‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 41 sur 43 · LE DERNIER RENDEZ-VOUS · texte numérisé non relu

LE DERNIER RENDEZ-VOUS

— Ah! vous venez pour maudire, à cette couche fatale, continua le ministre; vous apportez ici des paroles de douleur, près de ce lit de tortures. Vous n'êtes pas Ryna, alors!

il. 1 .

— Vous avez peine à me reconnaître. En effet, la Ryna des anciens jours avait le sourire aux lèvres et la confiance au cœur; regardez-la maintenant...

Elle arracha sou masque et montra son visage couturé, flétri, presque hideux, dont nous avons plusieurs fois parlé dans le courant de ce récit. Il ne jeta aucun cri, mais il joignit les mains, stupéfait, la regardant et n'en pouvant croire ses regards.

— Et pourtant, je suis plus jeune que vous, Armand; plaignez-vous donc, si vous l'osez.

Les souffrances étaient, en effet, tracées d'une manière ineffaçable sur ses traits.

— Ryna! Ryna! non, ce n'est pas possible!...

— C'est Ryna, pourtant. Ah! je le savais bien que je viendrais près de vous en ce moment, je savais bien que mon tour arriverait et que je les écrasefais tous.

— Hélas ! Ryna, et lui! Dieu Ta enlevé, je le retrouverai là-haut !

— Lui ! Ah? ne me parlez pas de lui, si vous voulez mourir tranquille. Lui, assassiné sous vos yeux, et dont l'assassin est de vos banquets et de vos fêtes! lui ! Et vous dites que vous l'aimiez !

— Hélas ! j'ai cru que je l'aimais ; j'ai si peu aimé en ma vie, que je m'y 6uis trompé peut-être.

— Pauvre homme! pauvre créature de Dieu! qui n'a pas aimé, qui n'a pas aimé même son enfant!

— Maintenant, Ryna, il me semble que je renais ; j'éprouve des besoins inconnus; je rêve je ne sais quel

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bonheur que j'ignore. J'ai voulu venir ici, comme si je prévoyais que vous m'y cherchiez aujourd'hui. Ce n'est plus vous, il est vrai, ce ne sont plus vos traits, ce n'est plus votre cœur, mais c'est toujours votre voix. Je ferme les yeux et je l'entends, et je sens les caresses de cette brise fraîche sur mon visage, comme je les sentais dans ces temps de bonheur, où je vous attendais au bord de la rivière, là-bas, sous les saules. Ma pensée, tant fouillée, tant tourmentée, a besoin de quelque repos avant de retourner vers le Dieu dont elle tire son essence. Ryna, personne ne m'aime plus, je me présenterai au dernier tribunal sans une prière, sans le souvenir d'une affection terrestre, qui puisse intercéder pour moi. Ryna, ne m'aimeres-vous point?

— Non, répliqua-t-elle tranquillement en secouant la tête.

— Il la regarda fixement quelques secondes, et répondit :

— C'est juste.

— Vous êtes un puissant ministre, monseigneur, vous payes chèrement des espions pour livrer le secret ou la vie de ceux dont vous vous méfiez; pourtant vous ne connaissez qu'une faible partie de la vérité en toutes choses. C'est triste à dire; mais avec la vérité absolue, ce monde-ci ne serait pas habitable. Il faut pourtant que vous sachiez maintenant ce que j'ai souffert pour vous, ce que m'ont fait endurer des gens qui sont restés vos amis, lorsque moi je mou-

rais chaque jour loin de vous/ loin de tout ce que j'aimais. Voulez-vous rapprendre?

— Je le veux.

— Vous vous en sentez la force?

— Oui.

— Ce sera terrible, je vous en préviens. Il -vous restera la liberté de punir, la liberté de la vengeance, c'est assez pour un cœur tel que le vôtre.

— Parlez.

— Ah! qu'il faut aller chercher loin ce premier moment où nos regards se dirent tant de choses. L'exil injuste que vous subissiez, pour avoir refusé votre concours aux favoris d'alors, pour élre resté fidèle à la reine Marie, à votre maîtresse, m'inspirait une admiration sans bornes, je vous aimai. Ce que vous savez, ce que j'ai eu la faiblesse de ne point vous cacher, je ne vous le répéterai pas. Mais les crimes des autres, mais le terrible jour où je suis devenue à peu pr£s telle que je suis aujourd'hui, vous en ignorez l'histoire, vous ne la soupçonnez même pas.

— Ah! des crimes! des crimes! non, pas un mot sur ce sujet.

— Quoi ! pas un mot quand vous avez la puissance! pas un mot lorsque vous pouvez réparer l'erreur, lorsque vous pouvez venger celle... que vous avez aimée

pourtant; Dieu m'en est témoin!

— Oui, je l'ai aimée.

— Vous n'avez oublié ni cette femme qui vous en-

serre dans ses replis de couleuvre, ni ce monstre ignoble à face d'homme, qu'on appelle Ravière et qui vit encore?

— Non.

Elle lui raconta alors une longue histoire, qui ne peut trouver sa placé en ce moment, et qui lui fit jeter plusieurs fois des cris d'épouvante et d'incrédulité.

— Quoi! dit-il, quoil tout cela est vrai, et j'ai pu...

— N'avez-vous donc jamais versé le sang innocent? N'avez-vous pas fait des héros et des martyrs, par vos persécutions?

— Épargnez-moi, je vous en conjure. Ah! vous ne vous souvenez plus que du mal, vous ! J'étais si heureux, tout à l'heure !

— Je me souviens que j'ai souffert vingt ans, je me souviens que j'ai été vingt ans votre victime et celle de vos alliés, de vos espions, je me souviens que mes amis ont été persécutés par vous, je voudrais oublier ce que nous fûmes l'un pour l'autre, je voudrais que le lien qui nous a unis n'eût pas laissé de traces. Ah ! que vous fûtes coupable de vous jouer ainsi d'une pauvre fille, dont (pute la vie était en vous. Si vous m'aviez laissé dans ce château de Mauleuvrier, chez ma bonne, ma chère cousine, mon existence se fût écoulée calme et douce. Vouée à la science dont j'étais idolâtre, j'aurais employé cette science au bien, jamais au mal, je n'aurais pas servi les vengeances furieuses, j'aurais ivndu à ma famille re qu'elle me donnait, et

j'y serais heureuse et honorée. Au lieu de cela, qu'avez-vous fait de moi, regardez !

Le cardinal se couvrit le visage de ses mains, et soupira fortement.

— Le ciel a toujours son moment tôt ou tard, il est patient, parce qu'il est éternel. Mais je suis venu ici, en cet instant terrible, près de votre dernier passage, Armand de Richelieu, comme le remords, vous rappeler que vous n'êtes qu'un homme et que votre fin approche, vous rappeler que le jugement de Dieu vous attend, vous qui avez si injustement jugé les autres, et vous demander si vous êtes prêt à répondre.

— Oh!Ryna!Ryna!

— Oui vous êtes faible, vous êtes craiatif, parce que votre conscience vous accuse, parce que > devant le Dieu qui voit tout, il vous faudra répondre et que le fardeau est bien lourd, n'est-ce pas? Le voilà donc ce Richelieu, ce grand, ce tout-puissant ministre, cet homme dont le regard fait trembler jusqu'au roi luimême, le voilà qui tremble devant moi! Le voilà sans force, sans énergie, auprès d'une femme dont il a détruit l'avenir, dont il a brisé la vie, dont il a tué l'enfant. Il a peur !

Ryna, debout à ses côtés, belle de rage et de désespoir, semblait l'ange du jugement, demandant compte au pécheur; son bras étendu sur lui, et ses longues manches ressemblant à des ailes, rendait la similitude complète. Le cardinal, dont les forces étaient à leur

terme, et qui approchait du moment suprême, bien que quelques jours l'en séparassent encore, n'était plus reconnaissable. H tenait de force son masque sur son visage, en face de la cour, lorsqu'il posait pour la postérité, mais fà, seul avec cette femme, qui l'avait tant aimé, il était lui-même, il était l'homme enfin, l'homme qui craint, l'homme qui regarde sa vie et son juge, et qui commence à trembler pour l'autre monde.

— Si vous eussiez racheté au moins par lui tout le reste.

— Ryna, dit tout à coup le ministre en se soulevant, pourquoi êtes-vous venue, si c'est pour me maudire! Pourquoi m'avez-vous envoyé ce funeste talisman, qui m'a brûlé le cœur? Depuis te jour où je l'ai touché, où je l'ai tenu dans ma main, ma chair s'est détachée, j'ai 60uflert, j'ai souffert à en devenir fou. C'était donc là le commencement de votre vengeance?

— Oui, ou plutôt c'en était l'annonce. Ce n'est pas moi qui vous ai frappé, mais je savais que Dieu vous frapperait en ce moment, je le savais, et je vous ai envoyé ce signe, pour vous prévenir et vous préparer.

— Ryna, vous possédez un art terrible, un pouvoir immense, et dont le fardeau doit vous paraître lourd, bien que vous l'ayez cherché vous-même, reprit le moribond, la regardant avec une sorte de respect craintif.

— Oui, je suis souvent effrayée, je l'avoue ; oui, je me

crains moi-même, et je maudis la funeste science qui m'est cependant plus chère que la vie. Avec quelle curiosité ardente je fouille, je cherche cet avenir dont la connaissance est souvent si cruelle... Combien chacune de mes découvertes m'est précieuse, malgré les peines qu'elle me coûte et les douleurs qu'elle m'apporte. Si vous me voyez passant des nuits entières, la tête sur mes creusets, sur une cornue, et lorsque j'obtiens ce résultat, quelle joie! quel délire! Gampanelli tous le dira. J'ai poussé plus loin que qui que ce soit encore les découvertes du grand œuvre. J'ai i'élixir de longue vie!

— Que ne me l'avez- vous donné? s'écria le ministre. La vie! la vie! si vous pouviez me la rendre, me la rendre quelques années seulement! Si vous pouviez me laisser exécuter les projets que j'ai conçus, mettre mon nom à cet édifice social que j'ai commencé, et qui me couvrira de gloire si je l'achève. Oh! Ryna, faites cela, et jamais reine n'aura eu votre puissance ; jamais prodigue n'aura obtenu tant de trésors pour les dépenser, jamais.

— Insensé! ne suis-je pas plus puissante que vous! N'ai-je pas des trésors auprès desquels les vôtres ne sont que des misères! Que m'offrez- vous donc? Te que j'ai déjà, ce que je méprise, ce que je foule aux pieds. Je ne suit» pas Dieu, et Dieu seul peut ressusciter les morts; la mort est en vous depuis longtemps, votre heure est marquée; il faudra vous lever quand on vous

appellera, et marcher au- devant de votre maître. Hélas! hélas! ajouta-t-elle en se tordant les bras, que de jours, que de semaines j'ai passées sans dormir, dans mon laboratoire, pour y chercher ce rayon de la puissance divine, qui rend l'existence à un corps lorsqu'il va la perdre, lorsque le fil est coupé! Mais rien, rien! J'ai pu prolonger un peu, j'ai pu retarder le moment fatal ; mais il faudra qu'il vienne, et moi, je vivrai! Je pourrais mourir cependant, et je vivrai! Je vivrai, parce qu'il y a en moi deux puissances : la tête et le cœur; parce que l'amour, le besoin impérieux de la science, l'emporte encore sur les affections. Je vivrai seule, je vivrai malgré tout, pour apprendre, pour découvrir, et je me consolerai, et voilà ce qui est horrible : c'est qu'une âme immortelle ne garde pas un chagrin immortel, c'est qu'on l'oublie, c'est qu'elle puisse retrouver sa joie et son bonheur, après avoir perdu tout ce qu'elle aimait au monde. Et cependant, telle est la règle et le vœu de la nature, telle est la loi si impérieuse, que notre volonté même ne peut nous y soustraire; nous la devons subir.

Richelieu écoutait ces paroles avec l'attention d'un homme qui cherchait une espérance , lorsque Ryna se tut; il soupira fortement, il ne devait plus compter sur elle, et c'en était fait pour lui. Il laissa retomber sa tête sur son oreiller, dans un état de découragement profond. Il ne se reconnaissait plus lui-même.

— Ah? dit-il, j'étais venu ici pour chercher quelques

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instants de repos entre la vie et la mort, et vous m'avw tout gâté, Ryna!...

— Je ne sois point un messager de joie, tous deviez le savoir, Armand. Vous m'avez appelée, je suis venue, mais je ne suis pas venue pour augmenter le nombre de vos flatteurs, je suis venue pour vous aider à mourir, pour vous rappeler vos premières années et tous soutenir au dernier passage!...

— Ah ! ce ne sont pas des flatteurs que je demandais, c'est un ami. Les flatteurs! je les ai laissés an seuil de mon palais, là-bas ; ici j'espérais une parole de consolation et de tendresse, et...

— Celui qui n'a jamais aimé ne doit compter sur l'affection de personne ; celui qui a tout sacrifié à one idée ne peut réclamer des autres un sentiment. Celui qui n'a pas vengé le sang de son fils, répandu par une main infâme, ne doit pas compter sur la mère de son fils pour essuyer ses larmes.

— Mon fils est vengé, dit-il.

— Comment?

— Josselineest exilée; si je vivais, elle serait bannie, elle serait...

— Si vous viviez elle serait rappelée, car l'habitude vous a rendu cette femme plus nécessaire que tout au monde. C'est votre ange de ténèbres, et si vous l'avei éloignée de votre lit de mort, vous la demanderiez bien vite à l'existence. Vous avez besoin d'elle pour vos

mauvaises pensées et vos mauvaises actions, elle devine les unes et exécute les autres.

— Vos protégés sont sauvés. On second wdre est même parti ce soir pour le cas où le premier serait méconnu, ou mal interprété. Elle est là, et je la connais, elle ne lâche pas aisément sa proie.

— Elle la lâchera pourtant cette fois, je le sais, et la punition est proche.

Le ministre ne répondit pas, il se sentait pris d'une de ces douleurs horribles à laquelle il devait succomber; ses traits se contractèrent, ses lèvTes pâlirent encore davantage, il les serra fortement pour retenir ses plaintes, car il ne voulait pas faiblir devant Ryna. Arrêtée près de lui, à le regarder, elle eut cependant un moment de pitié, et sentit une voix ancienne lui parler au fond du cœur. Elle tendit la main au cardinal.

— Armand, du courage!

Il leva sur elle un œil terne et vitreux.

— Je ne puis vous sauver, mais je puis vous empêcher de souffrir, et je le ferai. Campanelli est ici, attendez-moi.

Elle sortit l'espace d'un quart d'heure environ, et revint avec une petite fiole dorée contenant seulement quelques gouttes de liqueur.

— Une goutte dans une cuillerée d'eau à chaque crise, et elle cessera sur-le-champ.

Le cardinal en fit l'essai, il se trouva soulagé à l'instant même.

— Ah! merci, dit il, merci, Ryna, je pourrai traYailler encore.

Une demi-heure après il dormait profondément. Ryna s'assit à ses côtés et le contempla avec mélancolie. Ses souvenirs revenaient en foule, elle se rappelait ces temps enfuis, où cet homme exilé, malheureux, lui avait demandé son amour, comme toute la joie, tout le bonheur de sa vie; elle se rappelait leurs longues promenades, leurs rêveries sous les grands arbres, leurs serments, leurs joies. Et maintenant, qu'en restait-il? qu'étaient-ils tous les deux? Un mourant, et une malheureuse déshéritée de tout.

— Ah! que Dieu lui pardonne! s'écria-t-elle.

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