‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 32 sur 43 · LES AVEUX · texte numérisé non relu

LES AVEUX

Revenons au chûteau de Matières.

Le procureur général fut reconduit jusqu'à la porte, il. 9.

avec les égards rendus alors à la haute magistrature. MM. de Fouquerolles l'accompagnèrent tous les trois. Au moment de se séparer d'eux, il se tourna vers le marquis :

— Monsieur, lui dit-il, tous pouvez dormir tranquille, nous sommes édifiés sur l'affaire, grâce aux aveux de madame la marquise, et tous ne serez plus inquiété. Peut-être paraîtrez- vous pour la forme devant le parlement; mais si Ton peut vous épargner ce souci, on n'y manquera pas.

Les deux carrosses et tous les hommes noirs se mirent en route; on ferma les grilles, le père et les fils restèrent seuls.

— Vous étiez prêt à vous trahir, mon fils, dit le vieillard, vous rendiez inutile le sacrifice de cette pauvre femme, qui se dévoue avec tant d'abnégation.

— Monsieur, répliqua le marquis*je me suis imposé la loi de me taire, avant d'être parfaitement instruit de ce qui s'est passé dans la chambre de la marquise; vous allez, s'il vous plait, me le confier incontinent et je verrai ensuite, avec ma conscience et mon devoir, ce que je déciderai.

M. de Fouquerolles était l'homme du monde le plus probe et le plus honorable; il avait sur l'honneur de sa maison les idées généralement répandues alors. Cependant, en cette circonstance, sa tendresse pour son fils l'emporta sur sa sévérité de principes. Dans la po~

sition des choses, il ne voyait de toutes parts que des dangers et des déceptions; il savait sa belle-Aile coupable, non d'un oubli complet de ses devoirs, mais au moins d'un amour défendu. L'instruction d'un procès, si elle avait lieu, devait nécessairement amener la découverte de ces détails et compromettre son nom, plus encore qu'il ne Tétait par le scandale déjà accompli. Dans cette perplexité, il se décida à rester neutre, à n'influencer en rien les dispositions de personne. 11 n'avait que le choix des maux; il ne voulut point l'accepter; il attendit que la Providence les lui envoyât selon sa colère.

Lorsqu'il entendit son fils demander à être instruit de ce qui s'était passé, il ne crut pas devoir, par le môme système, lui refuser cette connaissance. Il lui raconta l'interrogatoire, les réponses d'Isabelle cl les insistances du magistrat. Le marquis ne répondit point, il écouta jusqu'à la fin, calme et recueilli.

— Madame de Fouqnerolles a donc avoué de nouveau qu'elle était coupable?

— Oui.

— Elle n'a point varié dans ses réponses?

— Non.

— Et cependant, mon père, vous m'avez ordonné de la soutenir, de la conserver près de moi; vous avez prétendu connaître ce funeste événement, et vous m'avez assuré qu'elle méritait toujours mon estime. Et cependant M. de Maulcvricr est ici, et elle l'aimait,

elle semble l'aimer encore. Gomment tout cela peut-il s'accorder?

Le vieillard garda le silence.

— Mon père, si ma femme est innocente et que vous lui permettiez de s'accuser pour sauver ma tête, c'est un sacrilège et une forfaiture! Je préférerais mourir mille fois plutôt que d'en être le complice. Il faut que vous vous expliquiez, ou, si vous ne le faites pas, je partirai tout à l'heure pour Poitiers, j'irai me livrer aux gens du roi, en m'avouant coupable de meurtre !

— Mon fils, je ne puis, je ne dois rien dire de plus.

— Qui me tirera de cet état d'incertitude mille fois pire que la mort ! Jacques caché chez le meunier Gibaut, y était-il pour elle? Est-ce le vicomte? Qui aura pitié de mes angoisses? N'ai-je pas assez souffert? Mon père! mon frère! ne me laissez pas ainsi, au nom 4e tout ce qui vous est cher.

— Dieu m'est témoin, reprit le comte d'Oston, que si je savais un mot de plus que vous, je vous l'apprendrais à l'instant.

— Et vous, monsieur?

— Moi je suis lié par une parole sacrée; ce que j'ai entendu m'a été confié sous le sceau d'un secret éternel, à moins que la personne qui l'a exigée ne me rende cette parole, je suis hors d'état de vous satisfaire.

— Reprenez-la donc, monsieur, dit Béalrix en ouvrant la porte, je vois que j'arrive à temps.

Elle était pâle, défaite, presque mourante d'émotion et de frayeur, un tremblement convulsif agitait ses membres, son mari s'avança pour la soutenir, elle le repoussa doucement.

— Mon Dieu ! s'écria vivement le marquis, d'où vient cette émotion? Isabelle est-elle plus malade? est-elle...

— Isabelle est telle que vous l'avez laissée, dans une faiblesse qui la met hors d'état de rien voir et de rien comprendre, son énergie est usée, elle a trop souffert, ma pauvre sœur!

M. de Fouquerolles lui prit la main.

— Vous aussi, il vous faut du repos, Béatrix.

— Monsieur, ce qu'il me faut, c'est de me débarrasser d'un poids qui me tue, c'est de vous parler à tous franchement et sans détour, vous avez jugé ma sœur, jugez-moi maintenant, c'est moi qui vais m'accuser.

-Ma fille! ma fille!

— Monsieur, assez longtemps j'ai été lâche, je ne le serai plus. J'ai laissé accabler Isabelle, j'ai souffert qu'on la méprisât, qu'on la calomniât, qu'on l'accablât de toutes les humiliations, et de tous les reproches. Gela ne sera plus ! monsieur de Fouquerolles, vous avez dit en notre présence que si votre femme n'avait aimé, n'avait vu que Jacques de Maulevrier, vous lui eussiez pardonné encore, pardonnez-lui donc, car c'est Jacques de Maulevricr qu'elle attendait, pour lui dire un éternel adieu, car elle est encore aussi pure que le jour où vous l'avez reçue des mains de notre aïeule. C'est tou-

jours la noble, la loyale épouse qui vous a juré la fidélité qu'elle vous a gardée.

— J'avais donc deviné, mon Dieu!

— Cela est vrai, je le jure sur la mémoire vénérée d« mon père, sur l'honneur de notre maison.

— Mais le vicomte alors?...

— Le vicomte l...

Elle s'arrêta et porta la main sur son cœur, dont les battements l'étouffaient.

— Le vicomte, reprit-elle il venait pour moi...

il m'attendait...

— Il était votre amant, madame! s'écria le comte d'Oston, en levant le bras sur elle.

— Non, monsieur, répliqua-t-elle vivement, agenouillée devant lui, mais tuez-moi, car il allait le devenir.

Un silence glacé se répandit sur ces quatre personnes, dont la position devenait à chaque instant plus critique. Le comte d'Oston frappé par ce coup inattendu, n'avait plus ni parole ni pensée, pour ainsi dire. Tout son être se révoltait à cette idée, d'être trompé par cette jeune fille, qu'il avait épousée si naïve, qu'il aimait tant et qu'il voyait perdue. Il était bien jeune aussi, sa douleur prit le caractère du désespoir, non de la fureur. Il ne s'emporta pas, il se mit ù pleurer, c'était tout son cœur qu^se brisait. II se jeta dans les bras du vieillard, en s'écriant :

— Mon père! mon porc !

Béatrix restait toujours à genoux, le marquis ne la relevait point, lui aussi il songeait et il se consultait dans sa conscience.

Depuis un moment un bruit de chevaux et de carrosses se faisait entendre dans la cour, sans que personne y prit garde, cette scène leur ôtait toute idée étrangère. Des voix élevées discutaient dans l'antichambre, on eût dit une foule qui se pressait en sens contraire. Tout à coup la porte s'ouvrit avec fracas, plusieurs hommes entrèrent à la fois, conduits par un exempt, Pépée à la main, et que suivaient tous les domestiques.

— Je vous dis qu'il y est, s'écria l'exempt, et la preuve, c'est que le voici. Monsieur le marquis de Pouquerolles, je vous arrête au nom du roi et sur Tordre de messieurs du parlement de Poitiers.

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