RÉPONDRA-T-ELLE
— M. le vicomte de Cabines a été assassiné d'un coup de pistolet, dans votre parc, il y a quelques jours.
— Assassiné! répéta le marquis d'un ton blessé. Mais il reprit presque tout de suite, assez tranquillement:
— Oui, monsieur, il a été assassiné.
— Et quel est l'auteur de ce crime?
— Si tant est que ce soit un crime, je ne puis méconnaître que j'en suis l'auteur.
— L'aviez-vous prémédité?
— Non, monsieur.
— Qui donc a pu vous engager à le commettre? Il hésita quelques secondes.
— Une erreur-funeste, que je ne cesserai de déplorer.
— Vous l'avez donc pris pour un autre?
— Je l'ai pris... j'ai cru...
— Àcbevez.
— Monsieur, je préférerais être à la boucbe d'un canon, je n'en dirai pas davantage.
— Songez-y bien, monsieur le marquis, je ne me contenterai pas de cela.
— Il le faudra bien pourtant, car vous n'obtiendrez
pas autre chose. On ne peut forcer un homme à se déshonorer soi-même, à déshonorer sa femme, à l'accuser... injustement sans doute.
Les traits du procureur général prirent une expression plus sombre et plus sévère.
— Vous vous êtes battu avec le vicomte ?
— Non, monsieur» je n'en ai pas eu le temps.
— Il vous a attaqué sans doute?
— Non, monsieur.
— Alors vous l'avez pris en traître, vous l'avei assassiné, bien que ce mot vous ait révolté tout à l'heure.
— Je vous l'ai dit, monsieur, je l'ai assassiné.
Il lâcha de donner à sa voix, à son regard de la fermeté en s'accusant ainsi.
— Un seul témoignage peut établir la vérité de tout ceci, celui de madame la marquise, il sera indispensable de l'entendre. Une aulre question d'abord : vous connaissez M. le comte de Maulevrier?
— C'est uq ami. un allié de ma famille.
— Il est exilé, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur.
— Saviez-vous qu'il a rompu son ban et qu'il est ici caché dans vos environs depuis un mois?
— Depuis un mois, Jacques ici? ah ! je comprends tout maintenant!
— Vous l'ignoriez.
— Si je l'avais su, monsieur, je ne serais probablement pas aujourd'hui devant vous.
— 11 s'est déguisé en paysan, il s'est établi comme garde moulin chez le meunier Gibaut, il est entré plusieurs fois dans votre parc.
— Il était chez le meunier Gibaut 1 reprit le marquis, sa rappelant ce qu'il avait vu? ah l je suis un homicide, j'ai tué un innocent !
Le vieillard frémit des pieds à la tête !
— Mon fils, vous ne pensez pas à ce que vous dites, insista-t-il.
— J'y pense, mon père, je rends justice à ia vérité. Lo procureur général réfléchissait.
— Il faut que j'entende madame la marquise, dit-il enfin.
— Cet Interrogatoire ne peut-il se remettre? Je vous l'ai dit, elle est hors d'état de vous répondre.
— J'ai amené un médecin, il va en Juger sur-le champ et m'en rendre compte.
— Tout a été prévu, je le vois.
— Cependant, si je me refusais à lasser voir ma femme à un étranger ?
— Ordre du roi ! monsieur le marquis, reprit le magistrat, .flagrant délit de haute trahison, crime de lèsemajesté, si vous n'obéissez à l'instant.
— Monsieur, veuillez envoyer votre médecin chez ma belle-fille, se hâta de dire le vieillard, je vais l'y précéder.
Le marquis n'osa pas répliquer, le respect pour son père l'emportait sur son respect pour le roi, quelque
grand qu'il fût à cette époque dans les habitudes de la nation.
M. de Fouquerolles se rendit seul cbez sa belle-fille, et s'empressa de la prévenir.
— Isabelle, lui dit-il, je ne viens point ici influencer votre décision, vous en êtes et vous en demeurez maitresse. Le ciel vous envoie une grande épreuve, il vous place entre la vie de votre mari et votre honneur, qui est le sien, il vous faut nécessairement compromettre Tune ou l'autre. Priez le ciel de vous éclairer, et quoi que vous fassiez, ma pauvre enfant, il n'existe pas on être au monde qui puisse vous blâmer.
Il finissait à peine ces mots que le médecin d'office se présenta. Il l'examina longuement, écrivit ses réponses et forma une consultation digne de figurer parmi celles que Molière prête à ses docteurs. La conclusion était que madame la marquise jouissait de toute sa raison, qu'elle pouvait être interrogée, et que ses réponses devaient être acceptées sans autre contestation que le cas où il ne lui conviendrait pas de dire la vérité. Le tout assaisonné de mots latins, dignes, je le répète, du malade imaginaire et même d'un peu de grec, afin de rendre la chose plus positive. Tel était généralement l'état de la Faculté en France à cette époque, surtout en province.
Aussitôt que le frater fut sorti, le procureur général entra. Il salua la marquise avec tout le cérémonial du temps, lui répéta qu'il était au désespoir d'Un
LES SECRETS D'UNE SORCIÈRE 12o
obligé, etc., comme aux autres, puis, il commença son interrogatoire.
Madame de Fouquerolles était dans son lit, plus pâle et plus défaite qu'une mourante, elle avait les mains jointes et les yeux fixés sur un crucifix.
— Mon Dieu ! ayez pitié de moi ! répétait-elle, je boirai le calice.
M. de Fouquerolles, Béatrix, M. d'Oston, le marquis, l'entouraient. Le magistrat, son greffier étaient placés un peu plus loin, le médecin restait dans la ruelle et lui tâtait le pouls de minute en minute, comme au malheureux livré à la torture. Tous les cœurs battaient à l'unisson, dans ce moment solennel.
— Monsieur le procureur général, dit la malade, avant que de répondre à une seule de vos questions, j'ai une grâce à solliciter de vous.
— l'accorderai tout ce qui ne sera pas incompatible avec les fonctions que j'ai l'honneur de remplir.
— Je vous prie de vouloir bien faire sortir M. de Fouquerolles, il me serait impossible de m'expliquer devant lui.
— Vous l'entendez, monsieur, continua le magistrat, ce que demande madame est de toute justice, consentez donc à attendre chez vous que je vous fasse appeler.
— Madame! madame! songez bien à ce que vous faites.
— J'y ai songé, monsieur, et je persiste dans mon intention.
— J'obéis, pour ne pas vous tourmenter davantage, mais je proteste d'avance contre tout sacrifice, contre toute déposition qui ne serait pas conforme à celle que j'ai faite, laquelle est la véritable.
Aussitôt que son mari l'eut quittée, la marquise respira quelques gouttes d'eau de la reine de Hongrie, et se tournant difficilement vers le magistrat :
— Je suis prête, monsieur, lui dit-elle.
— Madame, j'ai un devoir pénible à remplir, le vôtre Test encore davantage; seul témoin du meurtre qui a été commis, c'est à vous d'éclairer la justice sur ses causes et sur ses détails ; je n'ai pas besoin de vous représenter la gravité de cette action, vous la connaissez comme moi. Nous attendons de vous la vérité, quelque pénible qu'elle soit. Veuillez nous raconter ce qui s'est passé entre .H. le vicomte de Cabines et M. le marquis de Fouquerolles.
— Rien, monsieur !
— Comment rien?
— Non, monsieur, rien du tout.
— Cependant M. le marquis de Fouquerolle3 a tiré un coup de pistolet à M. le vicomte de Cabines.
— Dont celui-ci mourra certainement, interrompit le médecin d'une voix naziUarde.
— Oui, monsieur, ce que vous dites est vrai.
— Et il ne s'est rien passé?
— Absolument rien.
— Ni querelles, ni menaces !
— Non, monsieur.
— C'est impossible.
— Cela est.
— N'avaient-ils eu aucune discussion précédente?
— Je vous demande pardon, Tannée dernière, une discussion d'intérêt, mais depuis plusieurs mois tout était arrangé entre eux.
— Et, je vous demande aussi pardon, madame, mais j'y suis forcé, M. de Fouquerolles n'était-il pas jaloux de M. de Cabines?
— Je ne m'en suis jamais aperçue.
— Lorsque M. de Fouquerolles a frappé M. de Cabines, lorsqu'il est arrivé inattendu, sans doute, que disait, que faisait M. de Cabines?
— Il me vantait la puissance de l'amour, et...
— Eh bien ?
La marquise devint d'une pâleur de cadavre.
— Et il me soutenait dans ses bras, monsieur.
Elle retomba défaillante sur son oreiller, on crut qu'elle allait mourir; le médecin s'empressa de lui donner des soins, partagés et corrigés par ceux de la comtesse. C'était une torture morale à faire pitié.
— Remettez-vous, madame, je vous en supplie, reprenez du courage; je sens tout ce que ces aveux ont de pénible, mais ils sont nécessaires et, d'ailleurs, cette explication forcée, cette noble franchise vous serviront d'excuse auprès de vos amis, on vous pardonnera une faute si chèrement payée.
— Dieu me voit et m'entend, monsieur, c'est en sa justice et en sa miséricorde que j'espère.
Après quelques minutes de repos, l'interrogatoire recommença.
— Quelles relations existaient entre tous et M. de Cabines?
Isabelle ne répondit pas, elle ne s'attendait point à cette question posée ainsi. Le procureur général la répéta.
— Vous pouvez les deviner, monsieur, sans qu'il soit besoin de me les faire avouer de nouveau.
— Ces relations étaient coupables?
Ici tous les regards se fixèrent sur Isabelle. Elle resta un instant les yeux fermés, comme si elle priait, puis elle répondit d'une voix éteinte.
— Oui, monsieur.
Un profond soupir sortit de la poitrine du vieillard, Béatrix s'élança vers sa sœur, qui la contint d'un geste. Un silence de mort régna sur tous ces êtres, si vivement et si diversement impressionnés. La voix du magistrat vibrait plus mordante lorsqu'il reprit :
— Selon vous, alors, M. de Fouqucrolles était dans son droit de mari lorsqu'il a frappé M. de Cabines, et il ne doit point être recherché pour ce meurtre, puisqu'il y avait flagrant délit?
— Oui, monsieur.
— Ah ! ma sœur ! ma sœur ! s'écria Béatrix en se je-
tant dans ses bras, je ne puis en entendre davantage, vous êtes un ange et nous devons vous adorer.
— Taisez- vous, Béatrix, ne m'enlevez pas mes forces.
— Je n'ai plus rien à réclamer de vous, madame, je me regarde comme suffisamment éclairé dans ce qui concerne cette affaire. Il en existe maintenant une autre, sur laquelle vous pourrez, je le suppose, nous donner quelques lumières; d'après la manière dont vous vous êtes conduite en cette circonstance, je ne doute pas que vous ne mettiez la même loyauté dans des réponses, bien moins pénibles pour vous. Vous connaissez M. le comte de Maulevrier?
— Jacques! s'écria- t-elle, en se levant par un effort dont on l'eût crue incapable. Qu'est-ce que Jacques a à voir dans tout ceci? mon supplice n'est-il pas terminé?
— M. de Maulevrier n'a rien à voir dans le meurtre de H. Cabines, mais la justice a été prévenue qu'il est dans les environs , malgré l'ordre qui le bannit du royaume, on sait qu'il est venu plusieurs fois en ce château, et je pensais que vous deviez savoir...
— Monsieur, je ne suis ni un espion, ni un délateur. Vous n'obtiendrez rien de moi, à ce sujet, lors même que j'aurais quelque chose à dire. Il me semble que j'ai répondu à tout ce qui me concernait et que j'ai le droit de réclamer un peu de repos.
Le procureur général était un de ces hommes pour lesquels les petites choses sont plus respectables, plus
importantes que les grandes. Il avait peu d'esprit, mais il croyait en avoir beaucoup, ce qui revient au même pour celui qui se trouve dans ce cas. Il s'imagina, et en ceci il n'avait pas tort, que madame de Fouquerolles pourrait lui donner des renseignements précieux sur Jacques, justement parce qu'elle refusait de lui en donner aucun.
— Un seul mot encore, madame : M. de Mauievrier est votre parent et votre ami ; connaîtriez- vous les raisons qui l'ont décidé à exposer sa tête pour rentrer en France, lorsque personne ne l'y attendait.
H est un terme à toutes les souffrances, à toutes les forces; Isabelle, hors d'état d'en entendre davantage, s'évanouit. Le médecin déclara qu'elle ne pouvait plus répondre, en engageant tout le monde à sortir de sa chambre, afin qu'on lui prodiguât les secours réclamés par sa position.
— J'en sais assez, pensa le procureur généra!; le bruit public avait raison, M. de Mauievrier est un ancien amant et M. de Cabines en est un nouveau ; le mari s'est lassé du nombre, et voilà la chose. Quoi ! si jeune et si pervertie!
C'est presque toujours ainsi qu'on écrit l'histoire.