‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 28 sur 43 · LES D.EUX SOEURS · texte numérisé non relu

LES D.EUX SOEURS

Béatrhc, une fins seule avec sa sœur, déposa le masque de courage et d'audace dont elle s'était couverte, et se laissant tomber sur un fauteuil, elle éclata en sanglots. Eu dépit de son héroïsme, elle était trop jeune et trop confiante pour que son secret ne lui échappât point, elle étouffait, et, malgré elle, le nom du vicomte sortit de ses lèvres.

Josquea-là, madame de Fouquerolles,. tout occupée de ce qui se passait autour d'elle, occupée de défendre ceux qu'elle aimait, contre eux-mêmes et contre tes indiscrétions de la vérité, avait pu se taire ; mais tore» qu'eUeeBtenditBéatrixsepiahriTe, lorsqu'elle, vit éclater ce désespoir généreusement, noblement contenu, elle se souvint de ce qu'tf avait avoué, de ce qu'if était pourja pauvre jeune femme, et, se levant avec la

spontanéité d'un affection si tendre et si justement appréciée, elle courut à sa soeur:

— Ah ! tu dois me haïr i s'écria-telle.

— Non, je ne vous hais pas, répliqua Béatrix en.dôtournant la tête, tous ne saviea peut-être rien, mais lui!

— Mon Dieu ! elle croit que je l'aime l

Madame d'Oston la regarda étonnée» die eut peur qu'elle ne devint folle.

— Oui, voua croyez que je l'aime, vous denre» le croire, et pourtant !

— Ma sœur ! ma sœur! reprit Béatrix effrayée, remettez-vous, je vous en conjure.

— Mon enfant! ma chère enfant, pardonnez-moi la douleur que je vous ai causée, pardonnez-moi sa mort, hélas 1 si voua saviez!

— Je saurai, je croirai tout ce que vous voudrez, reprit Béatrix, de plus en plus effrayée, mais il tout me promettre de voua calmer, de m'éeouter, de causer tranquillement aver moi.

— Tranquillement, ma soeur!

— Oui, tranquillement, votre position est horrible sans doute, pourtant elle n'est point désespérée. Nous vaincrons la résistance de votre mari, nous ne serons point séparées, nous pleurerons ensemble au moins, et plus tard !

— Hais, Béatrix, vous ne me comprenez donc pas?

— Je vous comprends, ma sœur, je comprends tout.

— Non, vous ne me comprenez pas, non, vous souffrez pour moi, à cause de moi, et, que Dieu me le pardonne ! J'espère que ce n'est pas un crime de me justifier.

— Vous pouvez vous justifier ! reprit Béatrix éperdue.

— Je le puis.

— Au nom du ciel ! pourquoi ne pas l'avoir fait tout à l'heure?

— J'ai été au moment de tout avouer, quand cet homme généreux... mais j'ai eu la force de me taire, il vaut mieux tout porter à moi seule.

— Hélas! pensa Béatrix, sa tète se dérange tout fait.

— A vous, pourtant, ma sœur, à vous qui m'avez défenducç en oubliant un juste ressentiment, à vous je puis dire...

— Oh! dites, dites!

— Il me faut auparavant le serment solennel et sacré que jamais le secret ne sortira de vos lèvres, il faut me le jurer par la mémoire de notre aïeule, par tout ce que vous avez de cher et de sacré en ce monde.

— Cependant si la connaissance de ce secret peut changer la résolution de votre mari.

— Vous vous tairez...

— Cela me sera difficile... impossible.

— Je ne parlerai point alors.

— Oh ! parlez, je vous le demande à genoux.

— Jurez-vous ?

Eh bien, oui, je jure.

— Écoutez-moi donc alors.

Madame d'Oston se mit à ses genoux.

— Jamais le vicomte de Cabines ne m'a aimée, jamais je n'ai aimé le vicomte de Cabines. Que le ciel m'en préserve !

— Ah ! mon Dieu !

— Ce n'était pas lui que j'attendais.

— Ce n'était pas lui?...

— Non, c'était Jacques !

— Ah! merci, mon Dieu ! il ne m'avait pas trompée, sa révélation n'était pas une infùme excuse, il a dit vrai, murmura la jeune femme.

— Oui, Jacques, mon pauvre Jacques, revenu à travers tous les périls pour me revoir, Jacques que déjà une fois j'avais rencontré et auquel je venais dire un éternel adieu.

— Le vicomte me Pavait confié, et ce soir, d'après ces apparences menteuses, j'avais cru à un mensonge. Ah! je l'avais accusé faussement, et il est mort, c'est horrible!

— Songez au pauvre Jacques, arrivant le cœur palpitant de joie, pour apprendre qu'on m'avait surprise dans les bras d'un autre. Jacques qui a vu transporter dans son bateau, à côté de lui, le corps de celui que mon mari avait tué pour moi, pour me punir. Jacques qui à présent me croit la plus coupable, la plus fausse

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des créatures, et pourtant il a fallu que cela fût ainsi, il l'a fallu pour lui-même, pour vous, pour mon mari.

— Gomment, Isabelle, comment, ma sœur* vous êtes ainsi sacrifiée et vous ayez pensé que je le souffrirais ! Non, non, je parlerai, jo dirai tout.

— Et votre serment?

— Qu'importe, il est permis d'y manquer pour empêcher une injustice.

— Que direz-vous d'ailleurs? Vous direz qu'au lieu d'un amant, j'en attendais un autre, n'est-ce pas la même chose? un peu plus ou un peu moins d'ancienneté, ma liaison sera-t-elle moins coupable? vous livrerez un malheureux à la vengeance du cardinal, vous exposerez votre beau-frère à la vindicte des lois, le monde ne m'en condamnera que davantage. Et vous...

— Moil je vais de ce pas trouver mon mari et lui tout avouer. Dût- il me punir, cela m'est égal, au moins vous ne serez pas perdue pour moi.

— Sous le serons toutes les deux, ma sœur, voilà tout ce qui arrivera. Voua n'avez commis, j'en suis sûre, et j'ai raison, n'est-ce pas? vous n'avez commis qu'une êtourderie, votre ménage n'est point troublé, vous réparerez vos torts, faites4e et gardez entre nous le secret qui pouvait devenir plus grave. Quel appui me prèterar-voust si vous êtes vous-même accusée ?

Béatrix sentit que c'était vrai, cependant tout ce qu'il y avait en elle d'instincts généreux et nobles se révoltait à ridée de voir sa sœur punie pour sa faute.

LES SECRETS D'UNE SORCIÈRE <ft

— Je n'y résisterai point, je parlerai.

— Tous ne parlerez pas, pour moi... pour M. de Fouquerollcs.

— À lui du moins, je ferai connaître la vérité.

— A lui !

— N'avez- vous pas entendu ses paroles ? Il tous pardonnerait si c'était Jacques.

— Enfant ! il me pardonnerait moins encore peutêtre; cet amour qui résiste à tout est bien plus cruel pour sa jalousie qu'une passion nouvelle.

— Il ne vous mépriserait pas du moins.

— Il me mépriserait toujours. Songes donc que le marquis m'aime et que je ne l'aime point.

Isabelle, quoique bien jeune, déjà instruite par les passions et par les souffrances, devinait la vérité.

La jalousie est aveugle, l'objet qui l'inspire, quel qu'il soit, est toujours celui qu'elle hait, elle cherche, elle invente des prétextes pour le haïr plus qu'un autre, mais s'il arrivait qu'elle pût changer de but, elle trouverait les mêmes raisons envers le nouveau. Celui qui aime et qu'on n'aime point a toutes les misères, toutes les humiliations de la vie, rien ne le guérit et rien ne l'apaise.

Les deux sœurs remontèrent ensemble dans l'appertement d'Isabelle, qu'elles partagèrent pour cette nuit. Le sommeil n'approcha pas de leurs paupières et elles la passèrent tout entière à chercher un moyen de concilier les intérêts de tous. Béatrix était bien résolue,

quoi qu'il arrivât, à ne pas laisser jeter sa sœur dans un cloître. Aussitôt qu'il fît jour, elle se retira dans la chapelle et y pria longuement. En sortant de cet entretien avec Dieu, elle frappa à la porte de son beau-père, le ciel Tayait inspirée, lui seul pouvait les sauver.

Le vieillard avait déjà quitté son lit où le repos ne l'avait pas visité. L'aspect de Béatrix, les yeux gros de larmes, ne le surprit pas, il s'attendait à la voir. Un sourire triste fut sa bienvenue.

— Monsieur, dit la jeune femme, d'un ton décidé, veillez, je vous prie, à ce que nous ne soyons pas interrompus. 11 faut que je vous parle.

— Vous pouvez parler sans crainte, ma fille, je suis bien seul, et mes gens n'entrent pas chez moi sans être appelés.

— Mais vos fils?

— Mes fils repectent mon sommeil, d'ailleurs, pour plus de sûreté, fermez cette porte et prenez-en la clef.

Béatrix obéit. M. de Fouquerolles s'informa avec sollicitude de sa santé, de celle d'Isabelle, de l'état dans lequel elles se trouvaient toutes les deux.

— Hélas! mon enfant, c'est un grand malheur!

— Oui, monsieur, c'est un grand malheur, plus grand que vous ne le supposez, et c'est pour cela que je viens à vous.

— Qu'y a-t-il encore, mon Dieu! ma maison n'estelle pas assez éprouvée ! '

— C'est à moi maintenant d'implorer votre indul-

gence, de me jeter à vos pieds, de vous dire : ayez pitié de moi, pardonnez-moi!

— Vous, Béatrix, vous pardonner, vous qui êtes un auge, vous à qui jamais un reproche...

— Àh! mon pore, ne prononcez pas ce mot, je suis coupable, bien plus coupable que ma sœur, et ma sœur est punie pour moi.

Elle lui raconta alors, au milieu de3 sanglots , des gémissements et des plaintes tout ce qui s'était passé, tout ce qu'Isabelle venait de lui dire, elle s'accusa franchement, loyalement, elle avoua le penchant invincible qui l'entraînait vers le vicomte, auquel la coquetterie avait donné plus de force, elle avoua leur entrevue, dont elle était sortie pure encore, bien que ternie. Enfin elle parla de la marquise, avec l'éloquence de son affection, elle raconta l'arrivée de Jacques, les risques qu'il courait, s'il était découvert, la surprise d'Isabelle, sa joie bien facile à comprendre, ses combats et l'adieu éternel qu'elle allait dire à l'ami de son enfance.

— Vous voyez quelle fatalité dans tout ceci, mon père, vous voyez que ma sœur est innocente et que ma sœur est perdue, vous voyez que je suis coupable et que si j'en fais l'aveu, j'expose notre maison à des malheurs plus grands encore. Vous seul, monsieur, par l'autorité de votre caractère, par vos droits, vous seul pouvez nous sauver tous, ou du moins amortir les coups qui nous frappent. Ah! quelle leçon! quelle cruelle leçon !

— Chère Isabelle! pauvre enfant! quel courage et quelle souffrance !

— Vous m'ayez donné votre parole qu'elle même ignorerait celte conversation, car elle ne me pardonnerait pas d'avoir trahi mon serment, môme en en considérant le but. Il me semble cependant que mon aïeule, dont j'ai invoqué le nom, ne me punira pas de m'élre parjurée. J'ai bien prié Dieu et c'est dans la prière que cette inspiration m'est venue.

— Je vous absous, je vous absous, mon enfant, maintenant laissez-moi seul. J'ai besoin de beaucoup réfléchir, je vous reverrai après que j'aurai demandé au ciel les lumières nécessaires pour être juge impartial dans la cause de mes enfants. Soyez tranquille quant au secret, j'en sens comme vous la nécessité absolue, il n'y a'que trop de trouble en ce logis, sans en apporter davantage.

— Oh ! merci, merci, mon père,

— Tâchez de consoler votre sœur, de la soutenir par l'espérance. Et surtout, oh! ma fille chérie, ne laissez plus la porte ouverte à un sentiment coupable, voyez où il vous a conduite.

Béatrix baissa humblement la tête et se retira.

En rentrant chez la marquise, elle la trouva profondément endormie. L'Indien ne dort-il pas dans Tinter; vaile de ses tortures ?

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