‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 6 sur 43 · LE NEUF DE PIQUE · texte numérisé non relu

LE NEUF DE PIQUE

Gournay se leva vivement' et se plaça entre Jacques et la vieille, la main sur son poignard, caché dans sa ceinture, et prêt à le défendre envers et contre tous.

— Que diable fais-tu là ? demanda le jeune homme.

— Demandez à madame, monsieur le c..., c'est-à. dire demandez à madame, mon ami. J'ai l'esprit si

troublé que je ne sais, en vérité, plus la signification de mes paroles. Elle peut mieux que personne te renseigner sur ce qui se passe ici.

— Il se passe que tu extravagues et que tu fais des ' contes de la Mère l'Oie, jeune homme. Ce seigneur est ton maître, vous vous cachez tous les deux ; mais, si vous n'y prenez garde, vous allez vous perdre ensemble. 11 suffit de tous éclairer sur le danger pour que vous l'évitiez, si vous êtes des nommes raisonnables.

— Oh! oh ! pensa Jacques, n'est-ce point là un espion du cardinal? Tenons-nous ferme et jouons serré.

11 se mit à rire tout haut avec un air de franchise et de bonne humeur à dérouter les soupçons le plus rebelles.

— Ah! mon Dieu ! poursuivit-il, vous êtes bien savante, madame, et ce que vous dites là est la pure vérité, excepté que je ne suis point un seigneur. Il est, en effet, mon valet, et je me cache, afin d'éviter cette maudite soutane, à laquelle on me condamne, quand j'aurai fini mes études, je n'en veux absolument pas entendre parler. Nous arrivons de Poitiers tout d'une haleine, je crois bien qu'on nous poursuit, et si vous pouvez nous aider à éviter la férule de mes parents, je vous en récompenserai bien.

— Ah ! ah ! fit la vieille rêveuse en portant sur le comte un regard scrutateur, nous allons voir cela de plus près. Asseyez-vous là.

— En face de vous?

— Oui, absolument en face.

— Très-volontiers. Mais, je vous en prie, dites-moi à quoi vous servent cette foule d'animaux qui assourdiraient un mort. Gomment voulez-vous qu'an s'entende au milieu de tout cela?

— Nous nous entendrons parfaitement tout à l'heure, et vous oublierez les animaux, un peu de patience. Ces animaux, ce sont mes amis, mes confidents, depuis que j'ai renoncé à l'espèce humaine, et que je la couvre de mon mépris.

— Bien obligé!

— Oh ! vous penserez comme moi plus tard, quand vous serez détrompé des folies du cœur, des rêves de l'ambition, de la croyance en vos semblables ; quand vous aurez assez souffert pour ne plus sentir vos douleurs, ni vos joies, vous me comprendrez, et vous vous souviendrez de moi.

M. de Maulovricr se sentit intéressé malgré lui par l'accent profond de cette femme. Bile disait vrai, cer* tainement ; sa physionomie présentait en ce moment une analogie complète avec ses paroles. Elle arrangeait avec distraction des tarots sur sa grande table. Gottrnay, moins facile à impressionner que son maître, le tirait incessamment par sa manche, en lui répétant:

— L'heure passe, monsieur, voici bientôt le moment, partons.

Un charme indéfinissable, une curiosité ardente, re-

tenaient le comte à sa place. Il eût voulu percer le mystère de cette créature étrange, et il' s'humiliait, malgré lui, devant sa puissance.

— Que voulez* vous de moi? demanda-t-il, voyant qu'elle se taisait.

— Je veux que vous sachiez ce qui vous menace et que yousvsuiviez mes conseils. J'ai en vain parlé à vôtre père autrefois, il ne m'a pas écoutée, vous savez quelle mort fut la sienne.

— Vous avez connu mon père !

— Je vous ai vu naître, je vous ai tenu sur mes genoux et bercé bien des fois ; vous ne vous souvenez plus de moi, je ne reste dans vos souvenirs que comme un rêve \ nous nous retrouvons aujourd'hui, nous nous retrouverons plus tard, tout cela est écrit.

— Je ne me rappelle point vous avoir jamais vue.

— Ingrat! quoi, yous ne yous rappelez pas une belle fée, toute blanche, qui yous apportait des fleurs, qui se penchait la nuit sur votre berceau, qui vous menait jouer le matin au bord de la Yonne, et qui vous cueillait les plus belles cerises, les plus beaux raisins? Yous ne vous rappelez pas les contes dorés qui vous endormaient, pendant que vous vous rouliez à mes pieda sur la mousse? Oh ! je- n'ai rien oublié, moi ! le vous ai cherché souvent depuis, sans oser me montrer à vous. J'ai attendu avec patience, je savais que le jour viendrait, et il est venu!

Jacques cherchait jusqu'au fond de sa mémoire, et il

y retrouvait une idée confuse, une forme vague, indécise, se rapportant à ce que lui disait la pythonisse. Cependant il ne le lui avoua pas, il pouvait se tromper, cette femme pouvait être devenue ennemie, elle était peut-être envoyée pour le perdre, ou peut-être lui racontait-elle une fable au hasard, pour réprouver, pour obtenir de lui ce qu'il ne disait pas. Voyant qu'il se taisait, elle reprit :

— Vous ne vous souvenez plus de Ryna ?

— Ryna! oh ! je m'en souviens!

Ces mots lui échappèrent, il eût voulu les reprendre.

— Vous vous souvenez de Ryna, Jacques ! Eh bien, Ryna c'est moi, Ryna, la belle fille, est devenue en si peu d'années la vieille femme décrépite que vous voyez. Croyez-vous que j'aie souffert?

— Ryna ! reprit-il, combien de fois ce nom a frappé mon oreille, et dans mon enfance et depuis que je suis homme. Ryna ! combien ma pauvre mère Ta pleurée, cette Ryna qu'elle aimait tant ! Elle la croit morte, et Ryna est morte. Ryna aurait plus de quarante ans de moins que vous, Ryna serait jeune encore. Vous me trompez, vous n'êtes point Ryna.

— Je m'y attendais, reprit la solitaire avec mélancolie, j'en étais sûre, et voilà pourquoi je ne me suis pas révélée plus tôt. Qui pourrait reconnaître Ryna sous ce visage, sous ces cheveux blancs? Qui ne me dénierait pas mon origine en entrant dans cette maison ? La mère qui m'a mise au monde, la vôtre qui m'a

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tu élever près d'elle, ne me reconnaîtraient pas plus l'une que l'autre, je le sais, je le sais bien, je ne m'en étonne pas.

M. de Maulevrier écoutait avec surprise cette femme extraordinaire ; il cherchait à lui appliquer les récits qu'il avait entendu faire tant de fois dans sa famille, et ne retrouvait pas une trace de cette beauté, de cette pureté, de cette douceur tant vantée.

— Non, non, dit-il, ce n'est pas elle ! ce ne peut pas être elle ! Partons, Gournay, l'heure est proche.

— Gournay l tu es un Gournay, toi? Au fait, j'aurais dû te reconnaître, tu ressembles à ton oncle le manchot et un peu aussi à ta mère Pierrette la chanteuse! C'était une jolie fille que Pierrette la chanteuse ! Nous avons souvent cueilli ensemble des noisettes là-bas, du côté de la grande futaie ; a-t-elle encore la cicatrice qu'elle s'est faite en montant aux arbres, pour dénicher les merles ?

— Jésus! monsieur, elle connaît ma mère comme moi-même. Ce pourrait bien être mademoiselle Ryna de M...

— Ne prononce pas le nom de mes pères ici, enfant, ou ce toit s'écroulerait sur notre tôle.

Une terreur véritable agitait ses traits, en prononçant ces mots ; elle regardait tout autour d'elle, comme si un ennemi invisible eût dû veiller sur ses paroles et la punir d'une infraction h ses ordres. Les deux jeunes gens se sentirent frissonner, l'émotion de cet être sin-

gulicr, vraie ou fausse, les gagnait peu à peu, le charme magnétique opérait sur leurs vives imaginations.

— Vous voyez ce que dit Gournay, reprit-elle, lorsqu'elle fut un peu remise, et si, pour vous convaincre, vous voulez d'autres preuves, ne craignez pas de m'en demander. Il me faut votre confiance, il me la faut tout entière. Vous êtes dans une position dangereuse, plus dangereuse que vous ne le supposez même, je veux vous en retirer, je veux que vous Boyez heureux à. l'avenir, si toutefois vous pouvez l'être ; c'est ce que nous verrons tout à l'heure; coupez ces cartes et n'ayez ni craintes, ni distractions.

Il obéit machinalement. Elle lira les tarots les uns après les autres, les plaça dans un certain ordre sur la table, en prononçant des paroles inconnues et en comptant des nombres fabuleux. Aussitôt qu'elle y eut mis la main, trois gros chats, les ancêtres des autres, dont les prunelles de feu étincelaient dans leuj robe noire, accoururent de différents côtés et se placèrent en triangle autour du jeu. Les hibous redoublèrent leur tapage, il y eut quelque chose de saisissant et de bizarre dans toute cette préparation.

— Ah ! dit-elle enfin tout haut, mon pauvre Jacques, vous êtes amoureux.

Il y a toujours un amour quelconque dans la destinée d'un homme de vingt-cinq ans.

— Vous êtes aimé autant que vous aimez vous-même. C'est une belle jeune fille destinée à bien des larmes.

Elle a l'àme d'une vierge et le cœur d'un héros, fin ce moment la mort plane sur sa maison, et cette mort change toute sa destinée. Armez-vous de courage, pauvre amant, elle va se marier.

Jacques bondit comme un faon blessé.

— Gela n'est pas, cela ne peut pas être, Isabelle ne brisera pas nos serments ; c'est une noble fille, elle n'appartiendra qu'à moi.

— Elle appartiendra à un autre avant que trois jours se soient écoulés, et vous ne devrez ni l'accuser, ni- la haïr. Je dis plus, vous-même y consentirez.

— Moi 1 je suis très-tranquille alors, cela ne sera point, car je n'y consentirai jamais !

— Malheur! malheur! vous avez beaucoup à souffrir aussi, vous. Voyez-vous cette carte fatale, ce neuf de pique placé là, près de votre étoile? Tant qu'il ne la quittera point, ne comptez sur rien en ce monde. Vous allez courir risque de la vie, et vous échapperez néanmoins, vous irez àj'étranger, vous avez quelque chose d'extraordinaire dans votre avenir, on vous croira... Mais, qu'est-ce que je vois, mon Dieu! interrompitelle tout à coup, en devenant pâle comme un linge. Quelle est cette femme, première cause de tous vos maux. Ah ! cette femme je la connais, je la connais, je la sens, je la vois, c'est elle ! Maudite ! maudite I

Sa voix s'élevait à mesure que son exaltation augmentait, ses yeux semblaient prêts à sortir de leurs orbites, ses mains tremblaient, ses lèvres devenaient

violettes, ses dents claquaient, elle était effrayante.

— Elle encore, mon Dieu ! toujours elle. Ah quoi ! je la retrouverai donc toujours. Ah ! elle n'est pas loin d'ici, c'est elle qui a porté la mort dans la maison de votre bien-aimée, c'est elle qui vous ^poursuit, comte, prenez garde! prenez garde !

Un des chats poussa un miaulement plaintif, qui lit frémir les deux auditeurs jusque dans la moelle des os.

— Écoutez, Jacques, reprit-elle très-vite, -vous allez bientôt voir celle qui vous est chère, vous allez être sauvé par elle, croyez-vous, c'est une erreur. Vous courez près d'elle un danger immense, vous allez vousmême chercher ce que vous devez Mr. Prenez ce talisman, et attachez-le sur votre poitrine. Vous ne pourrez périr, tant que vous le conserverez, ni par le fer, ni par le feu, ni par l'air, ni par l'eau. Lorsque vous vous trouverez en péril, placez votre main droite, sous se sachet, prononcez trois fois le nom de Ryna, comptez jusqu'à neuf, et, quelque chose qui arrive, vous ne succomberez point. Trois fois cette amulette vous sauvera la vie, vous ne m'oublierez plus alors.

— Que contient ce petit sac ? N'est-ce pas quelque pratique du diable, à laquelle un chrétien ne doit point céder?

— Ce sac, vous le voyez, ne contient qu'une chose, un neuf de pique, ni plus ni moins. Ce n'est pas ma main qui vous conduira dans la mauvaise route, fils de Catherine mon aimée, ne me redoutez pas.

L'imagination de M. de Maulevrier se frappait de plus en plus; il prit le talisman lorsqu'elle Peut refermé, et le suspendit sur sa poitrine, avec un ruban qu'elle lui donna également.

— Ne le quittez ni jour, ni nuit, entendez- vous? car le péril vous viendra souvent inattendu. Qu'il vous garde et qu'il vous préserve, comme il a déjà gardé une vie, la plus précieuse de toutes.

— Monsieur, monsieur, disait Gournay impatient, l'heure avance, partons, partons vite, nous manquerons le rendez-vous.

Quant à M. de Maulevrier, complètement sous le charme, il ne pouvait s'arracher à ce dangereux besoin de connaître l'avenir,'qui nous domine tous et qui nous entraine souvent jusqu'à la déraison.

— M'aime-t-elle? demanda-t-il.

— Elle vous aime, et elle est digne d'être aimée.

— Cependant elle va, dites-vous, en épouser un autre?

— Oui, et malgré cela elle restera la plus noble, la plus fidèle des créatures, et vous l'admirerez et vous l'adorerez. Mais pourquoi me faire répéter tout cela ? Oh ! je demande pourquoi, comme si je ne savais pas qu'il est des choses qu'on ne répète et qu'on n'entend jamais assez. Partez maintenant, allez où l'amour vous offre un asile ;cachez-YOus bien, la trahison et le danger sont au milieu de vous. Je veillerai sur votre vie, ces cartes viennent de me révéler ce que j'étais loin de

soupçonner. Hélas ! mon avenir comme le vôtre est à Saulieu.

— Votre avenir ! décria le jeune homme.

— Oui, mon avenir. Vous êtes étonné, n'est-ce pas? qu'une femme de mon apparence parle de son avenir. C'est que mon avenir est vaste, à moi, mon avenir c'est mon passé, ce sont les conséquences, c'est la vengeance de ce passé terrible, si long et si lentement écoulé. Oh! la vengeance! la vengeance!

— Madame, reprit Jacques en se levant, le bon Dieu nous fait dire dans sa prière: Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Vous ne voulez donc pas qu'il vous pardonne.

Après ces paroles il croisa son manteau sur sa poitrine et marcha vers la porte.

— Un instant, mon fils, un instant encore. — Vous verre» bientôt votre mère.

— Ma mère ! murmura-t-il, là-haut peut-être !

— Non, bientôt, ici-bas, sur la terre ; donnez-moi votre parole de gentilhomme que vous ne lui révélerez pas mon existence avant que je vous en aie accordé la permission.

— Pourquoi vous cacher de ma mère, si vous êtea véritablement Ryna? Ma mère qui vous aimait tant, ma mère, qui chaque jour de sa vie prie Dieu pour Ryna, en récitant la parole de l'enfant prodigue. Non, si vous êtes Ryna, tous ne pouvez vous cacher de ma mère# c'est impossible, ou vous n'êtes pas Ryna.

— Appelez mon cœur, Jacques, appelez-le, lui qui depuis tant d'années a cessé de battre, il restera sourd, excepté fpour votre mère, excepté pour vous, mais je ne puis voir votre mère, je ne puis consentir à me révéler à votre mère, car le fait seul de mon existence lui apprendrait un secret qu'elle doit ignorer toute sa vie peut-être, toute la mienne au moins. Si la comtesse soupçonnait la vérité, elle ia devinerait tout entière, alors, entendez-vous bien, Jacques. Alors le même danger qui vous entoure vous-même l'entourerait aussi. Moins jeune, moins forte que vous, elle y succomberait, elle y succomberait innocente, et ce crime-là passerait tous les autres. Adieu, ne m'interrogez plus, car je ne vous répondrai pas un mot. L'heure est passée.

Elle ferma les cartes en même temps, eu même temps aussi les trois chats descendirent de la table, les hibous se tranquillisèrent, tout rentra dans l'ordre accoutumé, comme si un coup de baguette eût arrêté toutes ces machines à la fois.

M. de Haulevrier et Gournay se retirèrent, suivis en silence par Ryna, portant à la main une lampe antique, et semblant un bas-relief d'Herculanum descendu de la muraille. La perfection de ses formes, la beauté de ses traits, flétris avant le temps, mais beaux encore, mais réguliers et admirables, rendaient l'illusion complète. Elle resta debout à la porte pour les éclairer, tant qu'elle put les voir.

— La mort te suit, Jacques, dit-elle, dès qu'elle l'eut

perdu de vue, prends garde qu'elle parvienne à te dépasser!

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