‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 34 sur 43 · DEUX NOBLES RIVAUX · texte numérisé non relu

DEUX NOBLES RIVAUX

Le marquis n'eut pas plutôt donné cette parole, qu'il s'en repentit. Il ressentait un éloignement invincible pour un homme qui lui enlevait tout son bonheur sur la terre, en lui ravissant le cœur d'Isabelle; cependant une irrésistible curiosité le poussait à savoir pour quelle raison il lui demandait uue entrevue, quelle lumière il pourrait tirer de lui, ou peut-être, qui sait? le cœur humain est si étrange! peut-être lui chercher une bonne querelle, où sa rage trouverait à s'assouvir.

— Enfin si ce n'est rien de tout cela, Isabelle recevra une grande consolation en apprenant que nous nous sommes réconciliés avant de mourir, et qu'elle peut unir nos souvenirs dans sa pensée, sans crainte de blesser notre mémoire. J'ai bien fuit d'accepter.

M. d'Oston vint chez son frère, qui lui cacha ce rendez-vous, il y vint accompagné de quelques-uns de leurs parents et des amis de leur famille, tous riches et puissants, ils offraient leur crédit.

• Vous ne devez pas être condamné si Ton y met de la justice, car le flagrant délit...

— IL n'y a point de flagrant délit, la comtesse est purecomm: un ange. C'est une funeste erreur, voilà tout.

— Alors la chose devient beaucoup plus dangereuse reprenaient-ils, et je ne sais plus que vous en dire, d'autant qu'il règne une mauvaise influence dans tout cela. Vous avez quelque ennemi, quelque ennemi puissant.

— Il n'est pas besoin de chercher bien loin, la comtesse Josseline de Saulieu est chez le vicomte de Cabines, le vicomte de Cabines passe pour son fils, il est du moins élevé par elle avec sollicitude et c'est chez die que M. le procureur général est allé hier eu nous quittant, répliqua le comte d'Oston, de cette manière tout s'explique.

— Le vicomle va infiniment mieux, ajouta un troisième, il a repris sa connaissance et commence à parler un peu. C'est l'effet des remèdes appliqués par la marquise de Sainte-Croix, votre mystérieuse voisine.

Les deux frères se regardèrent. Si Cabines pouvait parler, qu'allait-il dire? Béatrix ne courait-elle pas elle-même autant de risques que sa sœur? Le nom de leurs maris n'allait-il pas être livré à la dérision, aux moqueries du public.

— Ah! si cet homme parle, s'écria le comte, je lui ferai sortir son âme pour tout de bon, cette fois, j'en jure par mon salut éternel.

Les frères congédièrent peu à peu leurs visiteurs et calculèrent, avec le plus de sang-froid possible, les chances de leur position presque désespérée.

— Je l'ai dit hier, je ne vois de tous les côtés que

précipices et périls, nous ne nous retirons des uns que pour retomber dans les autres. Il faut toujours que notre honneur reçoive un échec.

— Et que ma vie y succombe, répliqua le marquis.

— Je n'en vais pas moins visiter nos amis, leur confier nos angoisses, je n'avouerai jamais les légèretés de Béatrix, plaise à Dieu, qu'il n'y ait que cela! Mais les regrets de votre femme! ce qui s'est passé à notre mariage! toutes choses enfin que je ne voudrais pas en temps ordinaire, confier à mon ombre. Je crois que j'aimerais mieux me faire sauter la cervelle.

— Si monseigneur le cardinal, au lieu de haïr la noblesse, la traitait en père, le meilleur de tous les moyens serait d'implorer sa médiation. Il pourrait, lui, le tout-puissant, il pourrait arrêter la procédure et sauver notre maison de cette cruelle alternative, le feu roi l'eût fait. Louis XIII n'est pas un Henri IV, hélas!

Après deux heures de conversation, ils se séparèrent mécontents, fatigués, osant à peine se serrer la main et se regarder, car ils avaient une arrière-pensée, qu'ils ne s'avouaient point, une ombre de discussion entre eux, si unis jusques là. Le comte songeait que si son frère eût été moins prompt, ils ne seraient pas aujourd'hui exposés à ces tortures, le marquis se disait que si Béatrix n'eût point encouragé le vicomte, sa tôte serait en sûreté sur ses épaules. A quoi bon tout cela? Le résultat terrible était presque inévitable.

La journée de M. de Fouquerolles devait se terminer par un entretien plus pénible encore que les autres. Il ne l'avait pas perdu de vue depuis le matin, et son cœur battait rien qu'en y songeant. Le soir venu, le geôlier, fidèle à sa promesse, lui demanda si son bon plaisir était de voir M. le comte.

— Amenez-le, puisqu'il le faut, répliqua-t-il en soupirant.

— Je puis vons fournir des cartes et des dés, messieurs, il ne vous en coûtera pas un sou de plus pour cela, sauf le prix des choses, bien entendu, vous ne voudriez pas que je vous les donnasse pour rien. Je puis aussi vous apporter un vin exquis, très- bon marché, un vin qui vient de la Gascogne, et qui aura sa réputation quelque jour. Cela est-il de votre goût? Il ne faut pas se laisser aller au chagrin, il ne le faut pas, cela ne remédie point et cela 6 te les forces.

— Non, non, dit le marquis impatienté, va chercher le comte et laisse-nous!

— Oui dà, monsieur! Et que ferez-vous donc si vous ne voulez ni jouer, ni boire? Retenez ceci : il n'y a pas d'évasion possible dans cette excellente maison, qui m|est confiée, les murs en sont épais, les croisées élevées et les barreaux solides, ne vous amusez donc pas à former des plans inutiles, entendez- vous?

La patience était près d'échapper au jeune homme, il allait pousser le geôlier par les épaules, lorsque celui-ci se décida à le laisser tranquille et à se retirer h. 10.

Il revint cinq minutes après, ouvrant avec affectation les portes toutes grandes.

— Amusez-vous bien, mes bijoux, dit-il entre ses dents, gazouillez dans votre cage, mais ne pensez pas à en sortir, tant que le vieux Carlouet en tiendra les clefs.

Les prisonniers restés en face l'un de l'autre se saluèrent avec cérémonie sans se parler tant que le brait des pas de Carlouet retentit dans le corridor. Ils jetèrent l'un sur l'autre un coup d'œil furtif, ils étaient sans armes, par conséquent sans aucun moyen honorable de terminer leur querelle, si L'entretien prenait cette tournure, et chacun d'eux sentait que cela était très-possible.

Le comte embarrassé, car sa position était difficile, ignorait jusqu'à quel point M. de Fouquerolles connaissait ses relations avec sa femme, et il ne voulait parier que selon la nécessité indispensable. Voyant qu'il se taisait, le marquis lui dit, avec une politesse glaciale :

— Vous avez désiré m'entrctenir, monsieur le comte, puis-je savoir quelle en est la raison?

— La plus simple de toutes, monsieur, j'ai passé toute mon enfance avec mesdemoiselles de Saulieu, j'ai été pour elles comme un frère, il est probable qu'il me reste bien peu de temps à vivre, je voulais vous parier d'elles, vous en entendre parler, avant de subir la condamnation qui m'attend.

— Vous savez, sans doute, quels événements ont eu lieu dans notre famille, monsieur, quelles circonstances m'ont amené ici?

— Je les sai3.

— Vous n'ignorez pas non plus combien la santé de madame de Fotiquerolles en a souffert.

— Pouvait- il en être autrement, hélas!

— Madame de Fouquerolles est dans une position bien cruelle, bien douloureuse, monsieur; si, au lieu d'être ici vous étiez en position de la voir, d'adoucir ses chagrins, ce serait une oeuvre digne de votre ancienne amitié.

Jacques baissa la tête sans répondre.

— Pour des raisons sans doute puissantes, vous avez rompu votre ban, vous avez joué votre tête. Le coup était hardi, vous l'avez perdu et il est probable que vous le paierez.

— J'y suis tout résigné, monsieur. Vous m'avez sauvé une fois la vie au péril de la vôtre, cette vie que vous m'aviez conservée m'était devenue si à charge, que je l'ai risquée sur un coup de dé, vous l'avez dit.

— Et u'existe-t-il personne à qui votre existence soit précieuse et utile? N'étes-vous pas aimé d'un seul cœur, vous, si jeune encore; vous avez une mère au moins?

— Oui, j'ai une mère, une pauvre mère, dont la vie fut semée de douleurs, qui me pleure dans un cloître,

depuis le commencement de mon exil» et à qui ma mort apportera à peine une douleur de plus.

— N'ayez- vous donc qu'elle? insista le marquis d'une voix tremblante.

— Oui, monsieur, elle seule! mes autres affections sont éteintes, ou dans la tombe, ou dans l'oubli.

—Je vous plains, oui, je vous plains et plus que vous ne pourriez le croire, je sais ce que sont les découragements du cœur.

— Mais vous, monsieur le marquis, vous qui avez versé le sang d'un misérable, ce dont Dieu vous absoudra, si les hommes vous condamnent, quelles sont vos espérances, quels sont vos projets? J'ai entendu dire, sans y ajouter foi, qu'Isa... que madame de Fouquerolles avait avoué ses relations avec cet homme.

— Elle les a avouées.

— Et vous avez pu y croire! et vous avez pu supposer un instant qu'elle fût capable... Ah! monsieur: j'espère que vous n'avez point méconnu à ce point le dévouement de ce cœur d'élite, j'espère que vous l'avez soutenue contre elle-même, en avouant l'erreur dont vous étiez victime, c'est pour cela que vous êtes ici.

— Ah! se dit le marquis, il ne l'a pas accusée, Ml il était si sûr d'elle!

Celte pensée rida son front et faillit le faire sortir de son rôle. Il eut besoin d'un instant pour se remettre.

— En effet, monsieur, madame de Fouquerolles a été admirable.

— Merci, merci, monsieur le marquis, dit le jeune homme avec vivacité, merci vous ne l'avez pas soupçonnée! C'est que je la connais, moi, votre Isabelle. Bien que vous soyez son parent de très-près, le genre de vie de M. votre père,' sa retraite habituelle vous ont tenu éloigné d'elle, moi, je ne l'ai pas quittée depuis sa naissance, j'ai suivi ses progrès, j'ai apprécié son caractère, je sais quels principes sont les siens. Non, non, Isabelle n'a pas été et ne sera pas une épouse coupable, quelque sentiment qui l'entraînât, elle est restée fidèle à ses serments. Si elle a aimé, ce dont elle ne doit compte qu'à Dieu et à sa conscience, cet amour est resté pur, du jour où elle a accepté votre nom, où elle a promis de le conserver intact de toute souillure, elle Ta tenu, elle le tiendra.

Ces mots prononcés avec la chaleur d'une conviction profonde, d'une tendresse sans bornes, émurent généreusement le marquis, il sentit qu'un pareil rival, défendant si énergiquement la vertu de sa maltresse, en faisant la plus belle fleur de sa couronne, ne l'entraînerait point au delà du devoir. Poussé par un mouvement irrésistible, il lui tendit la main.

— Je vous remercie, monsieur de Maulevrier, de défendre ainsi votre ancienne amie, j'en suis touché jusqu'au fond du cœur, c'est bien, c'est très-bien, et si j'avais eu le malheur d'oublier ce que je sais comme vous, yous me rappelleriez à moi-même, à la dignité de mes sentiments et des siens.

— J'étais là, monsieur, au moment où, je ne sais pour quelle cause, probablement une cause juste, tous avez envoyé à Satan ce qui lui appartenait, c'est dans mon bateau qu'on a déposé ce corps, véritable insigne de son ftme. Je l'ai conduit, je l'ai déposé dans sa maison et je suiB rentré au moulin sans qu'une pensée injurieuse à madame de Fouquerolles ait effleuré mon imagination. Je suis mille fois heureux d'apprendre que vous ne l'avez pas crue, même lorsqu'elle s'est accusée, fit maintenant, monsieur, puisque vous accueillez 6i bien mes paroles, voub m'enhardissez à vous en adresser d'autres, qui sont, je vous le répète, un testament de mort, daignerez-vous les entendre encore?

— Parlez, monsieur.

— Vous vivrez, vous! Vous vivrez longtemps, grtce à Dieu! c'est à vous que sera confié le bonheur d'Isabelle, de ma sœur, qu'elle vous soit toujours chère, qu'elle rencontre en vous l'ami, le guide, le protecteur qu'elle mérite. Elle vous aime, je le sais, elle doit vous aimer, elle vous aimera davantage encore. Oh! que cet amour trouve toujours votre cœur disposé à l'accueillir. Elle ne se plaindrait pas, voyez-vous, mais elle mourrait de chagrin, petit à petit, vous la verriez dépérir sous vos yeux et s'éteindre, sans qu'un reproche soit sorti de ses lèvres.

Le marquis retenait ù grand 'peine une larme.

— Pauvre Isabelle! murmura- t-il, elle nous perdra tous les deux !

— Non, non, vous lui resterez; non, vous serez pour elle plus que tout ce qui lui a été enlevé, vous serez son mari, son amant, son ami, tout ce qu'une créature si adorable peut attendre d'un homme, tel que le marquis de Fouqucrolles. Je meurs tranquille maintenant, je ne laisse pas un regret derrière moi, le bon Dieu peut me prendre.

Le marquis fut plusieurs fois sur le point d'avouer à Jacques qu'il savait tout, de lui recommander à son tour sa femme, qu'ils aimaient également, mais une sorte de respect humain le retint.

— C'est ma femme après tout, et je ne puis convenir qu'elle en aime un autre. Monsieur, reprit-il, quand il eut assez rappelé ses esprits pour parler d'une manière assurée, monsieur, je suis bien aise de vous avoir vu; je suis bien aise que vous soyez ce que vous éles et j'espère que ce n'est pas un péché de vous proposer une chose. Nous sommes ici tous les deux en grand danger, il se peut que nous mourions tous les deux, il se peut qu'un de nous ne succombe pas. Tous les deux, à des titres différents, tous les deux d'une manière différente, nous aimons la pauvre Isabelle, jurons-nous donc ici que celui qui survivra à l'autre mettra tous ses soins à la consoler, à la soutenir. Jurons donc sur notre honneur que nous oublierons tout ressentiment, tout soupçon, toute colère passée, pour ne nous occuper que d'elle et de son bonheur. Le voulez-vous?

— Si je le veux! Ah! monsieur, c'est mon plus cher désir.

Leurs mains se croisèrent, leurs yeux se rencontrèrent, leurs cœurs loyaux et braves palpitèrent à l'unisson.

— Il comprendra que je la lui lègue, s'il me survit pensa M. de Fouquerolles.

— Il ne doutera plus d'elle, si je dois mourir, pensa Jacques.

— Dès demain elle sera instruite de ce pacte, moi* sieur, et j'espère que je vous reverrai quelquefois.

— Oui, jusqu'au moment!...

— Espérez mieux. Il peut arriver tant de choses en peu de jours !

Le geôlier, comme s'il eût deviné qu'ils n'avaient plus rien à se dire, vint chercher Jacques.

— À demain, monsieur le comte.

— A demain, monsieur le marquis.

— Ah! vous y prenez goût, poursuivit le cerbère, c'est bon à savoir, on vous le fera payer plus cher.

A MALIÈRES

Isabelle comptait les heures depuis le départ de £>n mari; elle ne se doutait pas que sa sœur se fût accu-

sée, surtout en présence de M. dUston. Par un accord tacite, le vieillard et la comtesse ne l'instruisirent point. Ils cherchèrent de Vagues raisons pour la tranquilliser, mais une peine secrète, dont elle n'eut osé avouer le motif à personne la déchirait. Jacques! où était Jacques? qu'en avaient-ils fait? s'était-il échappé? l'avait-on arrêté? avait-il pu se soustraire à son sort? cette inquiétude la dominait par-dessus toutes choses.

— S'ils le prennent, il est perdu; rien ne l'arrachera à la mort. Et, si je montrais ce que j'éprouve en un pareil moment, mon père et ma sœur s'en affligeraient. Ah! pour eux, taisons-nous et souffrons.

Trois jours se passèrent ainsi, trois mortels jours, pendant lesquels le château, séjour ordinaire de la quiétude et de la gaieté, n'offrait que l'image du désespoir. Les domestiques eux-mêmes participaient à la tristesse de leurs maîtres. Le comte avait écrit; les nouvelles n'étaient pas rassurantes; on les cachait à Isabelle, et elle demandait sans cesse s'il n'y avait point de courrier, si l'on n'entendait pas parler des voyageurs.

— Que font-ils, mon père?

— Ils reviendront bientôt, ma fille.

— Ah ! que Dieu les ramène, et qu'ils ne nous quittent plus.

On envoyait chaque matin du château de Touflbu s'informer de leurs nouvelles; le jeune marquis s'était présenté plusieurs fois, sans qu'on l'eût voulu recevoir.

— Non, non, disait Béalrix.

182 LES StCftETS D'UNE SOIICIÈRE

— Pauvre enfant! lui, si bon, il paye pour les autres.

Il en est toujours ainsi dans la vie.

Enfin, une lettre de Poitiers arriva; cette lettre annoncée dans la prison à Jacques, et retardée par de minimes circonstances. H est nécessaire que nous la citions, sinon entièrement, du moins dans ses passages les plus frappants.

« J'ai vu le comte de Maulevrier! Ne vous en tourmentez pas, ma bieu-aimée ; je l'ai vu, non pas en rival, non pas en ennemi, mais en homme qui vous aime de toutes les forces de son âme, et qui voudrait vous réunir le plus d'amis possible. Nous nous sommes rencontrés dans la même maison, et nous avons parlé -de yous, chacun comme nous devions le faire. J'ai été parfaitement content de lui; c'est un homme de cœur et d'honneur, un homme digne d'être aimé. Je le lui ai dit, et il est bien certain, dans ma pensée, que, si Dieu me rappelait à lui avant vous, c'est entre de pareilles mains que je voudrais vous laisser. Je sais, je suis sûr que vous m'avez dit toute la vérité en ce qui concerne vos relations, je serais prêt à le jurer, à l'attester sur mon honneur, et je ne craindrais le démenti de personne.

» Soignez-vous, mon Isabelle, que je vous retrouve belle et fraîche. Vous êtes la joie de ma vie; je veux vous faire oublier à tout prit le chagrin que je vous cause; il faut que vous me "pardonniez si vous désirez que je vive. »

Celte lettre calma tout à fuit les inquiétudes de la marquise. Bien qu'elle ue comprit pas trop comment et pourquoi, Jacques était en sûreté, Jacques se montrait ouvertement. Peut-être avait-il obtenu sa grâce, peut-être le roi ou le cardinal avaient-ils commué sa peine. Elle demanda à sa sœur quelques renseignements à ce sujet, Béatrix n'en savait pasdavantage, disait-elle, elle ne pouvait s'en rapporter qu'au marquis.

Pauvre Béatrix! ses joues se flétrissaient, ses jours et ses nuits se passaient dans les larmes, elle ne recevait pas une ligne du comte, dans ses lettres à son père, il ne la nommait même pas, il évitait toute allusion à ce qui la concernait.

— Je l'ai mérité, je ne puis me plaindre?

Tel était son refrain lorsque le vieillard cherchait à adoucir cette rigueur. Le repentir le plus sincère remplissait son âme. L'espèce de fascination diabolique qui l'entraînait vers le vicomte cessait depuis qu'elle ne le voyait plus, elle le trouvait tel qu'il était en effet, et ses remords en redoublaient. Ces deux jeunes femmes, qui s'aimaient depuis l'enfance d'une affection si immense, qui ne s'étaient jamais rien caché, se taisaient un secret et se ménageaient mutuellement; elles souriaient le cœur navré, elles attendaient et ne montraient point d'impatience. Ce supplice ne pouvait durer, une explosion devait y mettre fin.

Un soir, Isabelle, plus malade, se remit dans son lit de bonne heure, on attendait vainement des nouvelles,

18i , LES SECRETS D'UNE SORCIÈRE

môme les nouvelles corrigées à l'usage de la malade, rien n'était venu. Le bruit d'un carosse retentit dans la cour. Les domestiques parlaient haut et ouvraient les portes.

— Ce sont eux! dit Isabelle.

Béatrix n'eut pas la force de se lever, la présence de son mari, jadis si désirée, la glaçait d'effroi. Une des femmes de madame de Fouquerolles parut.

— Madame la marquise veut-elle recevoir une visite?

— A cette heure! et quelle visite? ■

— Madame la marquise de Sainte-Croix?

— Vous vous trompez, mademoiselle, la marquise ne court pas les chemins à cette heure, elle qui sort à peine en plein midi.

— C'est elle, cependant, et qui insiste pour parier à madame sur-le-champ.

— C'est son petit-flls, c'est le marquis.

— Non, non, madame, je l'ai vue, c'est une vieille dame, en coiffes noires, en masque et avec des cheveux blancs comme neige, à travers tout cela.

— La marquise! répétait Isabelle, profondément étonnée. Que peut-elle me vouloir? Je ne l'ai aperçue qu'une fois en ma vie.

— Décidez-vous, ma sœur, il est malhonnête de faire attendre ainsi une femme de son âge. Et, puis, cela a l'air bourgeois; on croirait que vous faites votre toilette pour la recevoir.

— Eh bien, qu'elle entre! et que nous sachions ce qu'elle désire.

La marquise fut introduite, toujours dans le même costume, toujours masquée et mystérieuse. Elle s'appuyait sur le bras d'une suivante, et semblait trouver difficilement sa route à travers les fauteuils et les meubles dont une chambre de malade est souvent encombrée.

— Je viens bien tard, madame, mais il fallait venir, dit-elle en entrant. Pardon de vous amener cette lourdaude, elle disparaîtra dès que je serai assise, mon petit-fils voulait prendre cet office, mais je l'ai remercié : il n'est pas convenable que j'aie l'air de le conduire chez vous.

Elle s'installa à son aise sur un siège, placé près du lit de la malade, et regardant Béatrix :

— Comment va-t elle?

— Elle va mieux, madame, quoiquoi bien faible encore.

— N'importe; elle entendra ce que j'ai à lui dire. Le temps est trop précieux pour le perdre en soins et en drogueries, je lui apprendrai la vérité; il y va de votre destinée à tous.

— Grand Dieu! madame, expliquez- vous.

— Je ne me dérange point à cette heure de mon cabinet, cette heure la plus favorable pour mes études, sans de puissantes raisons. Je suis votre amie, bien que

vous ne vous en doutiez pas, et votre amie très-ancienne, très-dévouée.

— Vous, madame?

— Oui, moi! vous ne savez pas tout sur la pauvre vieille femme. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit. On vous trompe, madame de Fouquerolles.

— On me trompe! et qui?

— Tout le monde. Pour vous éviter une douleur, on vous expose à de plus grandes, on vous expose à ne vous consoler jamais.

— Et pourquoi, madame?

— Pourquoi? Parce que votre mari va périr, parce que Jacques de Maulevrier va périr aussi, et que vous pouvez les sauver.

— Mais, madame, c'est vous qui vous trompez? Ils sont libres I M. de Fouquerolles a écrit, ils se voient; mon mari va revenir.

— Ils se voient : oui, en prison, où ils sont enfermés ensemble. Votre mari va revenir : oui, si, après sa mort on lui accorde la sépulture de ses ancêtres.

— Mon Dieu! Et vous dites que je puis les sauver?

— Vous le pouvez, vous le pouvez seule.

— Comment? dois-je encore aller mentir ? m'accuser? faut-il dire plus que je n'ai dit? je suis prête. Que le ciel me donne seulement la force d'arriver jusque-là.

— Ce n'est point tout cela; votre antique nom ne doit plus reparaître devant ces juges, à qui rien n'est sacré, devant cps robes noires qui, sans en convenir jamais,

se réjouisses t des malheurs arrivés à la noblesse, de sa dégradation, parce que la noblesse les écrase. — Vous arrêterez cette procédure.

— Et par quel moyen? par quel pouvoir?

— Celui qui les a sauvés, celui qui peut en France, et il faut se hâter, car bientôt il ne pourra plus rien»

— Le cardinal?

— Oui, le cardinal, qui, sur une lettre de vous, a abjuré sa vengeance, et qui, lorsque vous tous jetterez À ses genoux, l'abjurera de nouveau, je vous eo réponds.

— Je vais partir, arriver,ai-je à temps9

— Oui, vous arriverez à tempe, si vous partes demain matin à l'aurore, et si vous laites diligence. N'écoutez personne, ne consultée personne, si Ton cherche à vous arrêter, partez malgré tout, ayez confiance et vous réussirez.

— Madame, que de bontés! à quoi doiHe un intérêt si vif?

— A vos souffrances, à votre courage, à votre dévouement, au nom que vous portez aussi; depuis longtemps, bien avant votre naissance, je suis l'amie de votre famille. Vous m'avez oubliée! qui ne m'a pas oubliée en ce monde! voilà pourquoi je ne le vois plus.

— Gomment arriver au cardinal, malade, vous venez de le dire? Sous quelles auspices?

— Sous les vôtres, et aussi un peu soug les miennes.

— Vous me recommanderez donc à Son Èminence par quelque lettre?

— Non, voici ce que je vous donnerai et cela sera suffisant.

Elle sortit de son sein un petit sachet noir, soigneusement fermé.

— Vous lui direz, en lui montrant ceci, que la personne qui vous Ta remis, et que je vous défends expressément de nommer, viendra près de lui quand il en aura besoin. Retenez mes paroles et vous serez bien reçue.

— J'obéirai donc, madame, car je ne puis croire que vous veuillez me tromper.

— Ce- n'est pas tout, vous devez connaître parfaitement ce qui s'est passé ici, pour répondre à toutes choses, je vais vous en instruire.

— Rien ne vous est donc caché madame?

— Est-ce que je ne suis pas sorcière? répliqua-t-elle, avec un sourire triste, est-ce que je ne lis pas dans l'avenir, demandez à votre sœur !

— Ah! c'est vrai, interrompit Béatrix, je l'avais oublié, a Défiez-vous de Vange et du démon ! » ce démon, cet homme, il va mourir, et il deviendra un démon tout à fait.

— Il ne mourra point.

— Qui Ta guéri?

-Moi!

— Vous, madame! et comment avez-vous dérobé au tombeau une si riche et si heureuse proie?

— Patience! patience! Dieu a ses desseins et je les sers. Il est guéri, mais il est guéri de façon à ce que ce remède soit pire que le mal. C'est lui qui a fait arrêter votre mari, par sa déposition.

— Je m'en doutais.

— C'est lui et sa noble mère, votre tante, qui ont médité et presque accompli ce nouveau meurtre, ce sont eux qui veulent tuer aussi Jacques de Maulevrier, et cela sans autre raison que la haine du méchant contre le bon.

— Quels infâmes!

— Ce vicomte de Cabines a mal parlé de vous, ma pauvre Béatrix, tout en justifiant votre sœur, apparemment parce qu'elle n'a rien fait pour lui, l'ingratitude de cette race masculine n'a point de bornes ! Ils ont entraîné presque tout le parlement à l'abri de leur faveur prés du cardinal, et votre intervention seule peut balancer leur pouvoir. Elle sera d'autant plus puissante, qu'elle ne sera pas contrecarrée par eux, ils ne quitteront pas le Poitou en ce moment.

— Qui vous l'a dit?

— Celui qui me dit tout et que vous n'avez nul besoin de connaître. Partez en secret, que chacun vous croie encore chez vous, sans cela vous serez devancée et votre voyage deviendra inutile.

— Mais, mon père, cependant...

— Votre père vous laissera partir, il connait le danger, lui !

— Ma sœur...

— Votre sœur demeurera ici, tous irez seule.

— Seule! ah! madame, seule! j'ai peur.

— Vous avez peur lorsqu'il s'agit d'obtenir la vie de Jacques, celle de votre mari, toutes les deux risquées pour vous! ah! je ne vous reconnais pas là, Isabelle.

— Merci de me rappeler à moi-même madame ; j'irai.

— Maintenant donc, adieu. N'ayez ni craintes, ni hésitation, marchez avec confiance. Dieu vous protège, vous réussirez. Il est possible que vous me voyez avant de revenir. Peut-être irai-je où mon destin m'attire, peut-être la voix qui me commande m'aura-t-eEe parlé d'ici là. Je le croie et j'attends.

— Et le marquis?

— Mon enfant! ah! mou pauvre enfant, reprit-elle avec mélancolie, mon pauvre enfant, son sort est fixé, quoique je fasse! le malheur le suit. Il vous aime Béatrir, il a mis en vous toute la tendresse que Dieu a prêtée à son âme, qui doit bientôt remonter au ciel. Si vous étiez libre, si vous pouviez lui appartenir, je le sauverais peut-être. C'est une chimère que mon imagination me présente quelquefois, pour augmenter mes douleurs. Rien ne peut le conserver à ce monde, pour lequel il n'a pas été créé.

— Vous l'aimez bien, madame, et vous devez l'aimer.

— Oui, je l'aime, et il ne me rend point ce que je lui donne. Assez sur ce sujet, qui me ronge le cœur. Un dernier avis. Cotte province est infestée de plusieurs

partis protestaas, derniers débris des défenseurs de la Bocbelle; ils sont devenus féroces parce qu'on les a traqués ; évitez-les. Ne voyagez qu'en compagnie et ne soyez pas la nuit sur les chemins, ils auront bientôt une vengeance, celle à laquelle ils aspirent, mais cela ne vous concerne point, fuyez des gens an désespoir, Us ne font quartier à personne.

— Je m'en souviendrai.

— Ne perdez pas surtout le talisman qoe je vous ai donné, gardez-le sur vous, il vous préservera, ear il agit avec intelligence, selon l'intention que j'y attache. Adieu, et pour cette fois, la dernière. Vous avez vu ce soir un vieux visage que vous ne connaissiez pas, vous avez entendu une voix qui fait trembler bien des consciences. Je ne suis pas aveugle pour tout le monde; il est vrai cependant que mes yeux, fatigués de travaux et de larmes, ne peuvent supporter la lumière et la fiuyent. Maintenant, j'ai parlé vrai, je remets mon masque et je mentirai au monde, comme le monde m'a menti toute ma vie.

Cette femme extraordinaire se leva, s'approcha tout à fait du lit d'isabelle et lui remît une petite fiole, tontenant une liqueur rouge.

««- Buvez-en un peu chaque matin et vous aurez promptement reprit vos forées.

Puis, lisant la défiance dans les yeux de Béatrix et l'hésitation dans ceux de la marquise.

— Vous vous effrayez de mon remède, peureuses. Te-

nez, s'il doit être du poison, j'y serai prise la première. Et versant un demi-verre de sa mixture dans un vase placé près d'Isabelle, elle l'avala tout d'un trait.

— Allons! ajouta- t-elle en riant, grâce à cette tasse . de Jouvence, j'irai ce soir môme lever l'appareil du vicomte, il se peut que la balle soit partie.

Madame de Sainte-Croix quitta la chambre, Béatrix raccompagna jusqu'à son carrosse, digne du temps du roi Guillemot. Elle Fy vit monter et crier à son cocher de sa voix stridente.

— Chez le vicomte de Cabines, et ne me verses pas.

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