujours connue pleine de sens et de
cœur, ce que vous venez de faire, votre loyal ayeu en est une preuve de plus. Je vous remets entre les mains ce que j'ai de plus cher, la vie et l'honneur de mou fils.
— Yqw me jure* qu'ils ignoreront ce message?
— Je vous le jure sur tout ce qu'il y a de plus sacré.
— Ahl mop père, si je suis assez heureuse pour réussir, jamais un chagriq ne viendra par moi à mou mari, jamais je n'oublierai ce que je vous dois ^ tous les deux, et combien j'ai besoin de réparer mes fautes, ou plutôt mon malheur.
M. de Fouquerolles était comme son 01s, un admirable jcaractère. Depuis la mort de sa femme, retiré du monde et de la cour, il avait exigé que son fils aîné prit son nom et son titre, contre l'usage du temps.
— Je ne compte plus, disait-il. Je vivrai désormais obscur et oublié, c'est à mon fils à soutenir mon nom et ma race. Je lui abandonne tout et de grand cœur. 11 ne me faut plus maintenant que mon vieux château, où je retrouve mes souvenirs, les ombres chéries de ceux que j'ai perdus. Le monde est aux jeunes, l'avenir leur appartient; à nous les regrets!
Il comprit donc et apprécia les idées, les résolutions, de sa belle-fille : les âmes élevées se devinent, se savent sans s'être communiquées. Il sortit tranquille, malgré l'aveu qu'il avait reçu, convaincu qu'il n'avait rien à craindre, que le bonheur de son fils était assuré,
LES SECRETS P'UNE SOftCIÊR^ 275
qu'Isabelle méritait et son estime et sa confiance entière.
Restée /seule, o^dpe de Fouquerottep écrivit J? lettre suivante :
« Monseigneur,
? L? démarche que je &is aujourd'hui p#s $p Votre Ejqameuce^rublewt fort extraordinaire, si son, caractère notait bien apprécié et *i je ne gavas pa* ruelle confiance euUèje on peut avoir en sa discrétion. Le nom flui signe cotte lettre eatcounude vous, mes pères sont morts pour le roi et ceux de jnon mari ont, jcomwe eux, versé 4,out leur sang sur les champs 4e bataille. Je ne suis qu'une femme hélas! je n,e puis suivre leur exemple et j'ai même été assez malheureuse pour commettre une de ces fautes dont ies suites terribles entraînent les familles à leur perte.
» Je viens me mettre entre y,os mains, je viens me jeter aux pieds de Votre Eminence, car j'ai désobéi à vos ordres, car j'ai donné asile à un de ceux que votre sévérité condamnait, je l'ai reçu dans le château dont je suis aujourdftui la maîtresse» je l'y ai caché, parce que je l'aimais, parce que je l'aime encore. Cependant le môme jour, j'ai accordé ma main à un autre, prés du lit de mort de mon aïeule, ma seule protectrice, et j'ai juré que jepe le reverrais plus. J'ai accepté le nom du plus noble, du plus honorable des hommes; comme
la tromperie est aussi loin de mon cœur que de mon caractère, je lui ai avoué mon amour pour Jacques de Maulevrier, j'ai fait plus, je lui ai fait connaître le séjour de celui-ci au château, je me suis confiée à lui et je lui ai confié la vie de son rival. 11 a accepté ce dépôt, il Ta défendn, il s'est perdu pour moi et pour celui que j'aime. J'en appelle à vous, monseigneur, un homme tel que lui pouvait-il faire autrement? pouvait-il livrer son hôte? pouvait-il le jeter dans un cachot pour se débarrasser de lui? l'eussiez- vous fait, monseigneur?
» La seule coupable dans tout ceci c'est moi, c'est moi que mon funeste amour a faite assez lâche pour compromettre celui que tant de causes me rendaient sacré. C'est donc moi seule que vous devez punir. Je le jure et je l'atteste, sur mon salut éternel, sur la mémoire de mon père, M. de Fouquerolles est innocent. Il n'y a eu dans sa conduite ni rébellion, ni révolte, il y a eu un point d'honneur irrécusable, et c'est moi qui l'ai placé dans cette alternative, ou de désobéir ou de se couvrir de honte.
» Je ne demande ni grâce ni indulgence pour M. de Maulevrier, il ne m'appartient pas de le faire. Des circonstances, des arrangements de famille, Tordre de mes parents m'ont forcée de renoncer à lui, et je ne puis élever la voix pour le défendre. Mais mon mari, mais celui à qui j'appartiens désormais, je veux le sauver, je veux que ma faute ne retombe pas sur lui, je veux que ce noble cœur, qui souffre assez pour moi ne
soit ni méconnu, ni accusé. Si quelqu'un doit être puni, c'est moi. Je me livre donc à vous, je suis à vos genoux, non pour implorer votre indulgence, mais pour m'abandonner à votre justice. J'attends tout de cette justice, qu'elle soit aussi inflexible, aussi inexorable que vous l'ordonnerez, je me soumets à tout, je l'ai mérité.
» L'aveu que j'ai fait à Votre Éminence, prouve ma confiance en sa loyauté. Je me repose entièrement sur elle et j'attends sa réponse comme le jugement de Dieu. Mon mari ignore ma démarche, il l'eût empêchée. Soyez mon juge et mon appui, montrez-vous le digne ministre du roi que Dieu nous a donné, le père de son peuple. Je vous bénirai jusqu'à mon dernier jour, si vous me rendez le repos en me délivrant de l'horrible crainte qui m'agite. Pardon, monseigneur, de dérober aux affaires de l'État des instants si précieux. Ayez pitié de mes souffrances et mettez-y un terme, les prières des orphelins sont entendues et je les adresserai chaque jour au .ciel pour qu'il vous conserve et vous soutienne; écoutez-moi, écoutez-moi, et encore, soyez béni!
» Saulieu de Fouquerolles. »
Lorsque cette lettre fut finie, Isabelle la cacheta
sans la relire. Bile sentit qu'elle ne partirait pas si
elle en pesait les expressions et si elle s'abandonnait
aux réflexions sans nombre que cette démarche devait
lui inspirer. Elle craignit ensuite que son mari s'inquiétât de son absence et vint en demander la cause.
•— J'ai lait mon devoir, se ditnglle, k présent, & la garde de Dieu!
Lorsqu'elle reparut au salon, elle trouva tout le cercle occupé, selon une grande mode du temps, ^ faire des portraits. Le sien et celui de sa sœur furent lies premiers proposés et ce n'était pas une petite entreprise pour des gens qui ne les connaissaient pas; chacune d'elles avait son genre de beauté différent, chacune avait aussi un caractère opposé, mais toutes deux étaient bonnes, nobles et dévouées.
Leur taille était absolument semblable, elles portaient toujours le même costume et, lorsqu'on les voyait par derrière, il était impossible de les distinguer l'une de l'autre. Leurs voix, leurs gestes avaient une ressemblance incroyable, souvent leur vénérable aïeule s'y trompait. Elles en avaient bien ri dans leur enfance, c'était un de leurs jeux favoris.
Isabelle avait plus de profondeur dans ses impressions, mais Béatrix avait plus de spontanéité, elles s'aimaient avec une vive tendresse, elles n'auraient pu vivre Tune sans l'autre, elles ne s'étaient jamais séparées un jour. Une des conditions de leur mariage avait été que les deux ménages habiteraient ensemble, dans la même maison, dans le même château à la campagne. Elles n'avaient pas voulu que leur fortune fût séparée. Isabelle possédait en nom le château de Saulieu, parce
qu'elle était rainée, et que, d'après les habitudes féodales, il fallait que cela fût ainsi, mais Béatrix y était aussi maltresse qu'elle, et eu devait partager les revenus.
— Nous marierons nos enfants, disaient-elles, qu'avons-nous besoin de déranger ce qui existe?
Touchant accord, bonheur immense et bien rare! Les pauvres enfants ignoraient ce que cette intimité si précieuse devait leur faire verser de larmes et vers quel abîme elle devait les conduire.
Tant il est vrai que nos destinées sont irrévocables, que nos actions lès plus innocentes sont des armes à deux tranchants qui nous frappent et nous blessent !
Ce soir-là, Isabelle, sûre d'avoir fait sou devoir, presque tranquille sur le résultat de sa démarche, se montra moins triste, moins rêveuse que de coutume; son mari attribua cette disposition à son entretien avec son pore, il l'en remerciait du fond de rame, il aimait tant sa femme! Il ne la quitta pafe une minute, il jouit avec délices du faible sourire qui ridait ses lèvres, il vit poindre dans le lointain un rayon de bonheur et il le saltaa de toutes ses espérances. La sévérité du deuil interdisait tous les plaisirs bruyants, la famille se sépara de bonne heure* et la marquise en s'endormact, murmura dans une prière :
- Môh Dieu! je vous rendrai mille grfteej si j'ai pu me perdre pour le sauter :
280 LES SECRETS D'UNE SORCIÈflE