‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 35 sur 43 · LA CONTRE-PARTIE · texte numérisé non relu

LA CONTRE-PARTIE

Malgré les mauvais chemins et les difficultés de la route, la marquise arriva vers onze heures du soir à la maison de son malade; on était loin de l'attendre. Josseline et Ravière avaient soupe tête à tôte, et se farcissaient l'imagination de projets presque inexécutables, et tous tendant au même but : la fortune et les honneurs. Ils entendirent le fracas de gens que la marquise menait toujours avec elle, et reconnurent son arrivée.

— Voici la vieille médecine, dit-elle d'un ton de mépris.

— Une médecine qui vous a rendu votre fils devrait être traitée par vous avec plus d'empressement et de distinction, madame.

— Elle m'ennuie!

— 11 est certain qu'elle est ennuyeuse , mais elle pourra être utile plus tard ; elle possède certains secrets...

— Vous vous effrayez de tout, Ravière.

— Et vous ne vous effrayez de rien ?

— A vous deux vous feriez un homme sage, dit une voix seten tissant tout à coup.

C'était la marquise; son aspect les interdit; ils craignaient d'avoir été entendus.

— Rassurez-vous, continua-t-elle en souriant, si vous dites du mal de moi, je n'ai pas besoin de l'entendre; je le sais déjà; d'ailleurs, j'en pense bien plus que vous n'en dites. Gomment est notre malade?

— Il dort.

— Ah! tant mieux!

— Vous venez tard, madame la marquise.

— J'aurais dû ne venir que demain, mais je ne résiste pas au désir de lever cet appareil, l'heure est plus favorable.

— Allons donc! pourtant ce sera dommage de le réveiller.

— 11 ne se réveillera point tant que je ne le permettrai pas, soyez tranquille. J'ai préparé le sommeil depuis plus d'une heure, il a dû commencer alors.

— Oui, à peu près.

— Je ne m'étais pas trompée, je me trompe rarement. Us entraient alors dans la chambre du vicomte, ils

se turent unanimement; la marquise seule approcha du lit et fit signe à Ravière de sortir.

— Seule arec madame, toujours.

Dès qu'il eut fermé la porte, elle ôta son masque.

— Je ne puis opérer sans cela, mes pauvres yeux me refusent ce service, ils sont si vieux!

Elle commença alors à défaire les bandelettes qu'elle avait cousues autour du eorps inanimé du vicomte ; lorsqu'elle les eut eoupées tes unes après les autres, elle souleva d'un main tremblante f appareil miraculeux. Ses doigts se promenèrent aussi doucement que possible sur la charpie et les compresses.

— Je la tiens 1 dit-elle avec une tranquillité parfaite, la voilà!

— Quoi! réellement, véritablement, voilà cette balle?

— Appelez tous les médecins de l'Europe, et ditesleur de la trouver dans la blessure; appelée tous les médecins du monde, et défiez-les d'en faire autant. Ge n'est pas un petit bonheur pour vous que de m'avoîr trouvée eu ce pays.

— Aussi, madame, notre reconnaissance...

— Et je n'en ai que faire! Vous chantiez l'autre jour d'un autre ton, lorsque j'ai eu le malheur de déchirer le rideau trop brusquement,

— Ah! ne parlons plus de cela, je vous en conjure, parlons du vicomte.

— À dater de demain, il entre en pleine convalescence. Avant un mois il sera libre de retourner à Paris.

— Pas plus lot que cela? Il ne pourra pas faire un petit voyage, en litière môme?

— Non.

— Et si c'est nécessaire?

— La nécessité attendra.

— Il sera vivement contrarié.

— Je le crois. Les juges comptent sur lui, et sa déposition est importante. Sur un mot de sa bouche, on enverra le voisin de l'autre côté.

— Ce n'est pas la question, madame.

— Vous oubliez toujours qu'on ne me cêîe rien.

— C^est vrai! murmura-t-elle d'un ton d'impatience. A présent, que prescrivez-vous?

— D'abord, laissez-le dormir tant qu'il lui plaira, ce sera un repos profitable pour les sujets du roi et pour ce royaume.

— Ensuite ?

— Demain il s'éveillera avec une faim à manger un bœuf; ne lui donnez qu^ quelques cuillerées de bouillon, jusqu'à ce que vous le Voyez tomber en faiblesse de besoin. C'est la fin de la crise.

-Après?

— Après vous m'enverrez un bulletin de son état, j'aviserai

Madame de Sainte-Croix, qui connaissait cet homme et cette femme, qui savait de quoi ils étaient capables, se préparait chaque jour une nouvelle excuse pour surveiller son malade elle-même. Elle refusa de coucher chez le vicomte et demanda son carrosse, et retourna à Toulîou, où ses occupations, dit-elle, la réclamaient.

— Surtout pas de voyages, pas d'occupations, pas d'ennui, soignez-le, ne le quittez pas, de là dépend son avenir, c'est-à-dire sa vie et sa sauté. Vous savez à présent la chose aussi bien que moi, conduisez- vous en conséquence.

Ravière et la comtesse regardaient cette voiture qui s'éloignaient; ils restèrent debout sur le perron jusqu'à ce qu'elle ait disparu.

— Je donnerais bien des choses pour savoir quelle est cette femme, dit Josseline. Le soin avec lequel elle se cache de vous, tout en se montrant à moi, la manière dont elle reçoit les gens chez elle, celte voix qui n'a pas sa pareille au monde certainement, tout cela m'intrigue à un point inouï. Et vous?

— Moi, je ne me préoccupe guère, j'agis, je cherche à deviner.

— Et tout ce qu'elle m'a dit! Oh a-t-elle appris ces choses secrètes? Serait-elle véritablement sorcière? Y aurait-il des êtres doués de ces facultés exceptionnelles, qui lisent dans la pensée, qui lisent dans l'avenir?

— Quant à cela, j'en suis sûr. Une autre femme m'a

déjà révélé des faits tout aussi étrange, une créature mystérieuse; mais elle ne ressemblait point à celle-ci, elle était moins grande, plus jeune ; elle avait la démarche vive et hardie d'un lansquenet en goguette. Elle m'a tellement étonné, stupéfié, que je me suis jeté hors de chez elle, à .travers la pluie et l'orage. Le vicomte a pu vous raconter cette scène-là.

— Mais comment a-t-elle pu apprendre que Giorgio?...

— Il faut que le diable le lui ait soufflé.

— Et l'enfant?

— Tout cela vient de la même source. A propos d'enfant, comment faire pour le procè3? Le vicomte ne peut s'y rendre.

— J'irai.

— Gela ne sera pas la même chose.

— Non, à l'audience, où son témoignage est indispensable ; mais dans le cabinet des juges, je ferai mieux que Cabines.

— Vous ne retournerez pas de sitôt à Paris.

— Hélas! non, et pourtant!...

— Le cardinal va mieux

— Sans doute, autrement rien ne me retiendrait. U y a le domaine de Saulieu. .. Si le marquis est condamné, et il faudra qu'il le soit, on aura bon marché des petites-filles.

— Le vicomte a déclaré qu'il n'était point l'amant de Tainée.

— (la écrit à monsieur le procureur général la lettre que celui-ci lui a dictée, c'est-à-dire m'a dictée pour lui. Il jure positivement qu'il a été assassiné de sangfroid, avec préméditation, par M. de Fouquerolles, parce qu'il était aimé de sa belle-sœur. C'était une vengeance exécutée pour son frère. M. d'Oston était complice, il écartait les curieux pendant ce temps en les retenant au salon. Vous paraîtrez à propos.

— Gela ne me plait guère, on m'accusera d'oublier les bienfaits de cette famille. Ils n'ont que cela à la bouche, les bienfaits! comme si je n'en avais pas reudu autant qu'on en a donné, en consentant à m'ennuyer quarante ans en leur compagnie. Isabelle, quel rôle lui fait-on jouer? Est-il question de Maulevrier?

— Pas du tout. Isabelle est une sainte, une idole. Il ne faut pas tout accuser, on ne nous croirait point. C'est sur elle que se reporte l'intérêt. Bile s'est dévouée pour son mari, qui Ta souffert, qui a préféré son honneur à sa vie. Un gentilhomme de ce rang! Il serait acquitté, que cette tache lui resterait toujours. 5ous avons eu le bonheur de trouver un procureur-général à peindre, qui a tout pris, tout accepté avec reconnaissance, en criant à l'infamie, à la noirceur. Nous l'eussions payé bien fort pour jouer ce rôle-là qu'il n'y eût pas aussi bien réussi. Ces compères innocents sont ce qu'il y a de mieux en intrigues, croyez-moi. Un honnête homme convaincu vaut dix coquins jouant la comédie.

— De sorte que le résultat de ceci...

— Le résultat de ceci est facile à prévoir pour moi. D'abord je me venge de ma chère famille, qui m'a repoussée par trois fois, lorsque je M ai fait l'honneur de m'humilier devant elle. Je me venge de ces Fouquerolles, principales causes de l'obscurité où je vis; c'est le père de ce jeune insensé qui m'a forcée de m'enterrer chez moi sous peine du couvent le plus humble. Je me venge de mes nièces, que je hais, parce qu'elles se don* nent les airs d'être jeunes et belles quand je ne le suis plus. Et la fin de l'œuvre se devine aussi. Le marquis mort sur l'échafaud, Jacques mort sur l'échafaud, du caractère où elle est, Isabelle entrera en religion, vous le verrez. Béatrix déshonorée, rejetée par son mari, n'aura d'autre refuge que d'accompagner sa sœur, sa seule parente, sa seule amie; de cette manière, on ne me disputera plus la terre, avec un peu d'aide, et le cardinal est là, je la reprendrai pour fort peu de chose ; je la donne au vicomte, le titre de marquis de Saulieu est ressuscité pour lui, je vis, je meurs tranquille et vengée. Qu'en dites-vous?

— Je dis que c'est superbe; mais que je ne vendrai pas mon papier, pensa-t-il.

— Quant à vous, mon cher Ravière, vous savez que vous aurez toujours votre place au coin du feu et à table, que votre pension vous sera conservée, et que vous resterez le plus précieux de nos amis.

— Je l'espère bien. Sans cela...

— Ah! cher Ravière, vous ne m'effrayez pas. Ce que vous 6avez, je le sais comme vous, et si vous parliez, je parlerais en môme temps. Dieu! quel affreux bavardage cela ferait

— Vous voulez rire, chère cousine.

Il prit sa main, qu'il baisa.

— Ah! cette main est toujours belle!

— Et toujours sûre de son coup. Ses griffes sont longues, je vous en réponds.

— Vous partirez pour Poitiers ?

— Lorsque ce cher enfant, là-!iaut, sera remis en santé; je ne le quitterai point sans être tranquille.

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