LE JUGEMENT D*UN PÈRE
Le comte d'Oston, malgré le ressentiment de son frère, qu'il avait fortement épousé, ne se montrait point cruel pour sa belle-sœur. Il vint retrouver Béatrix auprès de sont lit et chercha à la soutenir par de bonnes paroles, quoiqu'il ue conservât que bien peu d'espérance. Depuis la veille, le marquis s'était enfermé chez lui en refusant d'ouvrir à personne. Avec son caractère, cette concentration n'avait rien d'étonnant.
— Lorsque mon père nous appellera tous, il viendra, mais pas avant ; je le connais, la blessure qu'il a -reçue saignera toute sa vie.
Isabelle voulut se lever et s'habiller de noir, pour être prête à paraître devant ses juges. Résignée et décidée à tout, convaincue d'avoir remplie le devoir de son dévouement si elle avait effleuré celui de sa foi conjugale, elle reprenait un peu de son courage. L'affection de sa sœur, à laquelle maintenant elle pouvait ouvrir son âme, la consolait de bien autre chose.
— Je ne serai pas méconnue de tous, se disait-elle, elle, au moins, me rendra justice, me plaindra et priera pour moi.
Il était plus de di j heures que H. de Fou que roi les
n'avait pas encore paru. Il envoya chez ses belles-filles les prévenir qu'il les attendait, et le comte d'Oston avec elles. Quant au marquis, il Pavait fait demander auparavant et avait eu déjà un long entretien avec lui, pour sonder ses dispositions, sans s'expliquer sur les siennes. Il trouva le jeune homme profondément abattu et désolé, indécis sur le châtiment, mais résolu à punir, résolu surtout à se séparer d'une épouse coupable, dont la vue serait pour lui un supplice. Le père ne lui répondit rien, il observait.
Bientôt les deux jeunes couples se trouvèrent réunis à ce tribunal, le plus puissant de tous, en ces temps de respect pour l'autorité paternelle. Isabelle, couverte d'un voile noir, qu'elle ne releva point, s'appuyait sur la comtesse, Aère et heureuse de la soutenir. Quand le marquis l'aperçut, il se mit à trembler d'une manière effrayante, et devint d'une pâleur mortelle. M. de Fouquerolles, au contraire, lui fit un signe bienveillant, en l'engageant à s'asseoir.
— Mes enfants, dit-il, après le temps nécessaire pour se remettre, mes enfants!...
Ua sanglot de Béatrix l'interrompit.
— Madame d'Oston, un peu de calme, je vous en supplie, ne m'ôtez pas mes forces, j'ai besoin de les réunir toutes en ce moment.
Quant à Isabelle, on ne s'apercevait qu'elle vécût encore, qu'au mouvement précipité de son sein. La vue de son mari lui rendait toute sa faiblesse.
— C'est à vous que je dois m 'adresser, monsieur le marquis de Fouquerolles, c'est à vous de me répondre. Avez vous confiance en moi?
— Pleine et entière, monsieur.
— Croyez-vous qu'un sentiment de pitié, de tendresse, puisse me faire tergiverser avec l'honneur?
— Noo, sur ma foi de gentilhomme. le sais que vous en souffririez beaucoup, mais que ce qui devrait se faire serait fait.
— Croyez-vous que si votre mère, la sainte qui est au ciel, m'eût donné un sujet irrécusable de plainte, mon amour pour elle, cet amour qui dure encore après vingt ans, lorsque je l'ai perdue, aurait retenu ma main levée pour la punir?
— Non, mon père, vous respectez votre nom et vous ne souffririez pas qu'on le souillât.
— Vous me reconnaissez donc comme le juge le plus propre à décider ce que vous devez faire, et vous jurez de suivre en tout ce que je vous ordonnerai.
— Je le jure.
— Écoutez mes paroles alors, et gravez-les dans votre esprit. Madame la marquise de Fouquerolles, votre femme, n'a mérité de votre part qu'un secours, un appui dans la route difficile où elle marche ; de la part de sa famille, du monde, elle ne mérite que le respect.
— . Mon père! mon père! pensez-vous à ce que vous dites?
— J'y pense, et j'y ai beaucoup pensé, c'est parce
que j'y ai beaucoup pensé, c'est parce que j'ai tout pesé, que j'ai réfléchi, après avoir demandé à Dieu ses lumières, que je vous parle ainsi. Tai eu cette nuit des révélations sur cette affaire...
— Des révélations! delà marquise sans doute?
— Non, monsieur.
— Mais au moins de sa part?
— Non, monsieur, madame de Pouqueroiles ignore même encore que j'aie été instruit de rien, elle l'apprend en ce moment pour la première fois.
— Monsieur, monsieur, au nom du ciel, est-elle innocente?
— Je n'ai rien à vous répondre, monsieur, il ne m'est pas permis de vous en dire davantage. Seulement, vous avez juré de vous soumettre à mon arrêt, soumettez-vous et soyez sage, bon, indulgent pour une femme modèle de dévouement et de courage; ne l'accusez point, ne croyez pas ce que vous avez vu, ne souffrez pas qu'elle s'éloigne de vous, ne souffrez pas qu'on la calomnie ; vous ne savez, vous ne pouvez distinguer la vérité du mensonge. Quant à moi, je la soutiendrai hautement, je lui ouvre mes bras et ma maison, elle ne me quittera pas, Je la défendrai envers et contre tous; lors môme que vous l'abandonneriez, ce qu'à Dieu ne plaise! je ne l'abandonnerais pas !
— Mon père! mon père! s'écria Isabelle en se jetant à ses genoux, ce trop de bonté m'écrase, je ne le mérite point.
— Monsieur, reprit de son côté te marquis, expliquez-vous, je vous en supplie, c'est à me faire perdre la tête. Est-elle coupable? est-elle innocente? puis-je l'estimer encore?
— Vous pouvez l'estimer ainsi que vous l'avez toujours estimée, vous pouvez compter sur elle comme vous y comptiez. Sur mou honneur, elle ne vous a pas trahi; ses sentiments sont ceux que vous lui connaissez, ceux qu'elle vous a avoués elle-même. Ne min*» terrogez plus, il m'est interdît de vous en dire davantage.
Le marquis se frappa le front et rétomba sur son siège dans un état impossible à décrire.
— Mon père, mon oncle, dit Isabelle, qui commençait à se remettre, daignez m'ôconter, je vous en prie.
— le vous écoute, nia fille.
— Que de grâces ne vous doia-je pas ! Ma vie entière ne suffirait point pour m'aoquitter envers vous. Mais ce que votre générosité voua dicte, je ne puis L'accepter.
— Comment!
Quelle que soit la vérité sur ce qui s'est passé hier, le monde entier me croira coupable, le monde entier accusera mon mari d'une Iftche condescendance s'il- ne m'envoie pas expier ma faute loin de lui. Avant toutes choses, monsieur t je veux que mon mari soit honoré.
— Qui osera l'accuser lorsque je le soutiens? Qui osera mettre en doute soixante ans de vertus et d'hon-
neur, je pais le dire, et qui me soupçonnera de prêter mon nom à une infamie?
— On croira que vous voulez le sauver, au contraire, on vous accusera comme lui. La calomnie, la méchanceté s'arrêtent-elles devant les cheveux blancs, devant une vie irréprochable? Non, abandonnez-moi, laissesmoi m'ensevelir dans un cloître, laissez-moi pleurer seule la fatalité qui m'a entraînée, je ne demande plus aux hommes que l'oubli, à Dieu que la mort.
— Et moi, ma sœur! dit timidement Béatrix.
— Vous, mon enfant, vous poursuivrez votre belle carrière, bénie du ciel, honorée de tous, ce sera ma récompense.
Le marquis était resté la tête dans ses mains, en proie à une agitation qui tenait du délire; il faisait mai à voir, son père en eut pitié.
— Calmez-vous, lui dit-il, envisagez les choses en homme, en homme qui sait se dominer et dominer les autres. Si vous le voulez, un avenir heureux peut encore luire pour vous. U dépend de vous de vous faire aimer d'elle,
— Aimer d'elle!... répéta-t-il avec dédain.
— Oui, et si vous obtenez cet amour, vous aurez le premier des trésors de ce monde, croyez moi.
Fouquerolles était jeune, et d'autant plus amoureux de sa femme qu'elle l'aimait moins. Il en est ainsi toujours dans la vie. Les paroles de son père le bouleversaient, il n'osait y croire, il n'osait en douter.
— Elle seule ! s'écria-t-il, elle seule peut me guérir de ce supplice!
Il s'approcha d'elle, et relevant son voile par un mouvement brusque, il contempla ses traits, si changés depuis la veille, qu'elle était presque méconnaissable.
— Isabelle!... dit-il eu lui prenant la main. Elle leva les yeux sur lui.
— Monsieur!
— Répondez-moi, je vous le demande à genoux, répendez-moi comme si vous alliez mourir et que je fusse le Dieu qui vous jugera...
— Je ne le puis, monsieur.
— Pourquoi ? pourquoi ?
— Demandez à votre père, lui qui sait tout, il vous dira que cela m'est impossible...
— Impossible! vous voulez donc que je meure?
— Je donnerais ma vie pour sauver la vôtre, le ciel en est témoin, et ce ne serait pas un grand sacrifice.
— Vous ne vous expliquerez pas davantage?
— Non.
— Me jurerez-vous au moins que vous n'êtes pas coupable!
— De ce dont vous m'accusez, jamais!
— Répondez-moi sur votre âme et sur votre conscience. Malgré ce qui s'est passé, malgré les apparences presque irrécusables, puis-je engager mon honneur pour vous? Puis-je vous prendre par la main, tirer i'épée hors du fourreau, vous présenter au monde
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entier et dire : Respectez-la, elle est ma femme, et me voici armé pour la défendre. Puis-je dire cela?
— Sur Dieu et ma mère! vous le poavez !
— Et bien , je ne vous en demande pas davantage, je sais que vous n'engageriez pas mon honneur en vain, je sais que vous rougiriez plus que moi du ridicule versé sur mon nom et sur le vôtre. La parole de mon père me suffit. Restez ici, madame la marquise de Fouqueroiles, et ne craignes rien, je suis là.
Isabelle éprouva dans ce moment un sentiment impossible à exprimer, c'était peut-être autant de la douleur que de la joie ; chaque action généreuse de celui qu'elle avait offensé, la rendait plus coupable envers lui. Écrasée de tant de noblesse, elle se sentait impuissante à. la reconnaissance, car l'amour seul peut acquitter l'amour.
Cependant elle essaya de le remercier, l'émotion lui coupa la parole. Bêatrix tendit la main à son beaufrère avec une telle expression que le geste seul en disait plus que mille paroles.
— Vous aurez à répondre contre les gens du roi, sans doute, continua M. de Fouqueroiles, nous pourrons, j'espère, tout arranger. J'enverrai mon procureur à Poitiers pour étouffer cette affaire. Cela s'obtient.
— Il faut aussi imposer silence aux domestiques, ajouta le comte d'Oston, avec quelques pièces d'or, je m'en charge. Mais il est un être qui ne se taira pas peut-être, B'il en réchappe, c'est le vicomte.
— Oh! pour celui-là, je m'en charge à mou tour, mon frère, chacun les siens, répliqua le marquis.
LES GEffS DU ROI
Ravière était fort inquiet des suites de tout ceci : il allait sans cesse d'un château à l'autre, portant des nouvelles et voyant ses deux proies lui échapper. Le vicomte, toujours à l'agonie, r&lait depuis vingt-quatre heures, quatre médecins ne le quittaient pas, ils avaient sondé sa plaie, sans essayer l'extraction de la balle, qui leur semblait trop dangereuse. Le blessé ne reprit pas connaissance, il ne donna aucun ordre. Ravière envoya un courrier à la comtesse Josseline, et la pria de venir sur l'heure, si elle désirait le trouver vivant.
— C'est une justice du ciel! Celui qui tuera par le glaive périra par le glaive, ou la poudre, c'est la même chose. Nous allons avoir une magnifique désolation et et une colère plus grande encore.
Lecouirier parti, il se sentit pins tranquille; il essaya de chercher dans les papiers du malade, il n'y réussit point, toutes les serrures étaient à secret; il eût fallu briser les meubles, et il n'avait pas mission de le faire. 11 attendit donc, impatiemment, l'arrivée ou la réponse de la comtesse.
Elle ne tarda point. Le soir du huitième jour, au moment où il était seul avec le vicomte, incapable encore de reconnaître personne, bien que son état eût subi une amélioration, il la vit entrer, en costume de voyage, les cheveux en désordre, dans l'équipage d'une personne qui a couru le jour et la nuit. Sans dire un mot, sans avoir l'air d'apercevoir Rivière, sans le voir, en effet, peut-être, elle marcha droit au lit, en ouvrit précipitamment les rideaux, et contempla ce visage sur lequel la mort semblait prête à descendre. Le médecin, qui Pavait suivie, restait debout à côté d'elle.
— Me voit-il, monsieur? demanda-t-elle.
— Non, madame, il ne vous voit pas.
— Espérez- vous le sauver?
— Je n'en sais rien encore.
— Retrouvera-t-il sa connaissance et sa parole?
— S'il doit vivre, assurément ; s'il doit mourir, ce n'est pas probable.
— N'existe-t-il aucun moyen de rappeler son Ame, momentanément du moins ?
— Il en existe, mais ils sont dangereux.
— C'est bien, laissez-nous.
Voilà quel fut le premier mouvement de cette tendre mère.
— Maintenant, Ravière, parlez-moi, que signifie tout ceci?
— Vous le voyez, parbleu bien! Cela signifie que le vicomte se meurt.
— Pourquoi ? d'où est venue cette querelle? ce coup d'épée? Etait-il donc sérieusement amoureux de celte péronnelle?
— 11 était amoureux du chûteau de Saulieu, du titre de marquis de Saulieu, il a joué gros jeu pour les obtenir, il a perdu.
— Qui l'a frappé?
— Fouquerolles.
— Il était Tamant de sa femme?
— Non, et c'est pour moi inexplicable, je crois qu'on Ta pris pour un autre.
— N'étiez-yous donc pas présent quand cela est arrivé?
— J'étais à Malières, je jouais dans le salon avec le mari et le beau-père, Isabelle s'échappa, sans que personne s'en aperçût. Je vis le premier qu'elle n'était plus à sa place, j'en fls la remarque : le marquis se leva et s'élança comme une flèche, quelques instants après, nous entendîmes le coup de pistolet, nous y courûmes, le vicomte était frappé.
— S'il pouvait parler seulement! si je pouvais apprendre de lui...
— 11 ne vous dira rien, lors même qu'il reviendrait à la vie. Cet être-là songeait toujours, il entassait pensées et projets, sans que jamais un mot fit soupçonner quelles étaient ces pensées/
— Oui, à vous, mais à moi ! Oh ! je le vengerai.
— Cela n'est pas difficile et vous en avez les moyens
lli LES SECRETS D'UNE SORCIÈRE
— Comment?
— Deuxpourun. D'abord faire appréhender au corps le marquis, coupable d'homicide.
— Ensuite?
— Ensuite envoyer des archers chez le meunier Gibaut, arrêter de par le roi et Son Éminence, le comte de Maulevrier, qui a rompu son ban, et qui y est caché sous les habits d'un garde moulin.
— Vous en êtes sûr?
— Si sûr que je l'aurais arrêté moi-même, si je n'avais voulu vous en laisser le plaisir.
— Ah! ma nièce, ma nièce, vous qui êtes si flère, il y aura peut-être là un bâillon pour votre insolence!
— Les deux choses peuvent se faire à la fois.
— Vous en chargez-vous, Ravière? en vérité vous êtes un homme précieux.
— Vous rapprendrez bien mieux par la suite.
— Allez, allez vite! vous me trouverez ici, je brûle du désir de savoir que mon pauvre Cabines est défait de ses ennemis.
Ravière sortit. La comtesse, demeurée seule, tira de sa poche une petite clef qu'elle essaya à toutes les serrures. Elle ne put aller à aucune. Elle s'en montra fort contrariée. C'était un spectacle horrible que celui de cette mère, assistant d'un œil sec à l'agonie de son fils et n'ayant, dans le cœur, qu'une seule idée, son intérêt.
— Si je pouvais savoir ce qu'il y a là-dedans ! dit-
elle, en frappant le bureau de son petit poing, cela éclaircirait singulièrement ma vie.
Le moribond lit un mouvement, elle eut peur et se rapprocha de lui.
— Vicomte! dit-elle à demi-voix, 11 n'ouvrit pas môme les yeux.
— Cabines, mon fils!... répondex-moi, je vous en supplie, me reconnaissez-vous?
Même silence.
— Le sot ! aller se faire tuer pour une femme qu'il n'aime pas et dont il ne pouvait pas être aimé. Avec un avenir comme le sien !
Elle s'assit à côté du lit et se mit à réfléchir; mais bientôt elle eut peur : les mauvaises consciences sont faciles à alarmer, elle ouvrit la porte et appela.
— Que lui donne-t-on? demanda-t-elle.
— Cette potion toutes les demi-heures, madame la comtesse.
— C'est une ordonnance du médecin?
— Des médecins, H le vicomte en a quatre.
— Cet homme que j'ai vu ne me plaît pas. Qu'on fasse monter un laquais à. cheval, et qu'on m'en aille chercher un à Poitiers.
— Ah! si madame voulait, il n'y aurait pas besoin d'aller si loin.
— Comment cela?
— Mais madame ne voudra pas, les gens de qualité ne croient poinl à ces choses.
— Expliquez-vous, enfin.
— Pourtant, comme c'est aussi une dame de qualité, peut-être...
— Parlerez-vous!
— Eh bien, madame, il y a ici près, dans un château qu'on appelle Touflou, il y a une bonne dame, une marquise, qui guérit tout le monde.
— Son nom?
— Madame de Sainte-Croix.
— Je ne la connais pas, cependant s'il n'y a pas d'autre moyen...
— C'est le meilleur.
— Vous dites qu'elle guérit; comment cela?
— Des remèdes inconnus, des simples.
— C'est un charlatan femelle, je comprends.
— Je tous assure, madame la comtesse, qu'elle a un talent merveilleux.
— Il faut beaucoup la prier, je suppose.
— Non, madame, une simple invitation de votre partT et vous la verrez arriver. Quand je dis que vous la verrez, c'est une question, car nul ne la voit.
— Elle entre donc parle trou de la serrure?
— Elle est aveugle et ne peut supporter aucune espèce de lumière. Elle touche ses malades sans les voir» et elle sait tout de suite ce qu'il faut leur foire.
— Ah! ah! nous en essaierons après les Esculapes. Voilà un singulier passe-temps pour une dame de qualité, et riche, je suppose.
— A millions!
La comtesse haussa les épaules.
Elle se mit sur le champ à la tête des soins indispensables à son fils, et les gouverna avec son intelligence ordinaire. Sous sa direction, sa chambre prit un autre aspect; la maison changea de la cave au grenier. Le vicomte s'occupait peu des petites choses : elle, infatigable, trouvait le temps pour tout. Les médecins appelés déclarèrent que s'il pouvait revenir à la vie, ce serait par une attention continuelle à suivre leurs prescriptions : qu'il fallait d'abord éteindre la fièvre qui le dévorait et qui lui était ses forces, qu'ensuite on s'occuperait de l'extraction de la balle, opération fort dangereuse, à laquelle il succomberait probablement, et qui ne pouvait avoir lieu avant quelques jours, s'ils osaient la risquer.
Pendant ce temps, pendant que Ravière donnait les ordres de la comtesse, l'agitation était grande au château de Malières. Isabelle, succombant à ses impressions, était sérieusement malade, et le marquis, au désespoir, s'accusait d'en être la cause. Selon son habitude, il ne se confiait à personne. N'osant se montrer dans la chambre de sa femme, à laquelle toute émotion était défendue, il errait jour et nuit, semblable à un spectre ; il écoutait jusqu'au moindre bruit, et il devenait tremblant lorsqu'il voyait courir une femme de chambre.
Son père et son frère lui prodiguaient leurs soins et leurs consolations.
ii. 7.
— Ah! laissez-moi, disait-il, ou bien apprenez-moi ce que je dois craindre* ce que je dois espérer.
Ce fut au milieu de ces angoisses et de ces indécisions qu'un matin, vers dix heures, deux caresses, accompagnés de gardes, entrèrent dans la cour; tout le château fut en rumeur; maîtres et laquais, surpris de cette visite intempestive, s'empressaient à la recevoir. M. de Fouquerolles crut que c'était le gouverneur de la province, qui, d'ordinaire, s'arrêtait chez lui en passant; il donnait des ordres en conséquence, lorsque, à son inexprimable frayeur, il vit sortir du carrosse principal deux ou trois gens en robes, suivis d'exempts et de recors, lesquels, en y joignant les cavaliers, se trouvaient en trop grand nombre pour que l'on pût songer à une défense sérieuse.
— lis viennent arrêter mon fils! s'écria-t-il, qu'on le prévienne! qu'il se cache!
Il était trop tard. Le château était envahi et tonte ré* sistance impossible. Le procureur général lui-même, vu la qualité des personnes et la gravité du cas, se fit annoncer chez le maître du ctiftteau, et y entra bientôt après, avec un de ces visages composés, qui annoncent d'avance le parti pris de rester impénétrables.
11 fit ses excuses au vieillard en fort beaux termes et avec l'hypocrisie convenable.
— Je suis désolé d'étot obligé, etc., les phrases officielles de tous les régimes.
— Je n'ai rien à répondre, monsieur, à moins de
m'établir en révolte ouverte, et c'est ce que je ne ferai certainement jamais. Remplissez votre devoir.
— Où est monsieur votre fils?
— Dans son appartement.
— Et madame la marquise?
— Hélas! elle est fort malade et n'a pas quitté son lit depuis...
— Je comprends. Je suis assez malheureux pour avoir besoin de son témoignage, sera-t-elle en état de me le donner?
M. de Fouqueroiles comprit la position atroce où se trouverait Isabelle; il lui fallait, ou accuser son mari, ouVavouer coupable. L'un et l'autre étaient impossibles. Jamais, je crois, une malheureuse créature n'eût à choisir entre une pareille alternative.
— Monsieur, dit le vieillard, ma belle-fille est hors d'état de vous répondre.
— Nous reviendrons, alors, monsieur, nous attendrons la guérison.
— Mais si elle ne se guérit point?
— L'un de nous recevra sa déclaration in articulo mortis.
— C'est de la cruauté insigne, une barbarie de cannibales, vous allez la tuer!
— Monsieur votre fils en sera-t-il fort affligé ?
— Il ne s'en consolera pas, monsieur, et quant à moi, je ne tarderai pas à le suivre.
— Voilà bien des regrets, après ce que rapporte le
bruit de la province, après les ordres que nous avons reçus.
— Elle les mérite tous.
Le marquis entra. Le procureur général le salua avec cet air de circonstance que savent prendre les juges, les médecins et les notaires. Ils sont toujours dans leur poche des visages de rechange, et ils les adoptent selon les besoins de la cause. Il recommença son éternel :
— Je vous demande pardon, monsieur!
La physionomie glaciale du marquis lui coupa la parole, qu'il ne se fît pas prier pour retrouver néanmoins.
— Voudrez-vous bien répondre à une question, monsieur le marquis, il se peut que je n'aie à faire ici qu'un simple procès-verbal, de même qu'il se peut, je ne vous le cache pas, que je sois forcé d'agir plus sévèrement. Vous voyez combien l'autorité compétente tient à vous montrer des égards, puisque je me suis dérangé moi-même.
— C'est bien, monsieur, que me voulez-vous! interrompit Fouquerolles, avec l'impatiente hauteur de son caractère, je vous répondrai, interrogez-moi.