DEUX PRISONNIERS
Ces paroles, prononoées par le représentante Pautorité parlementaire, glacèrent de stupeur toutes les personnes présentes.
— Hais, exempt, s'écria M. de Fouqueroiles, Jl. le procureur-général est venu, il était ici il y a deux
heures à peine, il nous a assuré que mon fils n'avait rien à craindre.
— M. le procureur-général a rencontré près de ce château une personne qui lui a procuré de nouvelles lumières sur cette cause, et d'après la déposition de laquelle il a cru devoir changer ses dispositions. Je suis chargé d'emmener M. le marquis à l'instant même.
— Monsieur...
— Assez, assez, mon père. Cet ordre ne fait que me prévenir, mon dessein était d'aller ce soir me constituer prisonnier. Je demande seulement la permission d'emporter quelques effets et de faire mes adieux à la marquise.
— Ceci ne peut vous être refusé, monsieur, j'ai ordre d'agir avec tous les égards. Seulement, comme vos papiers doivent être à la disposition de la justice, je vous demanderai la permission de vous suivre.
— Vous ne me suivrez pas chez la marquise, je suppose, elle est au lit et hors d'état de recevoir personne.
— Encore une fois, pardon, monsieur, tels sont mes ordres.
— Et si je vous donne ma parole d'honneur de ne toucher à aucuns papiers, de n'en emporter aucuns?
— J'Ofcsuis fûchô, je ne pourrais l'accepter.
— Ah! l'on se défie de la parole d'un gentilhomme, sous le règne bienheureux de M. le cardinal! Enfin, puisque je ne puis obtenir ce que l'on ne refuse pas môme à un criminel, venez, monsieur, vous serea
témoin d'un acte de justice. Je ne craios pas de le montrer à personne.
M. de Fouquerolles monta l'escalier, suivi de l'exempt et de ses archers, qui s'arrêtèrent dans le corridor, il s'informa si Isabelle pouvait le recevoir, une de ses femmes lui ouvrit la porte.
Aussitôt qu'il fut entré il lui baisa la main.
— Madame, dit-il, il n'est plus temps de feindre, je sais votre généreux mensonge, je sais votre dévouement et je ne me souviens que de cela. Je vous supplie de me pardonner, c'est moi dont l'aveugle précipitation, dont la jalousie stupide a causé vos maux et les miens, je ne puis accuser que moi.
— Mais, monsieur, balbutia la comtesse, vous ne savez pas tout... il est impossible que vous sachiez tout, sans cela...
— Je n'ignore plus rien de ce qui s'est passé, et je vous le répète, je ne me souviens que de votre dévouement admirable. Vous vouliez racheter ma vie par votre honneur, je vous restituerai hautement ce que vous étiez résignée à perdre, madame, justice sera rendue.
— Ah! monsieur, que comptez- vous faire?
— Mon devoir, celui d'un honnête homme et d'un ^ bon mari.
— Où allez-vous donc ainsi accompagné?
— A Poitiers; m'expliquer avec messieurs du parlement, soyez tranquille, je reviendrai bientôt.
— Bientôt, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Mais vous réfléchirez, je l'espère, vous ne démentirez pas mes aveux, mes aveux véritables, pour quelques billevesées que vous aura contées ma sœur. EUe seule a pu vous amener à ces nouvelles idées. J'ai besoin de votre pardon, de votre indulgence, monsieur, j'en ai besoin plus que vous ne sauriez le croire...
— Il suffit, Isabelle, je sais ce que j'ai à faire. Soignez-vous bien, qu'à mon retour je vous trouve guérie, je vous trouve gaie, disposée à prendre votre part de l'heureux avenir que le bon Dieu nous donne. Ne voulez-vous pas m'embrasserl
— Ah! monsieur, répliqua-t-elle, en baissant la tête, je devrais être à vos genoux.
Il la prit dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises.
— Ma bien-aimée, mon Isabelle, lui dit-il tout bas, pourquoi avoir manqué de confiance? pourquoi m'avoir méconnu? Je ne saurais vous faire d'autre reproche ; malheureusement celui-là est la base de tout le reste. Après l'avoir revu une première fois, contre votre vo-
àlonté, Bans l'avoir prémédité, j'en suis sûr, pourquoi m'avoir caché cet entretien? Pourquoi ne m'avoir point ouvert votre cœur? Cet aveu vous eût donné des forces contre vous-même, contre tous; vous n'eussiez point commis une imprudence nouvelle, et nous eus-
sions encore passé cet orage sous le môme abri; au lieu qu'à présent!...
— Ah! monsieur, que de bouté! que de bonté toujours renaissante, j'en suis indigne; je ne la mérite pas. Comment expier?...
— Vous ayez reçu du ciel toutes les expiations nécessaires. Bien coupable serait celui qui tous en désirerait d'autres. Adieu, adieu, ma chère, ma parfaite amie, ou plutôt : au revoir ! à bientôt! que Dieu voub garde!
— Et vous aussi; qu'il vous entoure de ses biens!
— Du courage surtout; ne vous laissez pas abattre, ayez confiance en Diei? et en moi.
Il l'embrassa encore, et s'arracha avec effort de ses bras, très-convaincu qu'il ne la reverrait jamais.
Le nouveau coup, qui venait d'atteindre cette famille dans un moment déjà si cruel, eut peut-être pour résultat d'amortir la douleur et la colore du comte d'Oston en les divisant. L'arrestation intempestive de son frère rendait son intervention nécessaire. Il fallait le suivre à Poitiers pour solliciter ses juges, pour détourner la foudre qui pouvait le frapper lui-même. En se séparant de son père, il lui glissa quelques pa* rôles d'indulgence pour Béatrix, envers laquelle A s'était montré presque dur. Il le supplia d'en avoir pitié, et de ne point la livrer au désespoir.
— Je ne puis oublier que je l'ai aimée, après tout, dit-il, et si je ne veux pas lui avouer cette faiblesse,
pour l'empêcher de s'en prévaloir, au moins je neveux pas vous la laisser ignorer, à vous, mon père; vous en ferez l'usage convenable, je n'en doute pas. Adieu; veillez sur elle et sur sa pauvre sœur. Je vous tiendrai au courant des nouvelles.
Les deux jeunes gens montèrent dans leur carrosse, où l'exempt prit place, après toutes sorte de cérémonies. Le père, demeuré seul, les regarda s'éloigner, tristement et le cœur brisé.
— Ah! mon Dieu! dit-il, aurais-je cru vivre assez pour assister à la ruine de ma maison, avec deux fils de si grande espérance !
Un sanglot étouffé, qui se fU entendre derrière lui, prouva qu'une autre personne sentait comme lui sa douleur. H se retourna et il vit Béatrix, le visage baigné de larmes.
— Mon père, ne nous maudissez pas, dit-elle.
— Venez, ma fille, retournons près de votre sœur, et cachons-lui nos craintes. Dans l'état où elle se trouve, il y aurait de quoi la tuer peut-être, et c'est bien assez de malheurs pour une journée. Que Dieu soit béni, pourtant 1 S'il nous éprouve, il nous envoie la force, il faut le remercier de tout.
M. de Fouquerolles était l'expression vivante de la bonté sur la terre; jamais cœur plus dévoué, jamais âme plus noble ne battit dans la poitrine d'un homme. Toujours prêt à s'oublier pour les autres, il faisait volontiers le sacrifice de lui-même, pourvu que ceux
qu'il aimait fussent heureux. En cette circonstance, où la vie tout entière de ses enfants était en question, où, peut-être, son fils aine allait perdre la tôle sur l'échafaud, où l'honneur de sa famille périrait de plus d'une manière, il se réfugia dans sa pitié angélique, dans sa tendresse même, et se résigna d'avance à panser toutes ces plaies, quelque douloureuses qu'elles soient, au lieu de les aggraver par ses justes reproches. 11 se rendit donc chez ses belles filles, avec lesquelles il attendit les ordres de la Providenee, la tête baissée et les mains jointes, sans se plaindre ni murmurer.
Les jeunes messieurs de Fouquerolles poursuivaient, pendant ce temps, leur route vers Poitiers; ils y arrivèrent dans la nuit, l'état des chemins d'alors ne permettant pas les voyages précipités. On conduisit surlo-champ le marquis à sa prison, et le comle se rendit à une ancienne maison où il descendait, ainsi que sa famille, depuis fort longtemps : à l'auberge des Trois- Piliers. Le nom d'hôtel ne s'accordait qu'aux habitations des grands seigneurs.
Cette maison, qui existe encore et qui porte encore la même enseigne (et ici, soit dit en passant, je vous engage à vous y arrêter, si vous visitez la ville des Pietés, vous y trouverez un hôte excellent, un cuisinier parfait, et tout ce qui vous sera agréable, en ce pays de bonne chair), cette maison, donc, à cette époque, offrait une singuralité remarquable. La moitié de la cour et des bâtiments qui l'entouraient étaient de
la paroisse Saint-Hilaire, par conséquent soumis à la juridiction de MM. les chanoines de ce chapitre, juridiction assez dure, à. ce qu'il paraît; l'autre moitié, au contraire, appartenait à la paroisse de Saînt-Porchaire, où les vassaux de l'église vivaient infiniment plus tranquilles. Dans la muraille, i droite, on voyait et Ton voit encore une petite statue du saint patron de la ville; dans la muraille, à gauche, on voyait et Ton voit toujours une grande image de Saint-Porchaire, placés là tous les deux comme pour défendre leurs droits. Lorsqu'une personne agonisait du cô!ô de Saint- Hilaire, vite on la transportait chez Saint-Porchaire, afin qu'elle y mourût et qu'on pût éviter les droits exorbitants de messieurs les chanoines.
Cette singularité remarquable m'a semblé valoir la peine d'àtre racontée, les vieilles traditions se perdent, et ceux qui les aiment ne sauraient trop les ramasser lorsqu'ils les rencontrent.
Le marquis, installé dans une de ces fortes geôles que renfermaient les vieilles murailles du palais de justice, reçut tous les soins compatibles avec son état de prisonnier et la prévention qui pesait sur lui. Un ennemi secret avait dû le desservir évidemment; mais, d'après la résolution qu'il avait prise, il ne songea point à percer ce mystère; on n'avait que devancé de quelques heures ia démarche qu'il comptait faire luimême.
Tranquille désormais sur ce qui le touchait le plus,
sur Isabelle et ses sentiments, il faisait sans peine le sacrifice de sa vie.
— Si Ton me lue, pensait-il, eh Lien, elle sera libre et pourra suivre le vœu de son amour.
Tout l'héroïsme de la tendresse n'empêchait pas la jalousie de lui mordre le cœur. H écarta ses idées, se recommanda à Dieu et s'endormit profondément.
Le lendemain, le geôlier entra dans sa chambre afin de prendre avec lui des arrangements relatifs à son séjour dans ses domaines. 11 lui offrit ses services, moyennant finance, bien entendu, comme les geôliers de tous les temps; il lui vanta l'agrément de sa résidence, les distractions qu'il lui offrirait.
— Nous avons un préau fort agréable, nous avons pour les jours de mauvais temps la salle des pas perdus, presque aussi grande que celle de Paris. J'y conduis mes pensionnaires, -quand elle est fermée au public ; ils peuvent y prendre de Pexercice, y jouer à la paume et à tout ce qui leur convient, je ne m'y oppose pas.
— C'est bien! c'est bien! traitez-moi pour le mieux; je paierai.
— Je puis même procurer, à monsieur, puisqu'il est de si bonne composition, il y a plaisir à traiter avec les gentilshommes, on tombe toujours d'accord; je puis, si cela vous est agréable vous procurer pour ce
*soir une société.
— Oui, quelque mendiant, ou quelque voleur.
— Non pas, non pas, monsieur, un gentilhomme,
un seigneur comme vous, accusé d'un plus beau crime que vous encore, si ce n'est pas vous offenser, il est ici pour haute trahison et rupture de ban. M. le comte de Maulevrier.
— M. de Maulevrier est ici!
Le marquis crut recevoir un coup de poignard en pleine poitrine.
— Oui, le pauvre seigneur! il n'y est pas pour longtemps, il ne faudra pas vous y attacher, son affaire sera bientôt faite. Le temps d'un courrier envoyé à Paris, voilà tout, et la place du pilori le verra passer.
— 11 est ici répéta-t-il, sous le môme toit que moi et il va mourir!
— Monsieur veut-il que je le lui amène ce soir?
— Laissez-moi, mon ami, interrompit M. de Fouquerolles, j'ai besoin de penser à mes affaires, nous parlerons de cela plus tard. Si mon frère vient, hàtezvous de l'introduire.
Resté seul, le marquis, donna carrière à ses réflexions, à ses sentiments. IL songea à cette femme qu'ils aimaient l'un et l'autre et à laquelle leur mort allait ôter toute affection, toute espérance sur la terre. Il songea à la douleur qui la frapperait lorqu'clle les verrait monter sur cet échafaud terrible, où leur amour les conduisait également. Sans cet amour, il n'eût pas commis le meurtre qu'il allait expier, sans cet amour, Jacques eût attendu sur la terre étrangère la mort de ses ennemis. Ils vivraient de longues an-
nées riches, heureux, considérés. Isabelle ne manquerait pas de se dire la même chose et (Fen augmenter sa douleur.
— Pauvre, pauvre Isabelle! répétait-il.
Gomme il disait ces mots le geôlier rentra avec force révérences.
— Monsieur, je demande bien pardon à monsieur le marquis, mais je suis le père de mes pensionnaires. J'ai fait part à M. le comte de Maulevrier de l'arrivée de monsieur, et tout de suite il m'a supplié, supplié en noble gentilhomme, de lui procurer une entrevue avec M. le marquis. Je suis venu savoir si monsieur l'accepte et s'il permet que ce soir les deux chambres n'en fassent qu'une, ce sera à la volonté de monsieur, mais M. le comte le désire bien.
— Il veut me voir?
— 11 le veut de toute son âme et de toute sa bourse, poursuivi t-il mentalement.
— Me voir! et pourquoi? Qu'a-t-il à m'apprendre? Je ne sais... et pourtant!... Eh bien, tu pourras l'amener ici pour cette fois, entends- tu! mais ordinairement je prétends rester seul.
— Aux ordres de monsieur le marquis!
Il sortit en fermant doucement la porte, pour dissimuler le bruit des verrous, c'était une des attentions les plus hautement cotées sur son tarif.
il. 10
1T0 LES SECRETS D'UNE SOnCIÈRE