‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 23 sur 43 · LA FIN D'UN BAL · texte numérisé non relu

LA FIN D'UN BAL

Isabelle hâta le pas, bien qu'elle ne s'aperçût point qu'on la suivit. Toute à la conversation qu'elle venait d'avoir, au bonheur qu'elle avait goûté, aax craintes qui l'avaient suivi, elle cherchait à se remettre, elle cherchait une excuse pour dissimuler son trouble et pour détourner les soupçons de son mari, s'il en avait conçu.

— Hélas! il faut tromper, il faut mentir, triste condition des coupables, première expiation du crime!

Elle rejoignit les limites de la fête, se mêla aux groupes qu'elle ne connaissait pas et finit par s'asseoir sur un siège isolé, non loin de la salle de danse, derrière un bosquet de roses. Sa sœur, son mari, passéient il. 1

devant elle plusieurs fois sans la voir, elle assista de loin aux danses, aux joies des autres en renfermant une immense jrêdanaion ccur.

Lorsqu'elle eut rêvé, lorsqu'elle se fut composé un maintien et un visage, elle appela Béatrix, accompagaée du jeune maître du logis. Celle-ci poussa un cri de joie.

— Ah! vous voilà! mon frère va être bien content, il est très-inquiet de vous. Où étiez-vous donc pour l'amour du ciel?

— Ici, je n'ai pas quille cette place, je vous ai vus tous, très-affairés, me demandant aux échos du bocage, comme dirait H. de Voiture, je me suis amusée de vos inquiétudes, et j'ai joué à la cligne-musette.

— Yous êtes seule?

— Parfaitement seule.

— Quoi? seule ainsi, toute la soirée? C'est bien la peine de Venir au bal.

— Ce sont mes jours de fête à moi.

— Oh! je comprends cela, dit le jeune homme.

— Yous comprenez ces rêveries et ces solitudes, monsieur de Sainte-Croix? Déjà! il faut que vous ayez beaucoup souffert.

Le jeune marquis baissa les yeux et ne répondit pas.

— Pauvre enfant! murmura Isabelle.

— Maintenant il faudrait trouver votre mari, il est capable de se jeter dans la Vienne; il a couru tout le long de ses bords, convaincu que vous étiez à regarder

la lune sous quelque saule pleureur. Il y est retourné, je gage; marquis, vous devriez bien nous l'envoyer.

Le marquis prit celte demande pour un ordre et ^empressa d'obéir.

— lia bonne sœur, continua Béatrix, avez-vousdonc quelque chagrin?

— Moi! aucun. Pourquoi?

— Si vous saviez combien vous êtes changée, prenez votre miroir et regardez-vous.

Les dames portaient alors très-souvent, et surtout en parure, un miroir suspendu à leur côté par une chaîne de pierreries. On les entourait ou de petites plumes, ou de fleur3, ou d'orfèvrerie, et la plupart du temps ils servaient d'éventail. Isabelle leva promptement le sien et se regarda, elle craignait quelque désordre révélateur dans sa coiffure ou dans sa toilette. Bile vit son visage pâle, ses yeux éteints, son sourire brisé, elle crut lire dans tous ses traits les impressions qu'elle avait reçues et trembla que son mari n'eût la même clairvoyance.

— La joie des autres m'attriste, répliqua-t-elle, vous le savez.

— Ah! ma pauvre sœur, votre cœur est encore trèsmalade, je le crains.

— Plus malade que jamais, Béatrix, priez pour moi. M. de Sainte-Croix amena M. de Fouquerolles, dont

te visage exprimait malgré lui autant de mécontentement que d'inquiétude.

4 LES SECRETS OfU.\E SORCIÈRE

— En vérité, madame, dit-il assez vivement à sa femme, il est malséant de se faire chercher ainsi.

— Mon ami, je n'ai pas souvent d'enfantillages, il faut me le pardonner, et d'ailleurs, j'en ai été punie; car je me sens toute souffrante et je désire rentrer au logis.

— Quand il vous plaira, madame. Ètes-vous restée ici toute la soirée seule?

— Sauf les instants que ma sœur m'a donnés, oui, monsieur.

— Suis-je donc forcée de vous suivre? demanda Béatrix, je me porte à merveille, moi.

— J'espère que madame votre sœur voudra bien revenir sur sa décision, madame; d'abord nous n'avons pas soupe, ensuite nous avions formé une partie charmante, c'était de vous reconduire à Malière par eau. Toute ma flottille est sous les armes, pavoisée, à vous attendre. Le jour vient de très-bonne heure dans cette saison, ce sera un coup d'œil délicieux que le lever du soleil sur la Vienne, au milieu des ombrages et des fleurs avec le chant des oiseaux et le réveil de toute la nature.

— Oh! ma sœur, ma sœur, ce sera délicieux en effet, ne refusez pas cette partie, cela vous guérira, j'en suis sûre.

Au lieu de se guérir, au seul mot de la Vienne, Isa* belle fut prise d'une palpitation terrible. Cependant, elle ne voulut point affliger Béatrix, un sacrifice de

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plus ne lui coûterait guère, à elle qui en avait déjà tant fait.

— Et vous, monsieur, ce petit voyage vous agréet-il?

— Moi, madame, tout ce qui vous plaira me convient.

Mais ses paroles étaient démenties par ses regards, mais le marquis était contraint, tout en s'efforçant d'être aimable. Il examinait sa femme à la dérobée cherchant quelque symptôme accusateur, il ne vit en elle qu'une tristesse un peu plus vive que de coutume, il tâcha de se rassurer.

— Resterons-nous? répéta Isabelle.

— Restons, si vous voulez.

— Venez donc près de moi alors, je ne me soucie pas de quitter cette place, où je me trouve à merveille et d'où Ton voit le mouvement de la fête.

Cette invitation calma comme par enchantement les soupçons, ou plutôt les vagues inquiétudes du mari. 11 prit le siège qui lui était offert, Béatrix et son jeune soupirant s'éloignèrent dès qu'ils virent leur cause gagnée, madame de Fouquerolles s'imposa une contrainte horrible pour prendre son ton habituel, pour que rien de gêné ne parût ni dans ses gestes, ni dans ses paroles.

— Ah! que je souffre! se dit-elle, le châtiment commence.

Cependant Béatrix et le jeune amoureux se mêlaient

aux personnes qui parcouraient le parc et que la danse fatigue. Depuis le commencement du bal, elle n'avait plus revu le vicomte. Prenant au pied de la lettre le congé donné par Isabelle, il s'était abstenu de revenir auprès d'elle, très-sûr que la coquette le remarquerait davantage ainsi : ce qui ne manqua pas d'arriver. Elle avait, ce jour-là, une double raison pour désirer de le revoir. Il avait vivement excité sa curiosité en lui parlant de ce château diabolique, et elle eût tout donné pour s'en convaincre par elle-même.

— A défaut du vicomte, qui sait? celui-ci m'en apprendra peut-être davantage.

Ce projet une fois formé dans sa tête folie, devait recevoir son exécution. Elle commença par vanter la fête et tous ses charmes, puis elle en vint au château lui-même, et enfin elle amena si bien les choses, que le propriétaire ne se fâcha point lorsqu'elle lui demanda à le visiter.

— On dit qu'il s'y trouve des choses miraculeuse», monsieur le marquis.

Le jeune homme se prit à sourire.

— Vous avez entendu parler de nos chambres à secrets, madame, n'est-ce pas?

— Port peu... très-légèrement.

— Je vous y conduirai, si vous le désirez, mais il faut, pour cela, des conditions que vous ne possédez pas, je le crains.

— Lesquelles? lesquelles?

— D'abord, et celle-ci est indispensable, une foi entière.

— Une foi entière, en quoi?

— En ce que tous verre», eu ce que vou3 entendre».

— Je verrai donc, j'entendrai donc quelque chose d'extraordinaire?

— De très-extraordinaire, j'en conviens.

— Ah! c'est différent; alors, j'ai peur et je n'irai point seule, je vous en avertis. .

— Nous conduirons qui vous voudrez, madame votre sœur, par exemple.

— Ma sœur en sérail malade.

— Qui donc alors?

— Ab! pas mon mari non plus. Tenez, le vicomte; le voilà, appelez-le, il croira, lui, j'en suis certaine, et puis, il me semble que je n'aurai pas peur avec lui.

Le pauvre enfant soupira, il ne suffisait point à la rassurer! tandis que cet homme!... H l'appela, néanmoins : le premier amour obéit toujours. Quand le vicomte sut ce que l'on allait faire, il s'en montra trèssatisfait.

— Je suis croyant, oui, madame, je le suis, s'empressa- t-ii d'ajouter, lorsqu'on lui fit cette condition. Gela vous parait étrange; c'est que j'ai déjà éprouvé une fois cette science singulière, et que j'ai vu des faits...

— Vous ne m'avez jamais raconté Gela.

— J'en parle le moins possible, madame : j'ai reçu

une trop forte impression. Allons vite, je suis curieux de ce qui va se passer.

Le marquis passa devant eux pour leur montrer le chemin. Au lieu de les conduire au corps de logis principal, il fit un détour en marchant vers une tour presque isolée, dépendant cependant du bâtiment luimême, et s'y rattachant par des galeries. Cette'tour existait et existe peut-être encore, sous le nom de Tour de Saint-Nicolas. Le vicomte n'avait point son enjouement habituel ; en vain Béatrix, qui cherchait à se rassurer, essaya-t-elle quelques plaisanteries, il ne les releva pas.

Les femmes ont souvent d'étranges sympathies, des caprices sans motifs possibles, elles sont entraînées vers un homme qui n'a rien de séduisant, et repoussent celui qui possède tout pour plaire. La belle, la ravissante comtesse d'Oston, aux genoux de laquelle les hommes les mieux faits imploraient vainement un sourire, qui repoussait sans pitié le charmant marquis de Sainte-Croix, se sentait un penchant presque invincible pour Cabines, dont elle appréciait la laideur, dont elle pressentait le caractère. Jusqu'ici, l'affection qu'elle portait à son mari, le sentiment de ses devoirs, la légèreté enfantine de son caractère, l'avaient préservé du danger, mais le vicomte la devinait; il ne voulait pas compromettre sa victoire, il sapait l'édifice avant de le jeter à bas, pour être plus sûr de la ruine. 11 attendait.

Madame d'Oston, ainsi que beaucoup de jeunes femmes, croyait avoir aimé son mari d'amour. Cette erreur, dans laquelle nombre d'entre nous restent toute leur vie (et ce sont les plus heureuses), est plus commune qu'on ne le croit. Une enfant se marie, et Béatrix était encore plus une enfant par son caractère que par son âge ; une enfant se mahe, elle a le cœur tout ouvert, l'homme qu'on lui présente est fait pour plaire, il l'aime, il l'entoure de cette atmosphère de passion à laquelle on résiste si difficilement, elle s'y livre, elle s'y donne de toutes les forces de ses facultés assoupies; elle les suppose développées, elle sent, elle éprouve les bonheurs ineffables de l'amour permis et son âme est satisfaite, et elle croit avoir épuisé la coupe de la vie. Pauvre créature, qui ne s'en doute pas! elle n'a point souffert!

Mais plus tard, souvent, arrive celui qui doit lui révéler son âme, celui qu'elle doit aimer malgré son devoir, malgré les obstacles; celui qui lui fait tout oublier, pour lequel elle se sacrifie, à qui elle livre tout ce qu'elle a donné à un autre, sans trembler et sans frémir; elle expose pour lui sa réputation, sa vie, son avenir; elle est torturée par le remords, par la jalousie, par les difficultés, par le sentiment de sa dégradation même. C'est alors que la passion la tient dans ses serres, c'est alors qu'elle aime! C'est alors qu'elle comprend qu'elle n'avait pas aimé. Les malheureuses appelées à cette épreuve sont les victimes du sort, elles sont les victiii. 1.

mes du monde et d'elles-mêmes. Nul ne leur pardonne que celui qui voit tout, qui est l'éternelle justice et l'éternelle bonté.

Béatrix suivait le vicomte et le marquis les précédait tous les deux. Il ouvrit une porte étroite et basse conduisant à un escalier de pierre en spirale. Pendant qu'il en montait les marches, un bruit étrange se faisait entendre au premier étage, on eût dit une roue qui tournait.

— Oh! j'ai peur, dit la comtesse en se rapprochant de son compagnon.

— Vous n'avez rien à craindre, madame; d'ailleurs il est encore temps de reculer, dit le maître du logis.

— Il ne sera pas dit que je suis une trembleuse. En avant, messieurs!

Aussitôt que le marquis toucha la porte le bruit cessa, et ils se trouvèrent dans une obscurité profonde. Le cœur de Béatrix battait bien vite, elle n'osait pas avancer. Sans que personne eût dit une parole, sans que l'on entendit rien, la chambre fut éclairée par une vive lumière, renfermée dans un globe de cristal attaché au plafond. C'était une pièce ronde, de toute la grandeur de la tour. Trois tourelles en poudrières, s'ouvraient sur cette pièce, la quatrième formait l'escalier. Les murailles étaient couvertes d'une tapisserie sombre, réprésentant des scènes de magie, et les pythonisses célèbres de l'antiquité.

Au milieu de la chambre, une grande table, oou-

verte d'inBtruments de chimie, de physique, inconnus au vulgaire, ils remplissaient d'étonnement ceux qui les voyaient, et ne s'en expliquaient pas l'usage.

Trois sièges l'entouraient, c'étaient des tabourets d'une forme particulière et tout à fait inusitée.

Dans un coin, près d'une des tourelles dont la porle était fermée, une autre table sur laquelle une écritoire et une plume étaient posées à côté d'un morceau de papier d'un rouge de sang.

Les visiteurs examinèrent tout ceci en silence. Cette pièce était d'une simplicité grandiose qui imposait. Béatrix s'attendait à chaque instant à quelque apparition effroyable et elle se raisonnait d'avance, pour ne pas sembler trop craintive.

— Si vous, madame, ou si vous, monsieur le vicomte, désirez savoir quelque chose de votre avenir, appro chez-vous de cette table et écrivez. L'oracle vous ré pondra.

— Commencez, commencez, répondit Béatrix, j'ai peur, j'ai réellement peur.

— Quant à moi, je ne vois rien d'effrayant dans tout ceci, ma première aventure était bien autre chose. Je me risque.

Il fit ce que lui avait conseillé le vicomte, l'encre noire sur ce papier rouge formait un contraste saisissant. 11 traça une question de trois lignes, sans trembler et la main aussi sûre que s'il écrivait un billet doux. Aussitôt qu'il eut fini, selon l'invitation du mar-

quis, il laissa sa question sur la table et revint vers eux.

— Qui répondra donc? demanda la jeune femme, est-ce que nous allons voir un esprit?

—Vous ne verrez rien, seulement la réponse se trouvera bientôt sur la table au lieu de la demande, nous en serons avertis par un bruit très-inoffensif, et M. le vicomte nous dira s'il est content de la fortune.

Après dix minutes d'attente à peu près, le grincement d'une crécelle sembla passer à travers la porte fermée.

— Allez-y maintenant, tout est fini.

H. de Cabines s'empressa de cbercber la réponse. Il la lut d'abord tout bas, puis tout haut, en riant.

— Elle nous intéresse autant les uns que les autres, dit-il, écoutez!

• Je ne répondrai point à ce que tu me demandes. Je ne parlerai point à la jeune dame que tu accompagnes, ni à celui qui vous a conduits ici. Voici en deux mots votre destinée: aux jeunes coqs d'abord : ce qui est arrivé à l'un de vous doit arriver à l'autre, le sang de l'un et le sang de l'autre sont mêlés. Vous vous serez fatals et vous devriez vous aimer. La même femme vous portera malbeur à tous les deux, et ce malheur se partage en bien des branches.

» Vous, jeune dame, je n'ouvrirai point votre avenir, vous êtes trop faible pour le supporter, seulement prenez garde à Fange, prenez garde au démon. J'ai dit. »

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