‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 27 sur 43 · LES RIVAUX · texte numérisé non relu

LES RIVAUX

Avec la facilité inouïe qu'il possédait, le vicomte eût bien vite composé son visage et s'avança rers Sainte-Croix, de l'air le plus gracieux.

— Vous me prévenez, mon cher marquis, je comptais aujourd'hui me rendre à Touflbu et vous remercier du plaisir que vous nous y avez donné l'autre jour.

— Ce ne sera pas la dernière fois, j'espère, puisque vous avez daigné être content Ge château est admirablement bien organisé pour donner des fêtes.

— Et aussi pour intriguer ses hôtes, convenez-en, monsieur. ♦

Le marquis s'inclina sans répondre.

— M. de Ravière regrette vivement d'être arrivé si

m**.~^.mm*

tard, il aurait été trôs-bonoré de présenter ses hommages à madame la marquise.

— Hélas! ma grand'mère reçoit fort peu, elle ne peut faire ce qu'elle désirerait, ses infirmités l'en empêchent; mais monsieur est je crois un ami de madame de Fouquerolles, et en cette qualité, comme par son propre mérite, il sera toujours le bienvenu chez elle.

«—le suis non-seulement un ami, mais un parent de madame de Fouquerolles, monsieur; élevé depuis ma naissance dans cette famille, regardé par'la feue marquise comme son fils, et en ayant tous les sentimeute. Je viens passer quelques semaines et pendant ce temps, j'aurai l'honneur de faire ma cour à madame la marquise de Sainte-Croix.

— C'est un honneur que je n'ai jamais obtenu, dit CatriMB, vous serez alors plus favorisé que moi.

Le marquis évita de répondre directement k cette question.

— Allons! pensa le vicomte, il est plus fort que je ne pensais. Avez-vous vu nos charmantes voisines? continua-t-il tout haut.

— Hier dans la journée*

— Il m'a été impossible de me présenter chez elles depuis quelques jours.

— Madame de Fouquerolles est malade, fort malade, fort triste, fort tourmentée.

— Ah! pourquoi? demanda- t-ii vivement.

— Elle aime beaucoup son mari, chacun le sait, elle est inquiète, elle tremble pour lui.

— Et quel danger court-il?

— Un danger dont nous autres hommes nous ne nous soucions guère et dont souveut les dames se soucient peu également. Elle s'est figuré qu'à la suite d'une discussion dont tous avez sans doute entendu parler, avec un de ses amis, le marquis, allait mettre damberge au vent et se révolter contre les édits de Sa Majesté concernant les duels.

— Gela n'est pas possible!

— Gela est. L'absence de cet ami, ordinairement fort assidu, ajoute à ses alarmes; elle fait vraiment de la peine à voir, la pauvre dame! elle est dans le parc du matin au soir, elle interroge tout le monde, elle s'informe même auprès des gens les plus infimes des démarches de H. de Fouquerolles, tant elle redoute de les ignorer. Hier, comme je passais à cheval de l'autre côté de la Vienne, je l'ai aperçue de loin, interrogeant le nouveau garçon du meunier Gibaut, pendant qu'il jetait ses filets. Une seule personne pourrait la rassurer complètement et, par une fatalité inouïe, cette personne ne vient plus au château.

Au nom du meunier Gibaut, Ravière avait jeté un coup d'œil sur le vicomte, celui-ci ne sourcilla pas*

— Vous êtes sûr, monsieur le marquis, reprit-il, que madame de Fouquerolles se tourmente ainsi, et pour cette raison?

— J'en suis non seulement sûr, mais alarmé.

— Et madame d'Oston?

— Madame d'Oston se tourmente pour sa sœur.

— Elle se promène dans le parc, avec elle.

— Non, pas avec elle, monsieur, sans elle; depuis quelques jours tous ne reconnaîtriez pas le château de Malières.

— Tirai, j'irai bien certainement aujourd'hui.

— Vers le soir, je suppose?

Le Yicomte darda son regard sur les yeux du jeune homme.

— Mais, oui, vers le soir. C'est l'heure en effet la plus commode.

Ravière ne comprenait rien à cette conversation, il les examinait tous les deux, cherchant le 3ens caché de leurs paroles, sans pouvoir le deviner, mais n'admettant pas qu'il n'y en ait un très-positif :

— Qu'y a-t-il donc entre eux? se demanda-t-il. Ces deux jeunes créatures ne peuvent courir le même lièvre cependant, et où diable ai-je vu ce Sainte-Croix? le nom m'est inconnu, mais j'ai rencontré cette figurelà quelque part.

Le reste de la conversation n'offrit rien d'intéressant, après une visite aussi prolongée que le demandait l'étiquette de l'époque, le vicomte se retira, satisfait d'avoir rempli sa promesse sans que son amour et sa jalousie eussent à en souffrir.

— Vous jouez ici, vicomte, une drôle de comédie. Quel est ce hobereau si pâle? d'où sort-il?

— Demandez-le au diable, avec lequel vous êtes bien, on l'ignore. C'est une énigme vivante, je donnerais beaucoup pour la déchiffrer et je ne manquerai pas de le faire, aussitôt que j'aurai terminé mes affaires plus essentielles.

— Il ne tient qu'à vous qu'elles le soient bientôt.

— Oui, j'entends, monsieur le faiseur de marquis.

— Vous avez rejeté bien loin tout à l'heure une proposition magnifique.

— Sans doute! celle de vous donner moitié de ce qui doitm'appartenir! Je ne tiens guère à l'argent; mais il faudrait être bien dénué d'ambition pour accepter un marché pareil. D'ailleurs qu'est-ce que cela me fait à moi!

— Singulier jeune homme! dans lequel la nature s'est plu à mêler le génie et les... qualités de vos parents. Vous ne leur ressemblez point cependant, vous ne ressemblez qu'à vous-même.

— Et c'est assez! comme dit ce petit Corneille, dans sa tragédie de Médée.

— C'est trop pour ceux qui ne sont point en garde. L'heure avance, il faut que je parte pour Matière, où la visite <jue je vous fais d'abord va étonner, décidezvous. Si vous acceptez, demain matin je vous aurai remis la pièce en question, si vous refusez, ce soir je la proposerai au marquis de Fouquerolles.

— Vous avouerez donc que vous l'avez dérobée?

— Quelque sot! n'ai-je pas toujours un coquin à nommer, qui, pour six livres, risquera les galères?

— Eh bien, mon savant ami, je vous demande vingtquatre beurcs pour me décider.

— Et d'ici là Dieu sait tout ce que vous allez faire eu essayant de vous passer de moi.

— Et d'ici là Dieu sait tout ce que vous allez inventer afin de parer aux coups dont je vous menace. Nous nous connaissons bien tous les deux, ou du moins je vous connais et vous croyez me connaître, vous n'en êtes qu'au portique, monsieur de Raviôre. L'idole de ce temple ne se montre point ainsi à tout le monde.

— Seriez-vous amoureux?

— Moi! amoureux! comme ce pauvre fou, qui sort d'ici et pour lequel il n'existe d'autre soleil que les yeux de la folle Béatrix; amoureux comme on l'est à mon âge! est-ce que j'ai un âge, moi? Est-ce que mon cœur ne s'est pas ossifié sans Jamais avoir connu les passions ordinaires? Je ne ressemble point à nos raffinés, aux seigneurs de cette cour, que je méprise, et que je me suis empressé de fuir aussitôt que cela m'a été possible.

— Vous avez ici un nid fort agréable eu effet.

— Un nid, vous dites bien, mon ami, il me faut une aire, et je l'aurai.

— Je donnerais beaucoup pour savoir ce que peut enfanter de projets une tête comme la vôtre, à vingt ans.

— Je ne vous dirai : pas ayez de la mémoire! et pourtant...

— Je n'en ai que trop et c'est ce qui me désole. Il y a dans l'histoire de ma jeunesse certaines peccadilles dont je voudrais ne pas me tourmenter, mais... je suis aussi stupide qu'un enfant pour ces vieux contes.

— Ah! je sais, dame Josseline les raconte fort agréablement et n'a pas la même faiblesse que vous, elle m'en a bercé.

— 11 y a surtout cet enfant, cet enfant de Ryna? J'entends souvent la nuit les cris qu'il poussait lorsque ce misérable Jacques remporta pour le...

— Il n'a pas crié longtemps à ce qu'il parait.

— La comtesse! la comtesse! Ali! c'est elle qu'il faut accuser, continuait Ravière sans paraître l'avoir entendu. Quelle tigresse! quelle furie I avec quelle persistance elle veut le mal! Pauvre petit enfant! si on l'eût laissé vivre...

— Si on l'eût laissé vivre, peut-être seriez-vous toujours monsieur de Ravière, je ne le sais et c'est possible, mais certainement je ne serais pas le vicomte de Cabines et je ne n'aurais pas l'honneur de vous recevoir aujourd'hui dans ce bon petit château.

— C'est possible! Oui, alors le proscrit avec besoin d'être aimé, d'être consolé, il désespérait de son étoile, ajouta-t-il avec mélancolie, il voyait son avenir fermé et regrettait cette carrière des armes qu'on lui avait fait quitter si vite. Il se serait attaché à celte Ryna, la

charmante, la belle créature, à son fils, et l'autre!...

Il y eût un long moment de silence. Ravière regardait le passé, le vicomte regardait l'avenir. Tous les deux avaient les mômes regrets, les mômes désirs. Ravière était un scélérat subalterne, créé pour obéir, ou pour susciter des crimes, le vicomte avait une de ces organisations particulières, chez lesquelles l'homme de pensée l'emporte sur tout. Il ne connaissait aucun obstacle à ses volontés, pourvu que cet obstacle pût être renversé par une persévérance inébranlable, ou une adresse supérieure. Il y avait en cet enfant l'étoffe d'un grand ministre, le génie du gouvernement et de l'intrigue était inné chez lui; Ravière avait raison, il tenait également de son père et de sa mère.

En ce moment, son projet favori était d'arriver à lui seul au dénoûment de l'affaire du procès. 11 croyait la chose très-possible en songeant à l'ascendant qu'il exerçait sur madame d'Os ton, et par elle, supposait-il, sur sa sœur. Il avait cette journée tout entière pour essayer sur elle la puissance de ses moyens, il se résolut à ne pas attendre davantage, et souhaitant à Ravière meilleures chances, il se sépara de lui.

— Un instant pourtant, dit-il, en revenant sur ses pas. Qu'allez-vous dire à Malières? Nous serons-nous vus?

— Gomme vous voudrez.

— Le voisin parlera.

— Avouons donc alors.

— Avouons, comme à l'ordinaire, ce que nous ne saurions cacher sans maladresse.

Le vicomte sourit.

— Encore une question. Où le meunier Gibaut, a-t~ il pris son nouveau garçon?

—Dans un lieu où H. le cardinal ne serait pas fiché de mettre la main.

— Le croyez-vous?

— J'en suis sûr, je l*ai vu.

— Isabelle sait donc qu'il est ici?

— Il le faut bien, ils doivent être d'accord.

— Avec un mari aussi Jaloux que H. de Fouquerolles, quel beau jeu cela nous donne!

— Lequel de nous en profitera le plus vite?

— Celui qui saura le mieux employer les atouts.

— Alors, adieu! monsieur de Ravière, à demain.

— A demain, monsieur le vicomte.

LE PIÉAE

On l'a dit, Béatrix et Isabelle se fuyaient mutuellement, Tune, à cause de sa rancune coquette, l'autre, dans la crainte d'être devinée. Elles s'étaient, pour ainsi dire, partagé le parc, quand l'aînée se dirigeait d'un côté, la cadette passait de l'autre. C'était une sorte

de convention faite entre elles. Ce jour-là, ce jour si fertile en événements, aussitôt après le dîner, repas qu'à cette époque on prenait à midi, elles se séparèrent à la porte du salon, chacune d'elles monta dans sa chambre, Isabelle en descendit la première et marcha vers le bord de la Vienne, sa promenade favorite; naturellement, Béatrix monta vers le chemin qui conduisait chez le vicomte.

M. de Fouquerolles les regarda sortir ainsi séparément, et se tournant vers son fils aine, qui lui lisait la Gazette de Hollande :

— Qu'y a-t-il donc chez ces jeunes femmes, elles n'ont pas l'air d'être ensemble comme autrefois. Le savez-vous, mon fila?

— Je crois que vous vous trompez, mon père.

— Votre Isabelle est triste, quant à sa sœur, elle est, ce me semble, d'une légèreté un peu bien exorbitante. Il faudra y faire attention.

— Ma sœur est gaie, c'est de son âge, mais pas une de ses pensées ne s'écarte de son mari, mon frère est trop heureux. Elle l'aimait lorsqu'elle l'a épousé, et depuis lors, cet amour n'a pas subi la moindre altération. Tandis que moi!...

— Tandis que vous I~. mon fils, vous devez chasser ces pensées, madame de Fouquerolles est une bonne, une honnête femme. Elle vous aime de jour en jour davantage, et si quelquefois son humeur se montre moins égale, c'est qu'elle a eu de grands chagrins, c'est

qu'elle a beaucoup à oublier. Le temps est là, attendes tout de lui, tous êtes jeunes tous les deux, il vous apportera ce qu'il nous Ote, à nous autres vieillards.

Le marquis soupira et continua la lecture, sans rien répondre à son père; bientôt ils se replongèrent dans la politique satirique de cette feuille, la seule qui existât alors en Europe, où nous lui voyons. Dieu merci! une si grande quantité de descendants.

Béatrix suivait une longue avenue, en regardant autour d'elle, d'un air distrait et ennuyé; elle s'impatientait de ne point trouver une manière d'arriver à son désir et elle en voulait sérieusement à Sainte-Croix de Tavoir si mal ou si bien comprise.

— Il est décidé que je ne le verrai point l pensaitelle, encore dépitée, lorsque le vicomte parut devant elle, comme s'il l'eût attendue, cacbé dans le taillis. Elle poussa un petit cri de frayeur, peut-être de joie, et se recula en arrière.

H. de Cabines avait bien calculé que la surprise la lui livrerait plus vite. Elle n'avait pas le temps de se mettre en garde, et la joie de le revoir ne laissait, pas de place à la sagesse de le craindre.

— Vous voilà donc enfla, monsieur, dit-elle en tâchant de se remettre, mais en rougissant de plus en plus.

— Vous avez daigné vous apercevoir de mon absence, madame, .répondit-il d'un air contraint et triste, qui lui donnait une physionomie toute nouvelle.

— Ce n'est pas moi qui vous désire et qui trouve que vous manquez, assurément ce n'est pas moi.

— Et qui ce pourrait-il être, madame? qui songe à moi au château de Malières?

— Serais-je la seule à qui cela fût permis, et n'aveztous pas une autre personne dont le souvenir vous est infiniment plus précieux?

— Aurais-je donc le bonheur qu'elle devint jalouse? se dit le jeune homme, quel coup de fortune!

— Je ne sais ce que cela signifie, madame.

— Vous êtes d'une discrétion !

— Je n'ai rien à dire.

— D'une discrétion qu'on n'imite pas, car nous avons tous remarqué... même mon beau-frère...

— Le mari aussi! c'est trop merveilleux!

— Enfin, monsieur, me répoudrez- vous?

— Mais, madame, pour vous répondre, il faudrait savoir à quoi.

— Vous feriez perdre patience à une sainte! ma sœur... et elle s'arrêta.

— Madame votre sœur?...

— Ma sœur vous attend avec impatience, elle est malade et désolée, et vous ne venez point!

— Si madame votre sœur est malade, en quoi ma présence lui serait-elle utile?

Il conservait un sang-froid désespérant pour cette malheureuse jeune femme, laquelle ne voulait rien dire du tout et se trouvait au contraire forcée de démasn. 4

quer toutes ses batteries, par le silence de son adversaire.

— En vérité, monsieur, pour un homme aussi habile, vous me connaissez bien peu.

— Moi, madame! je ne vous connais pas du tout.

— Vous avez cru pouvoir jouer impunément avec moi, une femme de province! Il est si facile de se moquer d'elle!

— Me moquer de vous !

IL feignait l'étonnement avec une naïveté!

— Oui, vous servir de ma jeunesse, de ma confiance, pour arriver jusqu'à ma sœur, pour troubler sa vie.

— Madame!

— Elle vous aime, ma pauvre sœur, elle n'a pas su, comme moi, deviner sous votre écorce doucereuse, le cœur pervers, le cœur blasé, qui se rit des douleurs qu'il cause, qui met sa gloire à faire souffrir , qui érige un trophée de nos larmes!

Et malgré elle pourtant, deux larmes tremblaient sur ses longs cils.

— Ma pauvre sœur!

— Le vicomte prit la physionomie d'un homme atterré.

— Quoi! ai-je bien entendu, madame la marquise de Fouquerolles...

— Ne le saviez-vous doncpasTne pouviez-vaus le deviner?

— Vous dites, madame?

— Je dis que depuis la fête elle ne parle que de vous, qu'elle n'a cessé de vous demander, qu'elle a le prétexte de son éventail, espérant être comprise, et que certainement, si vous continuez, vous serez cause de quelque malheur.

— Êtes- vous sûre de ce que vous dites-là, madame? Pour cette fois son étonnement était réel, il n'y comprenait plus rien.

— Et moi, continua la jeune femme d'un ton piqué, je suis encore assez bonne pour vous apprendre ce que j'aurais dû vous cacher. Pourtant ma sœur souffre et pleure, et un sacrifice d'amour-propre, entendez-vous, monsieur? d'amour-propre, ne me coûte guère pour la sauver. Ne venez-vous pas au château?

— A vos ordres, madame.

— Seulement, permettez-moi quelques mots avant de nous remettre en marche. Je suis jeune, je suis inexpérimentée, j'ai peu d'esprit, c'est possible, peu d'attraits, c'est plus possible encore, mais je ne suis point encore réduite à servir de mannequin à personne.

— Plus vous me parlez, madame, et moins je devine ce que vous voulez dire.

— De mieux en mieux !

— Expliquez-vous plus clairement, au nom du ciel!

— Est-ce que je ne m'explique point?

— Pas du tout, je vous assure.

— Comment voulez-vous me forcer à vous rappeler

ce que j'aurais dû oublier, ce que je n'aurais jamais dû entendre.

— Et quoi donc?

— Ah! vous me désespérez!

Le perfide le savait de reste.

— Enfin, je vous en conjure, parlez. Je vois que vous m'accusez, je suis coupable à vos yeux et je ne sais ce dont je suis coupable, moi qui n'ai qu'une pensée, qu'un désir, je me vois dénier ce désir, cette pensée. Vous seule, madame, pouvez mettre un terme à ces angoisses. Parlez donc, je vous écoute.

Béatrix resta interdite, le cœur lui battait à rompre sa poitrine.

— Monsieur... vous n'avez donc pas de mémoire.

— Ah! madame! je voudrais pouvoir oublier. Vous avez été si cruelle!

— Monsieur... vous aimez ma sœur.

-Moi!

— Vous vous êtes fait aimer d'elle!

— Miséricorde!

— Vous allez me jurer que cela n'est pas vrai!

— Je le jurerai, je le répéterai de toutes mes forces. . — Ah ! ceci est lâche, monsieur, vous cherchez à m'abuser encore. Heureusement je ne vous crois pas, plus heureusement je vous croirais que ce serait pour moi sans conséquence. On ne me prend pas ainsi.

— Je ne le sais que trop, madame.

— Depuis le moment de votre malheureuse discus-

sion avec le marquis, madame de Fouquerolles ne vit plus, l'inquiétude la brise.

— Cette discussion au sujet de M. de Maulevrier?

— Sans doute.

— Je commence à comprendre alors.

— Elle tremble pour son mari, dit-elle, mais nous savons tous à quoi nous en tenir là-dessus.

— Madame la marquise n'ignore pas cependant que je ne puis me battre, que je ne me battrai jamais avec M. de Fouquerolles, ne nous sommes-nous pas expliqués une fois pour toutes.

— Aussi faut-il qu'elle vous aime bien, pour être aussi peu mesurée.

— Madame, madame de Fouquerolles ne m'aime pas.

— Mensonge!

— Je ne l'ai jamais aimée, je ne lui ai jamais adressé même un mol de galanterie.

— Chansons!

— Et je puis vous le prouver tout à l'heure, je puis, d'une parole, vous donner la clef de ce qui vous semble obscur.

— Vous le pouvez! Ah! monsieur, vous allez m'abuser de nouveau.

Rien ne peut rendre l'expression de tendresse avec laquelle Béatrix prononça ces mots.

— Je n'ai qu'une phrase à prononcer pour m'excuser, pour excuser madame votre sœur, et pour vous forcer à la plaindre, au lieu de l'accuser.

— Moi, monsieur! je ne l'accu» pas; de quoi Taccuserais-je? îs'est-clle pas libre de tous trouver charmant, de tous le dire, de tous le prouver même, pourvu que sa conscience et son mari s'en arrangent, que m'importe à moi?

— Madame, vous avez remarqué que madame votre sœur s'est trouvée mal dans te barque?

— Certainement,

— Que depuis lors elle est malade, elle est assez peu mesurée pour ne point cacher son inquiétude?

— Je vous l'ai dit.

— Tout cela n'est-il point la marque d'une grande passion, d'une passion insensée qui domine chez elle la prudence et jusqu'au soin de sa réputation?

— Je n'en doute pas.

— Eh bien, madame, croyez-vous donc un instant que madame de Fouquerolles, dont tous savez le caractère, les antécédents, aimerait ainsi tout à coup, sans raison, ni motif, un homme qu'elle connaît à peine, un homme aussi peu fait four inspirer une passion subite.

— Mais...

Elle pensait qu'elle l'aimerait peut-être bien, elle, sans son devoir et ses principes, et ne trouvait pas étonnant, que sa gceur l'aimât.

— C'est au sujet de M. de Maulevrier que la discussion a eu lieu? .

-Oui.

— Qu'était Isabelle do Sauiieu pour Jacques de Maulevrier?

— Pauvre Jacques! il a bien vite perdu sa place.

— Non, il ne Ta pas perdue, non Jacques de Maulevrier est toujours l'objet de ses pensées, et c'est toujours lui qui domine sa vie.

— Vous vous moquez, monsieur, (ont est terminé entre eux, vous le savez mieux que personne, vous ne le savez que trop.

— Jacques de Maulevrier est ici, il était dans la barque quand j'ai parlé de la sorte, il m'entendait, madame, il entendait mon défi. Comprenez-vous? Il risque sa tête pour voir madame de Fouquerolles, et elle risque son avenir, son bonheur pour le chercher. Croyezvous qu'ils s'aiment? Us se sont rencontrés à la fête, je les ai vus, j'ai veillé sur eux , les imprudents, j'ai écarté les recherches, et je les ai sauvés peut-être. Comprenezvous, madame?

Béatrix doutait encore.

— Hais d'où venait donc alors votre colère contre Jacques, contre ce proscrit, si la jalousie ne la causait pas? pourquoi ce défi à un homme qui ne pouvait vous répondre qu'en se livrant, et qui ne vous a jamais offensé?

— J'ai de la mémoire, madame, je me souviens de Saulieu, et puis d'ailleurs je le hais. Je le hais de son bonheur même. 11 est aimé et je ne le suis pas, votre sœur se sacrifie, se perdra pour lui et vous me refusez

môme un mot d'espérance. Vous ne connaissez pas, vous autres femmes, ces mouvements de rage qui nous transportent, qui nous entraînent, qui nous font détester les joies des autres et nous apportent le besoin de nous venger sur eux.

Béatrix s'apaisait à mesure qu'elle entendait ces paroles, son cœur se serrait, se détendait pour ainsi dire, mais elle avait fait involontairement un pas immense, elle s'avançait beaucoup plus qu'elle n'eût jamais songé à le faire, le dépit l'avait conduite à l'amour.

— Vous n'aviez rien à venger, monsieur, reprit-elle d'un ton plein de malice, et avec le sourire le plus engageant du monde. Elle ne le cherchait pas, elle le trouvait sur ses lèvres, l'art n'avait aucune part à ses sentiments.

— J'avais tout à venger, au contraire.

— Et quelle offense?

— Àh! madame, si vous m'aimiez!

La coquette, sûre de lui, voulut recommencer à jouer, mais le jeu n'était plus si facile, son cœur se mettait de la partie.

— Vous me demandez cela comme...

— Gomme je demanderais la vie.

— Gomme si je ne pouvais le refuser.

— Ne sais-je pas trop que vous me le refusez toujours?

— Toujours! c'est bien long.

— J'attendrai tout ce long temps-lû.

— Vous êtes d'une patience !

— Vous vous amusez de moi, madame, et je parle sérieusement, trop sérieusement pour une coquette.

— Coquette, moi!

— Et des plus habiles encore! N'avez-vous pas voulu me faire croire tout à l'heure que vous daigniez vous occuper de mes sentiments? n'avez-vous pas eu la barbarie de m'en railler, en m'accusant d'aimer madame votre sœur? Était-ce possible? et quand même cela eût été vrai, vous eu fussiez- vous souciée?

— Mais... il me semble...! non, certainement, se hâtat-elle d'ajouter.

— Vous voyez donc que c'était une tromperie.

— 11 essaya de lui prendre la main, elle la retira; il la reprit encore, elle la retira de nouveau, jusqu'à ce qu'il s'en emparât tout à fait; elle essaya de faire résistance, mais cette résistance n'était pas très- vive et bientôt elle cessa naturellement.

— Ah! si vous lisiez dans mou cœur, si vous saviez combien il vous aime! murmura- t-il d'une voix émue.

— Je ne dois pas entendre ces mots, je ne dois pas, monsieur, laissez-moi partir; répiiqua-t-elle les yeux

— Béatrix!

Elle tremblait à faire pitié, il voyait son triomphe certain et, à vingt ans, près d'une aussi charmante femme, il n'avait que de l'orgueil, que de l'ambition satisfaite!

— Elle est à moi! pensait-il, je serai le marquis de Saulieu.

Pauvre Béatrix! semblable à la colombe, elle se débattait sous les serres du vautour, elle jetait des cris de détresse. Elle rappelait sa vertu expirante, elle se rattachait aux branches pendantes au bord de l'abîme, et lui, l'entraînait toujours.

— Hélas! hélas! dit* elle, en ne retenant plus ses larmes, ma pauvre sœur et moi nous sommes perdues, car nous oublions nos serments et nos promesses, je suis plus coupable qu'elle encore, moi! Ah! elle me Ta dit, je mettrai mon Jacques dans l'avenir de ma vie, et le sien gardera toute la sienne. Que notre bonne mère nous protège du haut des cieux!

Pendant qu'elle parlait, le vicomte couvrait sa main de baisers, qu'elle ne sentait point, tant son émotion était forte.

— Laissez-moi! laissez-moi! s'écria-t-elle, laissezmoi me sauver, monsieur, si vons n'êtes pas un bourreau!

Mais a la serrait davantage, mais il l'enivrait de ces paroles séductrices, auxquelles il est si difficile de résister, auxquelles toutes nous avons été prises, qui nous prendront éternellement, même lorsque nous en connaîtrons la perfidie et la fausseté.

Béatrix écouta, elle crut, la pauvre enfant! elle passa deux longues heures à s'empoisonner le cœur. Elle lui répéta tout ce qu'il voulut savoir, elle lui dévoila l'un

après l'autre les secrets de son ménage et de son pouvoir sur son mari. Il acquit la certitude que MM. de Fouquerolles accepteraient, les yeux fermés, en matière d'intérêt, les décisions de leurs femmes, et qu'ils ne se permettraient pas une observation dans tout ce que la délicatesse de leur cœur leur inspirerait.

— C'était elles qu'il fallait séduire, et maintenant je les tiens toutes deux. La marquise verra bien son amant aujourd'hui, dans quelque coin de cet honnête parc, si peu accoutumé à pareille fête; où ils seront je serai. Allons! cela s'arrange bien, et je commence à croire que Ryna a dit vrai, me voici sur le chemin du trône.

DBVOUEYEXT

Béatrix quitta le vicomte le cœur palpitant, la démarche chancelante, elle se promena longtemps avant de reparaître, pour tâcher de remettre un peu ses esprits; ce qu'elle éprouvait était si nouveau pour elle! L'amour permis ressemble si peu à l'amour coupable l Celui-ci laisse après lui des souvenirs acres et douloureux qui excitent les sens, en faisant les remords. Ah! si les femmes savaient ce qu'il en coûte de

pleurs, de craintes, de tourments, d'inquiétudes pour sortir de son devoir, elles s'en abstiendraient, même honneur à part.

Lorsque madame d'Oston rejoignit sa sœur, elle s'approcha d'elle, les larmes dans les yeux. Elle ne lui en voulait plus maintenant, au contraire elle s'en voulait à elle-même de l'avoir méconnue, elle lui eût fait des excuses, si elle l'eût osé, mais pour cela il eût fallu avouer le secret de son cœur, ce secret qui tenait désormais à ses fibres les plus profondes. Bile savait maintenant ses souffrances, elle les devinait toutes, elle les comprenait, elle qui mettait le pied pour la première fois dans cette voie hérissée d'épines. Sa résolution était prise, elle ne reverrait plus le vicomte, elle expierait ses joies coupables par les douleurs de l'absence et les combats de la séparation. Mais sa sœur! elle aimait Jacques depuis tant d'années, elle courait pour lui tant de dangers, elle devait avoir cédé à une impression bien tyrannique, à un amour bien invincible.

— Pauvre Isabelle! se disait la pauvre enfant, je la «protégerai danord, je la défendrai ensuite. Le baiser au elle lui donna promettait tout cela. Madame de Fouquerolles, entièrement occupée de Jacques, de leur entrevue du soir, le remarqua à peine, elle ne remarqua pas davantage les regards de son mari, ses distractions, la manière brève et incomplète dont il répondait. La comtesse voyait tout, elle

voulut prévenir sa sœur et empêcher peut-être une funeste découverte.

— Isabelle, lui dit-elle tout bas, savez-vous ce qui rend votre mari si taciturne?

— Mon mari! mais non, pas plus qu'à l'ordinaire, répondit la marquise, tressaillant comme si on l'eût réveillée en sursaut.

— Regardez-le, examinez-le, il souffre, il est inquiet de votre santé, apparemment. Ne sauriez-vous être plus gaie pour lui faire perdre cette triste mine-là.

— Je suis plus triste que lui, Béatrix.

— Il y a pourtant quelque chose de bien grave sur sa physionomie.

— Pnisse-t-il y avoir l'annonce de ma mort!

— Isabelle !

— Pardon, ma bonne sœur, je suis égoïste, ah! vous seriez plus heureuse si je n'étais plus là.

Madame d'Oston avait aussi un rendez-vous pour le soir, elle n'y voulait point aller, elle se Tétait juré, elle l'avait juré à sa mère, à la Vierge, à Dieu.

— Je ne quitterai point ma sœur, de la sorte, ni elle, ni moi, ne pourrons mal faire. Pourtant, le pauvre Jacques!

Elle dissimulait sa pensée vis-à-vis d'elle-même, pour elle le pauvre Jacques, ou du moins derrière le pauvre Jacques, se dessinait la forme indécise du vicomte, de celui qu'elle était sur le point d'aimer plus que tout en ce monde.

il. 5

Cet amour, le plus terrible, le plus enraciné de tous les amours, était d'autant plus dangereux, qu'il n'était pas aveugle. Bile ne se dissimulatt ni les défauts, ni les difformités de cet homme, qui l'entraînait «migré tout* Bile le voyait sans peine et sans prévention,, et, elle l'aimait néanmoins, du moins elle commençait à l'aimer et ses combats, ses hésitations, n'avaient pas encore arrêté d'un pas le malheur qui courait vecs^lle.

Madame de Fouquerolles sortit, Béatrix sortit avec elle. Après quelques tours d'allée, elle rentra, Béatrix rentra aussi. L'impatience commençait à la gagner, comment ferait-elle le soir? Il fallait à tout prix se débarrasser d'un témoin dangereux. Voir Jacques, le voir encore une fois, avant de se séparer pour le temps et pour l'éternité, prendre dans ses regards le courage de vivre sans lui après, et se quitter innocenta, se quitter dignes de leur estime mutuelle, voilà quel était son rêve, mais ils se seraient vus!

Ga château, naguère le séjour de la tranquillité, d'une gaieté douce, d'une affection partagée, était à présent triste, mystérieux, sombre. On y parlait à voix basse, chacun s'observait et se craignait. Seul, le comte d'Os* ton, presqu'aussi étourdi que sa femme, ne s'apercevait point de œ changement, bien qu'il en sentit l'influence.

— Vous ne ries plus, Béatrix ?

— lia sœur est trop malade.

— Vous me fuyez ?

— Je suis avec ma sœur.

— C'est vrai, elle est très-pâle, qu'a- toile donc?

. —Ah! mon ami, c'est qu'elle pense à Jacques, je crois.

— Malheureuse Isabelle, on ne se guérit pas comme cela! Mon frère le devine, je le crains, il est aussi triste qu'elle.

— Vous avez raison, cela me fait peur.

— Mon amies répondait-il, en l'embrassant plus tendrement que de coutume, le malheur de son frère lui rendait son bonheur plus précieux, mon amie, consolez-les, vous qui les aimez et qui savez si bien sécher les larmes.

Sa jalousie soupçonneuse ne fut pas un seul instant éveillée. Il n'avait point encore été trompé et sa confiance dans sa femme était entière. Elle sentit un aiguillon lui percer le cœur, il est si cruel pour une âme noble de tromper la confiance! Elle se jura encore de ne plus revoir le vicomte, de quitter ce pays, où tout était pour elle sacrifices et entraînement.

— Mon ami, dit-elle, si vous le voulez bien, lorsque ma sœur se trouvera plus forte, nous irons à Saulieu.

— De tout mon cœur ; nous irons revoir les premiers témoins de notre union, de notre bonheur, le tombeau de votre aïeule, qui nous a unis.

— Vous avez raison, c'est là ce qu'il faut voir, ce qu'il faut voir seulement. Nous irons.

La journée avançait : les deux sœurs ne s'étaient

pour ainsi dire pas quittées, à la grande impatience de la marquise. Elle la marqua d'une façon si positive, que IL de Fouquerolles s'en aperçut et en fît une preuve nouvelle.

— Sa sœur la gône, elle veut être seule.

M. de Ravière, au milieu de cette famille, qui était la sienne, et dont les événements lui devenaient de plus en plus étrangers, cherchait à se reconnaître, à deviner ce qu'on lui cachait, pour en tirer son profit, il était déjà sur la voie par sa conversation avec le vicomte, il soupçonnait, il n'en fallait pas davantage pour un homme aussi rusé que lui.

On soupa à sept heures. C'était l'habitude du vieillard. Ravière seul et le comte d'Oston faisaient honneur au repas, on entra au salon, on dressa les labiés ainsi que de coutume.

— Je ne jouerai pas, mon père, si vous le permettes, dit Isabelle.

— Gomme il vous plaira, mon enfant, vous êtes souffrante.

— Ni moi non plus, ajouta Béatrix.

— C'est donc une épidémie, mesdames, continua Ravière.

— Je tiendrai compagnie à ma sœur, se hâta de répliquer madame d'Oston.

— Je vous remercie, je n'ai besoin de personne. Jusqu'à ce jour, les promenades interminables de la

marquise s'étaient arrêtées à la nuit, elle avait tou-

jours passé les soirées en famille, à la grande satisfaction de son mari. 11 ne pensa point encore qu'elle eût le dessein de sortir et accepta la proposition de son père, qui lui proposa un piquet à trois, avec Ravière. 11 ne se fut pas permis d'ailleurs de le refuser, cela 6e passait ainsi dans ce temps-là.

Madame d'Oston s'installa auprès d'eux, Isabelle resta étendue dans un grand fauteuil, un peu plus loin, les portes étaient ouvertes sur le jardin, embaumé des senteurs d'une nuit d'été, son mari lui tournait le dos, il la voyait néanmoins dans une glace, son abattement, qu'il prit pour de la tranquillité, le rassura. Son père d'ailleurs absorbait son attention, Ravière, lui, ne jouait que d'un œil, le comte lisait à l'autre bout de la chambre.

Pendant plus d'une heure on n'entendit que les termes du jeu, les deux sœurs ne se parlaient point, chacune d'elles causait avec ses pensées. Isabelle comptait les minutes, Béatrix combattait le désir immense qui l'entraînait.

— J'ai le point, commençait Ravière.

— Et moi les levées, reprenait le vieillard.

— Je gagnerai pourtant.

— Je ne crois pas.

— Ah! que les heures sont lentes! pensait la marquise.

— Il va m'altendre, se disait sa sœur.

— Ce sera pour la dernière fois, après nous ne pou-

78 LES SECRETS D'UNE SORCfÈRE

vous, nous ne devons plus nous revoir, mais j'espère que j'en mourrai.

— Que je serais heureuse, si je pouvais le rejoindre! ne fut-ce qu'un quart d'heure. Il rabien souffrir!

Isabelle, entièrement sous le charme du sentiment qui la dominait, n'avait pas un remords, pas une pensée pour cet homme généreux, qui lui prouva sa tendresse. Bile ne se reprochait pas sa trahison, elle ne regardait au contraire son mariage que comme une trahison perpétuelle envers Jacques.

— Il fallait résister! Il le fallait, j'ai été lâche et je l'expie.

Enfla neuf heures sonnèrent! elle devint pâle et elle se mit à trembler de tous ses membres. Elle n'eut d'abord pas la force de se lever. H. de Fouquerolles, entraîné par les chances du jeu, était engagé dans un coup important, vivement disputé par Ravière. Il ne la regardait point, et ne songeait point à elle. Isabelle en profita pour partir sans bruit. Béatrix, assise prés du comte, ne l'entendit point tant elle retint son souffle, tant elle mesura ses pas. Aussitôt qu'elle se fut un peu éloignée elle se mit à courir vers l'endroit convenu, par le chemin le plus cqurt, passant au milieu des taillis, pour dissimuler sa marche et accrochant sa robe aux branches, elle ne songeait pas à la relever.

Elle arriva comme une flèche, le rivage était désert.

— 11 n'y est point encore ! Ta-t-on découvert, ou bien est-il moins impatient que moi?

C'était une de ces belles nuits d'été sans lune, mais où les étoiles brillent et scintillent dans l'azur du ciel. Elle perdait son regard daus les détours de la rivière, sans découvrir la barque attendue, sans entendre aucun bruit précurseur.

— Ne vieudra-t-il pas, mon Dieu? se demandait-elle, en Rapprochant d'un fourré, où elle croyait pouvoir l'attendre plus en sûreté.

Un bras se posa sur le sien, une main saisit la sienne, une voix murmura à son oreille :

— N'ayez pas peur, c'est un ami.

— Tdon Dieu! murmura- t-elle, en cherchant à comprimer les battements de son cœur, ce n'est pas lui !

— C'est un ami, soyez sans craintes, reprit-on, un ami qui veille sur vous, qui suit vos pas avec la sollicitude d'un frère.

Elle reconnut le vicomte, et resta clouée à sa place.

— Monsieur, lui dit-elle, en reprenant son courage, vous attendiez ma sœur!

— Je l'attends, cela est vrai, mais ce n'est pas pour elle que je suis ici.

— Grand Dieu! c'est pour...

— C'est pour vous, se hàt*4*il de dire, en lui coupant la parole, dans la crainte d'une confidence dont elle aurait pu se repentir, il voulait qu'elle restât libre.

— Je n'ai pourtant rien à vous dire, mais puisque vous êtes ici, puisque je vous y rencontre, je vous prierai de me suivre, il faut que je vous parle.

80 LES SECP.ETS D'UNE SORCIÈRE

— Ici, madame, tant qu'il vous plaira.

— Non, pas ici.

— Je ne puis aller ailleurs.

— Et s'il vient! s'il vient!

Son oreille était tendue du côté de la rivière où sans doute il allait paraître. Elle ne savait quel parti prendre, quel chemin suivre. Quitter seule cette place, c'était exposer Jacques, qui y viendrait avec confiance, ^rester, c'était l'exposer plus encore.

— Je me retire donc, monsieur, dit-elle, essayant de ce dernier moyen.

— Et moi, je reste, répliqua-t-il, sachant très-bien qu'elle ne s'en irait pas.

— Vous voulez perdre ma sœur, monsieur?

— Non, madame, car je l'aime.

— Perdre une jeune et jolie créature, heureuse, et qui doit l'être toujours, si, comme le serpent, vous n'entrez pas dans son Paradis, c'est un crime, monsieur!

— Madame d'Oston ne sera pas perdue, madame, ce n'est pas d'elle qu'il s'agit, c'est de vous.

— De moi!

— De vous, qui marchez sur le bord d'un précipice où vous entraînerez ceux qui vous sont chers, de vous, qui envoyez une victime à l'échafaud, et qui vous condamnez à des regrets éternels.

— Ah ! je suis perdue ! il sait tout, murmura-t-elie.

— II en est temps encore, madame, reprenez un

peu de courage, sans bannir celui que vous aimez, sans renoncer au bonheur que vous lui avez promis, soyez prudente au moins, prenez des mesures certaines, n'exposez pas votre secret aux indiscrets, dé* fiez- vous de ce qui vous entoure et prenez pour confident l'ami qui désire plus que tout au monde vous être utile.

— le n'ai pas besoin d'ami, monsieur, je n'ai pas de secrets, je n'attends aucun bonheur et je n'ai rien promis à personne.

— Quoi! toujours impénétrable? quoi! pas un mot à celui qui vous sacrifie les plus charmants moments de sa vie, par amour encore pour celle qui vous est presque aussi chère qu'à lui.

— Il est donc vrai, ma pauvre Béatrix!

Hais cette idée ne fit que traverser son imagination, la position où elle se trouvait, le danger qui menaçait et elle et Jacques, s'il se montrait en cet instant, excluait toute autre inquiétude.

— Monsieur, vous n'avez pas pitié de l'état où je suis, vous ne voulez pas me laisser seule, je n'ai ni la force, ni la volonté de vous répondre. Demain, un autre jour, nous reprendrons cet entretien, je vous dirai ce que vous voudrez savoir, mais à présent; partez 1 partez!

— Je ne partirai point, je ne le dois pas, je l'ai promis.

Le désespoir d'Isabelle était à son comble, sa tête h. 5.

s'égarait, elle joignait les mains, elle prononçait des mots sans suite, elle livrait cent fois son secret, en voulant le défendre. C'était une de ces natures passionnées et tendres, qui sont loyales avant tout. Le moindre détour lui était insupportable, un mensonge ou une dissimulation lui pesait comme un crime, aussi rien n'était plus facile que de lire dans sa pensée, elle avait Tome percée à jour.

Un léger bruit, qu'il lui sembla entendre du côté de la rivière, redoubla ses craintes. Ce devait être Jacques, et alors qu'arriverait-il? Ces deux hommes, exaltés l'un contre l'autre depuis longtemps, ce vicomte, dont elle n'était rien moins que sûre, Jacques, étonné, blessé sans doute de la trouver avec un autre lorsqu'elle devait l'attendre et lorsque le mystère était si indispensable à sa sûreté, les plus grands malheurs pouvaient s'ensuivre. Ces angoisses étaient trop au-dessus de sa faiblesse, elle se sentit défaillir.

Cabines passa son bras autour d'elle pour la soutenir.

— Du courage! lui répétait-il, vous me bénin» plus tard, l'amour vous récompensera de tant d'épreuves.

Madame de Fouquerolles se dégagea instinctivement et s'appuya contre un arbre, mourante et épuisée. En ce moment même le bruit d'un pistolet, qu'on armait dans le taillis, se lit entendre, presque à la même minute, le coup partit, le vicomte tomba, et le marquis se présenta aux regards effrayés de sa femme, tenant encore son arme à la main.

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— Mon Dieu! s'écria-talle, en tombant à genoux. Elle crut qu'il allait la tirer.

— Madame, c'était là votre, amant, n'est-ce pas?

— Oui, répondit le vicomte, qui se débattait dans les convulsions de l'agonie.

— Était-ce votre amant? reprit-il avec plus de colère.

— C'était mon amant, monsieur, faites de moi ce que vous voudrez.

Un profond gémissement répondit à cet aveu*

UNE VICTIKE

Le bruit du coup de pistolet avait foitaceourir toute Ja maison, M. de Ravière et le comte des premiers, Béatrix avec eux, tes domestiques ensuite, le vieux comte restait seul au salon. On apportait des torches, qui éclairèrent la terrible scène, le vicomte mourant, Isabelle étendue près de lui, baignée dans le Bang qu'il avait répandu, semblant prête à rendre le dernier soupir, et M. de Fouquerolles debout, plus pôle qu'eux, plus anéanti qu'eux, si c'est possible. Madame d'Oston se jeta sur sa sœur.

— Abl monsieur, vous l'ave* tuée!

Mais quand ses yeux se portèrent sur Cabmc?, quand

elle vit le cadavre de l'amant de sa sœur et qu'elle reconnut son amant elle reçut au cœur un coup si horrible, qu'elle se crut près de mourir aussi.

— Ils m'ont trompée tous les deux! se dit-elle, ah! les misérables!

— Qu'est-ce ceci, mon frère? au nom du ciel! s'écria le comte d'Oston.

— J'ai tué l'amant de ma femme, que j'ai surprise dans ses bras, n'en auriez- vous pas fait autant?

Cette seule supposition fit pâlir le comte.

— Si cela est, vous avez bien fait, mon frère, mais elle?

— Elle, je ne l'ai pas touchée, la peur, la douleur sans doute... Ah! mon frère, ah! Ravière, je l'aimais tant!

Ces mots prononcés simplement dans une circonstance semblable étaient déchirants, ils ne purent cependant percer le triple acier dont Ravière avait enveloppé ce qu'il appelait par antiphrase son cœur.

— Àh! diable, voilà un coup malheureux, mon papier perd la moitié de sa valeur. Ne voilà obligé ou de le brûler, ou de le donner pour rien

— Secourez votre maîtresse, dit le marquis à ses domestiques, et transportez-la au château.

— Dans sa chambre?

— Non, pas dans sa chambre, au salon, devant mon père, il faut que tout finisse à l'instant, ou je n'aurais plus la force de le supporter.

Béatrix ne se relevait point, elle restait à la môme plate, agenouillée, le regard fixe, incapable de faire un mouvement.

— Trompée! trompée 1 répétait-elle.

— Cet homme n'est pas mort, dit Ravière, qui depuis un instant s'ingéniait à secourir le vicomte.

— Ah! tant mieux! s'écria M. de Fouquerolles, je pourrai le tuer encore!

— Mais il lui faut des soins immédiats, un médecin, qu'on arrête le sang, ou son âme s'en ira avec. Emportons-le d'ici.

— Il n'entrera pas chez moi! je ne pourrais respirer sous le même toit que lui.

— Transportons-le à son château, à bras, nous n'en sommes pas très-éloignés, on se relaiera.

— Avec la permission de monsieur le marquis, il y a une barque sur la rivière, une barque où l'on pourrait le mettre.

— Celle sur laquelle il est venu apparemment, continua le comte.

— Otez-le de devant moi, jusqu'à ce que les forces lui soient revenues et que nous puissions nous rencontrer de nouveau.

— Appelez le batelier, qui reste-là dans son bateau sans rien faire, qu'il prépare tout pour recevoir son maître. Je le suivrai jusque chez lui.

— Non, non, monsieur de Ravière, votre présence est nécessaire ici, j'ai besoin de vous; vous êtes le

plus ancien ami, le parent de madame de Saulieu, yous devez être avec nous dans ce qui va se passer.

— liais monsieur...

— Un homme aussi malheureux que moi à le droit de commander, vous ne partirez pas.

On releva Isabelle, on retendit sanglante sur des branches d'arbres, coupées en brancard et on la transporta ainsi au château. Le comte d'Qstan, soutenant Béatrix, qui chancelait comme une femme ivre, marchait à côté entouré des domestiques. Le marquis fermait la marche à quelque distance, ayant auprès de lui Ravière, fort déconcerté. Pas un mot ne fut prononcé pendant la route.

On trouva M. de Fouquerolles debout à la porte du saion, dans une agitation facile à comprendre, les gens qui vinrent chercher du secours au château lui apprirent tout. 11 n'avait pas voulu aller plus loin, sa présence dans une pareille BCène ne lui semblait pas convenable, il attendait. Il vit s'avancer le lugubre cortège. Isabelle, ensanglantée, pâte, étendue, lui apparut d'abord.

— Elle est morte! s'écria-t-il en courant vers elle.

— Elle n'est point morte, monsieur, elle vivra; elle vivra pour que sa punition soit plus longue et pins rigoureuse.

— Ah! mon fils, qu'avez-vous fait!

— J'ai vengé notre honneur, mon pore! nul ne peut

trouver que j'ai eu tort de le faire, et tous, moins que personne. Approchez !

Il fit, d'un geste brusque, signe aux porteurs de déposer sa femme sur un canapé, dont sa robe ensanglanta l'étoffe, et de se retirer.

Isabelle n'ouvrait pas les yeux; Béatrix revenue de sa première douleur, sentit son affection pour elle se réveiller.

— Ma sœur est morte, monsieur, ma sœur est morte, vous l'avez tuée!

— Non, répliqua-t-il avec impatience.

— Plut ou ciel qu'elle le fût! ajouta le comte, sa punition serait moins longue.

Madame d'Oston s'empressa alors auprès de la marquise, elle lui fit respirer de l'eau de la reine de Hongrie, des gouttes, elle employa enfin tous les moyens en usage alors pour la rappeler à elle. Après bien des soins elle y réussit. Le silence le plus complet avait régné dans l'appartement ; jusque-là, M. de Fouquerolles, les mains jointes, contemplait ses enfants et semblait prier. Le marquis se promenait, sans jeter un coup d'oeil sur la malade; son frère aidait Béatrix à la soutenir.

— Ah! dit-elle enfin, que s'est-il passé? où suis-je? Ma sœur ! mon mari ! Je n'ai donc pas rôvé4 Du sang! Tout est vrai, tout est vrai!

Ses yeux cherchèrent autour d'elle une personne

qu'elle ne trouva pas sans doute, car elle se laissa retomber, comme découragée.

— Celui que vous désirez voir est mort, madame, dit le marquis d'un ton ironique, mort de ma main, en légitime vengeance, car je vous ai vue dans ses bras.

Isabelle leva les yeux au ciel avec un élan de reconnaissance; Jacques était sauvé sans doute.

— On Ta transporté dans ce bateau qui l'avait amené prés de vous, et vous avez maintenant à répondre à vos juges, il faut que votre sort aussi se décide en même temps que le sien.

Ses perplexités recommencèrent. De quel bateau parlait-on? Le vicomte n'en avait pas; était-ce donc celui de Jacques? Jacques avait-il été surpris? Elle n'osa interroger, une parole pouvait tout perdre.

— Levez-vous, madame.

— Gela ne se peut, mon frère, elle est incapable de se tenir debout, c'est de la barbarie.

— Qu'elle reste donc où elle est alors! Mon père, c'est à vous de l'interroger, vous êtes le chef de la famille; faites justice, ce que vous déciderez sera accepté.

Le vieillard leva les yeux au ciel et des larmes tombèrent de ses yeux.

— Mes enfants, mes enfants! quelle tâche me donnezvous aujourd'hui? Ah! monàme est brisée. Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas rappelé à lui avant ce funeste jour?

— Il vous a laissé près de nous, monsieur, pour que votre main soutienne la pauvre femme, déjà si punie, pour que votre voix la défende, pour que vous la sauviez d'un avenir plus cruel encore, dit Béatrix d'un accent ferme et ému tout à la fois.

Nul ne savait jusqu'à quel point la comtesse était généreuse en parlant ainsi, nul, pas même sa sœur, qui ignorait bien des choses. Cependant le vieillard lui fil un signe d'encouragement et de bienveillance, ils s'étaient compris.

— Isabelle... ma fille... répondez-moi.

— Oui, monsieur.

A peine était-il possible de l'entendre.

— Hélas 1 mon enfant, vous avez donc tout oublié? . Elle garda le silence.

— Ha tendresse, celle de votre aïeule, celle de votre mari, vos promesses... le passé... tout enfin!

Le cœur de la pauvre femme était si gonflé, qu'il faillit éclater, un sanglot déchirant fut sa seule réponse.

— Vous avez pu aimer cet homme, étranger pour vous, cet homme dont le caractère...

— N'insultez pas les morts, dit-elle.

— Vous l'aimiez, Isabelle, vous l'aimiez assez pour aller ainsi le rejoindre, pour braver la colère de votre mari, vos devoirs...

— Àh! oui, j'aimais celui que j'allais rejoindre, je l'aime encore, je l'aimerai toujours!

— Toujours ! interrompit son mari avec une ironie méprisante, toujours l à combien de galants avez- vous déjà fait cette promesse?

— Ah! monsieur!

Elle serra ses bras sur sa poitrine, pour en comprimer les plaintes, en baissant la tête, elle s'humilia devant celui qui voit tout.

— Vous êtes donc coupable, madame, vous l'avoue*?

— Je l'avoue.

— Cet homme était là pour vous, de votre consentement?

Son regard, rapide comme l'éclair, se tourna vers sa sœur, et se reporta ensuite vers un petit crucifix, qu'elle portait au cou, et qui s'était détaché dans sa chute.

— Il était là pour moi, d'après mon consentement, reprit-elle, étouffant un soupir.

Tout le monde se regarda. Gette tranquillité, cette hardiesse, qui n'essayait même pas de se défendre, qui acceptait la faute sans rien faire pour en détourner le châtiment, leur semblait inconcevable, surtout d'après le caractère d'Isabelle, d'après sa timidité ordinaire, sa crainte excessive de se voir soupçonnée injustement. Le cœur du marquis était pencé de mille flèches, sans pouvoir s'en rendre compte, il espérait encore la trouver innocente, malgré l'impossibilité, n'espère-t-on pas toujours quand on aime?

— Eh bien, monsieur ! poureuivit«il, voyant que tout le monde restait atterré.

— Eh bien, mon fils, que voulea-vous faire maintenant?

— Le doute n'est plus permis, monsieur, te membre gangrené doit être rejeté de notre famille.

— Àh! monsieur! s'écria Béatrix, en l'entourant de ses bras, si tout l'abandonne, je lui resterai.

— lia sœur!

fit toutes les deux se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, toutes les deux, sans se l'avouer, étaient sublimes de dévouement. Béatrix sacrifiait son ressentiment, son amour blessé, son amour-propre foulé aux pieds. Isabelle sacrifiait plus encore, c'était sa vie et son bonheur qu'elle donnait à sa sœur, à son mari, à Jacques. D'un mot, elle pouvait perdre la comtesse, mais ce mot perdait aussi le marquis, en le mettant sous le coup d'une accusation capitale. Il avait tué l'amant de sa femme, nul tribunal ne pouvait l'atteindre, fin frappant celui de sa belle-sœur était-il coupable, au mari seul appartenait la vengeance. Si madame de Fouquerelles lui eût révélé la vérité, pour se blanchir à ses yeux, du moins, il fallait alors perdre Jacques, a/vouer son séjour en France, avouer leur entrevue, avouer qu'elle l'attendait, et qu'elle voulait le dérober an vicomte; sans oela, pourquoi cet évanouissement?

— C'est assez attendre, dit impérieusement le marquis. Je ne veux plus la voir; cherchez-lui une retraite, où elle expiera, où elle souffrira à son tour tout

ce qu elle m'a fait souffrir, qu'elle parte dès ce soir!

— Je partirai donc avec elle, monsieur !

— Mon fil8l...

— Non, non, mon père! Songez-y, mon honneur est perdu! cette funeste histoire est connue de tous mes gens, tous savent que cette malheureuse m'a trompé-, la province entière rapprendra bientôt, la cour ensuite; si je ne punissais pas, si je gardais chez moi l'épouse adultère, je serais le jouet de tous; l'opinion est implacable en pareil cas, elle nous frappe sans merci.

— Et n'ôtes-vous pas assez vengé? Voyez ce sang dont vo» mains sont couvertes; n'est-ce point une expiation suffisante? Voulez- vous encore la mort de ma sœur? Voulez-vous notre désespoir à tous?

— Àh ! Béatrix ! Vous la défendez victorieusement, car vous la défendez contre un cœur qui plaide luimême sa cause. Voulez-vous savoir jusqu'où vont ma folie et mon indulgence? Voulez-vous lire dans ma pensée ce que j'en effacerais avec du sang, tant la honte d'une pareille lâcheté me transporte? Lorsqu'on nous a unis, elle en aimait un autre, elle me Ta noblement avoué; depuis, j'ai cru, à force de soins, d'abnégation et d'amour, j'ai cru avoir banni ce sentiment de son âme, ou du moins j'entrevoyais le moment où elle m'aimerait peut-être, moi qui l'aimais tant! Eh bien, si c'était cet homme qu'elle eût revu, pour lequel elle m'eût trompé, si elle m'eût encore avoué sa faute, si elle eût imploré mon pardon, j'aurais été assez faible pour

l'accorder, j'aurais recommencé tout ce que j'ai fait jusqu'à présent.

— Oh ! mon Dieu ! murmura Isabelle fondant en larmes, que dois-je faire?

— Mais la voir changer ainsi ! mais lui voir trahir à la fois ses souvenirs et ses devoirs, mais lui voir manquer à ce qu'elle m'a juré comme ce qu'elle avait promis, être forcé de la mépriser à l'égal de la plus vile des créatures. Ah ! voilà ce qui me brise, ce que je ne puis souffrir, ce qui me ferait la tuer certainement, si vous exigiez que je restasse avec elle !

— Pauvre frère! répliqua Béatrix en lui prenant la main, je comprends tout cela, mais regardez-la, je vous en conjure, et dites-moi si elle ne souffre pas assez.

Isabelle semblait en effet la statue du désespoir. Ses larmes ne -coulaient plus qu'une à une sur ses joues, plus pâles et plus blanches que sa robe. Ses lèvres ne s'ouvraient plus, son sein battait faiblement, elle ne faisait pas un geste, elle semblait inanimée.

— Mon fils, dit le vénérable patriarche, Isabelle est la fille de ma sœur, elle est votre femme, c'est une orpheline, je ne saurais être ainsi sévère pour elle. Nous sommes tous, ce soir, sous le poids d'émotions trop vives pour que nous puissions juger sainement. Séparons-nous, demandons à la solitude les inspirations que la précipitation nous refuserait. Demain, nous prononcerons notre sentence. Souvenons-nous seulement

que tous nous pouvons faillir, et que Dieu nous jugera selon que nous jugerons les autres.

Après ces mots prononcés d'une voix brisée par la douleur , mais soutenue par la certitude de k conscience, IL de Fouquerolles se retira, ses fils le suivirent, les deux sœurs restèrent seules;

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