‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 31 sur 43 · LE D£BB1EB BBMBDE · texte numérisé non relu

LE D£BB1EB BBMBDE

Cependant l'état du vicomte était loin de s'améliorer. Les soins que lui donnait Josseline, tout intelligents qu'ils fussent, n'avaient amené aucun changement dans sa position. Une fièvre ardente le dévorait, le délire ne le quittait pas, la plaie s'envenimait de la présence de la balle, et pourtant nul n'osait en essayer l'extraction. L'inquiétude de la comtesse augmentait de jour en jour. Bien que sa tendresse ne fût pas bien vive, elle l'aimait relativement autant que son caractère le lui permettait, et, d'ailleurs, elle avait besoin de sa vie.

Un soir qu'elle avait essayé vainement plusieurs remèdes, assise auprès du lit du malade, un peu plus calme par l'excès de la fatigue, elle causait avec Ravière de la position embarrassée et du trouble que cette maladie jetait dans ses affaires.

— Tous les deux à la fois; lui ici, Son Ëminence là-bas. Je devrais être à Paris, les nouvelles que je reçois sont brûlantes, cependant je ne puis le quitter.

— A moins que vous n'ayez confiance en moi, et que...

— Je n'ai pas plus confiance en vous que vous n'auriez confiance en moi, Raviére. Nous nous connaissons

de longue date. Quand nos intérêts sont d'accord je puis me fier à votre prudence; mais ici, ils ne le sont point et je n'ai rien à attendre de vous.

— Cependant, comtesse...

— Pas de protestations, nous nous connaissons, tous dis-je. J'ai une autre idée, pour laquelle vous allez vous moquer de moi, mais j'en prends mon parti. Vous connaissez la marquise de Sainte-Groin?

— Non, dont bien j'enrage.

— Ah! tous voudriez la connaître?

— Cette chère femme-là m'intrigue.

— Rien n'est plus facile que de vous satisfaire. Lui porteriez-vous une lettre de moi ?

— Donnez.

— Une lettre par laquelle je la supplie de venir sauver mon fils.

— Je la porterai et je pleurerai pour vous, si c'est nécessaire.

— Apprêtez-vous donc, la voilà.

— Quoi! tout écrite d'avance.

— Est-ce que je ne dispose pas toutes choses pour le moment où j'en ai besoin? Je ne sais ce qu'est cette femme, mais elle a peut-être besoin d'appui, et cela doit être, puisqu'elle s'entoure d'un mystère si profond; si elle me rend mon Cabines, je lui promets l'absolution et des récompenses, n'importe ce qu'elle ait fait.

— Eb! eh! ma chère, si le Seigneur reprenait monseigneur Armand, vous seriez peut-être bien embarrassée de trouver indulgence pour vous-même.

Ravière, dont le front ne rougissait plus, qui ne s'humiliait que devant la grandeur et la puissance, et auquel aucune démarche n'avait paru lourde dans son intérêt, Ravière demanda un cheval et se mit en route pour Touiïou. En passant, il se donna la joie d'entrer chez le meunier Gihaut et de s'informer de Jacques. Il apprit, non sans déplaisir, qu'il avait disparu, le matin même; quand les archers s'étaient présentés pour l'arrêter, ils n'avaient trouvé personne.

— Ah! monsieur, qui l'eût cru, il avait l'air si honnête! Quoi! c'était un grand seigneur! un ennemi de Son Éminence! Je ne recevrai plus personne sur la mine.

— Et vous ferez bien, Gibaut. En attendant, moi qui suis un ami de monseigneur le cardinal, vous me donnerez un de vos garçons pour me passer la rivière et me conduire à Touffou.

— Us sont tous pour vous servir, et moi-même, si j'en étais capable.

— Vous avez raison, Gibaut, venez, nous jaserons un peu chemin faisant.

Il se fit raconter l'arrivée de Jacques, ses faits et

gestes pendant les quelques jours qu'il avait passés

là, comment il était parti. Toutes ces circonstances

devaient lui être parfaitement inutiles, il n'avait nul

intérêt à les connaître; mais Ravière était du nombre de ces gens qui cherchent des armes contre tout le monde, et pour lesquels une mauvaise action, comme une mauvaise parole, trouve tôt ou tard l'occasion de se placer.

Il descendit à Touflbu, sur une belle plage sablée, destinée à cet usage, en dehors du parc et du château. 11 y laissa le meunier, et, confiant aussi ses chevaux à son laquais, il s'avança à pied vers le château. Malgré sa hardiesse, le premier pas était difficile et l'introduction aventureuse.

— Bah! dit-il, j'en ai bien vu d'autres.

Il demanda au premier domestique qu'il rencontra, quel moyen prendre pour être introduit prés de la marquise.

— Cela n'est pas aisé, monsieur : cependant, en disant votre nom à la demoiselle suivante, il se peut qu'elle vous reçoive; cela dépend de sa santé.

— Annonces M. de Ravière, ajoutez que je suis chargé d'une commission importante pour madame, de la part d'un haut personnage.

On le laissa seul quelques instants dans un vaste salon. Le luxe des tentures, de l'ameublement frappa son esprit, et lui inspira le désir le plus ardent de connaître à fond un logis dont l'apparence avait tant de richesse.

— Il doit faire bon ici, voyons venir.

Une jeune fille bien mise, fort leste et fort char-

LES SECHETS D'i'NE SORCIÈRE 135

mante, se présenta, et l'engagea à la suivre delà part de la marquise.

— Madame vous fait toutes ses excuses, monsieur; vous allez entrer chez une personne à qui la lumière cause des douleurs intolérables, elle est obligée de recevoir sa compagnie à tâtons, mais elle est condamnée à ce régime par l'ordonnance des médecins. -

— Ceci est étrange, pensa-t-il, observons!

Il quitta le principal corps de logis, où se trouvait le salon, et, suivant son guide, il prit un escalier placé dans une tour, à l'angle. Il monta deux étages; à sa gauche, une galerie suspendue, servait de communication avec la mystérieuse tour Saint-Nicolas, qu'il n'avait point visitée et dont il ignorait la réputation fantastique; après la galerie, il entra dans une antichambre tendue de couleur grise, dont, par les hautes fenêtres, on n'apercevait que le ciel. Cette pièce était garnie de tapis épais, le bruit des pas s'amortissait totalement.

La suivante alla droit vers une porte où elle frappa, après avoir relevé la portière, et, faisant signe à Raviôre d'avancer, elle ouvrit cette porte fermée avec précaution. La chambre dans laquelle elle l'introduisit lui parut digne d'une observation sérieuse. C'était une sorte de carré long, dont les murs étaient couverts de tapisserie sombre, bien que l'ameublement fût des plus somptueux. Une immense croisée l'inondait de lumière et formait un singulier contraste avec l'ap-

partement voisin, plongé dans des ténèbres impénétrables. Tendu de noir, le plafond noir, le parquet noir, on aurait dit un sépulcre.

La portière relevée, le jour, venant de la fenêtre donnait en plein sur un fauteuil, qui, par ce seul fait, ressortait en saillie. Ravière n'en vit pas davantage, la jeune fille le conduisit au siège inoccupé, lui fit signe de s'y asseoir et disparut comme par enchantement. Presque à la minute, une voix lui demanda, du coin de la cheminée, où l'obscurité était la plus profonde, s'il était bien M. de Ravière et s'il était vrai qu'il désirât lui parier.

Ravière chercha tout autour de lui avant de répondre; il eût bien voulu entrevoir son interlocutrice; les ténèbres où elle était plongée lui en ôtaient les moyens. Du noir, toujours du noir, il n'apercevait que du noir; sur les murailles, sur les meubles, partout, et roulée dans un fauteuil une masse noire, d'où la voix semblait partir.

Avec l'instinct d'une mauvaise conscience, la supercherie du fauteuil éclairé le gêna bien vite. Il devina une adresse subtile et essaya de se soustraire à un nouvel examen qu'il ne pouvait pas rendre. Il recula son fauteuil, ou plutôt il fit un effort pour le reculer, et ne tarda pas à s'apercevoir que son siège était cloué au sol.

— Bien joué! pensa-t-il; pourtant il y aura d'autres

chaises dans ce cachot, et d'ailleurs on peut se tenir debout.

Ses yeux s'accoutumaient à l'obscurité, il ne découvrait pas même un tabouret, et, lorsqu'il voulut se promener par la chambre, une forte balustrade en bois, posée dans la longueur, lui interdisait[des mouvements prolongés.

— Mieux joué que je ne croyais, il faut rester sur la sellette.

— Je vous ai demandé deux fois ce qui me procurait l'honneur de votre visite, monsieur.

Ravière se sentait entièrement déconcerté, il répondit avec distraction.

— Depuis longtemps, je veux...

— Ah! oui, la curiosité, sans doute. Ce pauvre trou noir, où j'achève de mourir, en a tenté bien d'autres.

— Non, madame, non, jejviens & vous, chargé d'un intérêt grave et pressant. Mon message est un message de vie ou de mort.

— Ah! oui, c'est très-sérieux alors.

— Une mère, madame, une mère au désespoir, vous implore pour son fils unique.

— Hais, monsieur, suis-je donc une sainte pour faire des miracles?

— La cure dont il s'agit n'est pas si désespérée, un jeune homme blessé... en duel...

— Oui, en duel avec la mort, je sais ce dont il s'agit, je vous attendais.

138 LES SECRETS D'UNE S0RC1ÈRB

— Vous me confondez, madame, car il y a à peine deux heures que j'ai appris moi-môme la vérité dont je tous importune.

— N'importe, la mère désire un remède prompt et eXicace, n'est-ce pus? Elle n'a pas foi aux charlatans de ce pays, et elle est désespérée. Les blessures d'armes à feu sont au-dessus de leur science.

Ravière, rqui n'avait encore nommé personne, qui croyait étonner, éblouir par le nom qu'il prononcerait, par les promesses qu'il allait faire, resta en stupéfaction lorsqu'il entendit raconter avant lui l'histoire préparée.

— J'ignore s'il y aura moyen de sauver ce jeune homme, monsieur, le mal est bien avancé; cependant je connais les douleurs des mères et je m'estimerais très-heureuse de soulager celle de madame de Saulieu.

— Quoi? madame, vous devinez...

— Est-ce que je ne devine pas tout? J'ai assez grande confiance dans les propos du pays pour être très- sûre que vous vous croyez chez une sorcière.

Ravière essaya une inclination polie.

— Ne niez point, monsieur, je ne m'en défends pas. Je sais ce que bien des gens ignorent, j'ai vu ce que beaucoup ne peuvent soupçonner, et le passé Comme l'avenir n'a pas de mystère pour moi.

Ravière se leva, poussé par sa conscience.

— Ce n'est pas la peine de vous déranger poursipeu de chose, monsieur, répliqua-t-elle avec ironie, j'ai du

monde, et je ne dis jamais ce qu'on ne me demande pas.

— Madame, pardon... je vous croyais aveugle.

— Pas absolument. Je vois dans l'obscurité, et puis je ne suis pas sourde.

— Que dirai-je à la comtesse?

— Vous lui direz d'abord que je la remercie de m'avoir envoyé un messager, qui m'est particulièrement agréable, je suis fière de 6a confiance et je tâcherai d'y faire honneur, en sauvant son fils.

— Ah! madame, quelle joie pour ce cœur maternel!

— J'irai l'examiner! j'y mets pourtant une condition. •—Laquelle, madame? Elle est prête à les remplir

toutes, quelles qu'elles soient.

— Mes conditions ne lui coûteront pas cher! je suis plus riche qu'elle, plus puissante qu'elle, plus sûre qu'elle de conserver, mon pouvoir, car je ne dépends que de moi-même, je ne puis donc rien craindre, ni rien espérer de sa part. Voici ce que je lui demande, si elle y manque en quelque chose, je ne m'occupe plus de son fils.

— J'écoute, madame.

— J'irai ce 6oir chez elle. Je viendrai avec mes gens armés, dont trois m'accompagneront. C'est ma manière, je ne me présente jamais autrement chez les personnes de qualité. J'ai connu la maréchale d'Ancre, monsieur.

— Madame, c'est faire injure!...

— - Allons donc ! j'ai encore connu bien des gens que je pourrais vous nommer, et qui vous convaincraient entièrement.

— Puisque vous l'exigez, madame, il en sera ainsi.

— J'arriverai masquée et je garderai mon masque, autant que cela me sera agréable.

— Accordé.

— Nous serons absolument seules, elle et moi, dans la chambre du malade, tout le temps qu'il me conviendra d'y rester.

— Est-ce tout?

— Oui, sauf une chose et elle est fort essentielle : madame de Saulieu ne parlera à personne de celte visite.

— Le secret est promis avec le reste.

— Eh bien, monsieur, annoncez-moi pour neuf heures. Je vous demande pardon si je vous renvoie, c'est l'heure de ma prière, et je ne m'en dérangerais pas pour le roi lui-même.

Elle frappa sur un timbre, la servante parut tout à coup à côté de Ravière, sans qu'il l'eût entendue venir.

— On va vous reconduire, monsieur, dit la marquise. Logez-vous à Matières?

— Oui, madame.

— Il y est arrivé un grand malheur, la fatalité est sur cette maison, cependant, si cela peut consoler et soutenir Isabelle, dites-lui qu'elle prenne patience et que l'avenir la dédommagera du présent. Adieu, monsieur.

LES SECRETS D'UNE SORCIERE lit

La suivante marchant devant lui, lui faisant signe de la suivre, il s'inclina jusqu'à terre vers la boule noire réprésentant la marquise, et sortit de l'appartement.

— Si je devais vivre avec cette femme-là, dit-il, lorsqu'il fut dehors, en respirant fortement, je serais fou avant deux mois, elle a une voix qui prend à la tête et qui ressemble à une crécelle. Elle n'en est pas moins aimable, mademoiselle, mais comment faitesvous pour résister à ce bruit de scie ébréchée?

La jeune fille avait sans doute Tordre de se taire, car elle ne répondit rien.

OROMAZE ET ARIMAZE

Ces deux principes du bien et du mal, personnifiés par les Persans sous ces noms bizarres, se partagent encore aujourd'hui la terre, comme au temps de l'antiquité. Nous avons tous ce bon et ce mauvais penchant. Nous avons tous la voix qui nous entraine, la voix qui nous retient; malheureusement, celle qui attire a bien plus de charmes, elle est plus douce et plus indulgente, elle sait mieux cacher les dangers, et les métamorphoser en joie. Il en est presque toujours ainsi, même lorsque nos deux anges se trouvent en réalité près de nous, sous la figure et sous le masque de l'amitié, ou

112 LES SECRETS b'UNE SORCIÈRE

de l'amour. Celui qui court à notre perte est toujours chargé de fleurs, entouré de parfums, il nous fascine, il nous pousse malgré noua vers le gouffre béant, dont Tange de Dieu cherche à nous garantir. Celui-ci, au contraire, est ordinairement souffrant et triste, 11 impose des sacrifices, il exige du dévouement et des abnégations. Pour le suivre il faut être fort, et nous sommes bien faibles, pauvres mortels.

Ces réflexions se seraient naturellement présentées à ceux qui auraient pénétré le soir de ce jour, dans la chambre du vicomte de Cabines. Josseline qui, pour aucune douleur, n'oubliait le soin de sa personne, était assise au pied du lit de son iils, habillée et vêtue comme une femme en parfait repos d'esprit. Si par hasard on la trouvait en désordre, c'est que ce désordre était calculé, c'est qu'elle avait prévu d'avance l'effet qu'il devait produire, elle n'attendait ce soir-là aucun résultat de son désespoir, elle se tint dans les bornes delà convenance. Son regard, aiguisé comme celui d'un basilic, semblait chercher à lire jusqu'au fond de Pâme de cette étrangère masquée, placée en face d'elle, impassible dans la contemplation du malade. Certes, c'étaient le bon et le mauvais principes, parfaitement visibles el distincts. L'une cherchant à soulager la toufirance, l'autre pleine de desseins pernicieux, soufflant la discorde et la colère, ne vivant que du mal qu'elle faisait, ou de celui qu'elle souhaitait faire. Dieu n'a-t41 pas créé les serpents et les tigres?

— Eh bien, madame, dit la comtesse, lorsqu'elle eût laissé le temps d'examiner le jeune homme, quelle est ?oire opinion?

— Il est dangereusement atteint, madame, je ne puis rendre une dérision définitive sans avoir examiné la plaie.

Josseline appela un domestique et donna ordre qu'on introduisit le chirurgien pour ôter l'appareil. Quand elle vit la blessure à no, elle y porta intrépidement le doigt, palpa tout autour, sonda pour trouver la balle et sembla satisfaite de sa recherche.

— Gela va mieux que je ne croyais, ajouta- Uclle. J'aurai ce morceau de plomb d'ici à huit jours, et, si ce jour-là la fièvre a cédé, dans un mois il n'y paraîtra plus.

— Vous m'en répondez, madame!

— Sauf la volonté de Dieu, plus puissante que les remèdes et que la science. Approchez, monsieur, et écoutez-moi.

Elle donna ses instructions pour le pansement, au frater du village, ancien soldat, assez versé dans 'la guéhson des plaies faites par les armes à feu. Elle lui annonça un emplâtre de sa façon et une liqueur, avec laquelle il faudrait laver les chairs.

— La balle viendra toute seule, dit~elle, vous la verrez tomber le huitième jour. J'ai déjà éprouvé souvent la force bienfaisante de ce remède et il ne m'a jamais manqué.

Le chirurgien comprit aussi bien que possible les prescriptions que la marquise s'engagea à surveiller, et dus qu'il fut sorti, la conversation s'engagea de nouveau entre les deux dames. Madame de Sainte- Croix conservait son masque, elle ne perdait pas un seul des regards investigateurs de Josseline. Soit qu'il lui convint en ce moment de la satisfaire, soit qu'elle voulût se mettre à son aise, elle enleva les cordons et montra à la comtesse un visage de plus de quatrevingts ans, affreusement couturé, des yeux glauques, des cheveux rares et blancs, relevés sur le sommet de la tête, à la mode de la reine Marie, et comme pour faire contraste à cette laideur repoussante un main moulée sur l'antique, un de ces chefs-d'œuvre que la nature produit de temps en temps, pour que le type n'en soit pas perdu; jamais contraste ne fut plus frappant.

— Je suis très-fatiguée, madame; ces sortes de visites me font beaucoup de mal et je suis forcée de me mettre à mon aise. A l'âge que j'ai maintenant!...

— Je le comprends à merveille. Une seule chose m'étonne, c'est la facilité avec laquelle vous supportez la lumière. D'après ce que j'ai entendu raconter de votre chambre obscure...

— Les bougies me fatiguent moins que le soleil, je puis les endurer quelque temps, avec de vives souffrances, il est vrai, mais pour une vie si précieuse!

— Merci mille fois!

— Ne suis-je pas mère?

LES SECUKTS l/lXE SORCIÈRE I i5

— Vous avez vu bien des choses, madame, vous avez vécu dans bien des pays, ce me semble.

— On vous Ta dit?

— Je le crois.

— Qui vous le fait supposer?

— Votre grand âge d'abord, et puis le nom de Sainte-Croix ne doit pas être un des moins illustres de la noblesse, et ni vous ni monsieur votre petit- fils...

— Nous ne sommes pas connus à la cour, n'est-ce pas? Vous avez raison, c'est qu'il ne nous a jamais convenu de nous y présenter.

— Vous fuyez le monde?

— Je ne le cherche point. J'ai voué ma vie à des études graves, à la science.

— Ah! oui, l'alchimie, la chiromancie.

— Puisque je vous rendrai votre fils par l'effet de celle science, dont vous vous moquez, madame, j'aurais droit, ce me semble, à un peu plus d'indulgence de votre part.

Le ton dont la marquise prononça ces paroles, annonçait une femme accoutumée à commander.

— Quelle peut être cette sibylle? pensa Josseline. Essayons un autre côté, elle sera plus vulnérable, j'espère.

— Je vais me retirer, madame, il en est temps, à moins que vous n'ayez encore quelque question à m'adresser. J'y répondrai avec la même naïveté que toit à l'heure.

îiG LES SECIIICTS h'iNK SOUCIÈUE

— Je ne me permettrais pas de vous rien demander ' qui vous parût le moins du monde indiscret, madame.

— M. voire fils se trouvera bien de ma visite, et vous le verrez bientôt, je reviendrai néanmoins, si vous le jugez nécessaire,

— Je serai toujours heureuse et doublement heureuse de vous recevoir, madame, pourtant, je ne voudrais pas vous arracher à vos précieuses occupations.

— Mais, M. votre fils...

— Mon fils! mon fils! reprit la comtesse impatientée •de celte obstination. Ce n'est pasde mon fils qu'il s'agit, mais de mon filleul, d'un enfant confié à mes soins,

: auquel j'ai donné ce doux nom de fils pour tromper . mon isolement.

— En vérité»

— Oui, madame, traitée injustement par ma famille, trahie par l'homme que j'aimais, j'ai dû chercher une autre affection, je l'ai fait, et mon cœur s'en est trouvé rajeuni, et il sait où se prendre maintenant!

— Ne vous a-t-on pas dit, madame, comme à tout le f)ays, que je suis sorcière?

• — Pour vous parler franchement, madame, on me Ta dit, en effet, répliqua la comtesse, étonnée de cette étrange interpellation.

*- Le croyez-vous?

— Je crois peu à ces fadafees-là.

— ïl y parait, sans cela vous n'oseriez pas mentir ainsi devant ma clairvoyance!

— Mcnlirl

— Je ne mesure pas mes termes, madame, lorsque je parle au nom de l'avenir, et l'avenir découvrira ce qui nous est caché, ce que je puis entrevoir seulement. Ah! vous ne croyez pas à ma science 1 En voulez-vous une preuve?

— De tout mon cœur.

— Faites-moi une question, interrogez-moi sur le fait de votre vie que vous croyez le plus ignoré, sur* une chose que vous seule sachiez, je vous répoudrai.

— Vraiment! répliqua la comtesse au combie de la surprise.

— Je suis prête.

— Je n'ai que l'embarras du choix, car je raconte peu mes pensées ou mes actions. Si je prends un fait passé depuis longtemps?...

— Cela m'est égal.

— Eh bien... que s'est-il passé la veille du jour où j'ai quitté la maison paternelle? vous savez que je l'ai quittée? Racontez-moi la dernière soirée que j'ai passée au château de Saulieu?

— Vous cherchez un des moments de votre existence les plus dangereux, madame.

— C'est possible, vous n'en aurez que plus de mérite. Veuillez donc me répondre, me voyez-vous?

— Oui, je vous vois.

— N'allez pas croire au moins qu'une vaine curiosité ou une suporstilion imbécile m'engage à vous faire

cette question et celles que je pourrais vous adresser encore. Je vous ai conté, sur la rumeur générale, la vie de ce que J'ai de plus cher; c'est une épreuve, il est bien permis à une affection vive de s'inquiéter.

— Gela est plus que permis, mais ce n'est pas l'affection qui vous tourmente, Josseline de Saulieu, c'est le besoin de percer tout ce qui est inconnu, afin d'être très-certaine que vous n'avez rien à en redouter.

— Madame!...

— Oh! ne vous révoltez pas, vous en entendrez bien d'autres, ou je quitte la place sur-le-champ. Lorsqu'on m'interroge, je réponds, je dis tout ce que je sais, je lève tous les voiles.

— Eh bien, parlez! j'écouterai tout.

— Josseline, vous me demandez si je vous vois la veille du jour où vous avez quitté le château de vos porcs, où vous laissiez le désordre et la honte; oui, encore une fois, je vous vois debout près d'une table en bois d'ébène, sous le toit d'une parente, d'une amie» que vous avez payée plus tard par l'ingratitude.

La comtesse fit un mouvement pour parler, mais, serrant ses lèvres, elle se tut par un effort suprême.

— Vous êtes debout près de cette table, et vous lisez une formule; un coffre est ouvert devant vous.

— Que renfermait ce coffre?

— IL renfermait quelques paquets de poudre de substances différentes et quelques herbes séchées par le temps.

La comtesse prétait à ces paroles une attention fiévreuse, les yeux fixés sur la vieille femme, elle ne semblait pas respirer. Elle ne l'interrompit pas néanmoins.

— Cette formule, vous l'aviez trouvée dans un livre dérobé à une pauvre jeune fille, dont la recherche de la science était toute la joie; cette cassette et son contenu, vous Paviez enlevée chez elle, après une journée passée à l'assurer de votre amitié.

— Tout cela est vrai! pensa Josseiine, dont le cœur se serrait de plus en plus.

— Cette formule et ces poudres devaient servir au plus odieux attentat. En les mêlant, et en faisant une pâte compacte et dure, vous saviez quel effet produirait cette pâte. Vous saviez que la beauté d'une rivale aimée devait disparaître peu à peu, si vous parveniez à lui en faire prendre.

La marquise regarda Josseiine et la trouva effroyablement pâle.

— Un homme entra chez vous, en ce moment. Cet homme était un instrument dont vous vous serviez, qui vous rendait des services signalés et qui venait en ce moment même vous justifier d'une mission qu'il avait accomplie.

— Comment était cet homme ? murmura Josseiine, son nom?

— Son nom, vous le savez aussi bien que moi ; quant à sa personne, c'était un animal venimeux, avec tous

les vices, toutes les propriétés de sa race de reptile. Lorsqu'il entra, il vous fit tressaillir; vous levâtes les yeux sur lui, avec une sorte de bonté. Cependant, vous ne tardâtes pas à vous composer le visage.

— Eh bien?

— Ce fut toute votre phrase, Pémotion vous coupait la parole, vous aviez dix-neuf ans alors, vous senties, encore quelque chose. Il vous tendit la main, vous montra une boucle dé cheveux trè&-blonds, en ajoutant :

— Voilà tout ce qu'il en reste!

«— Vous eûtes un frisson involontaire, et vous étendîtes la main vers ces pauvres petits cheveux de soie sans oser les toucher, et vous demandâtes :

» — Pourquoi avoir coupé cela?

» — Pour elle, ce sera une bonne introduction.

» — Fou! elle ne se contentera pas de cela.

•"— Elle s'en contentera.

— Continuez, continuez votre histoire, madame, reprit la comtesse avec le plus agréable et le plus dégagé sourire, elle m'amuse infiniment et vous la contez à merveille.

La vieille femme ne sembla pas l'avoir entendue, elle regardait devant elle, sans que son œil se fixât sur un seul objet, et semblait la proie d'un demisommeil. Il y avait dans cet état quelque chose d'étrange, presque de surnaturel.

— Cotte petite boucle de cheveux, poursuivit-elle, qu'elle était belle et soyeuse! Sur quelle tête ebar-

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mante, elle avait été coupée! Vous ne la touchâtes point, l'homme la renferma dans un morceau de papier blanc et la mit dans sa poche.

» — Et yous? dcmanda-t-il ensuite.

» — Vous le voyez, j'ai tout ce qu'il faut.

» — fit pour l'employer?

» — Cette nuit, je ferai le mélange, demain il faudra qu'elle le prenne. En plaignant son affliction, eî'e aura confiance et se décidera, ainsi une de ces choses sert l'autre.

» Ce mot frappa votre complice, il eut une pensée sur vous, que vous n'avez point connue. Il se dit que vous seriez un jour une grande criminelle, vous qui parliez si légèrement de ces choses auxquelles il osait à peine penser.

La comtesse rougit encore plus de colère que de honte.

» — Nous n'avons plus maintenant qu'à préparer la fuite. Est-il prêt?

» — Il est prêt et il vous attend.

» — C'est bien. Je ne reverrai personne au logis, ma mère m'a déjà presque maudite et il est inutile de m'attendrir.

» — Vous attendrir! répéta l'homme avec un sourire ironique, vous n'êtes pas sujette, à ce mal-la.

» — Mais si l'autre veut nous suivre, si nous ne parvenons pas à lui faire entendre ce qui est indispensable? s'il menace de nous trahir?

» — Alors ce ne sera pas notre faute, il nous contraindra à nous décider.

» Le frisson vous reprit, je dois vous rendre la justice de dire que vous essayâtes môme quelques paroles de paix.

» — Quoi! cela encore! Il faudrait chercher un autre moyen, nous ne pouvons nous charger de ce poids.

» —Je m'en charge!

» — Oh! vous ne le prendrez pas tout entier! Et la nuit, et les rêves! et les fantômes qui vont nous hanter!

» Il se mit à rire.

» — Des fantômes ! oui, ceux que vous créerez. Voulez- vous réussir? Prenez-en les moyens, et ne vous arrêtez pas à la première difficulté. Je conviens qu'elle est un peu lourde, mais il est impossible de la tourner, il faut qu'elle saute. *

— Ou Ravière a parlé, ou cette femme a les secrets du diable, pensa la comtesse. J'ai presque peur d'elle.

— Celui dont il était question, pauvre gouverneur donné à votre frère, vous trouva belle, et vous, à qui il fallait un agent de bonne foi, vous l'acceptâtes. Il crut à votre résolution de fuir avec lui et pensa en devenir fou de joie. Ce jour-là, il apprit à vous connaître, à vous mépriser, et lorsqu'il eût refusé obstinément ce que vous attendiez de lui... Demandez à la rivière qui coule sous les tours de mon château ce qu'il est devenu.

La comtesse livide, se leva furieuse.

— Assez! assez! dit- elle, vous m'insultez chez moi, madame, vous me calomniez étrangement, vous m'accusez d'infamie...

— Vous m'avez demandé de vous dire une chose ignorée de tous, je l'ai fait, madame, reprit l'étrange femme, qui commençait à revenir à elle, vous êtes maintenant très-rassurée sur ma science £t sur la vie de cet enfant. Je puis rentrer tranquille, vous ne douterez plus et vous ferez exécuter mes ordonnances.

Josseline n'avait pas été maîtresse d'un premier mouvement, qu'elle eût bien voulu retenir, elle se sentait mal à l'aise sous ce regard sans rayons, qui figeait son sang dans ses veines. Elle laissa la marquise remettre son masque, san3 lui adresser une parole, seulement, lorsqu'elle la vit s'approcher du malade, elle avança le bras comme pour l'en empêcher. La vieille femme se mit à rire.

— De la crainte! c'est plus qu'on n'aurait pu attendre de vous! Comtesse Josseline, vous vous souviendrez de moi maintenant.

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