‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 20 sur 43 · UNE BONNE TANTE · texte numérisé non relu

UNE BONNE TANTE

Les impressions du cœur sont rarement de longue durée chez les ambitieux, elles les détournent quelques instants de leur route, ou plutôt elles les arrêtent, mais c'est pour les laisser reprendre un essor plus aventureux. Us oublient ce qui ne frappe point leurs projets de fortune ; c'est à peine une petite pierre, bientôt foulée et broyée tout aussi vite. Ils n'aiment point, ils ne peuvent aimer, la domination est la première et la plus puissante des passions humaines, elle ne souffre rien à côté d'elle et ne se souvient que de ce qui l'offense.

Après quelques jours écoulés, le cardinal de Richelieu ne songeait plus à Olivier que comme à un de ces sentiments éteints par le temps dans l'âme. Quelquefois, au milieu des rêves de son sommeil agité, il voyait Ryna, il entendait ses menaces et ses plaintes, mais au réveil, l'arrivée d'un courrier, un entretien avec le roi, une dépêche interceptée, chassaient loin ce fantôme importun.

Il continuait à recevoir chaque jour le bulletin de Monsieur. Son correspondant anonyme y mettait une exactitude digne d'éloges. Il est vrai que, de son côté,

Monsieur n'ignorait pas grand'chose du Palais-Cardinal, il avait les mômes espions, ces hommes à qui leur infamie garantit l'impunité; ils ne se dénonçaient pas. Une nouvelle complication se présentait dans cette intrigue, le faux domestique du faux muletier en tenait les fils, bien qu'on ne l'y eût pas initié ; il observait tout, comptant apporter Bon poids dans la balance pour la faire pencher du côté de la fortune.

Richelieu donc avait repris ses habitudes. Il revoyait Josseline sans haine comme sans amour. Il la revoyait par la raison seule qu'elle était entrée dens son existence, qu'elle lui épargnait bien des explications et qu'elle lui rendait une foule de services. Elle savait où trouver à la minute ce qui lui était nécessaire, elle savait lui donner le renseignement demandé sans feuilleter aucun livre, sans ouvrir aucun carton. C'était pour lui une chose, une machine nécessaire; depuis tant d'années elle vivait de sa vie !

Un matin, à son heure, c'est-à-dire à celle ou personne n'entrait jamais dans ce sanctuaire, le cardinal tenait entré ses mains ses lettres confldentielles, celles qu'il lisait toujours lui-môme et que souvent il ne communiquait à personne, malgré le désir que montrait la comtesse de s'initier à ces secrets. Il avait* déjà parcouru et noté plusieurs papiers, lorsque la supplique d'Isabelle arriva à son tour.

— Ah! ah! dit-il, après avoir regardé la signature; voilà qui vous touche, madame.

282 LES SECRETS D'UNE SORCIÈhE

— Qu'est-ce donc, tiïonèëigneiir?

— Une lettre veûaùt de Saulieu.

— Et de qui ?

— C'est ce que vous n'avez pas besoin de savoir, répliqua le cardinal, à mesure qu'il avançait datis sa lecture.

îosseline n'ignorait pas qu'il eût été nuisible d'en demander davantage en ce itioment.

— Vous avez deux nièces, dit-il.

— Oui.

— Sont-elles aussi belles que vous?

— Moins belles, je. crois, mais plus charmantes.

— Elles viennent de se marier.

— J'y étais, je l'ai vu.

— A leurs cousins?

— A leurs cousins. Pourquoi toutes ces questions ?

— J'en ai d'autres à vous faire, j'ai aussi à vous dire à ce sujet : Vous m'avez trompé, Josseline.

— Moi, monseigneur î

— Oui, vous m'avez fait un mensonge, ce n'est pas la première fois, mais au moins vous y meniez plus de formes.

— Monseigneur, vous plaisantez !

— Est-ce que je plaisante ! Vous n'aviez point parlé, prétendiez- vous, au vicomte de Cabines à Saulieu, et il a pourtant présenté de votre part une opposition au testament de madame votre mère. L'a-t-ii fait sans votre ordre ?

— Non, »

— Eh bien, alorô?...

— Eh bien, je n'avais pas besoin de tous dire cela, que vous importe? Je ne voulais pas ôtrt banhie de ia maison de mes ancêtres, après la mort de ma taèrë, ainsi que je l'ai été de son vivant. J'ai réelataé les droits de ma naissance, je les ai réclamés hautement, et tant que je serai de ce monde, les filles de mon frère ne jouiront pas tranquillement de ma ruine. Je les poursuivrai comme on m'a poursuivie, je les chasserai comme on m'a chassée-, et je me vengerai sur elles de tout ce que j'ai souffert pour vous.

— Si je vous le laisse faire^ répliqua froidement 1e cardinal.

IL écrivait en marge de la lettre d'Isabelle et la plaçait soigneusement sous son oreiller.

— Vous me protégerez, car Saulieu est Un nid de rebelles, car déjà il s'y est passé une scène qui met M. de Fouquerolles hors la loi.

— Vraiment?

Le cardinal avait ouvert une autre lettre. Josseline, quoiqu'elle eût une parfaite connaissance de son caractère, crut cette tranquillité feinte et s'y laissa prendre.

— Oui, Jacques de Maulevrier a été découvert et monsieur mon auguste neveu l'a défendu l'épôe à la main contre vos gardes.

Le ministre darda un rayon de son œil sur la comtesse, à travers ses cils baissés ; si elle eût intercepté ce regard, il ûe l'eût pas trompée plus longtemps.

— Il y a des rébellions qui entraînent après elles de grandes conséquences, et je crains que celle-ci ne soit du nombre. Il faudrait mettre un terme à cela et le plus tôt possible.

— Le meilleur moyen serait de me rendre le château de Saulieu, il ne donnerait plus asile à des rebelles.

— J'y penserai. Prenez une plume et écrivez ce que je vais vous dire.

Josseline s'empressa d'obéir, c'était pour elle une grande faveur, les secrets de l'État n'appartenaient pas à tout le monde, elle seule, croyait-elle, obtenait celte distinction. Le cardinal relut encore la lettre de la jeune femme, un léger sourire passa sur ses lèvres et il dicta cette réponse :

« J'ai reçu votre lettre, madame, je suis touché de votre confiance et je me garderai bien d'en abuser. Je suis de ceux qui récompensent lorsqu'on les juge comme ils aiment à l'être, et vous ne pouviez mieux plaider votre cause que vous l'avez fait. Je veux tout pardonner, je veux vous prouver que si vous avez eu bonne opinion de moi, votre cœur vous a bien guidée, nul ne sera inquiété pour ce qui s'est passé, celui qui a causé ce tumulte ne sera pas même recherché, je ne le veux pas. Qu'il parte, qu'il s'exile, je fermerai les yeux sur sa fuite, et, s'il ne remet plus le pied sur les terres du royaume, il n'a rien à craindre; je lui permets môme les intrigues hors de France, je ne crains pas mes ennemis, je m'en venge, soit en les écrasant, soit en leur

accordant un pardon qu'ils ne demandent pas. Vous pouvez donc être parfaitement tranquille, vous pouvez vous en reposer sur moi et commencer la grande réforme que vous m'annoncez.

» Je me sers d'un secrétaire et c'est encore une preuve d'intérêt que je vous donne, un jour vous en saurez la raison.

» Sur ce, madame, je vous prie de compter sur moi et de n'avoir plus de souci, j'aime beaucoup à jouer le rôle de la Providence et vous serez certainement une des personnes que je protégerai le plus volontiers. »

La comtesse écrivit tout, sans se permettre une question, à laquelle le ministre n'eût point répondu. Elle n'eut pas un seul instant l'idée qu'une pareille lettre pût s'adresser à Isabelle. Ignorant la tentative qu'elle avait faite, elle ne pressentait pas la réponse. Sa tranquille obéissance procura au ministre le même plaisir qu'éprouvaient ses chats favoris en tenant une souris sous leur griffe pateline. Il lut ce qu'elle avait écrit, il le relut encore, il signa, il fit sceller avec le plus grand soin la dépêche, puis il en mit le dessus lui-même, laissant Josseline ébahie de curiosité et d'inquiétude.

Il continua l'examen de ses papiers, une enveloppe d'une forme bizarre, couverte de sceaux et ressemblant à s'y méprendre à une dépêche le frappa tout à coup.

— Qu'est-cela? se dit-il.

11 ouvrit et n'y trouva qu'une chose, un neuf de pique, piqué d'épingles et au bas duquel était écrit :

« À votre tour ! »

Il le tourna et le retourna dans tbiisleé sens et ti'y vit rien autre chose. L'écHture lui était inconnue, il ne put cependant méconnaître Ryna; Un pdteil eritdi ne pouvait venir que d'elle.

— Pauvre femme, mtlrmura-t-il, elle croit k ses Sortilèges! elle croit à tout ce qui satisfait sofa cœur, tandis que celle-ci ne croit qu'ari mal, en ce monde. Qu'elle menace, qu'elle se venge, elle en a bien le droit, et le ciel la Vengera mieux qu'elle encore.

Il plaça la carte, que la comtesse n'avait point vue, 011 iî avait placé la lettre de madariië de Fouquerolles. L'heure de son lever approchait, l'heure oh les courtisans obséquieux allaient venir raillasse* les miettes de sa faveur. Ils lui inspiraient souvent du dégoût, cfe Jour-là c'était Invincible. H appela Bernin, le père Joseph, et leur ordonna de l'en débarrasser.

— Il faudra que j'aille à Saint-Germain aujourd'hui, Monsieur y fait rage contre moi, il est temps qu'il retourne à Blois, où d'ailleurs il a à mettre une petite conspiration au jour. Purgez donc mes antichambres et ne laissez entrer personne, fussent les grinces, fût-cev surtout M. de Beaufort.

Tous les deux sortirent, il rappela BerniH.

— Ah! j'oubliais, dit-il, il y a quelle part un envoyé du marquis de Fouquerolles, remets lui ce paquet pour sa maîtresse.

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