L»0N POUR L'AUTRE
Pendant qu'Isabelle vivait ainsi, concentrée dans ses craintes et dans ses espérances, sa sœur, qu'elle fuyait; dont elle ne s'occupait plus, se laissait entraîner à la folie de son imagination, au danger de sa coquetterie, la plus dangereuse chose pour une femme qui se laisse dominer par elle. Elle ne pouvait deviner le retour de Jacques, ses entrevues avec la marquise, et, ainsi que nous l'avons dit, comme son beau-frère, elle crut à l'amour d'Isabelle pour le vicomte, dès lors le germe de son entraînement se développa et elle se mit à l'aimer, presque malgré elle, presque sans s'en rendre compte.
Madame d'Oston avait un de ces caractères terriblement dangereux, un de ces caractères que rien n'arrête dans la mauvaise route, une fois qu'elles y sont engagées. Elle était à la fois légère et passionnée, elle était bonne, sincèrement honnête, mais pas une pensé sérieuse ne pouvait entrer dans sa tête. Elle avait un besoin immense de plaisirs et de nouveauté. L'amour de son mari, qui lui avait offert tant de charmes, l'en-
nuyait maintenant, ou était bien près de l'ennuyer, c'était toujours la même chose ! Aucun obstacle ne venait en relever la monotonie, elle le voyait quand elle le voulait et tant qu'elle le voulait, dès-lors leurs entrevues ne lui suffisaient plus.
Cette sorte de fatalité, qui la poussait ver3 M. de Cabines, était parfaitement involontaire, elle y eût résisté bien longtemps encore peut-être si elle n'eût pas craint de se le voir enlever, elle le voulut, elle le voulut à elle seule, sans partage et sur-le-champ. Il ne venait point, il fallait qu'il vint, qu'il fût à ses pieds, qu'elle le refusât, croyait-elle. 11 fallait que sa sœur en fût témoin et que ce triomphe lui apprit à ne plus jouer un double jeu.
— Comme c'est mal de sa part ! se répétait-elle, me tromper ainsi ! me dire tant de mai du vicomte et l'aimer comme elle l'aime, car il est bien visible qu'elle l'aime : son mari sjen aperçoit, le mien aussi, elle ne le cache point. Ils sont brouillés apparemment, à cause de ce qu'il a dit pour Jacques. Pauvre Jacques! combien elle l'a vite oublié ! Ah ! c'est mal, il l'aimait tant!
Beatrix ne songeait pas que son mari aussi l'aimait tendrement, et qu'elle l'avait oublié bien plus vite encore! nous sommes ainsi.
Cette idée, une fois entrée dans son cerveau, y germa, y devint gigantesque, y écrasa toutes les autres.
— Je veux le voir, il faut qu'il vienne.
Elle se répétait ces mots à chaque minute, en se pro-
menant ainsi solitairement dans le parc. Un mauvais génie senblait avoir soufflé sur ces jeunes ménages, tranquilles et unis jusque-là.
— Oui, mais s'il vient, reprenait-elle, ma sœur le verra aussi et je ne supporte pas qu'elle le voie. Alors... c'est cela... dans le parc... par hasard... je le rencontrerai... il n'entrera pas... elle n'en saura rien... ni personne... je m'enfermerai... je saurai jusqu'à quel point elle... car lui, il m'aime toujours, j'en suis sûre... c'est elle... pour me l'ôter... une fois bien certaine qu'il m'est revenu, je m'échappe, et... adieu M. le vicomte, soupirez maintenant.
Sa conscience lui disait tout bas que le jeu était dangereux, qu'elle allait à un rendez-vous, et non pas à une information, à un rendez-vous demandé par elle, ce qui était bien pis encore.
— Bah ! répondait-elle, je ne l'aime point, c'est une leçon à donner à ma sœur, et après... quel péril puisje redouter avec le vicomte, qui n'a jamais osé implorer la moindre faveur? est-il un homme plus respectueux ? Allons ! c'est décidé, je lui ferai dire adroitement de se promener demain soir dans une de ces allées, non pas au bord de la rivière, du côté du bois, sur le chemin qui conduit chez lui, c'est plus naturel. Il viendra, il viendra ! J'en rirai bien ensuite, et mademoiselle Isabelle restera à se morfondre.
Une observation positive a prouvé que la femme coquette a plus de férocité que les bêtes dangereuses,
elle déchire sans pitié, elle brise les obstacles, empoiv tée par une rage coatre laquelle tout est impuissant Béatrix se jouait avec le cœur d'Isabelle, qu'elle avait longtemps considérée comme sa seule et plus tendre affection. Mus un amant échappait 1 il y avait clameur de haro, il fallait qu'il revlat, n'importe à quel prix! Si Béatrix eût eu quelques, années de plus, elle aurait pensé, elle aurait réfléchi, mais la jeunesse est cruelle, elle Test à un point qui ne se comprend bien que Lorsqu'on n'est plus jeune. La jeunesse se moque de tout ce qui n'est pas à elle, elle ne voit de beau '(elle a raison t hélas!) que la jeunesse. Elle blesse à tort et à travers, elle ne s'en aperçoit point, ses pensées, ses désirs lui font tant de bruit aux oreilles ! Elle se perd elle-même de gaieté de cœur, elle court au-devant du précipiœ, elle y tombe le sourire sur les lèvres, et lorsqu'elle est tombée s'il lui reste un peu de vie, elle sourit encore et essaie de se raccrocher aux branches.
Quoiqu'il en soit, la comtesse, une fois la résolution prise, ne s'occupa plus que de l'exécuter. Le plus difficile de l'exécution lui restait. Gomment l'appeler sans se compromettre? Sa sœur avait eu l'évantail, admirablement imaginé, et qui n'avait pas servi à grand chose, elle inventa mieux, elle se servit d'un rival.
M. de Sainte-Croix venait d'arriver au château, chacun était dispersé, il appela, il chercha et ne rencontra personne au salon. Il se rendit alors dans le parc et aperçut Béatrix, rêvant seule sous un quinconce.
LRS SECRETS D'UXE SORCIÈRE 35
— A quoi pense-t-elle? se dit-il.
Elle le vit aus6i et sa présence lui inspira vn bardi projet. Elle l'appela, ce qu'il regarda comme de trèsbon augure.
— Quoi! madame, seule ainsi? lui dit-il.
— Oui, seule, et je suis charmée de tous voir, tous pouvez me rendre un très-grand service.
— Oh! parlez, que faut-il faire?
— Une chose très-simple, me donner un conseil. -Moi!
— Vous. ,
— J'en suis incapable!
— Au contraire, vous seul pouvez me le donner convenablement. Vous êtes notre ami, je suppose.
— Ah! madame, en doutez-vous!
— Non, je n'en doute pas et la preuve, c'est que je vais vous confier un secret.
Le cœur du pauvre jeune homme battit de joie et d'orgueil. Un secret à elle ! un secret à eux deux peutêtre!
— Vous avez remarqué combien ma sœur est triste depuis la fétc.
— Sans doute, elle est malade, je crois.
— Elle est plus que malade, elle est inquiète.
— Et pourquoi cette inquiétude?
— Vous vous rappelez la discussion élevée dans la barque entre M. de Cabines et mon beau-frère?
— Discussion dans laquelle M. de Cabines a mis une courtoisie singulière, convenez-en madame.
— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, répliqua-t-eîie avec impatience, nous craignons, au contraire et nous sommes presque sûres, que cette courtoisie n'était qu'apparente, qu'un rendez- vous est pris, et qu'ils se battront.
— Cela ne m'étonnerait point.
— C'est d'ailleurs la seconde fois qu'ils se provoquent, la querelle est toujours pendante, et peut-être... Ah! mon Dieul je frémis quand j'y pense.
— Il se pourrait qu'un de ces messieurs fût blessé, ou pis que cela peut-être, c'est le sort ordinaire de» armes et pour l'un d'entre eux, du moins, ce ne serait pas un grand malheur.
Béatrix eut l'air de ne pas entendre.
— Mais, ma sœur, monsieur, ma sœur! vous n'y pensez point, elle, qui adore son mari, elle en mourrait aussi, et c'est ce que je ne veux point.
— Je ne sais pourtant guère de moyens d'empêcher cette rencontre.
Je l'empêcherais bien, moi, si je voyais le vicomte, justement il ne vient pas.
— Eh bien, alors?
— Eh bien, alors, il faut qu'il vienne.
— Envoyez-le chercher.
— Je ne demande pas mieux, mais par qui?
— Par un de vos g«ns.
— Me confier à un de nos gens! y pensez- vous9
Le marquis commençait à comprendre et ne le voulait point.
— Écrivez ! basarda-t-ii.
— Écrire au vicomte! et c'est vous qui me le conseillez! Ah! monsieur.
— Hélas! je ne vous conseille rien, madame.
— C'est justement ce dont je me plains. J'aurais besoin, en cette circonstance, d'un ami... d'un ami sûr et bienveillant, qui... me... conseillât, et qui exécutât lui-même les conseils qu'il me donnerait.
— Quoi! madame, auriez- vous la cruauté de m'envoyer chercher le vicomte?
— J'aurais la hardiesse de vous le demander, si vous aviez la bonté de le faire, et je vous en serais reconnaissante toute ma vie.
La pauvre enfant soupira.
— Reconnaissante! répéta-t-il. Vous oubliez donc que je vous aime et qu'il vous aime aussi. Vous oubliez donc que le vicomte est un homme dangereux, un homme séduisant, armé de tout l'esprit, de toutes les ruses, de l'usage de la société, de l'expérience, malgré sa jeunesse, et que je ne suis qu'un pauvre jeune homme, bien simple, bien dévoué, bien amoureux.
— Que pouvez-vous craindre? répliqua la coquette, est-ce pour moi que je veux le voir? sera-t-il question entre nous d'autre chose que de ma sœur, de ce qu'elle redoute? Et puis... vous ne vous rendez pas justice,
il. 3
votre lot est meilleur que le sien, il a l'esprit, cela est vrai, mais n'eu n'avez- vous point également? Il a... il a...
— Il a tout, madame, s'il a su vous plaire l
— Qui vous Ta dit?
— Je le crains.
— Pourquoi craindre?
— Ah! parce que vous me désespérez!
— Vraiment?
Et elle le regarda avec l'habileté d'une coquette consommée. Il put lire dans ses yeux tout ce qu'il voulut y mettre, elle avait déjà le regard adroit, ainsi que le dit madame de Goulanges. Il n'en fallait pas tant pour le surprendre, il se prosterna presque à ses pieds.
— J'irai le chercher au bout du monde, s'il le tout.
— Il est inutile d'aller si loin. Écoutez bien.
— J'écoute, j'écoute et je vous remercie.
— - J'irai demain au soir me promener dans l'avenue qui conduit chez lui.
— Seule! demanda-t-il avec effroi.
— Non, avec une suivante ; à cette heure personne ne songe à me surveiller, on joue d'ordinaire, M. de Feuquerolles aima que ses fils y soient présents. Qu'il se rencontre donc dans cette avenue.
— Ah! madame!
Le marquis devenait pâle d'émotion. Béatrix rougit, elle sentit qu'elle commettait une mauvaise action et qu'elle s'engageait dans une voie f uneate.
— Non, non, ne le voyez pas, ne lui dites rien, il croirait que je lui donne un rendez-vous.
— Ah! merci, merci, mille fois merci, vous me rendez la vie, vous redevenez' digne de vous-même, vous n'irez pas jeter ainsi votre innocence sous les pas d'un homme indigne de vous, vous me laites plus heureux qu'en me donnant un royaume.
— Pourtant!... murmuja Béatrix, qui se repentait déjà de son bon premier mouvement.
— Pourtant, vous voudriez bien calmer l'inquiétude de madame votre sœur, elle vous tourmente et vous afflige. Je ferai donc pour cela ce que je n'aurais pas fait pour moi-même, je verrai le vicomte.
Une moue de la jeune femme dit que ce ne serait pas la même chose.
— Je saurai, aussi bien, peut-être mieux que vous, ce qu'il y a à craindre, ou à espérer, et j'emploierai tous les moyens possibles pour éloigner une catastrophe naturelle en ce temps-ci, mais qui vous enlève vos belles couleurs et qui vous ftdt trembler. Cela vous convient-il?
— Oui, oui, sans doute... ma pauvre sœur sera moins triste, et moi plus contente.
— Et si je vous apporte une bonne nouvelle que... que me direz-vous?
— Des conditionsl
— Oh! jamais. Une prière, une humble prière, un encouragement.
40 LES SECRETS Il'b'XE SORCIÈRE
— Nous verrons cela, revenez toujours.
La jeune folle se leva mécontente et blessée, elle avait été vaincue par sa bonne nature, vaincue par la tendresse loyale et droite d'un noble cœur. Elle lui en voulait, elle s'en voulait à elle-même et ne le montra point. Cet effort lui coûta beaucoup, mais elle apprenait l'art de la dissimulation, en même temps qu'elle se laissait aller à la coquetterie, l'un ne marche jamais sans l'autre.
Ils rentrèrent au salon et ils y trouvèrent le comte, ainsi qu'Isabelle. Les deux sœurs s'abordèrent froidement.
— Madame, dit le marquis de Sainte-Croix à Isabelle, vous voilà bien pâle, ne vous tourmentez-vous pas outre mesure, et ne vous créez-vous pas des chimères?
Isabelle le regarda étonné.
— Ah! madame, je ne suis qu'un nouvel ami, mais s'il dépend de moi que vous soyez tranquille vous ne tarderez pas à l'être.
Isabelle, effrayée comme tous ceux qui ont un secret à cacher, le regarda plus pâle encore. Il crut qu'elle l'avait compris et se retira discrètement.