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UN MALADE

Les jours fuyaient, l'été avait fait place à l'automne, l'hiver approchait à grands pas, et la santé du cardinal déclinait visiblement. Les médecins les plus flatteurs ne lui donnaient que quelques mois de vie, les véridiques disaient des semaines, des jours, et même des heures. Quant au cardinal lui-même, il s'inquiétait peu. Ce génie immense dominait la mort, il la regardait du haut de son àme immortelle, et il la trouvait

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bien petite, lui qui contemplait la postérité et suivait sou essor, répété par elle d'âge ea ûge.

La nuit du 25 novembre 1612, il était seul dans su ebambre avec Bernin, qui ne le quittait pas une minute; ses souffrances l'empochaient de dormir. Il avait l'agitation perpétuelle d'un homme qui va mourir jeune, et dont les forces luttent avec le trépas. Richelieu était vieux de renommée et de gloire, mais il était jeune d'années, du moins jeune pour mourir.

— Bernin, dit-il, ouvre la fenêtre.

Le valet de chambre obéit.

— J'étouffe ici, dit-il; j'ai cette ville, ces musons sur Ja poitrine. Je voudrais l'air, les forets, la verdure. Je suis bien puissant, et je ne puis rendre aux arbres leurs feuilles, au soleil ses rayons bienfaisants. Ces rayons me sauveraient, vois-tu.

— 11 ne fait pas froid cette nuit, monseigneur.

— Non, c'est une belle nuit d'automne, c'est une nuit qui me rappelle ma vie avant la puissance. Ah! que je souffre !

— Si Votre Émincnce voulait prendre une cuillerée de cette potion.

— Ce n'est pas là ce qu'il me faut; toutes les potions du monde n'éteindraient pas le foyer qui brûle là.

H montrait sa tête.

— Le docteur a dit pourtant...

— Ce foyer m'a tué. J'ai conçu, j'ai exécuté ce qu'aucun homme n'avait essayé avant moi, un seul pourtant !

Louis XI. La postérité me traitera comme lui ; elle ne verra que les moyens, sans songer au but on nous visions tous les deux.

— Monseigneur, un peu de repos, dit Bernin d'une voix suppliante.

— Du repos! lorsque mes jouis sont des siècles, lorsque mes minutes sont des années. Il faut songer à ce qui me suivra. Appelez Gampanelli.

Eu un clin d'œil Bernin vola à la chambre de l'astrologue et le ramena avec lui. Celui-ci salua à la mode des femmes et des gens de robe, et attendit les ordres du cardinal, en ce moment étendu sur son lit.

— Gampanelli, parlez-moi du Dauphin. Que serat-il?

— Un roi splendide, un homme qui saura amener à lui tout son siècle.

— 11 continuera mon ouvrage?

— Il l'achèvera et il commencera le déclin de la monarchie, qui n'aura guère plus à vivre après lui.

Richelieu se souleva sur son coude et le regarda de ses grands yeux démesurément ouverts.

— La monarchie telle que je l'ai faite, la monarchie avec ses bases et sa puissance, elle tombera, dites-vous9 Ah ! Gampanelli, je l'ai assise et formée, je lui ai donné pour piédestal la tête de ses orgueilleux vassaux, elle dominera tout désormais.

— Vous lui avez donné pour adversaire cette bête féroce qui brise et détruit tout par le jeu invincible de

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sa volonté ; vous Pavez placée face à face avec le peuple, sans intermédiaire pour la défendre; vous avez déconsidéré la noblesse, vous l'avez décimée; vous avez perdu cette idole d'or aux pieds d'argile qu'on nomme la royauté. Lorsque la foule la verra sans prestige, lorsque, pour aller jusqu'à elle, il n'y aura plus de degrés à monter, elle montera toujours, et elle ira, monseigneur, car elle est puissante aussi, car elle est aussi une majesté, et quand ces majestés se verront face à face, la plus cruelle dévorera l'autre, voilà ce que vous avez fait, monseigneur.

— Tu mens, tu mens! en tends- tu? et ta science est une imposture; si Louis X1Y est réellement un prince, il aura un beau règne.

— Oui; mais ses successeurs ne soutiendront point cette grandeur factice; ils tomberont, et le royaume avec eux, car la base est minée ; elle est détruite, monseigneur, sapée par Louis XI, achevée par vous.

Le cardinal, qui, depuis quelques jours, accablé par la souffrance, n'avait pas quitté son lit, se leva et se mit à marcher par la chambre : la fièvre de son œuvre dominait tout chez lui.

— Le roil oui, j'ai fait ce roi. Insensé, vous dis-je, je l'ai fait! Je l'ai placé si haut, je l'ai élevé tellement au-dessus de tous, que nul ne pourra l'atteindre. Le roi! mais c'est la clef de voûte de l'édifice social, c'est sur lui que repose l'avenir, le bonheur et la prospérité de la nation, c'est lui qui tient dans ses mains vigou-

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reuses et bénies les rênes de l'empire, et qui dispose de tout à son gré. J'ai usé ma vie à cette œuvre, et cette œuvre me survivra.

— Monseigneur, pardonnez à ma hardiesse, mais moi je vois l'avenir, moi je lis dans les astres qui règlent notre destinée, et je sais quel résultat amèneront les plans auxquels vous croyez un pouvoir si immense. 11 y aura Louis X1T, ouil Louis XIV, le grand, le puissant, l'illustre; mais, après lui, il n'y aura plus rien. Le peuple osera regarder son roi, il verra quelle faible distance le sépare de lui, et il ne le craindra plus.

— Vous voulez donc la puissance disséminée, vous voulez les branches d'un arbre au lieu du tronc; elles se briseront bien vite, et le tronc résistera.

— Plus tard, monseigneur, quand cette monarchie, dont les racines s'étendent sous le monde et le soulèveront en l'arrachant, quand cette monarchie sera tombée, alors il viendra le pouvoir que vous avez rêvé, celui qui se réunira en une seule main, et qui domptera tout. Mais celui-là n'aura rien à détruire, car tout sera détruit; il aura tout à fonder. Il prendra le pays couvert des ruines de ce que vous avez brisé, monseigneur, des ruines du trône aussi, et avec ces débris il construira un édifice. Lui, il sera le maître; lui, il pourra tout faire, car il n'aura pas derrière lui des siècles pour l'obliger. Alors, oui, le pouvoir absolu, le pouvoir unique, le pouvoir dominateur dans les mains

d'un conquérant, voilà ce que doit avoir la France, voilà ce qui la rendra forte et puissante; mais encore une fois, monseigneur, c'est vous qui appellerez ces désastres, c'est vous qui ferez mourir dans le sang cette mo« narcbie que vous croyez avoir fondée.

Le cardinal fixa ses yeux ardents sur ceux de Gam» panelli.

— Qui fa dit cela? demanda-t-ih

— La voûte céleste, et les études que je fais assidûment.

— Va-t'en ! tu n'es qu'un imposteur.

— Je suis un prophète, et quel prophète a jamais trouvé créance près des sages de son peuple.

— Tu veux donc que je meure désespéré?

— Je veux que vous mouriez éclairé, que vous empêchiez peut-être après vous ce que vous aviez préparé avec tant d'amour.

— A quoi donc ai-je usé ma vieî s'écria-t-il' avec colère.

— A ce qui use toutes les existences, monseigneur, à des chimères.

— Ah! dit le cardinal, arrêté près de la fenêtre, et fixant avec mélancolie son regard sur les eaux du bassin, éclairées par la lune, si j'ai poursuivi une chimère, pourquoi donc ai-je abandonné celles de ma jeunesse, si belles et si fraîches? pourquoi ai-je étouffé mon coeur? pourquoi me suis-je interdit de souffrir par lui, d'aimer par lui? Pourquoi suis-je seul, enfin?

— Madame la duchesse d'Aiguillon est vernie plus de dix fois aujourd'hui.

— Je ne yeux pas la voir, Bernin, renvoie-là, arrange ma santé à ta guise pour que je ne sois point troublé, ce n'est pas là ce qu'il me faut. Ah! l'espace, la campagne fleurie, le jeune âge et la liberté, c'est là le bonheur.

Gampanelli et Bernin se regardèrent. Le cardinal humait les senteurs déjà froides du jardin, avec un délice qui se peignait sur tous ses traits.

— Gampanelli, tues docteur?

— Oui, monseigneur, docteur sans exercice, Votre Éminence le sait bien.

— Examine-moi bien, tàte-moi le pouls. - Combien crois-tu que je puisse aller?

—C'est une plaisanterie, monseigneur n'en est pas là.

— J'en suis là et je le sais bien. Allons, parle.

— Mais... plus d'un mois, certainement.

— Un mois! c'est un siècle. Un petit voyage en litière me fatiguera-t-il beaucoup ?

— Non, monseigneur, vous pouvez le faire, avec de bons porteurs comme les vôtres.

— Vous viendrez avec moi, Campanelli, je veux partir incontinent pour Rueil.

— A cette heure?

— Oui, à cette heure. Je veux voir lever le jour, je veux assister à ce magnifique spectacle, où les élus du paradis eux-mêmes doivent accourir! Cela se peut-il?

— Gela se peut, monseigneur , avec les soins nécessaires.

— On les prendra. Et puis, un jour de repos dans ma chère retraite, un jour loin des caresses hypocrites de ce roi hypocrite, qui épie les progrès de la mort, afin de pouvoir devenir le maître, ne fût-ce qu'une heure, avant de mourir à son tour. Oh! funeste soif des honneurs et du pouvoir! combien d'àmes vous avez jetées dans l'abîme éternel 1

— Si monseigneur se décide à partir, il sera ici pour tout le monde, pour le roi lui-même; le repos ne doit pas être violé.

— Le roi viendra, il viendra jouir des progrès de la mort, compter mes soupirs et analyser mon agonie. Je ne pourrai l'éloigner.

— Je m'en charge.

— Toi, Gampanelli !

— Je l'empêcherai.

— Ah! si tu fais cela, le plus beau de mes tableaux t'appartient après ma mort; oui, si tu fais cela, tu m'auras procuré mon dernier bonheur et rien ne te paiera, je te le jure. Une journée à Rueil, sans bruit, sans compliments, sans fausseté, seul avec des serviteurs fidèles et loin de l'égotste insensé qui me tue! Ah! tous les trésors du monde ne paieront pas ce bonheur !

Richelieu, ainsi que tous les gens qui ont vécu par la tête, s'était lassé vite : le cœur, au dernier moment,

se souvenait; il demandait sa part, si impérieusement usurpée, il la demandait comme son droit, et, pour l'obtenir , il renversait les obstacles , il voulait!

Campanelli et Bernin, après s'être consultés, après avoir consulté le médecin de service, endormi dans l'antichambre, donnèrent, à petit bruit, des ordres pour le départ. Le cardinal en ressentait une joie d'enfant; il allait respirer librement, hors de ces murs enfumés qui l'étouflaient, loin de ces courtisans qui l'obsédaient, loin de ce roi, dont le regard triste et morne comptait les battements de son pouls, en mesurant ceux du sien, et se demandant :

— Qui mourra le premier !

Aussitôt que cela fut possible, sans initier le palais endormi à ce départ, sans le laisser deviner même aux personnes indispensables, le ministre fut porté dans sa litière. On allait franchir la grille du palais, la garde, à moitié endormie, sortait pour rendre les honneurs, le Cardinal appela Bernin.

— Surtout cache-leur bien que c'est moi; on croirait que je suis disgracié.

Mot profond, mot vrai d'un ambitieux, et souvent la clef de bien des sacrifices.

Le voyage fut horrible. Richelieu souffrait des douleurs inouïes, il fallait s'arrêter tous les cent pas, on croyait qu'il n'arriverait pas vivant, il souffrit tout sans se plaindre, seulement il lui fallait Bernin et

Gampanelli auprès de sa litière. Il parlait sans cesse, il montrait chaque arbre de la route, il nommait chaque village. En entendant une horloge sonner deux heures :

— Bernin, dit-il, ce clocher de village restera debout quand je ne serai plus; cette cloche, indifférente, tintera comme aujourd'hui, lorsque mes yeux seront fermés; l'univers ne- changera pas un iota à son équilibre, pas une feuille ne tombera de plus aux arbres qui entoureront ma tombe, et cependant vivant encore aujourd'hui, cadavre ambulant, martyr d'un mal qui me tue, je puis tout !

Il en fut ainsi toute la route, enfin on arriva à Rueil où rien n'était prêt pour le recevoir. On avait envoyé des courriers d'avance, mais une maison inhabitée depuis longtemps a toujours un aspect de tristesse, et qui ne s'en va pas aussi vite que la volonté.

On transporta le malade dans sa chambre arrangée et chauffée à la hâte ; il s'y trouva bien et déclara qu'il y mourrait.

— Je fais comme les chiens ; ces fidèles animaux fuient la maison de leur maître, lorsqu'ils se sentent près de mourir, ainsi je quitte la maison que j'ai donnée à mon maître, et je viens ici chez moi pour y fermer les yeux.

Soit que le voyage l'eût fatigué, soit que l'influence du lieu se fît généralement sentir, il s'endormit profondément. Le silence le plus recommandé régna par

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tout le château : on eût entendu voler une mouche. Richelieu dormait!

Il en fut ainsi jusqu'à neuf heures. Depuis bien des jours, le pauvre malade n'avait trouvé un pareil repos. Il se réveilla, infiniment soulagé, et, pour achever la fête, un soleil superbe inondait la vallée. Il faisait une de ces journées tardives, pendant lesquelles, pareil à un ami qui s'exile pour longtemps, le soleil semble caresser la terre de ses rayons. Les dernières fleurs tremblaient aux branches, et les feuilles couraient doucement dans les allées, chassées par un vent amoureux.

— Ouvre la fenêtre, Bernin, ouvre-la, approche-moi, que je voie ce paysage, que je sente cette brise dans mes cheveux, que je vive encore un peu, si c'est possible. Non plus par la pensée, mais par la sensation ; bientôt tout sera fini!...

Le valet obéit.

— Monseigneur, dit-il ensuite, ne veut recevoir absolument personne?

— Absolument. Est-on venu me chercher ici, mon Dieu!

— Quoi! pas une exception?

— Aucune, pas le roi lui-même.

— Alors il faudra donc la renvoyer?

— Qui, elle?

— Monseigneur sait bien.

— Non, je ne sais pas; parle, maraud, parle vite...

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— Le Neuf de Pique...

— Elle est ici?

— Elle est là, qui attend.

— Ah! qu'elle vienne! qu'elle vienne! Merci, mon Dieu!... mon bonheur est complet!...

— Monseigneur n'en souffrira pas?

— Moi, fiernin? je souffre parce que tu tu me fais attendre. Cherche-la, amène-la, cette femme qui m'a tant aimé ; il me semble que j'ai vingt ans et que je vais la revoir...

En ce moment même, comme pour donner un démenti à ces paroles, une grande figure noire, voilée et masquée des pieds à la tête, entra dans l'appartement.

— Ah! dit-il, est-ce bien là Ryna, en es-tu certain? Son aspect me glace!

— C'est Ryna qui vient auprès du lit de mort, monseigneur; mais ce n'est plus la Ryna des jeunes années. Vous lui aviez pris son cœur, qu'en avez-vous fait?...

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