UN REVENANT
Madame de Sainte-Croix avait habité l'Italie, croyaiton, assez longtemps. Elle en avait apporté le goût des fêles et des illuminations, fort à la mode également en
France depuis les règnes de nos deux reines Médicis. Ce jour-là, les jardins étaient splendidement éclairés, le château tout entier brillait comme uv jet de flamme. On admettait le masque également dans ces réunions de province. On a toujours cherché à imiter Paris.
Depuis deux heures déjà des groupes animés circulaient par les allées et par les charmilles, la liberté la plus entière régnait dans cette maison, qui n'avait pour maître qu'up jeune homme sans importance et sans grand usage de la société. On dansait d'un côté, on jouait de l'autre, on se promenait partout. Plus loin des tables étaient servies, et des mets exquis, des vins délicieux se succédaient à mesure qu'ofrles enlevait. Jamais pareille magnificence n'avait frappé les regards des Poitevins, assez reculés alors dans les belles manières.
Madame de Fouquerolles et madame d'Oston arrivèrent des dernières, selon leur habitude. Béatrix restait toujours fort longtemps à sa toilette. A peine étaientelles entrées dans les jardins que le vicomte s'approcha d'elles et leur annonça en riant une grande nouvelle, dit-il.
— Le château appartient au diable, la marquise a fait un pacte avec lui, ce pacte expire ce soir, et à minuit il nous emporte tous, les tours sautent eu l'air, les jardins s'abîment, nous sommes l'appoint du marché.
Béatrix se mit à rire aux éclats.
— Qui a fait cette découverte? demanda-t-ellc.
— C'est moi, et je m'en doutais depuis longtemps. Seulement je dois à la vérité de dire que nos judicieux voisins y ont ajouté la petite circonstance de notre saut d'aujourd'hui.
— Enfin qu'avez-vous découvert? Quelle est cette folie?
— J'ai profité de la licence de ce jour pour me promener du haut en bas de l'édifice, j'ai ouvert toutes les portes, excepté celles qui étaient fermées, bien entendu, et j'ai fini par découvrir la boutique du diable, de ses inventions, de ses histoires, de ses cérémonies. J'en frémis encore.
— Monsieur le vicomte, dit sérieusement Isabelle, c'est mai reconnaître l'hospitalité que de chercher à percer des mystères qu'on nous cache. La marquise est chez elle, elle nous fait l'honneur de nous engager à y venir, respectons ses secrets et ne nous vengeons pas par des railleries du plaisir que nous allons goûter.
Le jeune homme éprouvait malgré lui uu profond respect pour cette belle et douce créature qu'il n'aimait pas néanmoins. Il craignait ses observations et s'y soumettait sans oser répliquer avec son effronterie ordinaire.
— Vous n'en voulez pas savoir davantage, madame, j'en suis réellement fâché, car je vous aurais montré de belles choses. •
— Je ne vais jamais voir ce que Ton me cache, monsieur ; je vous croyais plus que personne intéressé à ce que chacun en fit autant.
Elle le salua d'un mouvement de tête hautain et dédaigneux, puis elle entraîna sa sœur.
— Je déteste ce fat et insupportable seigneur, dit-elle assez haut pour être, entendue.
— Vous êtes sans pitié pour lui, ma sœur, il est fort amusant et il nous aurait montré tous les secrets de la marquise.
Quelques pas plus loin elles rencontrèrent M. d'Oston, il les accompagna dans leur promenade. 11 leur montra tous les détours de ces beaux lieux, il leur fit admirer les statues, les objets d'art dont les jardins étaient remplis.
— Il faut une fortune de roi pour avoir dépensé tant d'argent dans ce château déjà si beau par lui-même. Ces gens-là doivent être immensément riches.
— On assure que la marquise puise ses richesses à une source qui ne tarira point.
— Et où donc?
— En enfer! répliqua-t-elle, en prenant un air terrible.
— Qui vous a raconté ces folies? demanda M. d'Oston, de mauvaise humeur.
— C'est le bruit public, ce sont les récits de tout le monde, monsieur.
— - Ce sont des folies, mon frère, vous savez combien Béatrix aime à rire.
— Elle ne l'aime que trop, ma sœur, et je voudrais lui voir autant de sérieux qu'à vous.
Madame d'Oston aimait la danse à la folie, elle attendait avec impatience que sa sœur voulût rentrer pour chercher un cavalier et commencer quelque cotillon ou quelque chaconne; Isabelle ne dansait pas, depuis la mort de sa mère, depuis sa' séparation d'avec Jacques, ses goûts avaient pris le sérieux de son cœur. Elle ne riait presque jamais et ne causait absolument que lorsqu'elle y était forcée par les convenances ou la nécessité.
Béatrix la quitta aussitôt que cela lui fut possible. Isabelle se dirigea vers les ombrages les plus sombres et les moins éclairés. Elle aimait passionnément la solitude, elle la cherchait elle-même, et c'était pour elle une grande douceur que de rêver ainsi sous ces beaux arbres, au bruit lointain de la musique, au bord de la rivière, par cette belle nuit parfumée.
Elle errait ainsi depuis quelques instants songeant au passé, songeant à celui qu'elle ne devait plus revoir et avec lequel il lui eût été si 'doux d'admirer cette nature splendide. Elle alla s'asseoir sur un banc, tout à fait auprès de l'eau, et regarda les paillettes que la lune semait sur cette onde claire et pure. Un bateau était attaché au rivage, un homme qui l'avait suivie de loin s'en approcha et ôta la corde, en se retournant vers la
marquise. Ses vêtements étaient ceux des gens du peuple,, un bonnet cachait et dissimulait son visage, auquel, du reste, Isabelle ne fit aucune attention.
— Si madame la marquise veut admirer un beau coup d'œil, je la conduirai avec mon bateau au milieu de la Vienne, il est impossible de rien voir de plus magnifique.
Cet homme parlait d'une voix sourde et basse, sans doute intimidé par la présence d'une belle dame. Isabelle était de ces natures rêveuses auxquelles le calme d'une belle nuit, la fraîcheur des eaux, les rayons de la lune, plaisaient bien davantage que la fête la plus splendide.
— Puis-je me fier à yous? dit-elle, êtes-vous sûr de pouvoir conduire ce bateau.
— Je le conduis chaque jour, madame, et depuis bien des années, l'eau est mon élément favori.
Une dame du rang d'Isabelle ne se trouvait jamais seule alors avec un inconnu, un être si fort au-dessous de ses regards, elle hésita quelques instants, le désir de cette promenade solitaire l'emporta.
— Écoutez, dit-elle, nous irons d'abord en face du château là-bas, puis vous me conduirez plus loin, sous cette futaie, à l'endroit où les branches des saules tombent dans la rivière, il y a là, ce me semble, un rayon de lune bien délicieux à rencontrer, après avoir admiré ces illuminations factices.
Le batelier fit un signe d'assentiment, avança sa bar-
que aussi près que possible, jeta Un tapis sous les pieds de la jeune femme et l'aida à passer dans sa frêle et jolie nacelle. En s'appuyant sur lui madame dePouquerolles crut sentir qu'il tremblait.
— Qu'avez- vous donc? lui demanda-t-elle, en se retournant vivement.
—-Et que pourrais-je avoir, madame? répondit-il sans se troubler.
Cette réflexion si simple fit sourire la marquise.
— Qu'aurait-il donc en effet? Suis-je aussi folle que ma sœur, qui cherche en vain partout des aventures?
Elle s'assit sans attendre davantage, sur des coussins de soie, car tout avait été prévu dans cette fête, le batelier donna deux vigoureux coups de rames et ils furent bientôt éloignés du rivage.
Le coup d'œil était réellement magnifique, ce château resplendissant de lumières se reflétant dans la Vienne, ces beaux arbres, cet astre enchanteur, éclairant cette scène si tranquille d'un côté, si animée de l'autre, tout portait dans Tàme un trouble délicieux, auquel la jeunesse d'Isabelle ne resta pas insensible. Ses pensées se reportèrent vers celui qu'elle avait tant aimé, une larme roula de ses longs cils sur ses . joues.
— Isabelle! dit une voix émue presque à son oreille.
— Mon Dieu I s'écria-t-elle, en mettant la maki sur son cœur, qui m'appelle ainsi?
— Avez- vous donc tout oublié ? -
— C'est sa voix, c'est lui ! murmura-t-elle, en cachant sa tête dans ses mains, il est donc mort puisque Dieu permet que je l'entende ainsi.
— 11 n'est point mort, ma bien-aimée, il est près de vous, à vos genoux, il n'a pu vivre sans vous voir, il est revenu, préférant la mort à l'absence.
Madame de Fouquerolles resta muette, l'homme qui l'avait entraînée dans cette barque était Jacques, Jacques était à ses pieds, ils étaient seuls, la nuit, seuls sous les yeux de Dieu, loin des importuns, des curieux, des médisants, loin de celui qu'elle avait promis d'aimer désormais, çj qu'elle pouvait tromper sans crime.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit la pauvre femme, je ne le cherchais point, je condamnais mon cœur à l'oublier et vous me le rendez et le voilà et c'est lui ! Oh! je ne puis commander à ma joie, je ne puis la cacher, je suis perdue !
La barque avait pris le courant et le suivait mainte- - nant sans que personne s'inquiétât de sa conduite, ils étaient garantis des regards indiscrets par les grands arbres du parc, quelques instants encore et ils quittaient la partie de la rivière éclairée par la lune, ils entraient dans une obscurité complète, où il devenait impossible de les découvrir, tout favorisait cette entreprise téméraire.
— Isabelle, Isabelle! répétait le jeune homme ivre d'amour et de bonheur,
Lo nom de l'objet aimé n'est-il pas toujours te plus doux à prononcer, ne résume-t-il pas en lui seul'toutes les joies et toutes les espérances?
— Ah ! Jacques, répondit-elle, qu'avez-vous fait?
— J'ai vécu une année tout entière loin de tous, je me suis résigné par devoir, par respect, à vous fuir, à n'entendre jamais prononcer votre nom, maïs les forces s'usent dans l'absence, je n'en avais plus, je suis revenu en prendre auprès de vous.
— Malheureux ! vous exposez votre tête!
•>- Ah ! c'est pour moi la dernière des craintes.
— Vous manquez à votre serment.
— Oui, j'y manque et je le sais. Je n'ai rien de plus sacré au monde que ma parole, et pourtant mon amour l'emporte sur elle.
— Et moi! et moi, Jacques!
— Vous, Isabelle, si vous m'aimez encore, vous oublierez tout, comme moi.
— Et lui? ajouta-t-elle timidement.
— Lui ! il ne le saura pas !
— Mais je le saurai, moi, et je n'oserai plus lever les yeux sur lui désormais.
— En quoi donc ôtes-vous coupable ? qu'avez- vous fait? quels devoirs avfiz-vous trabis? je ne vous demande rien qui puisse porter atteinte à votre pureté angèlique, rien que de me laisser vous voir et vous eutendre quelques instants. Après, je vous rendrai à, ce-
lui qui m'a ravi mou bonheur, à celui qui m'a pris ma yie.
— Eu quoi je suis coupable, Jacques. Ali ! si vous saviez combien je suis heureuse, vous comprendriez mon crime.
— Mabien-aimée!
— Oui, votre bien-aimée, la faible et lâche créature qui oublie tout pour vous, qui ne se souvient que de vous seul, lorsque tant de devoirs...
— Isabelle, Isabelle, donnez-moi ces instants sans mélange, ne me parlez que de vous, que de moi, qua de nos souffrances, que de cet ineffable moment qui les rachète toutes. Votre cœur du moins est à moi toujours, je le sais, je l'ai vu, je Pai deviné rien que dans le soin avec lequel vous fuyez le monde, pour chercher une pensée chérie. Soyez donc, 'pour quelques instants, toute à moi, par votre âme, laissez-moi lire dans vos yeux ce que j'ai lu dans votre cœur. Songez-y, après ce moment écoulé des années peut-être s'enfuiront encore sans que nous en retrouvions de semblables. Vous le disiez tout â l'heure, ma tétc est menacée, si elle tombeau moins j'aurai vécu un quart d'heure par vous. Isabelle, oubliez tout le reste et souvenez-vous seulement de nos jeunes années, de nos projets, de nos bonheurs.
— Mon Dieu! il me semble que j'entends mon nom, qu'on me cherche, qu'on m'appelle !
Eu effet, quelques voix se répondant sur le rivage,
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semblaieDt chercher une personne absente, elles approchaient et madame de Fouquerolles distingua celle de son mari qui disait :
— On Ta vue se diriger de ce côté, où peut-elle être?
La marquise tremblait, bien qu'elle n'eût rien à redouter. Il était impossible de les découvrir dans l'obscurité où ils se trouvaient, la couleur sombre de leurs vêtements ne pouvait révéler leur présence. On sait combien une vive lumière rend plus impénétrables les endroits qui l'avoisinent, la barque ne faisait pas de bruit, puisque Jacques ne ramait pas, le léger clapottement de l'eau se brisant contre ses parois ressemblait au murmure d'une petite cascade arrêtée par des cailloux.
Ceux qui les cherchaient passèrent à quelques pouces d'eux, les saules les séparaient seulement, M. de Maulevrier la soutenait, car elle était plus morte que vive, il la pressait sur son cœur et ces quelques minutes d'angoisses le rendirent plus heureux que bien des mois de poursuites et de supplications.
Ils passèrent, les voix s'éloignèrent et se perdirent dans la distance, ils étaient seuls de nouveau. En se rassurant, Isabelle comprit où elle était et ce qui s'était passé. Elle se dégagea de ses bras en rougissant.
— Vous voyez, Jacques, où vous m'avez conduite, à présent il me faudra mentir, ou avouer ce que je voudrais me cacher à moi-môme. Ramenez-moi au rivage, •
éloignez-vous, hâtez- vous, que personne ne vous voie, ne vous soupçonne, ou nous sommes perdus tous les deux. Quittez la France, retournez au lieu de votre exil, jusqu'au jour où vous pourrez rentrer sans craintes. Oubliez-moi et laissez-moi vous oublier, mais pour cela il ne fallait pas revenir, hélas !
— Je ne partirai pas sans vous revoir encore, Isabelle , non, il faut que vous me promettiez de me rendre des moments semblables, je sens que je n'en aurais pas la force.
— Vous revoir, Jacques! Nous exposer de nouveau I non, non, c'est impossible. Ce serait un crime et une folie. Partez, partez, et adieu pour jamais!
— Gomme il vous plaira, madame, je sais alors ce qui me reste à faire.
— Quoi? que voulez-vous risquer encore?
— Me débarrasser d'une vie qui m'est odieuse, me livrer à ceux qui mettront ma tête à prix, et vous laisser libre et dégagée de vos serments.
En disant ces mots, il ramait vers un petit passage éloigné de l'endroit où la jeune femme s'était embarquée, elle y pouvojt descendre sans étrt; aperçue d'aucun côté, le bruit de la fête montait à peine jusque-lù.
— Vous voulez que je meure, Jacques, que vous me parlez ainsi !
— Je veux que vous cédiez à mes prières, ou en finir avec le supplice qui me tue.
3tO LES SECRETS D'UNE SORCIÈRE
— Ayez pitié de moi!
— Ayez pitié de nous, Isabelle. N'avong-nous pas assez souffert! qu?itnporte cette aumône de consolation, accordée à un malheureux, dont vous avez détruit l'avenir? Vous ne sauriez être coupable d'une action si simple. La compassion, l'humanité seules devraient vous rendre plus facile à convaincre. Si vous m'aimiez un peu!
— Si je vous aimais!
Il est une chose digne de remarque, c'est que Ton obtient tout d'une femme aimante avec ces seuls mots :
— Si vous m'aimiez !
Elles se laisseraient jeter 'dans un précipice les yeux ouverts pour prouver qu'elles aiment.
Ce moyen, employé tant de fois, est d'un effet certain.
En cette circonstance Isabelle se laissa séduire par ce doute.
Elle voulut prouver 'que son amour était plus fort que tout, qu'il savait tout braver, qu'elle aussi risquait sa vie et son honneur pour celui qui lui livrait son honneur et sa vie.
Ils convinrent qu'il resterait caché dans les environs, que chaque jour, à une certaine heure, il traverserait, déguisé, le parc dcMaliôre, ouvert aux paysans des environs et qu'elle lui dirait le moment et le lieu où elle pourrait le rejoindre sans, danger.
Ils se firent mille protestations réciproques, mille re-
commandations de prudence, et après des promesse» sans cesse répétées, il la déposa sur le gazon, assez près du château pour qu'elle pût y tretourner seule, assez loin pour qu'elle ne fût pas aperçue.
Remontant dans la barque, il s'éloigna.
Dès que la marquise fût partie, un homme caché derrière les saules la suivit en déguisant sa marche et en faisant le moins de bruit possible.