LE DIABLE NE LACHE PAS SA PROIE
Les choses ne se passaient pas à Poitiers aussi facilement qu'on aurait dû s'y attendre. L'ordre donné de relâcher les prisonniers trouva plus d'une contradiction. Une fois que la justice a mis sa griffe quelque part, elle y tient et ne s'amuse pas à abandonner ses victimes. La comtesse remua ciel et terre pour allumer ce feu, déjà tout prêt à flamber.
— Il n'est pas possible que cela soit. M. le cardinal a été induit en erreur; j'ai reçu, moi, des lettres toutes contraires; attendez une seconde signification, je me fais fort de l'obtenir conforme à Injustice. Rendre à la liberté ces deux hommes, ce serait encourager le meurtre et le crime de haute trahison.
Les juges hésitaient, l'intendant, consulté, n'hésitait pas : il fallait obéir. Dans tout ce conflit, et, pour plus de sûreté, on avait mis les prisonniers au secret le plus absolu. Le compatissant geôlier ne pouvait exercer son petit commerce, ce dont il maugréait fort. Us ignoraient donc la nouvelle favorable et se croyaient, au
234 LES SECRETS D'iXE SORCIÈRE
contraire, bien près d'un dénoûment ftchenx, en face de cette sévérité redoublée. Ils avaient la permission d'écrire, mais non pas de dissimuler leurs lettres et encore moins de les envoyer. Le pauvre Jacques, surtout s'abandonnait parfois à la désolation. Il attirait sur sa bien-aimée des malheurs incalculables; s'il fût resté en exil, elle eût vécu tranquille, sinon heureuse, elle l'aurait oublié peut-être.
— Ah ! oui, qu'elle m'oublie, car je suis seul l'obstacle à son repos. Maintenant, Dieu m'en est témoin, si je pouvais donner ma vie pour celle de son mari, et les laisser ensemble, avec un avenir calme à jamais, je m'estimerais plus heureux que je ne l'ai été de tout autre bonheur. Pauvre, pauvre Isabelle!... Ah! nous avons déjà bien souffert, et le ciel nous doit la paix enfin!....
Le comte d'Oston faisait rage des difficultés apportées à la libération de son frère, et d'être privé de leurs entretiens journaliers.
II apprit par une voie sûre le Mémoire diffamant que l'on se proposait de lancer contre eux; bouillant de colère, il ne voulait cependant s'engager dans aucune démarche, sans en avoir d'abord conféré avec M. de Fouquerolles ; il le respectait en qualité d'ainé, ce qui fera sourire la génération présente, mais qui n'en était pas moins alors un principe sacré et respecté de tous. Ce droit d'aînesse, tant attaqué, est néanmoins la conservation des familles et des fortunes. Depuis qu'il est
hors de nos lois, nous voyons tomber une à une les grandes maisons et nous les voyons se disperser, nous voyons se perdre l'union des frères et sœurs , nous voyons anéantir le respect du nom, dont chacun était solidaire.
Autrefois, le père, le chef ne mourait jamais : il était représenté par cet aîné, auquel les biens appartenaient, avec l'obligation de les transmettre à la génération suivante, et d'aider ses frères, s'ils en avaient besoin. Sa maison, sa table, étaient la leur; il était tenu et forcé même, par l'opinion publique, de les soutenir, de les protéger, de les appuyer envers et contre tous. Si un membre de la famille, si un homme ou une femme de leur nom tombait ou devenait malheureux, sa famille entière s'interposait pour lui, vingt signatures étaient à sa disposition et le tiraient d'une position mauvaise. Le tronc existait toujours, les branches s'y rattachaient.
Aujourd'hui, à la mort du père, chacun tire de son côté, les arrière-cousins se seront généralement étrangers. On pense à soi et à ses enfants, on ne se soucie pas du reste. Si le nom est souillé, tant pis pour celui qui le souille. Si un individu est malheureux : il a mangé ou il a perdu sa part, je garde la mienne. Avec quoi, en effet, le nourrirait- on? Le luxe augmente, à mesure que la richesse diminue. Dans cinquante ans, il ne pourra plus y avoir un château en France, comment l'habiter? comment l'entretenir? L'aisance est plus
générale, mais il arrivera un moment où à force de s'étendre elle n'existera plus. On ne trouvera plus de quoi payer les peintres, les sculpteurs, les artistes, et les arts tomberont en décadence. Cette sage loi du droit d'aînesse, qui ressemble à une injustice, lorsqu'on ne l'approfondit pas, et qui a ses abus comme toute chose, cette loi donc n'existait que pour les classes privilégiées, que pour celles chargées de conserver, comme un palladium, la richesse de la patrie et sa splendeur. La prospérité de l'Angleterre résistant à tous les orages, grâce au boulevart sacré de son aristocratie, est le meilleur argument en faveur de ce que j'avance. Tant qu'on ne touchera pas au majorât, tant qu'on ne détruira pas le rocher sur lequel repose l'État tout entier, les flots pourront le battre en vain et les tempêtes l'assaillir, il restera inébranlable.
Voilà une digression bien longue peut-être et bien antipathique aux idées du jours. Mais les excursions habituelles dans les siècles passés amèuent les comparaisons et le désir de les discuter. Chaque jour la démocratie cherche à dépouiller le passé de son prisme -et de ses souvenirs, on nous répète à satiété que nos pères, que les héros dont la France s'honore, ne furent que des barbares et des imbéciles, que nous n'avons commencé à exister que depuis 89, la terreur comprise, bien entendu, et les horreurs de 93 devenues un mal nécessaire. Il doit donc être permis aussi à l'écrivain, dont les convictions sont arriérées, *je ne le con-
LES SECKETS D'UNE S0KG1ÈUE 237
teste pas, mais sont au moins sincères, de les défendre et de les expliquer, lorsque l'occasion s'en présente. L'autorité, l'autorité concentrée entre les mains d'un seul, dans la famille comme dans l'État, c'est l'unique principe qui puisse régir le monde. Si les hommes étaient parfaits, l'on pourrait songer peut-être à un autre mode de gouvernement; malheureusement ils ne le sont point, et, sans cette autorité unique et concentrée en une seule personne, chacun de nous a été à même de voir ce que la France peut espérer de bonheur.
Ces indécisions du sort des prisonniers devaient avoir un terme, néanmoins, il était impossible de méconnaître plus longtemps les ordres de Son Éminence, et, le bruit de la disgrâce de la comtesse ayant éclaté, les magistrats n'hésitèrent plus. Il faut rendre justice à l'esprit parlementaire, il était généralement d'une grande légalité et d'une grande indépendance. La crainte d'avoir été trompé, lorsque le crime paraissait évident, puisqu'il était avoué des criminels eux-mêmes, pouvait seule empêcher la Un de cette procédure, ou plutôt sa nullité. Mais en cela était la difficulté principale. Cet ordre de suspendre une instruction dont il s'était emparé semblait au parlement de Poitiers un acte d'arbitraire auquel il lui répugnait de se soumettre. Le roi même n'en avait pas le droit.
Josseline lit habilement valoir les raisons, elle les répéta avec sou adresse ordinaire aux conseillers in-
fluenls, elle en bourra toutes les têtes et les excita à la résistance.
— Gela ne peut être ainsi, messieurs, leur disait-elle; c'est un abus de pouvoir; le cardinal vous fait une insulte sanglante!...
Un des avocats généraux, homme de beaucoup d'esprit, mais turbulent, se mit en cervelle de l'empêcher.
— Ne cédons pas, messieurs, continuons notre instruction et envoyons nos remontrances au roi, on en a fait pour des sujets moindres. La magistrature tout entière est humiliée en nous.
— Oui, ne cédons point, c'est vrai! répétèrent plusieurs voix.
La résistance prit feu comme une traînée de poudre ; en quelques heures le parlemeût tout entier fut convaincu et les remontrances décidées. L'usage des remontrances, dont le parlement de Paris usait à son aise, n'était guère habituel à ceux de province, cependant ils le prenaient quelquefois. Ces graves perruques s'échauffaient toujours par vanité, signe distinctif des parlementaires, et aussi en haine de la noblesse d'épée, qui les payait de la môme monnaie, malgré les fréquentes alliances existant entre eux.
Le vicomte et son illustre mère ne se sentaient pas d'aise, ils employaient tous les moyens imaginables, en attendant Ravière avec impatience. Selon ses nouvelles, on partirait ou on agirait.
— Je suis cloué sur ce lit par cette ridicule blessure,
comme une poupée, disait-il, sans cela j'irais droit au cardinal, il me doit une récompense, en outre des liens qui nous attachent. Je l'ai servi, et je Tai servi en dépit de tout. Je me suis fait espion pour lui; je lui ai découvert les mille intrigues dont ses rivaux l'entouraient. Grâce à moi, il connaît Ravière, il sait quelle confiance il peut lui accorder; grâce à moi, il connaît la contre-police organisée chez Monsieur par Puylaurens, et il a pu acheter celui-ci à un prix raisonnable. Je me suis fait le complice et le délateur de son pouvoir. Je n'assurerai pas que ce fût précisément par tendresse : l'intérêt me guidait d'abord; mais cet intérêt vaut sa récompense, et j'espère qu'on me la donnera, morbleu ! ou je vends la mèche au parti opposé.
— Mon fils, on ne dit pas ces choses-là.
— Ma mère, j'ai une façon contraire aux autres, je ne cache rien, j'affiche ; on croit que je mens, car personne n'a le courage de sa conduite, et on me juge tout à l'opposé du vrai. Croyez-moi, c'est la plus sûre finesse.
Un pareil cacul dans un jeune homme de vingt ans promettait un bel avenir.
En ce moment-là même Ravière parut. On l'accabla de questions , auxquelles il répondit toujours par le même mot :
— Rien!
— Quoi! vous n'avez rien appris!
— Non.
— Vous ignorez d'où vient le coup?
— Absolument.
— La marquise n'a rien laissé percer, ni l'étourdie fiéatrix?
— Pas la moindre chose.
— Ah ! si je m'en étais doutée, je serais partie depuis longtemps. Réparons au moins le temps perdu : meltous-nous en chemin.
— Ma mère... je vous suivrai bientôt, dès que mes forces seront un peu revenues et malgré cette douleur qui ne me quitte point.
— Moi, madame je vous accompagne.
— Gomment, Ravière? vous abandonnez le champ de bataille?
— Le principal théâtre est au Palais-Cardinal; d'ailleurs, il peut se faire que vous ayez besoin d'un ami*
— Venez donc, puisque vous le voulez, vous me divertirez par la route.
Le lendemain, en effet, ils montèrent en carrosse, se proposant d'avancer à marche forcée, car il était essentiel d'arriver.
— Tout dépendra du premier coup d'œil, dit la marquise, si Armand ne me chasse pas sur-le-champ, j'ai ville gagnée!...
Il est un personnage de notre histoire qui n'a paru qu'une fois sur la scène et dont le rôle néanmoins est important pour tous nos personnages, sinon dans le présent, au moins dans le passé et dans l'avenir. Le lecteur se rappelle sans doute le vieillard que nous avons vu dans la cabane de Ryna, cet homme vigoureux aux muscles d'acier ne cédant à aucune surprise, à aucuue crainte. Le moment est venu pour-nous de le retrouver et de ne plus guère le perdre de vue jusqu'à la On de notre récit. Cet ancien ami de Ryna, dont la vie avait été traversée par tant de douleurs et tant d'événements, se trouvait mêlé à toutes les intrigues de l'époque, moins par intérêt ou par ambition que pour y chercher une vengeance qu'il ne cessait pas de poursuivre. Entièrement lié, en apparence, avec M. de Fontraillcs, il l'avait poussé et secondé dans la fameuse affaire des mulets, à laquelle il ne put assister, une nécessité impérieuse le retenant alors au Poitou, où il organisait une baude, malgré le sort fatal de M. de Montmorency. Ryna lui servait souvent d'intermédiaire; avec l'adresse qui la caractérisait, et surtout la faculté étrange dont elle était douée, elle se trompait rarement, il. H
Cet homme était huguenot; il avait pris part à toutes les conspirations ourdies contre le cardinal, il en inventait et en préparait souvent de nouvelles qui échouaient, parce que tout le monde n'avait pas le môme courage et la même haine que lui contre cet homme, auquel il cherchait partout des ennemis; il eu eût fait surgir de la terre môme, s'il n'en eût pas rencontré ailleurs.
Nous le retrouvons à peu près à l'époque où nous sommes parvenus, au milieu d'une forêt, sur la route de Lyon à Paris. Le cardinal venait d'y rentrer après son voyage du Roussillon, triomphant de la mort de Tinfortuné Cinq-Mars et de M. de Thou. C'était juste en ce moment qu'Isabelle l'avait revu mourant au Palais-Cardinal. Giorgio fit partie de cette conspiration, cette fois, comme les autres, il échappa aux recherches. Etabli avec trois hommes dévoués, dans une chaumière de bûcheron, la rage dans le cœur, ils avaient tendu une embuscade à leur ennemi sur le chemin, et, par suite de sa prudence habituelle, ils ne purent l'atteindre.
— L'étoile de cet homme est plus forte que tout, disait un des conjurés, nous ne le vaincrons pas, il y faut renoncer. Ah! si Ryna vivait encore!
— Ryna ne peut pas être morte, répondit un autre, Ryna ne mourra jamais,* elle me Ta dit, elle est dans quelque coin de la terre, et plût à Dieu que nous sachions lequel!
— Ryna n'est plus au monde, poursuivit Giorgio, nous avons perdu une bonne amie et un puissant secours, mais que voulez-vous? Malgré toute sa science, elle n'était point immortelle. La douleur Ta tuée, la perte de ce pauvre enfant, si traîtreusement assassiné; tout cela se paiera.
— Je commence à croire que non.*
— Si, si, cela se paiera, le compte est ouvert, la balance est pleine et la noble Ryna sera vengée. Je l'aimais tendrement, comme une sœur. Cependant je lui reprochais ses irrésolutions perpétuelles, quelquefois elle était plus ardente que moi à la vengeance, en d'autres moments, arrêtée par d'anciens souvenirs, son cœur se reprenait à la tendresse, à la pitié, que de fois elle m'a gêné! Nous eussions réussi depuis longtemps sans elle et ses prophéties, qui lui tournaient la tête. C'est qu'elle y croyait!
— Et moi aussi, j'y croyais, répliqua le premier homme qui avait parlé, un gentihomme poitevin, nommé de Mulot.
— Ah! oui, je me souviens, vous veniez à sa maison de bois au bord de la Yive, étudier avec elle.
— Avant qu'on ne m'eût pris ma maison à moi, par un arrêt inique, sous prétexte de ma religion, avant que j'en fusse réduit à chercher un abri dans les forêts, à me faire vagabond, à abandonner ma famille, que je ne pouvais pas nourrir.
— Et vous en avez rapporté ce roquet d'Asmodée, à
moitié sorcier, qui nous suit comme s'il avait vingt jambes à son service.
— Pauvre bête, répliqua Mulot, en caressant notre ancienne connaissance, Asmodée, gravement assis sur ses pattes de derrière, pauvre béte ! Sa maîtresse l'avait abandonné et moi je l'ai pris, c'est un ami fidèle, pour lequel j'aurai toujours un morceau de pain.
— Ah! çà, maintenant qu'allons-nous faire? Le tigre est dans son antre et n'en sortira plus. Il a peu de temps à vivre, mais quelque peu que ce soit, il a toujours la griffe assez longue pour nous atteindre. Rentrer dans le. monde est impossible, nous n'y avons plus de place.OCi aller, car il faut vivre.Quelle est votre opinion?
— La mienne est que nous nous séparions et que nous tâchions de nous tirer d'affaire, chacun pour notre compte.
— La mienne est fort opposée, reprit Mulot, et si vous voulez m'en croire, il nous reste un moyen de redevenir puissants.
— Lequel?
— Il existe en Aunis, en Poitou et dans tout ce côté de la France, des bandes de bons garçons religionnaires, comme nous, qui font respecter les grands chemins du roi, qui ont maille à partir avec les archers et qui se font craindre à vingt lieues à la ronde. Leurs retraites sont inaccessibles, nous y serions bien reçus et nous pourrions y donner de la besogne au Richelieu sur son lit de mort.
— Fi donc I de conspirateurs devenir voleurs de route! s'écria Giorgio.
— Ne te révolte pas, Giorgio, c'est à peu près le même métier, c'est une confusion du tien et du mien, dans les deux cas; si tu le veux, avec ton esprit entreprenant, tu auras bientôt là un royaume et tu deviendras formidable.
— Eli ! c'est à considérer!
— Ils te prendront pour chef, tu les conduiras comme ils ne l'ont jamais été et tu t'établiras leur maître, je connais ces gens-là. Ce ne sont ni de3 fanatiques, ni îles enragés, ils cherchent à reprendre ce qu'on leur a pris, et n'est-ce pas bien juste?
— Qu'en dites-vous, vous autres?
— Si Mulot ne se trompe point, c'est le meilleur parti à prendre, dans tous les cas, allons-y voir, on ne nous retiendra pas de force.
— Allons-y voir.
— C'est chose convenue, nous nous mettrons en route à l'aurore, d'ici là dormons. Notre camarade Asmodée est le meilleur factionnaire que nous puissions avoir, il ne nous laissera pas surprendre. À demain, messieurs, et soyons forts et préparés à tout. J'ai bon espoir, nous ne pouvons pas périr ainsi, ou Dieu ne serait pas juste.
Un quart d'heure après on n'entendait plus dans la chaumière que les ronflements sonores des dormeurs, et les sifflements du vent dans les branches. Le silence h. «•
de la nature et le silence des passions de l'homme, endormis pendant ces quelques heures, s'harmonisaient ensemble. Giorgio se réveilla plusieurs fois, il souffrait dans le tréfonds de son âme. Sa vengeance était toute sa vie depuis tant d'années! Aussitôt qu'il lit jour il se leva et appela ses compagnons.
— Une visite à la gourde et en route!
— Suivrons-nous le grand chemin?
— Y penses-tu, Mulot? Est-ce que le grand chemin est à nous le jour. Ah! cet homme! cet homme!
— En vérité, Giorgio, je ne sais pas comment tu peux vivre avec une haine semblable dans le cœur, à ta place depuis longtemps, j'en serais quitte, je lui aurais donné un bon coup de poignard en risquant mon cou, et tout serait dit.
— Oh ! je voulais mieux ! et je n'ai pas perdu l'espérance de Tavoir, ou dit que le roi commence à s'en lasser.
— Tu nenous diras donc jamais ce qu'il t'a tait?
— Je vous le dirai le jour où j'aurai pu rendre à chacun selon ses œuvres. J'ai été patient; mais mon tour viendra.
Ils marchèrent ainsi plusieurs jours de suite. Tantôt la nuit, tantôt après le lever du soleil, selon les renseignements qui leur parvenaient, et qu'ils prenaient avec la circonspection la plus grande. Mulot était le guide de la troupe, il choisissait avec une sagacité merveilleuse les endroits favorables pour une halte, il savait
demander les vivres sans exciter les soupçons de personne, il savait se faire renseigner sur toutes choses en en montrant pas la moindre envie de les savoir. Us arrivèrent de la sorte jusqu'aux liipites de laTouraine, dans les environs de Saint-Maure près d'un bois considérable, et, d'après le conseil de Mulot, ils allèrent camper au beau milieu, sans chercher à se cacher, s'entretenant très-haut de leur projet de se réunir aux chevaliers de la nuit.
— Il se peut qu'il n'y en ait point ici, mais il y en a eu, c'est certain. S'ils nous répondent, notre pacte sera bientôt conclu.
lis allumèrent donc un grand feu dans une clairière, établirent leur souper, buvant gaiement et avec de joyeux propos à donner envie de rire avec eux.
— Ma foi! dit Giorgio, ce lieu me plaît tout à fait, il y fait un temps délicieux et les senteurs de ces arbres embaument. J'en veux finir à jamais avec les cours et m'y établir.
— Il s'agit d'abord de savoir si on vous le permettra, dit une voix sortant du fond du taillis.
— Je suis justement venu vous en demander la permission.
— Vraiment?
— Tout de bon. Montrez-vous donc, venez ici boire une bonne bouteille,, et nous réglerons les conditions du marché.
Deux hommes forts et vigoureux parurent au bord
de la clairière, bien armés de sabres et de fusils, qu'ils couchèrent en joue.
— Nous n'avons pas d'armes, dit Giorgio, vous poupou vez vous en rapporter à moi.
— Nous connaissons les ruses de l'ennemi, et nous n'approchons qu'à bonne enseigne.
La tenue insouciante des aventuriers, la manière dont ils envisageaient les mousquets braqués sur eux, inspirèrent de la confiance aux nouveaux venus; ils approchèrent peu à peu, mais toujours dans la même attitude. Lorsqu'ils furent près les uns des autres, ils se mirent à se regarder :
— Nous sommes des frères de l'église persécutée, dit Giorgio.
— Ah! c'est déjà quelque chose.
— Nous sommes sans feu, sans lieu, sans famille, dépouillés de tout par le grand ennemi d'Israël.
— De mieux en mieux.
— Nous venons à vous du fond de la Bourgogne, où nous avions dressé notre vengeance, qui nous at hélas! échappé; les précautions étaient trop bien prises.
— Dieu ne le veut pas, apparemment.
Divers renseignements furent donnés et reçus, diverses questions furent adressées, diverses épreuves ordonnées; toutes ces choses se passèrent à la satisfaction des parties. Giorgio surtout, racontant sa vie aventureuse à un cercle qui s'était considérablement agran-
di, développant ses plans et ses projels, rendit l'espérance à tous les déshérités, leurs fit entrevoir de meilleurs jours, s'ils avaient la constance de se défendre et de ne pas céder ù. l'oppression.
— Après cet homme, et ses jours sont comptés, nous aurons pour maîtres un enfant et une femme; nous aurons an être qui, pour n'être ni l'un ni l'autre, n'en est pas plus un homme pour cela. Cet être, ce Gaston, je le connais, je l'ai vu à l'œuvre, je lui ai rendu des services; il me doit peut-être la vie, car si je l'avais trahi, il eût porté sa tête sur l'échafaud, où il fût mort obscurément dans un cachot de la Bastille. Eh bien, laissez venir le temps, combattez avec courage, ou, du moins, résistez si l'on vous attaque; le jour arrivera où nous pourrons réclamer nos maisons, nos fortunes, où je pourrai, moi, jouir enfin de celte vengeance tant souhaitée, tant caressée, dont le motif reste un secret entre Dieu et moi. Suivez-moi, si vous le voulez; ayez confiance en moi, je vous mènerai dans le chemin de la fortune et de la liberté.
Ce discours produisit un effet magique : ces gens, fort nombreux et qui n'avaient positivement point de chef, se rallièrent ouvertement à cet homme, qui leur ouvrait une nouvelle carrière et leur faisait de si belles promesses. Us lui jurèrent de le suivre à la vie et à la mort, de se laisser guider par ses conseils et de n'avoir d'autre volonté que la sienne.
Ce fut un beau moment pour Giorgio, il reçut un
serment et un hommage, comme un homme qui s'en croyait digne, et qui voulait les mériter.
— Soyez tranquilles maintenant, leur dit-il, nous sommes forts, et Ton compte avec nous. Il y a, je Je sais, plusieurs bandes de nos frères errants, il faut les rejoindre et prouver que nous sommes puissants encore. L'Éternel est avec nous et ne nous abandonnera jamais, car il est le Dieu juste, le Dieu fort; il protège les faibles et humilie les puissants du siècle.
Un hourra général répondit à ces paroles, et les échos en retentirent longtemps.
C'étaient là les bandes protestantes dont la marquise avait parlé à Isabelle.
LU