LE RETOUR
En lisant cet horoscope le vicomte se mit à rire aux éclats.
— C'est absolument la Sibylle Cornée et ses feuilles de chêne, madame, il est impossible d'y rien comprendre. La prédiction peut convenir à tout le monde et nous sommes aussi instruits qu'auparavant, ne le pensez-vous pas? Oh! ma sorcière de Vivonnp était plus savante!
Hais Béatrix était une autre nature que la sienne, elle s'impressionaitplus facilement et elle ne possédait pas sa force d'esprit. Elle ne répondit point; ce qu'elle avait vu, ce qu'elle avait entendu, frappait son imagination d'une terreur extrême, elle s'attacha au bras du vicomte et l'entraîna hors de cette chambre fatale.
— Venez, venez! dit-elle, ah! que je suis fâchée d'être venue ici!
Us descendirent l'escalier bien plus vite qu'ils ne l'avaient monté. Le marquis resté derrière, seul, les regardait partir.
— Ce n'est pas moi qu'elle a cherché pour la rassurer, pensait-il, cet homme qui la mérite si peu l'obtiendrait-il malgré moi? Que Dieu la garde du démon! et puissé-je être l'ange qui la préservera.
Les deux jeunes gens marchaient, sans l'attendre, ils se dirigeaient vers le bosquet, où la marquise de Fouquerolles s'était réfugiée, et où elle restait avec son mari. L'agitation et la pâleur de Béatrix ne lui échappèrent pas. En la voyant seule avec Cabines, elle trembla pour son avenir. Son regard l'interrogea, Béatrix lui répondit par un sourire mélancolique.
— Ma sœur, je viens d'interroger un oracle, savezvous ce qu'il m'a répondu?
— Quelque extravagance, dit M. de Fouquerolles.
— H m'a répondu que mon avenir était trop triste pour m'être révélé, que je n'aurais pas le courage d'en supporter l'annonce.
— Fadaises! répliqua le vicomte.
— Bt c'est tout? demanda Isabelle.
— a Défiez-vous de l'ange, déliez-vous du démon. » a-t-il ajouté.
— Ah ! je comprends, murmura la marquise, je ne comprends que trop.
L'heure du souper approchait. Bientôt une table, magnifiquement servie, se dressa comme par enchantement sous une longue tonnelle, couverte de pampres en fleurs. Le coup d'œil en était admirable, les lumières, cachées dans le feuillage, éclairaient d'en haut, c'était une clarté délicieuse et tout à fait imprévue. Des fruits exotiques, des vins exquis, les mets les plus recherchés, les moins connus, étaient servis avec profusion. Des pages et des officiers, admirablement vêtus,
passaient des corbeilles pleines de gâteaux, d'une farine et d'une espèce particulière. Chacun se récriait sur ces magnificences et ces recherches.
— Qui sont donc ces gens-ci? se demandait-on de toutes parte.
— Et cette châtelaine qni ne parait pas! c'est elle pourtant, sans doute, qui a ordonné tout cela, un enfant n'a ni assez d'habitude, ni assez de savoir, pour diriger ces merveilles.
— Que c'est étrange!
— Que c'est inouï! que c'est singulier. Il y a là-dessous un mystère!
Les conjectures se croisaient dans tous les sens, sans être gênées par personne, car les Sainte-Croix n'ayant dans le pays, ni amis, ni parents, nul ne songeait à défendre leurs secrets. Le vicomte s'occupa de toutes les dames, il ne se mit point à table et vint derrière elles s'informer si elles étaient satisfaites. Chacune trouva à sa place un bouquet de fleurs admirables, dont les parfums embaumaient l'air, pendant qu'une musique invisible faisait entendre les plus mélodieux concerta. C'était une féerie.
Madame d'Oston en était la reine, tout se rapportait à elle, sans affectation, sans que nul autre qu'elle pût s'en apercevoir. Son bouquet était autant supérieur aux autres, que les soins dont on l'entourait étaient plus attentifs. Son amour-propre en jouissait, son cœur n'en fut point atteint. Un attrait Invincible l'en-
traînait vers Cabines, bien qu'elle ne s'en rendit pas compte et que souvent elle se moquât de lui. C'était une sorte de révolte contre cette puissance, qui la dominait malgré elle. Pendant que le marquis lui disait de ces paroles qui s'adressent au cœur et qui en sortent, ses yeux cherchaient Cabines, jouant avec la vie, comme il en avait l'habitude, prenant les choses sérieuses sur le même ton que les jouissances et ne sentant pas même battre un cœur de vingt ans sous sou pourpoint doré.
Isabelle ne se doutait point de cette disposition, trop jeune et trop inexpérimentée elle-même pour la comprendre. Elle redoutait bien plus pour sa sœur le beau et charmant Sainte-Croix que le vicomte, si laid, si désagréable lui paraissait-il. Cependant elle les redoudait l'un et l'autre, elle aimait tant Béatrix, qu'elle craignait tout pour elle, tout ce qui pouvait l'entraîner hors de la voie droite, la seule où il nous soit donné de trouver bonheur et repos, s'ils existent sur cette terre.
Après le souper les danses recommencèrent jusqu'au jour. Madame de Fouquerolles cherchait à bannir le souvenir chéri dont elle était obsédée, elle chassait de sa mémoire les paroles qui retentissaient encore à son oreille. Ses yeux distraits ne voyaient autour d elle que celui qu'elle avait tant craint de ne jamais revoir. Cette rêverie délicieuse s'emparait de tout son être, elle se répétait vingt fois par heure.
— Il est là! Je l'ai vu ! je le reverrai !
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On lui parlait, elle répondait comme dans un songe, elle ne savait plus rien de ce qui l'entourait, lui et toujours lui! ce bien-aimé de son âme, ce maître de son cœur. M. de Fouquerolles, depuis bien longtemps, ne Tayait pas vue dans cet état de rêves, il en conçut de l'inquiétude, car ceux qui aiment et qu'on n'aime point en ont sans cesse et sur tout. Il n'interrogeait pas sa femme, son excessive délicatesse lui interdisait ce droit, il la suivait de l'œil, comme une mère suit son jeune enfant. Lorsqu'on parla de la promenade sur la Vienne, il la Yit tressaillir, et regarder, comme si elle cherchait quelqu'un. Béatrix entourée, adorée, folle, ne s'occupait pas de son mari, elle oubliait les conseils de sa sœur, les promesses qu'elle avait faites, elle oubliait tout, dans l'enivrement de cette coquetterie, qui nous rend folles, qui nous tourne la tête, où nous ne voyons point le mal, souvent, qui nous mène au précipice, et nous le cache. L'avenir de ces deux couples, si intéressants, était gros d'orages, un rien pouvait les faire éclater.
En arrivant au bord de la rivière, les dames aperçurent les bateaux pavoises, garnis de fleurs, de banderolles, de coussins de soie, enfin un luxe royal dont chacun demeura surpris.
— Décidément, dit le vicomte, nous sommes dans le royaume des lutins. Monsieur de Sainte-Croix, donnezmoi donc votre recette, pour que tout se fasse chez moi, sans avoir l'air de m'en occuper.
— J'ai une providence, vous ne l'ignorez pas, monsieur, une providence cachée, c'est celle qui domine tout
— A propos : il faudra me conter votre histoire pour que je sache ce qni dut mtoriver pins tard.
— C'est peut-être à vous de me conter la vôtre, nous ne savons lequel de nous doit être le modèle ou la copie.
— C'est vous assurément.
— Ah! monsieur, je ne vous le souhaite pas, repli* qua le jeune homme avec une mélancolie amère.
— Je me le souhaite fort! s'écria l'autre, une fortune semblable, un pareil visage, une grand'mère qui tous adore, qui vous donne tout, sans que vous lui demandiez rien, je n'en voudrais pas tant pour être bientôt l'homme le plus heureux du royaume.
— Vous ne savez guère ce que vous souhaitez, monsieur, dit en soupirant le jeune homme.
— Je le saurai quand il vous plaira de me l'apprendre, monsieur.
Pendant cette conversation des dames étaient montées dans une barque, la plus commode, les hommes suivaient dans une autre, une troisième portait la musique. Isabelle s'assit en tremblant à la place qu'on lui destinait, elle avait reconnu Jacques dans le premier rameur placé immédiatement derrière elle.
— Quelle imprudence! lui dit-elle tout bas.
Et pourtant son cœur battait de joie, ses yeux s'ani-
niaient, elle n'était plus reconnaissable; si M. de Fouquerolles l'eût regardée en ce moment son secret lui eût été connu, le bonheur lui formait comme une auréole.
— Mon Dieu! que madame de Fouquerolles est belle à la lueur de ce soleil levant! dit un des hommes qui les accompagnaient.
— Elle n'a pas dormi cette nuit, elle est calme et reposée, dit un autre.
— Elle a l'air d'une femme qui médite une grande joie, reprit le vicomte, si ce n'était pas l'honnêteté en jupons...
— Fi donc! madame de Fouquerolles 1 s'écria-t-on de toutes parts.
— C'est bon à savoir, pensa le jeune homme, et l'on s'y prendra autrement.
Chacun étant placé, les barques se mirent en mouvement; de la banquette qu'elle occupait Isabelle touchait presque du bras le bras de Jacques, elle sentait son haleine, le vent en soulevant les cheveux de son amant les mêlait aux siens. C'était un enivrement audessus de ses forces, d'autant plus délicieux qu'il était plus comprimé et qu'elle seule en avait le secret.
Le danger immense qu'ils couraient tous deux ajoutait encore à ce délire;, si on les découvrait ils étaient perdus, ni l'un ni l'autre ne l'ignorait, et pourtant ce moment était le plus doux de toute leur existence. La marquise, repliée sur elle-même, ne voyant, n'enlen-
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dant rien, écoutant cette voix d'amour, murmurant à son oreille, cette voix, muette pour tout autre qu'elle, et qui la pénétrait jusqu'aux fibres les plus intérieures de son être. Autour d'elle une conversation vive, animée, à laquelle chacun prenait part, lui semblait comme le bruissement lointain des vagues insomnies. Tout à coup elle releva la tête, le nom de Jacques frappait son oreille.
— Il a quitté l'Angleterre, disait un des hommes de la société; je le tiens de quelqu'un qui l'a vu partir.
— Il n'est toujours pas en France, répondit un autre, M. le cardinal le saurait bien vite, et alors...
— Alors on lui apprendrait à conspirer, répliqua le vicomte; il n'y aurait pas de mal à cela. Ces grands pourfendeurs de torts nous ont fait assez de tort, après tout.
— Jeune homme, ne parlez pas de ce que vous ignorez, continua un vieux chevalier de Malte, sorte d'original, habitant le château ruiné de Ghauvigny, sans que personne lui en disputât la possession. Il passait pour fort attaché au duc de Montmorency, décapité à Toulouse, il était un peu son parent.
— Monsieur le chevalier, je n'ai pas eu l'honneur de connaître M. le maréchal de Montmorency, mais je connais parfaitement le comte de Maulevrier.
— Où l'avez-vous connu? demanda M. de Fouquerolles, avec tout le sang-froid qu'il put prendre.
*- Je l'ai connu à Saulieu, monsieur le marquis, et
bien que tous n'en vouliez pas convenir peut être, c'est assez pour se former une opinion sur son compte. M. de Fouqueroiles, qui posait devant sa femme, voulut conserver le rôle qu'il avait joué jusque là, il interrompit Cabines, d'un air hautain.
— M. de Maulevrier a été mon hôte, monsieur, il a été l'ami de ma famille et il me serait particulièrement désagréable d'en entendre mal parler.
— Généreux ami! pensa Isabelle.
— Vous avez beau dire, monsieur le marquis, reprit Cabines, de son ton irooique, M. de Maulevrier ne peut être un homme de cœur, lui qui a souffert que vous vous exposiez pour lui, que vous répondiez pour lui!
— Monsieur! s'écria Fouqueroiles, en mettant la main sur son épée.
— Contenez- vous, Jacques, au nom du ciel ! murmura Isabelle, pensez que si vous parlez, vous me déshonorez à jamais.
— Isabelle! Isabelle! répondait le malheureux jeune homme, aimez-moi bien pour ce silence, c'est plus que ma vie.
— Monsieur le marquis, reprit le vicomte, je n'ai ni le projet ni l'envie de vous être désagréable, si je vous ai blessé, je vous en demande pardon, je ne puis faire plus.
Le marquis s'inclina.
— Mais quant à M. de Maulevrier, je sais ce que j'en pense, et je ne manquerai pas de le dire, hor3 de votre
présence, bien entendu, puisque ma franchise Tons est désagréable.
— Jacques! Jacques, mercil disait Isabelle. Jacques en effet Testait derrière elle, presque
anéanti, se3 bras ne ramaient pins, il était sans forées, toutes se concentraient vers son cœur.
— Ramez! ramez! ajouta-t-eUe, on nous regattfe.
Il reprit son aviron et le remua machinalement, sans savoir ce qu'il faisait. La barque alla à la dérive.
— Maraud! s'écria le principal domestique, qui surveillait, où nous menez- vous donc ainsi?
Isabelle suffoquait, elle s'affaissa, défaillante, sur son banc; heureusement, Béutrix, debout devant-elle, la dérobait aux yeux de tous, sans se douter du service immense qu'il leur rendait.
— Oh ! le misérable ne périra que de ma main, pensait Jacques, dont la position était horrible.
Le supplice prit une fin, on arrivait devant Malière.
— Yous êtes bien pâle, madame, dit H. de Fouquerolles, au moment où sa femme quittait la barque.
— Ah! oui, je n'en puis plus, je me meurs! Elle tomba évanouie dans ses bras.
CR AI TTC S
En revenant à elle madame de FouquoroUes se trouva sur son lit, sa sœur, debout à sou chevet, et son mari à genoux de l'autre côté, tenant sa main, qu'il couvrait de baisers, en rappelant des noms les plus tendres. Ses premiers regards cherchèrent celui qu'elle aimait, elle soupira profondément à l'idée qu'il ne pouvait être là, et que peut-être, en son absence, n'étant plus soutenu par la crainte d'une scène compromettante pour elle, il irait chercher le calomniateur et lui renfoncer son mensonge dans la gorge avec deux pouces de lame, comme on disait alors.
— Où est-il? dit-elle d'une voix mourante, où est M. de Cabines?
Cette étrange question étonna tout le monde, M. de Fouquerolles se releva sur le champ,. et répondit, avec un peu d'humeur :
— Où voulez-vous qu'il soit? chez lui, je pense, nous n'avons pas pensé à le retenir, et nous ne pouvions guère supposer que vous fussiez si empressée de le voir.
Isabelle se tut, elle ne chercha point à donner l'ex-
plication d'une chose qui n'était pas expliquable. Son mari crut y voir une insouciance pour ses impressions et une préoccupation, dont rien ne pouvait la distraire. 11 s'éloigna d'auprès d'elle et se plaça sur un fauteuil à l'autre bout de la chambre.
— Madame veut dormir, sans doute, continua-t-il, en s'adressant à son frère et à sa sœur, elle rêve déjà, nous pouvons nous retirer.
Madame de Fouquerolles ne fit rien pour les retenir, elle se retourna vers la muraille et se mit à penser. Peu lui importaient en ce moment les soupçons, les jalousies; elle craignait pour la sûreté de Jacques, elle tremblait pour sa vie, le reste n'était plus rien à ses yeux. Tous sortirent, on ferma sa porte, elle resta seule, et donna carrière à ses larmes, si longtemps contenues.
— Ah! mon Dieu! murmurait-elle, vous m'éprouvez, vous m'envoyez plus d'ennemis que je n'en puis combattre. Si j'y succombe, soutenez-moi et pardonnezmoi.
Elle resta ainsi toute la matinée, cherchant un moyen de savoir, sans cependant donner l'éveil & personne, sans que la préseice de Jacques fût révélée, s'il avait été assez prudent pour se taire. Une confidence à Béatrix lui semblait dangereuse, à cause de son étourderie.
— Et puis elle est si coquette, et le vicomte est si pénétrant!
Le caractère de sa sœur, bien différent du sien, était un livre fermé pour elle, elles se développaient toutes les deux en sens contraire. L'une agrandissait son cœur par la souffrance, l'autre au contraire, le rétrécissait par la légèreté, par la coquetterie, les deux dissolvants les plus sûrs en pareil cas. Elles ne se comprenaient plus et devaient se comprendre de moins en moins, tout en s'aimant avec la même tendresse. Les jeunes filles et les jeunes femmes sont si diverses ! on se ressemble si peu quelque fois à bien peu d'années de distance!
Madame de Fouquerolles se leva plus tôt qu'on n'eût cru, dans son état de souffrance, plus tôt que madame dîOston, et courut dans le parc.
— 11 y sera peut-être l pensa-t-elle.
Elle le parcourut dans tous les sens et n'y rencontra personne. Son mari ne se .coucha pas, il demanda ses chevaux avant huit heures et partit avec son piqueur, sans dire ni où il allait, ni quand il reviendrait. Autre sujet d'inquiétudes.
Où était-il? que cherchait-il? le vicomte ou Jacques? S'il allait le3 trouver tous les deux! si Jacques avait jeté son incognito pour venger son injure! Comment le savoir? Envoyer chez M. de Cabines! sous quel prétexte? Elle en chercha un, une heure durant, et n'en inventa pas de meilleur que d'envoyer chercher son éventail, qu'elle avait égaré au moment de sa malencontreuse syncope.
il. 2
Le vicomte fit dire qu'il ne Pavait point va, qu'il ne savait ce qu'on lui demandait, et qu'il espérait que madame la marquise se portait k merveille.
Cette réponse fut rendue en présence de M. de Fouquerolles et lui prouva encore davantage l'attention de la marquise pour M. de Cabines. Il n'en parla point, concentra ses pensées, qui par conséquent ne devinrent que plus dangereuses.
— Nous verrons? se dit-il.
Toute la journée Isabelle resta dans le parc, fuyant même la compagnie de sa sœur, qui s'en alarmait. Jacques n'y parut point, ou du moins elle ne l'aperçut pas. Son mari l'observait à distance sans qu'elle s'en doutât, il souffrit ce jour-là de cruelles tortures, cherchant a se rappeler toutes les circonstances et tous les rapports d'une liaison, si mystérieuse jusque-là, et qui lui paraissait claire aujourd'hui.
— Ce duel, qu'il a éloigné avec tant d'adresse, ces impossibilités créées entre nous, ces excuses qu'il m'a faites et dont j'ai été dupe, ces assiduités déguisées sous ie nom de ma belle-sœur, le silence que garde Isabelle sur son premier amant, le changement de son humeur, et hier, & ce bal, sa disparition inexplicable... U avait disparu aussi, j'en ai entendu faire la remarque. Enfin cet évanouissement lorsqu'il s'est permis hier... Oh! oui... c'est eeia, ce ne .peut-être que cela.
Combien les passions sont ingénieuses à se nourrir de peut combien elles se créent de chimères et savent
trouver d'éléments fantastiques! On se rend malheureux à plaisir, on se creuse le cœur, on le brise, on le déchire et souvent, bien souvent, on jette le bonheur qu'où a sous la main, pour le malheur qu'il faut aller chercher.
— Deux jours entiers se passèrent de la sorte, Béatrix, comme toutes les coquettes, s'alarma de l'incident du vicomte, elle craignait qu'il ne lui échappât, que, lassé de ses rigueurs, il ne se fût retourné du côté d'Isabelle, plus disposée à l'écouter sans doute. Elle expliquait ainsi les morales et les remontrances. Gette pensée la blessa. Tout cela pour une chose imaginaire! La vie est semée de ces incidents, nous nous la rendons souvent bien cruelle en nous obstinant à voir ce qui n'est pas, à nier ce qui existe.
L'inquiétude de la marquise passait encore toutes les autres, ^absence inexplicable de Jacques, qui avait dû voir son accident et qui ne semblait pas s'en soucier, renversait toutes ses idées, il fallait qu'on l'eût arrêté certainement, car il serait venn, il l'aimait, elle en était sûre, et sll l'aimait ne devait-il pas être aussi impatient qu'elle de la revoir? Gette pensée unique lui fermait les yeux sur tout le reste, elle ne devinait ni l'humeur de Béalrix, ni la sombre tristesse de son mari; elle fit à peine attention à M. de Sainte-Croix, lorsqu'il s'informa de ses nouvelles, mais elle demanda plusieurs fois si le vicomte ne s'était pas présenté, et celuici, qui d'habitude venait chaque jour à peu près, sem-
blait prendre à tache de ne pas se montrer en ce moment, où la pauvre jeune femme était si impatiente de le voir.
Rien n'était perdu pour son mari. Il interprétait jusqu'à ses moindres gestes, jusqu'à son regard, il y croyait lire l'impatience de quelque jalousie. — Ils sont brouillés, se disait-il, il lui garde rancune et elle l'attend!
Le troisième jour elle se leva de bonne heure et alla, comme les jours précédents, errer autour de la rivière, elle y resta longtemps, regardant couler cette eau sur laquelle ils avaient vogué ensemble.
— Ah! c'en est fait, murmurait-elle, je ne le verrai plus.
En ce moment môme un petit bateau, qui louvoyait autour du bord depuis quelques instants, s'approcha du rivage, un paysan portant des filets en descendit; il ne lui fallut qu'un coup d'œil pour le reconnaître, c'était Jacques. Elle fut obligée de s'asseoir tant son cœur battait vite. Ensuite elle se dirigea lentement de son côté et sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance, elle s'arrêta; il se préparait à pécher, il eût été impossible à l'œil le plus observateur de deviner son émotion.
Us tournaient tous les deux le dos au parc, et non loin d'eux, le marquis, caché dans un bosquet, les épiait, ou plutôt épiait sa femme, car pour Jacques il ne le soupçonnait pas.
— Jacques! dit-elle, si bas qu'il fallait la voix du cœur pour l'entendre.
— Isabelle!
Ils n'osaient pas se regarder.
— Pourquoi si longtemps9
— Pour vous.
— Vous m'avez fait cruellement souffrir.
— 11 ne fallait pas vous compromettre. Hais à présent, quand dois-je venir?
— Demain soir après le couvre-feu sonné à Ghauvigny.
— Où cela?
— Ici même*
— J'y serai.
Le marquis ne pouvait entendre leurs paroles, il n'eut aucun soupçon, tant Jacques mettait de naturel à lancer ses plombs. Cependant, pour plus de sûreté, il voulut voir et bientôt ils entendirent ses pas crier sur le sable. Isabelle crut qu'elle allait mourir.
— Vous êtes bien matinale, madame, dit-il.
— Je ne dors point, je suis souffrante, monsieur, et l'air est si doux à cette heure!
—-Vous vous intéressez à la pêche de ce brave homme, a-t-il déjà pris du poisson?
— Non, monseigneur, j'arrive, répondit très-naturellement Jacques, la main sur son poignard et tout prêt à se défendre s'il était reconnu.
— A qui es-tu donc? je ne te connais pas.
— Au meunier Gibaut, monseigneur, il a la permission de pêcher dans vos eaux, et il m'a envoyé voir si je ne prendrais pas une friture, c'est aujourd'hui, vendredi.
— Ah! c'est vrai, le meunier Gibaut poche sur nos terres, c'est un bon vassal, et mon père le lui a permis. Tu méconnais donc?
— Pardine! monseigneur, si je vous connais! n'étieztous pas avant-hier au moulin?
— Si tu prends quelque belle aloze tu nous la porteras au château, entends-tu?
— Oui, monseigneur, je n'y manquerai pas.
— Et cette barque,elle est au meunier, n'est-ce pas?
— Ah! oui, monseigneur, elle est au meunier, je vous en réponds et il en a bien d'autres. 11 est riche, allez!
M. de Haulevrier jouait admirablement son rôle, mais Isabelle n'avait pas la force de prononcer une parole. Son mari lui offrit la main et lui demanda ai elle souhaitait continuer sa promenade.
Elle la prit machinalement et sans répondre.
— Il me semble que j'ai vu ce drôle-la quelque part, malgré son chapeau rabattu. Il faudra que je demande au meunier Gibaultoù il l'a pris, pensa le marquis.
La jalousie n'est jamais tranquille.
Il tâcha ensuite de se montrer calme et gai, tous ses efforts no parvinrent pas à tranquilliser Isabelle. Bile était si peu accoutumée au mensonge, à la dissimulation qu'elle ne savait point contrefaire son visage.
— Ah! madame, lui dit son mari, en la saluant au perron du château, je ne sais quelle est votre maladie, mais elle est bien cruelle pour mon cœur.