‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 21 sur 43 · NOUVEAUX PERSONNAGES · texte numérisé non relu

NOUVEAUX PERSONNAGES

Le temps avait passé, il amenait avec lqrt les changements et les modifications qui le suivent en dépit de tout. Nos sentiments et nos idées varient comme nos visages, nous vieillissons de cœur comme nous vieillissons de corps. Chez les uns cette caducité se révèle par un besoin d'émotions nouvelles et toujours plus violentes, comme les palais usés auxquels il faut du piment : chez les autres c'est une insensibilité complète et que rien ne peut émouvoir; quelques-uns deviennent sceptiques et rient de ce qu'ils n'éprouvent phis ; il est des égoïstes de profession, des mélancoliques, des découragés, des désespérés, mais tous, après un certain âge nous fermons notre cœur soit par impuissance, soit par notre volonté. Je ne parle pas de ceux, et c'est heureusement l'exception, qui restent jeunes en dépit de tout, qui s'obstinent à aimer, à être aimés, lorsqu'ils nje sont plus aimables, qui achètent des tromperies et se persuadent qu'ils embrassent la vérité. Tant il y a que le créateur l'a voulu ainsi, que les feuilles de notre âme tombent flétries comme les feuilles des roses, sans cela nous aurions trop de peine à quitter ce monde, il est certaines vieillesses privilé-

giées auxquelles le parfum reste lorsque la fleur a disparu. Malheureusement notre siècle en compte peu et le nombre en sera moins grand encore dans l'avenir. On ne sème plus aujourd'hui pour cette belle récolte et le passé n'a plus de racine parmi nous.

Les deux jeunes couples continuaient à vivre au château de Malière, près de M. de Fouquerolles, très-heureux de l'union d'estime qui réguait entre eux. Peu à peu la mélancolie d'Isabelle, sans se dissiper tout à fait, devenait plus douce, elle s'attachait à son mari, dont le caractère admirable ne se démentait pas un seul instant. Sans avoir pour lui cet amour qui l'attirait vers Jacques, il lui était plus cher que tout en ce monde, après ses souvenirs peut-être. Le marquis se montrait satisfait de ce qu'il obtenait, espérant sans doute que l'avenir apporterait davantage. Si son cœur saignait en secret, il ne le montrait point. L'égalité de son humeur ne se démentit pas une minute.

Béatrix, gaie, folle, rieuse, prenait gaiement la vie, elle aussi elle aimait son mari et elle en était aimée. Les deux frères avaient tous les deux, au môme degré, un défaut terrible, ils étaient jaloux, jaloux selon la nuance de leurs natures : l'aîné, en concentrant sa colère, le cadet, en la laissant éclater sur-le-champ ; mais l'une ne se calmait pas aussi vite que l'autre. Isabelle réservée, triste, ne donnait au marquis d'autres sujets d'inquiétude que celles du passé, trop caressé dans sa pensée, Béatrix, un peu coquette recher-

chait les hommages et ne manquait pas d'en obtenir, car rien n'était plus charmant que toute sa personne. On eût dit une grâce, une sylphide, elle chantait, elle jouait du luth à la perfection, elle dansait des chaconnes à rendre envieuse Therpsichore elle-même, elle faisait des vers et les débitait admirablement, c'était une de ces créatures chez lesquelles tout est séduction, tout est entraînement. Son goût pour le plaisir lui faisait vivement désirer la fin de son deuil, elle espérait décider le comte à la conduire à la cour, où certainement de nouveaux succès l'attendaient.

Le procès avec la comtesse Josseline avait été amplement gagné. Saulieu restait aux jeunes femmes, mais Isabelle fuyait ce séjour où des regrets pénibles venaient l'assaillir. Depuis longtemps Jacques s'était enfui; selon la promesse du cardinal, on ferma les yeux sur sa fuite. IL vivait en Angleterre, mais la pauvre Isabelle n'avait pas reçu une seule fois de ses nouvelles et n'avait osé en demander à personne. Elle condamnait ses pensées lorsqu'elles se tournaient vers lui, et regardait ses souvenirs comme des crimes envers celui qu'elle voulait aimer seul désormais.

Les intrigues continuaient à Paris et à Versailles autour du cardinal, dont la santé, ainsi que celle du roi, devenait de jour en jour plus mauvaise. Le terme de sa vie approchait, il le sentait venir et n'en poursuivait pas moins son œuvre, avec la force et la ténacité de son génie. 11 était à remarquer néanmoins que depuis le i. 17

jour où il avait reçu le fatal neuf de pique, ses souffrances étaient devenues plus vives et plus insupportables, il dépérissait à vue d'œil, il échouait dans presque toutes ses entreprises et sa faveur fut même plusieurs fois au moment de lui échapper.

Josseline continuait auprès de lui son rôle de mauvais ange, un peu plus de mépris et de dégoût de la part du cardinal, un peu plus de ténacité et de fausseté de la sienne, à cela près tout était dans le même état. Ryna s'était complètement éclipsée, nul ne l'avait revue depuis la mort du pauvre Olivier.

Monsieur, entre ses deux espionnages, vendus à l'un, achetant l'autre, surveillé par un troisième pouvoir occulte, continuait à perdre l'estime de ceux qui le servaient et à les trahir lorsqu'il en trouvait l'occasion. Il vivait en paix armée avec le roi et son ministre, en intrigues secrètes avec la reine qu'il n'aimait pas et dont il n'était pas aimé. Chacun voyait décliner le rùgne de Louis XIII, les regards se tournèrent vers un nouvel horizon, qui semblait gros de tempêtes et d'orages et les armes se préparaient d'avance.

Un matin Isabelle et Béatrix se promenaient au bord de la Vienne, car le château de Malière, situé aux environs de Ghauvigny, dominait cette jolie rivière, aux eaux si transparentes.

L'aînée adressait à sa sœur ces observations que la raison et la tendresse lui dictaient et celle-ci ne faisait qu'en rire.

— Prêcheuse ! lui disait-elle.

— Mon enfant, vous êtes une folle.

— Folle! quoi folle, parce que je suis gaie, parce que je suis heureuse?

— Non, folle parce que vous gaspillez ce bonheur, parce que si vous continuez ainsi vous perdrez votre avenir, vous perdrez l'amour de votre mari et vous cesserez de l'aimer vous-même.

— Ha sœur, je ne puis être triste comme vous, je 'n'ai pas comme vous...

— Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous, Béatrix, ma bien-aimée, ne changerez vous point?

— Si cela vous fait grand plaisir...

— Je ne puis en éprouver de plus véritable.

— Eh bien, je n'irai pas demain à Touffou, où il y a une si belle fête.

— Ce n'est pas là ce que je vous demande, allez à Touffou, amusez-vous tant qu'il vous plaira, je ne m'y opposerai jamais, seulement soyez sage.

— Je suis sage.

— Non, vous êtes coquette.

— Coquette! moi!

— Comment appelez-vous le bonheur que vous éprouvez à vous voir adulée?

— N'est-ce pas tout simple ?

— Ne pouvez-vous rester comme toutes les femiïies, ~sans avoir autour%de vous un cercle d'étourneaux qui

vous compromettent?

— Ne dirait-ofi pas qu'il y en a mille?

— S'il ne s'en trouve pas davantage, c'est qu'il n'en existe pas d'autres dans le pays.

— Je n'en connais vraiment guère plus de six.

— Et dans ces six, en supposant que vous en sachiez le compte, ce dont je doute, il en est deux que ie redoute pour vous, et fortement.

— Deux ! mais c'est abominable, ma sœur, deux ; croyez -vous que je les regarde !.

— Ces deux-là vous aiment, Béatrix, dit la jeune femme avec émotion.

— Je ne les aime pas, moi ; dès lors...

— Dès lors, ils n'en sont pas moins dangereux. L'un est, selon moi, capable de tout ; l'autre est un pauvre enfant, plein de cœur, plein de tendresse, dont vous bouleverserez l'existence, et à qui peut-être un jour vous ferez maudire le moment où il vous a connue.

— Et qui sont ces deux jouvenceaux ?

— Oh ! que vous le savez bien, Béatrix, et que vous les nommeriez vite, si vous vouliez.

— Voyons, que je cherche !

Et sa physionomie prit un air de mutinerie adorable.

— Ne cherchez pas, je vais vous ie dire.

— J'écoute; ceci devient intéressant.

— Le premier est H. le vicomte de Cabines, l'ami de madame de Saulieu, qui n'aurait jamais dû. passer le seuil de notre porte, et que votre coquetterie a intro-

duit ici, où nos maris et moi ne le recevons que malgré nous. Mais vous le voulez!...

— Ne dirait-on pas, ma sœur, que je vous fais obéir à la baguette, que je suis la maîtresse du logis. Vous êtes injuste pour ce pauvre jeune homme. Il a tant d'esprit et il est si drôle, bien qu'il soit absolument laid, je ne puis m'empécher d'en convenir.

— Il est plus que laid, il est effrayant. 11 a dans ce visage je ne sais quelle prédesnatition, qui me fait frémir malgré moi. Vous eussiez bien dû le laisser à sa retraite et ne pas l'attirer ici.

— Pouvais-je faire autrement? 11 achète, ou on lui donne, un joli petit château dans notre voisinage, je ne saurais le dire, car il est cousu de mystère. Il vient chez nous, renie la comtesseJosseline, jurequ'il n'est pour elle qu'un instrument, qu'il ne l'a pas revue depuis la fameuse protestation, s'insinue dans les bonnes grâces de mon beau-père, de mon mari, du vôtre, avec lequel il devait se battre, et avec lequel il s'est subitement raccommodé, après une explication secrète- Puis, il se tourne vers moi, il s'attache à moi, il me suit partout, il me proclame une merveille, il se fait mon défenseur, et jure que je suis la sœur d'Apollon et la fille de Venus, déploie un esprit sans rival, des talents délicieux, critique M. de Ravière, que je ne puis souffrir, et vient à bout, à force de sarcasmes, de lui faire abréger sa visite de deux mois, comment n'aurais-je pas accueilli ce cher jeune homme, rien que pour cette bonne action?

— Et votre mari ?

— Mon mari l'adore, parce qu'il est laid.

— Votre mari ne l'adore ,point, Béatrix ; vous lui avez persuadé je ne sais quelle folie, et il n'ose pas montrer sa répugnaflce, parce que vous vous moquez de lui impitoyablement.

— Enfin, vous n'aurez plus peur de celui-ci ; voyons l'autre.

~ — L'autre! Oh ! l'autre, c'est plus sérieux ; l'autre, je m'intéresse vivement à lui, et vous le rendez malheureux, jeune folie.

— Voudriez-vous qu'il en fût autrement?

— Je voudrais ne pas vous voir jouer avec un cœur semblable à celui de ce jeune marquis de Sainte-Croix. C'est une mauvaise action.

— Il faudrait donc lui accorder... ce qu'il ne m'a jamais demandé, je le jure.

— Non, ma chère, il faudrait avoir une conduite noble, digne, honorable, il faudrait vous tenir calme et tranquille, en honnête femme, ne point encourager un jour des prétentions que vous repoussez le lendemain. Il faudrait ne pas lui permettre de vous voir chaque jour, ne pas aller à ce joli château de Touffou dès que vous sortez du parc, enfin ne pas vous occuper de lui constamment, ainsi que vous le faites.

— Ha sœur, je vous assure que je ne songe pas à lui plus de... plus de...

— Ce ne sont pas vos idées, ce sont vos paroles, vos regards...

— Ma chère Isabelle, il faut bien que je m'amuse un peu, je n'ai point de Jacques dans mon passé.

— Prenez garde d'en mettre un dans votre avenir. Il y eut un moment de silence.

— Puisque nous parlons de ce jeune Sainte-Croix, que pensez-vous de lui, que pensez-vous de sa grand'mère? Ne trouvez-vous pas dans tout ceci quelque chose d'aussi mystérieux que mon vicomte?

— En effet, cela est étranger !

— Le château de Touffou est à vendre, ce charmant caste! que je voudrais tant posséder l Mon mari me l'a refusé par parenthèse. On dit dans le pays qu'il est acheté par des inconnus, et bientôt, en effet, nous voyons arriver une grande dame étrangère, vôtue comme au temps de la reine Marie, avec des cheveux couleur de neige, elle est aveugle, et la moindre lumière lui fait un si horrible mal qu'elle reste perpétuellement dans une chambre obscure.

— Ceci se conçoit et n'a rien d'extraordinaire à plus de quatre-vingt-dix ans.

— Oui, mais cette marquise de Sainte-Croix, personne ne la connaît. C'est une très-grande dame assurément, et ette ne tient à qui que ce soit, ni à la cour, ni en province.

— C'est vrai.

— Bile a une grande fortune, elle donne des fêtes

magnifiques où elle n'assiste pas, elle a un train de maison considérable, et nul ne sait d'où- viennent -ces trésors. Elle a payé Touffou argent comptant, sans marchander, elle ne parle pas de son passé, elle ne laisse jamais échapper un mot qui puisse laisser supposer où elle a vécu. Son petit-fils qu'elle adore, sur lequel elle veille comme sur un enfant au berceau, est tout aussi discret qu'elle ; je lui ai adressé cent questions, il y répond fort adroitement, toujours pour ne rien dire.

— Certainement que tout cela n'est pas naturel.

— Les gens du village ont interrogé les domestiques, hors un seul, on les a tous pris à Paris et ils n'en savent pas davantage. Cela m'occupe. Ce jeune homme me fait l'effet d'une énigme, je voudrais la deviner.

Tout ce que madame d'Oston venait de dire était de la plus grande exactitude. Depuis sept ou huit mois environ, ces étrangers avaient pris possession de Touffou, ancien càstel, situé absolument sur les bords de la Vienne. Son architecture de plusieurs styles et de plusieurs époques, rappelait un peu dans la masse celle du célèbre château de Chambord, à cause de la quantité de cheminées et de clochetons qui le surmontent. La marquise de Sainte-Croix en avait fait un séjour délicieux, pour l'agrément de son petit-lils et des voisins qu'elle invitait, quant à elle, elle ne sortait jamais d'un cabinet sombre, sans fenêtre, et tendu de serge noire. Elle portait un deuil éternel, et ses yeux avaient tant versé de larmes qu'ils étaient fondus dans leurs or-

bites. C'était là seulement ce qu'elle avouait de son passé.

Son petit-fils, beau et frêle comme une branche de saule, était d'une pâleur mate, que ses cheveux d'un noir de jais rendaient plus frappante encore. Il n'avait rien d'un homme de son âge; presque toujours triste, il attribuait cette disposition à une santé déplorable, dont les soins le retenaient quelquefois une semaine tout entière éloigné de* la société. Rien de doux, de suave comme son regard, il semblait demander à tout ce qui l'entourait le bonheur qu'il avait perdu.

Il n'avait pu voir souvent Béatrix sans se laisser prendre au charme qu'elle répandait autour d'elle. Il s'en occupa d'abord beaucoup, puis excessivement, enfin il ressentit pour elle cette passion si vive et si tendre dans un cœur de vingt ans, noble, généreux, ardent, qui n'a rien aimé encore et qui ne demande qu'à aimer. L'obstacle qui la séparait de lui ne lui semblait point insurmontable, elle était si coquette qu'elle laissait toujours place à l'espérance, et puis il l'aimait tant et il était si heureux de l'aimer.

Il cachait sans doute ce sentiment à son aïeule, sa sollicitude s'en fut alarmée, elle qui craignait tant pour lui les dangers et les chagrins, elle qui ne vivait que pour lui et qui ne s'occupait que de lui au monde. Il allait chaque jour à Saulieu, lorsque son mal inconnu ne le retenait pas. Il restait de longues heures en contemplation devant son idole, sans lui rien dire, s'enii. 17.

vrant du bonheur de la voir, ce dont le vicomte de Cabines se moquait à la journée, et dont Béatrix elle-même riait quelquefois du bout des lèvres, il est vrai.

Isabelle voyait tout et examinait sa sœur avec la sollicitude de la tendresse et de l'expérience. Elle se rappelait ce qu'elle avait souffert, ce qu'elle souffraitchaque jour encore, elle comparait l'existence de Béatrix avec la sienne et elle tremblait de lui voir quitter ce port, où elle s'abritait si heureuse.

Les choses en étaient là lorsque le lendemain du jour où lés deux sœurs avaient causé si longuement dans leur promenade, le château de Touffou s'ouvrit aux hôtes nombreux qui y étaient attirés par une fête splendide. La marquise avait invité tout le pays», et se faisait excuser de son absence en chargeant son petit-fils de la remplacer auprès -des dames. Personne ne manqua, on va toujours où l'on s'amuse, c'était en ce temps-là comme à présent.

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