‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 26 sur 43 · LES ANCIENS COMPLICES · texte numérisé non relu

LES ANCIENS COMPLICES

Le lendemain de ce jour le vicomte était dans son cabinet, où il se livrait sans doute à une correspondance mystérieuse, car il avait mis les verrous à sa porte et hésita à répondre lorsque son valet de chambre lui annonça une visite.

— Je ne reçois pas, je suis occupé.

— Mais, monsieur le vicomte, c'est un seigneur, arrivant delà cour... il désire...

— Ah! c'est différent, priez-le de m'attendre un instant.

— Ce seigneur apporte des nouvelles pressantes à monsieur le vicomte.

—J'y vais, j'y vais!

Et, fermant son bureau, dont il prit soigneusement la clef, il alla au-devant de son hôte.

— Quoi ! s'écria-t-il, lorsqu'il l'aperçut, quoi Raviôre, c'est vous!

— C'est moi-môme, vicomte, vous ne m'attendiez point et je vous dérange.

Il insista sur ce mot.

— Vous ne me dérangez pas plus qu'à l'ordinaire, je vous assure, répondit le jeune homme, de son ton dédaigneux, presque impertinent.

— Jeune coq insolent! je te ferai chanter plus juste tout à l'heure.

— Quelles nouvelles apportez-vous?

— J'en ai plein mou sac, et avant de le vider, je ne serais pas fâché de connaître la cuisine de ce manoir, la faim me coupe la parole.

— C'est donc une grande et puissante sorcière, car je ne crois pas que vous la perdiez facilement. Voici l'heure de mon déjeuner, je vous en offre la moitié, de bien bon... je ne dirai pas de bon cœur, mais de bonne volonté, cela suffit lorsqu'il s'agit de côtelettes, ou de quelques petits pieds.

Us se mirent à table dans les mêmes dispositions que deux chiens, enviant le même os, mais n'osant l'attaquer ni l'un ni l'autre, avant de connaître la force de leur adversaire. Le vicomte, avec sou éternelle ironie, et Ravièrc avec son effronterie cuirassée par trente ans d'intrigues et de coups de pied donnés ou reçus.

lis parlèrent peu, le premier quart d'heure, une fois l'appétit rassasié, Ravière, qui n'avait pu obtenir une question de son méprisant ami, se décida à débiter ses nouvelles.

— Vous saurez donc...

— Je saurai tout ce que vous voudrez m'apprendre.

— Vous saurez que le cardinal est fort malade, à ce qu'on vient de nous confier, et que madame Josseline se trouve dans un très-grand embarras.

— Je le conçois, ce sera une perte pour elle.

— Et pour vous.

— Puch!... j'ai d'autres cordes à mon arc.

— Ah î j'en suis bien aise, mais il se peut que ces cordes ne soient pas aussi solides que vous le supposez.

— C'est ce que la suite nous apprendra.

— Madame Josseline est surtout embarrassée à cause du procès de Saulieu; s'il se juge après la mort du cardinal, le gain n'en est pas sûr, au contraire.

— Qu'on le fasse donc juger avant! Gela n'est pas difficile, Dieu merci ! les parlements ne sont ni rebelles ni si occupés, qu'on ne puisse rien obtenir d'eux.

— Elle*le voudrait bien, mais...

— Mais?

— A vous dire la vérité, elle a peur.

— Peur! la comtesse Josseline? Je ne sache rien au monde dont elle doive avoir peur, si ce n'est d'ellemême, car nul ne l'emportera sur elle en perfection de fourberie et de noirceur, pas môme vous.

— Bien obligé. Elle a peur néanmoins. .

— Et de qui?

— De ces deux petites îilles et de leurs benêts de maris.

— C'est là ce qui s'appelle une panique. N'est-elle pas sûre de les vaincre? N'a-t-elle pas entre les mains la seule pièce qui puisse témoigner contre elle?

— Justement c'est qu'elle ne l'a pas, voilà où elle s'embrouille, comme dit le président Broussel.

— Mais elle m'a dit...

— Elle vous a dit qu'elle Pavait, c'est qu'elle croyait la tenir. On ne la lui a pas remise.

— Ah! ah! répliqua le vicomte, en se curant les dents avec une tranquillité merveilleuse. Et qui donc lui a manqué de parole?

— C'est moi, répondit Ravière.

Pour cette fois l'effronterie dérouta l'astuce.

— Comment c'est vous? Vous l'aviez donc!

— Je l'ai parbleu bien encore.

— Sans doute; madame la marquise de Saulieu vous Pa confiée, et vous n'avez pas voulu manquer à la foi promise.

— Madame de Saulieu ne me Pa point confiée, et je ne me ferais pas le moindre scrupule de la livrer» si mon intérêt s'y trouvait engagé.

— Ah! pardon! j'oubliais à qui je parle.

Jamais une impertinence plus sublime ne sortit de la bouche d'une créature humaine, plus superbement débitée.

— Oui, c'est moi qui possède cette pièce, c'est moi qui peux d'un mot, ou plutôt d'un geste faire gagner à la comtesse ce procès qui la préoccupe tant.

— Par ma foi, si j'étais à votre place, je le lui ferais perdre, rien que pour assister au spectacle de sa rage; elle est superbe, la comtesse Josseline, en lionne.

— En vérité, seigneur vicomte, vous parlez de tout ceci comme si cela ne vous regardait pas.

— Est-ce que cela me regarde?

— Gela vous regarde directement, ce me semble, car si la comtesse gagne le château de Saulieu, à qui appartiendra- t-il un jour?

— Je n'en sais, ma foi rien.

— A-t-elle un autre héritier que vous?

— Il se peut que je sois héritier de sa fortune, et c'est ce dont je ne me soucie guère, mais là se bornera mon héritage. Si le château de Saulieu est à moi, le nom de Saulieu ne m'appartiendra pas davange pour cela, alors que me font ces vieilles pierres.

— Qui sait?

Le vicomte bondit comme un chevreuil et vint de l'autre côté de la table, prendre la main de Ravière, qu'il serra avec une force inouïe.

— Gela se peut-il? Pourriez-vous me donner un nom, un vrai nom, des ancêtres, une famille? Pourriez-vous faire que je tienne à quelque chose, que je ne sois pas un champignon, éclos dans une plaine, sans un arbre pour le proléger.

— Je te tiens donc enfin! pensa Ravière, ah! nous allons voir.

— La comtesse...

— La comtesse n'est point mariée» ne l'a jamais été, avec la protection du cardinal elle peut vous passer son nom, ses titres, elle peut vous adopter, et vous serez H. de Saulieu, d'autant plus Saulieu, que le nom est éteint et que les deux héritières ne pourront le

il. 3.

transmettre à personne, les voilà Fouquerolles des pieds à la tête.

Le vicomte se promenait de long en large, dans une agitation extrême. Ravière l'examinait, suivait tous ses mouvements, sans en avoir l'air.

— Je t'attends! pensait-il.

— Un nom, une famille I une racine liée à un tronc, à des branches ! Le marquis de Saulieu, dont les ancêtres sont aussi vieux que la monarchie! Ahl j'irais loin ensuite, et je Les forcerais à ôter la barre de mon êcusson.

— Allons donc! allons donc! disait de l'œil, le Bavière, arrivons à l'essentiel-

— Et que faut-il faire pour amener ce résultat?

— Ce qu'il faut faire? peu de chose, il faut me croire.

— Ah! je vous croirai.

— En tout?

— En tout.

— Eh bien, il ne s'agit <fue d'acheter un prix honnête... le papier que souhaite demoiselle Jossetine de Saulieu, déshéritée an profit de M. son f rire, à cause de sa conduite peu chaste et séante selon sa condition, dit l'acte, je ne me permettrais pas de rien ajouter.

Le vicomte, qui se promenait toujours, haussa les épaules, puis il s'arrêta devant M. de Raviêre.

— Combien? demanda-t-il.

— La moitié de la terre.

-Ah!

— C'est exorbitant peut-être? Est-ce que je m'appellerai le marquis de Saulieu? est-ce que je serai parent ou allié de toute la noblesse de France? est-ce que j'aurai les honneurs, les places, les cordons? Non, je resterai le pauvre Ravièrc, gentilhomme poitevin, comme devant, ruiné jusqu'à la iieelle, obligé pour vivre de déshonorer mes ancêtres, quant à moi, depuis longtemps cela n'est plus possible. Il faut un dédommagement, il faut une balance, qu'y pourrezvous mettre? De l'or. Mettez-en donc beaucoup et ne vous plaignez pas, la meilleure part est encore la vôtre.

Cabines se promenait.

— Comment ce papier est-il venu entre vos mains?

— D'une façon très-simple, je l'ai pris.

— Ah! très-bien.

L'impertinence S3 déconcentra encore devant l'effronterie.

— Après la mort de la marquise, je suis tout simplement allé chercher dans un endroit connu de moi, et j'ai trouvé la pie au nid. Il s'en est fallu de peu que Gyrus ne me fit prendre sur le fait, mais tout s'est admirablement passé. J'en garde pourtant une dent aiguë à certain jeune homme.

— Ce n'est pas à moi?

— Non, à un autre, dont il sera question tout à l'heure. Achetez-vous?

— C'est trop cher.

— Alors je le reporte où je l'ai pris et je fais, cette fois bonne garde, pour qu'il n'en sorte point.

— La moitié! Prendrez-vous aussi la moitié de mes peines, de mes humiliations, de mes rebuffades?

— Fariboles que tout cela, j'ai un talisman pour tous en délivrer.

— Ah! ceci passe le reste! un talisman pour me mettre de suite à ma place, sans ennuis, sans discours?

— Oui.

— Tu es plus sorcier que notre voisine et même que notre autre voisine Ryna, que le diable a emportée sans doute, car on n'en a plus entendu parler.

— Tout cela est dans trois mots.

— Lesquels?

— Jacques de Maulevrier est ici.

Le vicomte fit un mouvement.

— C'était lui! s'écria-t-il.

— Vous l'avez donc vu?

— Suivi, presque surpris, tourmenté, harcelé, au point qu'il n'ose pas sortir de sa tanière. Àh! c'était lui! Je comprends! inutile de m'en dire davantage. J'achèterai la pièce à vous, avec de l'argent, j'achèterai l'introduction dans la famille à elle, avec du silence.

— Voilà qui est puissamment raisonné. Seulement, je vous l'ai dit, il faut se hâter, le cardinal...

— Je sais, je sais, il se meurt! ce sera une belle fête chez le diable ce jour là... Gela est facile.

— Plus tard monsieur sera tout puissant...

— A propos : espionnons-nous toujours chez Monsieur?

— Nous portons un bulletin tous les jours.

— Ceci est édifiant; bien que récompensés d'avance, nous tenons nos promesses, quelle école pour Son Bminence!

— Il est vrai que nous le payons dans sa monnaie. Une rapsodie! si Gaston était obligé de la lire, il ne s'y reconnaîtrait pas lui-même.

— Nous avons eu beau jeu avec ces dernières conspirations.

— Et nous ne les avons pas manquées.

— Ah! je sais que vous ne manquez rien!

— Donc, la moitié des domaines? demanda Ravière, qui ne s'écartait point du but, avant de l'avoir atteint.

Le vicomte ne répondit point, il continua sa promenade.

— Un petit effort, continua Ravière.

— Eh bien, non, non, et non, dit énergiquement le jeune homme, je l'aurai sans vous.

— Le papier? ah! parbleu non.

— Si ce n'est le papier, au moins l'essentiel, l'argent. Je ne me soucie pas davantage de votre Maulevrier, j'ai une plus sûre voie. Tout bien réfléchi, vous êtes un instrument inutile et puisque vous vous estimez si cher, cherchez qui vous paye!

— Ce ne sera pas difficile à trouver. Le vieux Fouquerolles donnerait une bonne somme de ce chiffon,

et la marquise la doublerait, ne fut-ce que par cet orgueil de famille, auquel aucun Saulieu, ni légitime, ni bâtard, n'aura la force de résister.

— Vous partez d'un point douteux, Ravière. Vous avez du Saulieu sur votre écusson, mais non dans votre cœur, moi, c'est le contraire et sans cela je serais... où vous ne paraîtrez jamais.

— Monsieur le marquis de Sainte-Croix, dit le valet d'une voix retentissante.

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