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LE RETOUR

Madame de Fouquerollcs coniia le même jour à la marquise ce qui s'était passé, sa joie, son triomphe, ce que le cardinal l'avait chargé de lui dire; comme quoi elle n'avait point parlé de la comtesse, afin de n'avoir pas l'air instruite des événements passés.

« J'ai fait de mon mieux, madame, j'ai réussi et c'est à vous que je dois. Ce malin, M. le cardinal a envoyé chez moi son valet de chambre pour me rassurer encore sur les influences contraires et pour me prier de hâter la lettre que je vous enverrais. Je vous ai rapporté ses propres paroles, à .vous devoir si la personne qu'il demande peut arriver. L'ordre d'élargissement

216 LES SECHETS d'lne sorcière

de M. de Fouquerolles et de l'autre prisonnier est parti ce matin. »

Une fois sûre de ce qu'elle désirait, Isabelle n'avait plus besoin de rester à Paris, il lui tardait de revoir sa sœur et son père, d'assister à l'arrivée de son mari, de rentrer dans sa vie tranquille et d'oublier le monde, dont les échos ne lui apportaient qae des regrets. Elle se remit donc en route comme elle était venue, décidée à tenir secret son voyage, à taire aux amis comme aux ennemis l'audience qu'elle avait obtenue. Elle remonta dans sa chaise avec Joséphine, l'esprit libre, le cœur dégagé, bien que triste encore, et arriva comme était partie, à pied, pendant la nuit, au château de Matières, dont le marquis et Béatrix lui ouvrirent Feutrée. Après les premiers erabrassements, il fallut tout raconter, il fallut répéter jusqu'à la dernière parole de Son Éininence, et ne pas omettre un regard. Ensuite elle interrogea à son tour. La marquise de Sainte -Croix étaitelle partie ?

— On ne le croyait pas.

— La comtesse Jossclinc et le vicomte?

— Ils étaient à Poitiers et ne se doutaient de rien, le vicomte s'y était fait transporter.

— On ne parlait dans toute la province que du procès, chacun se passionnait pour ou contre, on débitait" Jes mensonges les plus absurdes, qui, à force d'extravagances, préparaient la saine opinion publique en leur faveur.

Tout allait pour le mieux enfin.

— Le ciel en soit loué ! dit la jeune femme. Maintenant, je réclame un peu de repos, et je demande à pouvoir être malade à mon aise.

On la laissa libre de se coucher, elle dormit pour la première fois, depuis ces tristes événements. Elle repassa son imagination sur des images consolantes et effaça dans son cœur les regrets.

Isabelle et M. de Fouquerolles espéraient le même jour l'annonce de l'arrivée du marquis, le courrier expédié exprès avait dû lui faire rendre sa liberté. Richelieu n'obligeait pas à demi: les grands génies sont ainsi, ou ils descendent jusqu'aux petites choses, ou ils dédaignent même les grandes.

Le lendemain elle ne voulut pas reparaître. Une lettre de son mari devait venir, peut-être son mari luimême.* Les événements qui venaient de s'enchaîner dans leur vie, l'avaient attachée à lui d'une manière bien plus tendre qu'elle ne Peut cru possible. Ce que Ton craint de perdre nous devient plus cher.

Béatrix, revenue de toutes légèretés, de tout égarement d'esprit, jurait de réparer ses fautes et de vivre d'une façon exemplaire. Tout présageait à ces quatre jeunes cœurs un bonheur qu'ils n'avaient pas connu encore.

— Jacques partira, disait Isabelle, je ne le reverrai plus et je l'oublierai.

— Croyez-vous que vous l'oublierez, ma sœur? iï. 13

— Oui, j'en ai la confiance, Dieu me fera cette grâce. Ou plutôt je ne l'oublierai pas, je l'aimerai autrement, je l'aimerai comme un frère, comme un ami, qui sera aussi celui de mon époux, car ils se voient, vous le savez. Mon Dieu! ma mère! qui êtes dans le ciel près de lui, permettrez-vous que nous soyons enfin heureux!...

Hélas! où est le bonheur en ce monde? Lorsqu'on croit le tenir il nous échappe, lorsqu'on croit en suivre la route, on s'aperçoit qu'elle mène au précipice.

Le jour même du retour de la marquise, M. de Ravière arriva. Sa présence n'était point désirée; souvent, pendant ce voyage secret, il avait embarrassé la bonne foi et la loyauté du vieillard. Ses questions réitérées, questions dont le but n'était que trop visible, inspiraient à ces âmes droites une crainte qu'elles dissimulaient à peine. Il avait conçu quelques soupçons; du moins, la fréquence et la spontanéité de ses visites le faisaient supposer. Son premier mot était pour madame de Fouquerolles ; il recevait toujours la même réponse :

— Elle est hors d'état de voir personne.

Ce jour-là, il se présenta plus tôt que de coutume. Il s'empressa, comme à l'ordinaire, au sujet d'Isabelle, et M. de Fouquerolles put forcer sa physionomie à mentir.

— Elle ne se lève pas, et personne n'entre chez elle.

— Je vous trouve bien triste, bien chagrin ; ne save*vous donc pas la nouvelle?

-Non.

— J'arrive pour vous l'apprendre, supposant que yos

amis de Paris n'ont point eu le temps de le faire, et voulant être -le premier ù, vous complimenter...

— Qu'y a-t-il donc encore?

— M. de Fouquerolles doit être mis en liberté à l'heure qu'il est, le tribunal a rendu une ordonnance de nonlieu, on a fait des fêtes de joie, hier, devant le palais de justice, votre famille est si aimée ! enfin M. votre fils sera sans doute ici demain matin.

— Nunc dimittis!... s'écria le vieillard.

— Merci à Dieu! répliqua Béatrix.

— Et voilà toute votre joie ! des lambeaux de psaumes, des prières!...

— Que voulez- vous de plus, monsieur? Remercier celui qui nous sauve, n'est-ce pas notre premier devoir?

— Et cette pauvre marquise, n'allez-vous pas lui annoncer cette heureuse nouvelle? Ne vous hâtez-vous pas, comtesse?

— Non, monsieur, ma sœur a failli mourir de chagrin et je n'ai pas envie de la tuer de joie. Il faudra la prévenir doucement.

— Voulez-vous que je m'en charge?

— Vous! et pourquoi nous ôter ce bonheur?

— Pour le hâter, elle l'attend sans doute?

— Non, monsieur, elle attend, sans désirer être instruite, car elle n'attend que le malheur.

— Je vous en supplie! permettez-moi de la voir...

— Cela ne se peut.

— Vraiment?

220 LES SECKETS D'UNE bOKCIÉRE

— Absolument.

— Eh bien, je m'en doutais

— Pourquoi?

— Parce qu'elle n'est pas ici.

— Isabelle n'est pas ici, la pauvre enfant!

— Non, quelqu'un Ta rencontrée à Paris, et c'est elle qui a obtenu la grâce, que dis-je? la grâce! les grâces, car M. de Maulevrier est libre aussi. Libre sans conditions, sans exil, par un effet de la clémence du roi. Je ne sais comment la comtesse Josselinc n'est pas morte de ces deux coups.

— Si yous voulez voir ma sœur, monsieur, et comme je tiens à vous convaincre, vous pouvez me suivre. Son vi3age vous en dira plus que mes paroles.

RaYière ne voulut pas pousser plus loin répreuve, il demanda pardon de sa curiosité, la rejeta sur une plaisanterie; mais en passant devant la chambre d'Isabelle, dont la porte était entr'ouverte à demi, il n'en jeta pas moins un coup d'œil investigateur au fond de l'alcôve. La tête pâle de la marquise lui apparût comme une vision funèbre sur son oreiller de batiste.

— Ah! la pauvre femme! pensa-t-il, ce n'est pas elle qu'il faut accuser, elle n'aurait pas eu la force d'aller seulement jusqu'au bout de la cour. Qui donc alors?

Lorsque les grâces arrivèrent à Poitiers la veille de ce jour, le vicomte, encore sur son lit de souffrance, bien qu'il eût voulu être transporté près des juges, la comtesse et Ravière s'occupaient à examiner un Mô-

moire, soumis aux juges et distribué dans le public. Jamais la calomnie ne distilla un fiel plus perfide et plus élégant. Le vicomte l'avait dicté tout entier, on y reconnaissait son esprit incisif, son talent de style et surtout le tour particulier qu'il donnait aux meilleures choses pour les transformer totalement.

— Je suis enchantée de cette pièce, dit Josseline, à eux tous je les défie de répondre à cela!

— Ils n'y essayeront point tant les arguments sont renversés d'avance, je me fais une arme de leur bouclier. Ah ! mon Dieu ! que je souffre !

— Toujours, vicomte.

— Des tortures. Mais parlons de l'essentiel. Vous avez vu le président, les conseillers?

— J'ai tout vu, jusqu'aux assesseurs. J'ai fait sonner le nom du cardinal comme la cloche à la prière. Ils m'ont compris, et je me crois sûre du succès.

— Dieu soit loué, madame! donnez-moi donc un miroir.

— Pourquoi faire?

— Je veux me voir, je dois être affreux, si la peau de mon visage ressemble à celle de mes mains.

— Avez-vous besoin d'être beau?

— J'en aurais besoiu, si cela se pouvait, moi plus qu'un autre. Cependant si cela est impossible...

— Vous serez magnifique lorsque vous aurez le titre et le château de Saulieu, vous trouverez des femmes par centaines.

Un domestique entra et vint remettre à la comtesse un grand paquet cacheté, de la part de M. le premier président. Un courrier venant de Paris rapportait à l'instant même.

— Le sceau du cardinal! et par estafette, encore. Qu'y a-t-il de si pressant?

Elle se hâta de rompre le sceau et de briser le fil.

— C'est de récriture de Son Éminence.

A mesure qu'elle avançait dans sa lecture, son visage pâlissait, ses traits prenaient une expression de rage féroce ; elle frappa du poing fortement sur la table.

— Ah! dit-elle, je me vengerai.

— Qu'est-ce donc, madame? demanda le vicomte, qui souffrait mille douleurs et qui ne voulait pas le montrer. Qu'est-ce donc?

— Ni plus, ni moins, qu'une ordonnance de non-lieu signée du cardinal, pour le procès de Fouquerolles, et l'ordre d'élargir le comte de Maulevrier, sans autre explication que sa parole de ne plus conspirer contre l'État.

— Mon Dieu !

— Ce n'est pas tout; il s'y joint une petite lettre adressée à la comtesse Josseline de Saulieu, notre amie, dont je désire vous faire la lecture.

— Nous écoutons, madame.

• Comtesse Josseline , nous vous regardons comme notre amie la plus fidèle et dévouée, et il nous en coûte

beaucoup de vous annoncer, par cette lettre, que nous serons encore privé du bonheur de votre présence, pendant six mois; l'air de Poitiers vous est parfaitement convenable; cependant celui des environs, même les plus proches, est entièrement défendu à votre santé. Nous espérons que* vous vous conformerez à nos conseils sans nous donner la peine de les répéter d'une manière moins agréable, et bien douloureuse pour nous, qui serions forcé de l'employer.

» Sur ce, comtesse Jo3seline, vous connaissez tous les sentiments que nous vous portons.

« Richelieu.

• Si le comte de Cabines se trouve auprès de vous, qu'il use de la même ordonnance; s'il se trouve loin, faites la lui parvenir. »

Une stupeur complète suivit cette lecture. Raviôre avança la main pour voir ce parchemin sacré.

— Lisez vous-même, si vous ne me croyez pas.

— Nous sommes perdus à notre tour, exilé3, ruinés; il ne me reste qu'à me faire soldat ou gardechasse, et yous, madame, à vous faire tourière d'un couvent.

— Mais qui donc a pu, en si peu de temps...

— Il ne faut qu'une nuit de réflexion, un confesseur maussade, que sais-je?

— Ravière, ce n'est pas le moment de plaisanter;

224 LES SECRETS U'UNE SOItClÈRE

vous feriez mieux de chercher avec moi la cause de ce funeste événement et le remède à y apporter.

— La cause ! c'est un caprice, dirigé par quelqu'un ; ce quelqu'un, quel est-il? Voilà ce qu'il faut apprendre à tout prix. Cette fois-ci ce n'est plus un jeu d'enfant, c'est un obstacle sérieux à briser. Il y a guerre à mort, sans quartier ni merci; le plus fort dévorera l'autre. Quant au remède, c'est une autre question, plus compliquée encore, et plus essentielle en ce moment.

— Cet acte inique ne s'accomplira pas.

— Inique! je le crois bien ! Deux hommes qu'on délivre, deux orphelins qu'on protège; si le ministre se mêle des œuvres pies, il faudrait envoyer les capucins à la caserne.

— Ce paquet est-il le seul arrivé de la cour?

— Pourquoi cette question?

— La réponse tranchera le nœud gordien, continua le vicomte; s'il n'y en a pas de double, nous n'avons qu'à brûler celui-ci, et les choses reprennent leur cours.

— Oui, sans doute... mais s'il en vient après?

— On leur fera le même tour de gibecière jusqu'à ce que vous ayez vu le cardinal et qu'il se soit expliqué avec vous.

— Je sais d'avance son explication. Il n'en donnera Pas et dira : Je le veux ! Si vous saviez combien il est ■ecret!

— Alors, je ne vois plus...

— Laissez! je saurai peut-ôlro.

— Raviôre, si vous nous tirez de ce gouffre, vous ét<»s un habile homme.

— En doutez- vous?

— J'en douterai moins après l'entrevue accomplie.

— D'abord j'irai demain visiter le camp ennemi, c'est de bonne guerre, on démasque ses batteries.

— Vous vous rendrez suspect.

— Jamais! Ces gens-là sont trop droits pour supposer qu'on les trompe.

Ils restèrent toute la nuit ensemble, à comploter, à se désespérer, à passer en revue toutes les pièces de leur imagination. Rien ne pouvait se décider avant le retour de l'espion, il y eut trêve jusque-là.

— Ou je me trompe, où la marquise de Sainte-Croix est pour beaucoup dans cette aventure...

— Vous cherchiez bien loin ce qui vous touche. Isabelle a tout fait ; elle n'est point malade, elle n'est point dans son appartement : elle est à Paris, aux genoux de Son Éminence, qu'elle assiège de placets.

— Quelle folie I

— Ce n'est point une folie, c'est malheureusement une vérité. Je l'ai vue, moi, dans un moment difficile, je sais combien elle est irrésistible. Le cardinal s'affaiblit, il n'avait pas son Égérie, son énergique soutien ; il a succombé.

— Combien vous vous trompez sur cet homme, viii. 13.

22f) LES SECRETS D'UNE SORCIÈRE

comte! Vous croyez qu'il a un cœur! Vous croyez qu'où le touche! On le convainct quelquefois, lorsque la facette de son esprit, qui se trouve en face de vous, reflète votre pensée: il s'en empare et il la déclare vraie. Son intelligence est sujette au mirage, il adopte ce qu'il rêve, et il l'oublie avec la môme facilité.

— Je le sais.

— Il a en ce moment un autre joujou, et il m'oublie ; il me redoute, je le gène. H n'ose pas tout à fait se débarrasser de moi, parce qu'il craint ma mémoire; mais s'il pouvait me faire taire aussi facilement que sa conscience, quelle joie ! et comme depuis longtemps je serais loin de lui!... Eh bien, malgré son ordre, malgré grilles et verrous, je partirai! Nous verrons s'il me résistera en face.

— Vous n'arriverez point.

— J'arriverai; j'arriverai aussi bien que vous. Je puis voir les pieuses dames cpmme il le fait souvent, et m'introduire par elles. Inutile de me donner des instructions, je sais mieux que vous ce que tous ces joujoux catholiques rapportent, et la manière de s'en débarrasser heureusement.

— Mon Dieu! que je souffre! interrompit le vipomte; il est impossible que je n'en meure pas.

— Non, morbleu ! et mille fois non ! Nous laisseronsnous jouer par des imbéciles? J'irai à Matières demain, j'irai à Touflbu, j'irai partout où je pourrai obtenir la vérité, et je vous la rapporte. Allons à nos affaires au-

jourd'hui, et tâchez de ne plus vous souvenir de ce qui vous tourmente avant d'y porter remède : c'est le meilleur secret de la philosophie.

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