‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 38 sur 43 · LE LIMIER · texte numérisé non relu

LE LIMIER

Raviôre, par ambition, par avarice, par amour-propre, avait banni jusqu'au moindre sentiment d'honneur. Il se vendait avec un cynisme qui faisait souvent rougir de l'acheter. En cetle circonstance, il servait Josseline par amour du mal et par vengeance ; mais en se rendant de Poitiers à Maliôres, il se prit à penser que si les cousines étaient réellement aussi en faveur qu'elles semblaient l'être, son intérêt exigeait qu'il adoptât leur cause, et qu'il abandonnât Josseline à son malheureux sort.

— Il y a aussi cette marquise de Sainte-Croix et tous ses millions. Voilà où il faudrait arriver, et le chemin en est peut-être plus facile que je ne crois. Nous allons voir.

IL fît sa visite à Malières, ainsi que nous l'avons décrite; il se crut certain de l'innocence d'Isabelle; il interrogea, il chercha, et ne put rien découvrir. Aussitôt après le dîner, le lendemain, il prétexta la nécessité

d'une visite à Touflbu, et demanda la permission de la faire; elle lui fut accordée à l'unanimité.

— Ma grand'mère aimait cet homme, dit Béatrix, après qu'il fût parti; je ne sais comment elle pouvait avoir conliance en sa face hypocrite, Je suis sûre qu'il Ta bien trompée.

Ravièrc arriva à Touflbu, et demanda la marquise.

— Partie, monsieur.

— C'est elle, pensa-t-il. Partie! et pour quel pays?

— Pour Pltalie.

— Et quand revient-elle?

— Dans deux mois.

— Depuis combien de temps est-elle partie?

— Depuis hier.

— Monsieur, si vous demandez de plus amples renseignements sur ma grand'mère, dit le marquis paraissant tout à coup, ils sont à votre disposition.

Ravière s'inclina jusqu'à terre, fît des excuses, assura qu'il n'était ni curieux ni indiscret, mais bien empressé de savoir quand il pourrait présenter ses devoirs à madame la marquise, ainsi que les remerciments de madame de Saulieu et du vicomte.

— Je viens de leur part, ajouta-t-il.

— Oui, je m'en doute bien.

— Si je le faisais causer! 11 ne doit pas se méfier, et s'il sait quelque chose, je l'aurai bientôt appris.

Il commença donc à établir le pauvre jeune homme sur une sorte de sellette morale, à lui tirer ses pensées

et [ses paroles une par une, avec une adresse digne d'un diplomate. Le marquis, heureusement, avait été prévenu, et se tenait sur ses gardes. Il éluda, il répondit par énigmes, et lorsque son adversaire crut ravoir acculé prés de la difficulté dernière, il en reçut pour réponse, une question sur le temps de la veille.

— Ah! ah! dit-il, le marmouset est plus solide qu'il n'en a Pair.

Il ne voulut pas être en reste, et, pour lui répondre en même monnaie, il lui demanda avec le plus grand sang-froid s'il était très-sûr qu'Henri IV fût mort.

— Hélas! monsieur, je n'en puis douter, en voyant ce qui se passe ; il ne l'eût certainement pas souffert.

— Je vous croyais ami de M. le cardinal, monsieur?

— A pendre et à dépendre.

— Cependant...

— Cependant, vous supposez que j'en dis du mal et que je blâme ses œuvres. Non, monsieur, mais je puis bien avoir une opinion en dehors de mon attachement. Cette opinion, je l'ai, je la conserve, et rien ne m'en fera dévier jusqu'à ce que j'aie cessé de la croire juste.

— 11 serait indiscret de vous demander laquelle?

— Ce ne serait peut-être pas indiscret, mais ce serait inutile, jo ne la dirai point.

— Ne trouvez- vous pas, monsieur, que c'est pourtant là une belle action qu'à faite Son Éminence, de sauver la famille de Pouquorolles?

— Son Éminence est trôs-capable d'en faire de pareilles, monsieur; il en a plus d'une dans son histoire; mais, yous le savez, le bien se passe volontiers sous silence.

— Et ce pauvre M. de llaulevrier, le voilà forcé de devenir cardinaliste.

— Ou du moins de ne plus être l'ennemi de celui qui Ta délivré ; pour un cœur reconnaissant, ce n'est pas une grande tâche.

— Je voudrais savoir ce que va dire Monsieur de tout ceci, il ne s'en est pas mêlé. Voilà le premier de ses amis qui se sauve, et ce n'est certainement pas par son intervention.

— Monsieur est fort à plaindre; point de mire de tous les partis, dans l'attente probable d'une régence où il aura un grand rôle à jouer, il est espionné même de ses serviteurs les plus intimes, il est vendu, acheté, trahi vingt fois par heure. Malheureusement la versatilité de son caractère donne beau jeu à ceux qui lui nuisent. Il est vrai aussi que cette même versatilité met souvent en déroute les plans de ses adversaires. Tout est pour le mieux.

— En vérité, monsieur, vous raisonnez admirablement pour votre âge ; on dirait que vous connaissez la cour.

— J'en entends parler, et cela suffit.

— Gela ne suffit pas à tout le monde. Où diable l'ai-je

vu? se demanda-t-il, ou quelle bête de ressemblance a-t-il?

Après trois heures passées en conversation do ce genre, M. de Raviùre se retira aussi avancé qu'auparavant.

— Le petit drôle! il est gardé partout. C'est égal! l'aïeule est partie, et ce pourrait bien être elle...

Il en conclut de ne se brouiller avec personne, d'adopter purement la défensive, de ne pas trop s'avancer dans la voie de la comtesse, afin de reculer au besoin et de mesurer ses pas avec circonspection. Il y avait dans la nature de cet homme la flexibilité et la bassesse du reptile. Il savait se redresser, ou passer inaperçu mieux qu'aucun des courtisans les plus déliés. Il trompa quarante années la marquise de Saulieu, qui avait en lui toute confiance, et qu'il abusait sans cesse par des confidences imaginaires, dans lesquelles il se donnait pour le champion de sa cause chérie. Il voilait sous le prétexte de son zèle à la défendre ces courses interminables que nécessitait son métier d'espion, ou ses débauches. Madame de Saulieu lui confiait tout, et il abusait de tout. Jamais elle ne soupçonna la part active qu'il avait eue à l'enlèvement de sa fille, jamais elle ne se douta un instant des crimes dont Bavière et elle s'étaient rendus coupables, et elle en serait morte de honte et de désespoir.

En quittant Touflbu, il retourna à Maliôres pour y étudier encore les visages. Il ne put rien lire sur ces

figures calmes et honnêtes; elles étaient heureuses, mais de ce bonheur que voile encore un reflet de douleur. Nulle pensée d'intrigue, nulle arrière-pensée ne s'y laissait deviner. Les jeunes femmes attendaient leurs maris, le vieillard attendait ses fils, ils se réjouissaient de celte réunion. Isabelle donnait un regret â celui qu'elle ne devait plus revoir, Béatrix pleurait amèrement la faute qui la déshéritait momentanément du cœur de son époux. M. de Fouquerolles bénissait Dieu.

— Allons! ceux-ci seront heureux, et ils auront la terre sans que je m'en mêle. Décidément la fortune de Josseline baisse, son étoile pâlit ; je ne me hâterai pas de partir, elle peut m'attendre ; et si pendant ce temps le cardinal vient à mourir, tout sera dit pour elle et pour son fils; je ne donnerais pas d'eux un fétu de paille.

Un jour se passa sans nouvelles, le lendemain de même, le jour suivant la même chose. On commença à être inquiet à Matières. Pourquoi n'écrivaient-ils pas au moins, si des formalités indispensables les arrêtaient encore? Ravière offrit d'aller aux nouvelles, on l'accepta avec reconnaissance, il fut comblé de bénédictions et de prières. Bien que les jeunes filles ne l'eussent jamais aimé, elles se laissèrent aller à leur inquiétude en celle circonstance, et il leur parut un sauveur.

— Cela va bien, se dit-il en montant à cheval, manière de voyager habituelle à tous les hommes de ce

temps; me voici le messager des deux partis. Je suis parfaitement certain d'être bien informé, j'agirai en conséquence.

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