‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 7 sur 43 · LA FIN D UN JOUR PUR · texte numérisé non relu

LA FIN D UN JOUR PUR

Cependant le château de Saulieu était dans le désordre et l'agitation la plus complète. L'évanouissement de la marquise appela suf-le-champ les deux jeunes ' filles cachées dans un cabinet de la tourelle, d'où elles avaient tout entendu grâce à la présence d'esprit de Béatrix, qui s'était rappelé cette issue. En un clin d'œil tout le monde fut sur pied aux cris qu'elles poussèrent; l'inconnue eût pu s'échapper dans ce bouleversement général, sans que personne lui en demandât compte. Elle remit son masque, presque aussitôt après qu'on le lui eût arraché, et s'appuya debout sur le dossier d'un fauteuil, immobile et silencieuse; elle ne donna pas de soins à la malade, elle ne dirigea tnéme pas ceux qui lui furent prodigués. Elle semblait attendre, non pas insensible, au contraire le mouvement de sa poitrine révélait une vive émotion, mais paisible, et lorsque madame de Saulieu fut couchée dans son lit, elle s'approcha de la ruelle, et prit sa main pendante en dehors de la couverture. On le remarqua.

— Madame, dit vivement Isabelle, c'est vous qui avez mis ma grand'mêre dans cet état, vous ne resterez pas

auprès d'elle; si elle reprend sa connaissance et qu'elle vous aperçoive, elle y retomberait encore; veuillez vous retirer, je vous prie, vous êtes entrée ici malgré moi, sortez-en de votre plein gré, si vous ne voulez pas que je vous rende la pareille.1

L'inconnue n'entendit pas, ou du moins elle n'en lit pas semblant; elle resta debout, à la place où elle se trouvait, comme abîmée dans des réflexions douloureuses. Madame de Saulieu, étendue, sans pouls, sans mouvement, sans chaleur, allait rendre le dernier soupir. Le chapelain, tous les domestiques, les deux jeunes filles entouraient son lit; un des gens était monté à cheval, pour chercher un médecin à ViYonne; la consternation régnait partout. Isabelle seule conservait la fermeté de son caractère; cependant de tous c'était la plus éprouvée. La présence de cette femme dont la mission lui était connue, lui soulevait le cœur, elle voulait l'éloigner à tout prix. Son audace la frappait et l'offensait en même temps, elle revint à la charge et la somma impérieusement de sortir*. La présence des domestiques lui imposa cette fois, il fallut répondre :

— Mademoiselle, dit-elle, je suis ici pour remplir un devoir, et je ne quitterai point le château que ce devoir ne soit rempli. Avant toutes choses les ordres du roi.

— Ah ! oui, dit amèrement Isabelle, je me souviens, vous avez un prisonnier à réclamer! Le lit de souffrance de madame de Saulieu ne vous est pas suspect,

je pense, reculez-vous donc et ôtez-vous de ses regards, c'est moi, sa fille, qui vous l'ordonne.

— Sa fille! murmura l'étrangère, se soutenant à peine. Je m'éloignerai.

Mademoiselle de Saulieu marchait fièrement devant elle, repoussant l'objet de sa colère et la forçant à se reculer. Lorsqu'elle fut hors de portée elle la laissa, eu lui jetant uu coup d'oeil de mépris, qui se résuma par le mot espion,! qu'elle lui adressa à demi-voix. L'ambassadrice tressaillit, comme si un serpent l'eût piquée.

—Prenez garde, mademoiselle! répliqua-t-elle vivement.

Un mouvement et un cri de madame de Saulieu appelèrent tout le monde près d'elle, on oublia la dame masquée, Isabelle même ne s'en souvint plus, sa grand'mère lui paraissait au plus mal. On envoya un second messager, pour presser le médecin, Finquiétude était au comble, en ce moment même on annonça l'arrivée de MM. de Fouquerolles. Béatrix regarda sa sœur, qui pâlit à faire pitié.

— Allez recevoir messieurs mes cousins, dit Isabelle à madame Legrand, apprenez-leur ce qui vient d'arriver, faites-les conduire à leurs appartements, et dites que ma mère les recevra aussitôt que cela lui sera possible.

Radegonde était accourue des premières, elle soutenait sa maîtresse dans ses bras, elle employait en vain tout ce que la connaissance du tempérament de la marquise lui inspirait de soulagement. Bile n'avait

point jusque làlevé les yeux de ce lit de souffrance ; l'ordre donné par Isabelle appela son attention, et ses regards tombèrent sur cette femme mystérieuse, présage nouveau de malheur, au milieu de cette famille éplorée.

— Oh! mon Dieu! dit-elle, cela est-il possible!

Et, laissant madame de Saulieu aux mains de ses suivantes, elle s'approcha.

— Votre nom, madame? demanda-telle brusquement.

— Mon nom n'est point fait pour vos oreilles, répliqua l'inconnue.

— Si Je ne me trompe pas, au nom du ciel ! au nom de votre père qui est près de Dieu ! au nom de votre mère qui va y aller, peut-être! rêpomdez-moi, me reconnaissez-vous ?

— La douleur vous trouble l'esprit, ma bonne amie, pourrais-je vous reconnaître, puisque je ne vous ai jamais vue?

— Oh ! pensa-t-elle, en se retirant, après une profonde révérence, ce n'est point elle, ce n'est pas sa voix, ce n'est pas sa taille non plus, pourtant je ne sais quel pressentiment m'annonçait son nom, mon cœur s'est déjà trompé tant de fois !

Madame de Saulieu se souleva elle-même et appela faiblement, Radegonde s'élança vers elle pour lui répondre et lui donner ce qu'elle désirait ; ses paroles n'avaient aucune suite, sa raison bégayait encore. On

lui fit avaler quelques gouttes de cordial, elle ouvrit les yeux et murmura :

— Où sont mes enfants?

— Ici, près de vous, chère mère.

— Oh! c'est bien, ne me quittez jamais, n'allez jamais loin de moi, mesbicn-aimées.

Les deux jeunes filles se rapprochèrent par un mouvement involontaire et simultané.

— Mes enfants, ajouta-t-elle, je suis frappée à mort, j'ai vu une apparition.

— Une apparition, ma mère! C'est une illusion, une folie, ne songez point à cela.

— Je l'ai vue, et tenez, je la vois encore, là-bas, cette femme masquée, c'est elle! c'est elle!

Isabelle fit un geste de suprême désespoir vers cette représentation du mauvais génie, en lui montrant la porte ; la marquise fermait les yeux pour ne plus la voir, pendant ce temps elle pouvait disparaître ; elle ne bougea pas.

— Ma fille, demanda la marquise, mon Isabelle, m'airaez-vous?

— Plus que ma vie, ma mère.

— Cette femme est-elle-là, peut-elle encore nous entendre?

— Elle est là, ma mère.

Tant mieux, car je vais lui parler, sans la voir.

— Si je vous demandais de mourir pour moi, Isabelle, le feriez -vous?

— A l'instant, ma mèfe, et sans hésiter.

— Alors vous ne me refuserez pas si j'implore un autre sacrifice, si à mon dernier moment je vous dis : ma fille pour que je repose en paix dans ma tombe, vous allez donner votre main ici, près de mon lit de mort, à M. deFouquerolles!

— Ma mèrel

— Écoutez, mon enfant, et jugez-moi. J'ai eu un fils, votre père; mais... il m'est pénible de vous l'avouer, j'ai eu aussi une fille.

— Je le sais, ma mère.

— Ah I vous le savez. Cette Olie, dont je veux ignorer la destinée, à qui je pardonne, mais que je ne puis nj ne dois recevoir, cette fille avait déshonoré notre nom . Klle Ta déshonoré sans avoir l'excuse de l'amour, car un pareil cœur ne peut aimer ; sans la bonté de M. do Fouquerolles, votre oncle, le déshonneur devenait public : c'est lui qui a sauVé notre antique maison de sa perte. Votre père alors, dans sa reconnaissance, lui demanda ce qu'il pouvait lui offrir, ce qu'il pouvait faire pour lui, qui avait tant fait pour nous. H. de Fouquerolles le pria d'accorder ses deux filles à ses deux fils afin de mieux former une seule famille, et ne voulut jamais accepter autre chose. M. de Saulieu lui donna sa parole de gentilhomme que les mariages se conclueraient aussitôt-que vous auriez atteint l'âge nécessaire* On vous éleva dans cette idée; vous savez depuis votre enfance mes projets sur vous. Je ne vous ai ja-

mais parlé ainsi que je viens de le faire, je ne pouvais touchera cette corde douloureuse, ni vous apprendre ce que j'aurais désiré oublier moi-même. Maintenant lorsque votre père a succombé sur le champ de bataille, M. de Rivière m'apporta ses dernières paroles, et c'étaient celles-ci :

— Surtout recommandez à ma mère et à ma femme de tenir ma parole à H. de Pouquerolles, si mes filles s'y refusaient ma malédiction tomberait sur leur tête.

» Votre mère m'a rappelé cette volonté expresse avant de monter au ciel, maintenant, mes filles, vous savez tout, que comptez-vous faire, en face d'un devoir aussi formel?

Avant cet entretien suprême la marquise avait fait sortir tous les domestiques, excepté Radegonde. Bile était donc seule avec ses petites-filles et l'inconnue cachée dans l'ombre de la grande cheminée.

— Ma mère, répliqua Isabelle, faut-il vous répondre devant cette femme?

— Vous le pouvez.

— Je puis tout dire?

— Tout.

— J'obéis à vos ordres, madame, comme j'y obéirai tant que Dieu m'octroiera le bonheur de vous conserver. Vous savez que je tf aime pas M. de FouquerollaB, vous savez que mon cœur appartient à un autre.

— Je le sais, ma pauvre Isabelle, et je sais combien vous aurez à souffrir de votre obéissance.

— J'accepte cette souffrance, madame, je l'accepte pour remplir la promesse de mou père, pour ne pas encourir la malédiction de mou père, pour que ma mère repose en paix, pour que tous, mon aïeule vénérée, vous vous endormiez tranquille dans le Seigneur. Je suis prête à donner ma main sans mon cœur; si je succombe au fardeau, au moins j'aurai essayé de le soulever, vous ne m'accuserez plus.

Bn prononçant ces mots, Isabelle tomba à genoux près du lit, les mains jointes, le visage de nacre, et les lèvres tremblantes. Jamais la douleur ne revêtit une forme plus réelle et plus admirable! L'inconnue avait tout écouté sans donner le moindre signe d'émotion, toujours debout, toujours appuyée dans l'ombre ; elle garda le silence et attendit.

— Mon Isabelle, vous êtes une noble fille, je ne puis refuser votre sacrifice, et Dieu m'est témoin que si j'étaislibre vous ne le feriez pas. Et s'il y a ici quelqu'un qui connaisse madame de Saulieu, qu'on lui rapporte ce qui so passe, et comment sont les filles de notre maison. Radegonde, ailes prévenir le chapelain, allez prévenir MM. de.Fouquerolles et d'Oston, que tous se rendent ici sur-le-champ, le temps presse, allez aussi* quérir les voiles de vos jeunes maîtresses, allez ! Je n'ai plus guère de temps à moi, je le sens.

Radegonde se disposa à exécuter les ordres de la vieille dame, Isabelle la suivit jusqu'à la porte et lui parla bas.

— Voici bientôt l'heure, dit-elle.

— Je le sais.

— Tu tiendras ta promesse et la mienne. Radegonde, tu l'introduiras dans ta propre chambre, et tu l'y tiendras caché jusqu'à ce que nous puissions lui rendre la liberté sans danger pour lui.

— Malgré ce qui se passe?

— Malgré ce qui se passe, certainement, j'ai juré de renoncer à lui, mais je n'ai pas juré de- le laisser périr.

— Faut-il lui apprendre?...

— Non, j'irai moi-môme le lui annoncer, c'est à moi seule qu'appartient le droit d'expliquer ma conduite. Va jexécuter les ordres de ma grand'mère, et prie Dieu de me donner la force de vivre jusqu'au bout de ma tâche.

fiéatrix, pendant ce temps-là, se serrait dans la ruelle ; sans qu'elle s'en rendit compte, la présence de cette inconnue masquée la glaçait et l'effrayait au dernier point. Madame de Saulieu priait, les mains jointes et les yeux fermés. Quand Isabelle revint, elle l'appela. %

— Mon enfant, dit-elle, vous êtes une héroïne du devoir, Dieu vous en récompensera par votre bonheur.

— Je ne compte sur aucune récompense, madame, le devoir me suffît.

— Pauvre enfant!

Et une larme roula sur la joue de cette excellente femme, dont le cœur octogénaire avait conservé toute la chaleur de la jeunesse.

Le chapelain et les fiancés ne tardèrent pas à paraître. Madame de Saulieu désira attendre le médecin, avant de procéder à la cérémonie; elle se sentait si faible qu'elle craignait de ne point arriver jusqu'à la fin. Il arriva quelques instants après et ne laissa pas d'espéranceaux orphelines désolées. La secousse qu'elle avait reçue brisait le fil de son existence, elle s'éteignait peu à peu, un cordial lui donna une force factice, qui la mita même d'achever son œuvre. Les deux jeunes gens, heureux do voir avancer une union qu'ils désiraient depuis longtemps, ne sentaient que cette joie, et si la tristesse d'Isabelle les frappa, ils l'attribuèrent à l'état alarmant de la marquise. La présence de l'étrangère les étonna, ils questionnèrent madame Legrand.

— Cette dame'est munie d'un ordre du roi et de Son Éminence, répondit-elle.

Il n'y avait rien à répondre à cela.

— C'est égal, dit le jeune comte d'Oston, cette femme est sombre comme la nuit.

— M. de Rivière est absent pour le service de Sa Majesté. Malheureusement, dit la malade, notre ami est parti ce matin même, il n'a prévenu que moi; moi seule je connais le motif de ce voyage, que Dieu protège ! Hélas! je ne le reverrai pas. Je vous prie de lui dire

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mes regrets, nous nous retrouverons là-haut. Monsieur le chapelain, êtes-vous prêt?

On avait improvisé un autel dans la ruelle, le chapelain revêtit les habits sacerdotaux, les deux jeunes couples se réunirent, et la cérémonie allait commencer, lorsque mademoiselle de Saulieu perdit connaissance. On s'empressa autour d'elle; le médecin lui fit respirer des sels, elle ne revenait point; enfin, après une crise nerveuse, elle ouvrit les yeux,

— Pardon, ma mère, dit-elle, en baisant la main de la marquise, pardon, ce n'est pas ma faute, mon cœur a été plus faible que moi.

— Ne pleurez pas, mon enfant, surtout, cachez vos larmes, elles me brisent et me rendraient parjure.

M. de Fouquerolles releva sa fiancée :

— Mademoiselle, dit-il, si Dieu vous prend votre protectrice, vous retrouverez en moi topt l'amour, toute la sollicitude qu'elle avait pour vous, soyez tranquille.

— Ma mère! ma mère! reprit Isabelle, d'une voix suppliante, c'est un généreux gentilhomme que mon cousin de Fouquerolles, il y a crime à lui donner la main sans le cœur.

— Songez à votre père, à votre mère, m» fille, obéissez !

Le chapelain commença les paroles sacrées ; Béatrix, heureuse sans arrière-pensée, prononça d'une voix ferme le serment solennel; Isabelle semblait plus morte que vive, à peine fut-elle entendue. Cependant madame

de Saulieu la remercia et l'encouragea par un baiser. Après la bénédiction nuptiale les deux époux se retirèrent chez eux, ainsi que cela avait été convenu, et laissèrent les jeunes femmes tout entières à leurs soins pieux. Radegonde sortit en même temps, elle resta plus d'une demi-heure absente et revint plus tranquille. Isabelle l'interrogea d'un coup d'oeil, elle répondit de même que tout était terminé. Mademoiselle de Saulieu soupira fortement, c'était à la fois un soulagement et fin regret.

Lorsque les jeunes femmes restèrent seules avec leur aïeule, le médecin et madame Legrand, l'inconnue sembla revenir à la vie de tout le monde; elle fit quelques pas et s'approcha du lit.

— Madame, demanda-t-elle d'une voix presque émue, me permettez- vous de rester ici ?

. — Je ne veux ni le permettre, ni le défendre, répliqua la marquise; je veux croire que je me suis trompée, el que vous êtes simplement l'intermédiaire entre le roi, Son Éminence et moi. En cette qualité, vous pouvez rester au château de Saulieu tant que voua souhaiterez l'honorer de votre présence.

— Mais autrement?...

— Autrement, vous ne pouvez avoir oublié ma volonté.

— Madame, madame! resterez-vous inflexible en un parai moment?

Les médecins n'étaient pw & cette époque ce qu'ils

sont aujourd'hui, ils se divisaient en trois classes trèsdistinctes, vivant tout différemment, et n'ayant ni les mêmes attributions, ni surtout la même position dans le monde. Les célèbres docteurs, connus à la cour, dans les maisons des grands, entraient dans les affaires les plus secrètes d'une famille, ils étaient amis respectueux de leurs pratiques {clients ne s'employait alors qu'au barreau), et bien souvent ils épargnèrent à ces amis plus élevés qu'eux en dignité et en richesse, dea douleurs et des pertes irréparables. Les empiriques leur faisaient un tojt immense dans tout ce qui concernait la santé, on les croyait, on les recherchait, on se livrait à leurs remèdes, et s'ils vous tuaient, personne «n'avait le courage de se plaindre, la voix de ceux qui survivaient faisait taire les regrets des morts. Enfin les frater de province, tel que celui qui soignait alors la marquise. Ceux-là, ignorants et timides, n'osaieut pas employer leurs moyens énergiques sur les maîtres des châteaux où on les appelait, mais ils tuaient tout à leur aise les petites gens et les villageois. Quelques savants moines exerçaient la médecine qu'ils apprenaient à fond dans leurs solitudes, ce n'était jamais pour la généralité. 11 fallait se rendre près d'eux, les prier souvent; ils vendaient plus volontiers des reliques que des ordonnances. Ces différentes catégories dans l'art de guérir feront comprendre aisément comment et pourquoi au moment d'une scène pareille à celle qui devait avoir lieu, on pria le frater de se re-

LES SECliETS DINE S011CIÈRE 73

tirer quelques instants dans la pièce voisine. Cependant cet homme était vieux, l'expérience lui tenait lieu de savoir, il était infiniment supérieur aux autres hommes de sa profession. La marquise le connaissait depuis sa naissance, c'était à ses bontés qu'il devait son état, le peu qu'il savait, et, chose rare! il s'en montrait reconnaissant.

— Je vous appellerai dès qu'elle aura besoin de vous, dit Isabelle, laissez-nous, maître Joquelin.

— Sommes-nous seules, ma fille? poursuivit la malade.

— Nous le sommes, ma mère.

— Qu'elle approche donc alors.

L'étrangère approcha la tête baissée. Son cœur se fondait-il? Sa superbe s'humiliait-elle devant ses fautes et devant la -mort? La marquise continua :

— Vous n'avez plus rien à me dire, n'est-ce pas ? Vous vous retirez, madame, vous me permettez de songer au dernier passage entre Dieu et mes enfants. Allez donc, et tout ce que je puis souhaiter, c'est que Dieu vous bénisse.

Un sanglot s'échappa de cette poitrine si calme jusque-là, elle tomba tout à fait à genoux et ne prononça qu'un mot:

— Pardon !

— Pardon à vous ! pardon à celle qui cause tous nos maux ! Relevez-vous et sortez !

— Quoi ! ne me îaissera-t-on point. Quoi ! serai-je

bannie encore de votre chevet? Madame, ayez pitié, pitié de moi, je souffre bien !

La marquise ferma les yeux et resta immobile, ses lèvres seules remuaient, elle priait sans doute. Toute l'attitude de la suppliante révélait une angoisse réelle, aussi sa joie fut-elle au comble lorsque madame de Saulieu laissa tomber ces mots :

— Vo&s pouvez rester ! à une condition seulement, voua obéirez à tous mes commandements quels qu'ils soient.

— J'obéirai.

— Otez votre masque.

— Madame, y pensez- vous ?

— Otez-le, vous dis-je, que ces jeunes filles voient vos traits et les gravent dans leur mémoire. Vous pouvez les servir, madame, le ferez-vous ?

— Je le ferai. v

— A bas le masque ! vous dis-je, et voyons-nous face à face, oserez- vous me le refuser?

Elle dénoua lentement les cordons et les enfants virent un beau visage, d'une quarantaine d'années, d'une pâleur mate et presque cadavéreuse. Elle restait agenouillée, et rien ne peut rendre l'expression de son visage, sur lequel toutes les passions, toutes les émotions se combattaient.

— Mon Dieu! dit la marquise, dois-je donc tout éprouver dans cet instant suprême ! Voulez- vous me punir de mes fautes eu entassant sur mon cœur toutes les impressions, toutes les douleurs d'une longue vie?

Donnez-moi donc la force alors, mon Dieu, si telle est votre volonté.

— Ma mère, interrompit Isabelle, est-il bien nécessaire que vous vous fatiguiez ainsi ?

— Laissez, mon enfant, ne parlez point de ce que vous ignorez. Écoutez-moi Tune et l'autre. Rappelezvous ce que je vous ai révélé tout à l'heure, cette tante, dont vous venez d'apprendre l'existence, cette fille qui causa le déshonneur et la désolation de sa famille, cette

* fille, la voilà !

— Ah ! mon Dieu ! s'écrièrent-elles à la fois.

— Oui, la voilà, la voilà maintenant humiliée, repentante, j'en doute, mais la voilà. La voilà étrangère dans la maison de ses ancêtres, au lit de mort de sa mère, non pas tant parce qu'elle a failli, que par ce qu'elle a fait souffrir à mon cœur par sa dureté, par son indifférence.

— Ma mère! ma mère!

— Ne m'appelez pas votre mère, je ne la suis plus. Écoutez-moi plutôt, car les forces s'épuisent et l'effet du breuvage bienfaisant s'efface. Je vous pardonnerai, je vous bénirai encore, malgré tout, si vous voulez en ce dernier instant réparer vos fautes et vous le pouvez. Regardez ces deux anges, ce sont les filles de votre frère, vous êtes puissante et riche, bien que je ne vous demande pas comment vous l'êtes devenue, protégezles, servez-leur de mère et d'appui, à ces pauvres orphelines -, soyez pour elles tout ce que vous n'avez pas

été pour moi. À ces conditions j'oublierai, c'est à vous de choisir.

— Je vous jure, ma mère, de protéger les filles de mon frère, de faire pour elles tout ce que je pourrai et de ne jamais les abandonner tant qu'il me restera un souffle d'existence.

— Vous le jurez, ici, sur le Christ et sur le sein qui vous a portée?

— Je le jure.

— Soyez donc pardonnée et bénie; songez que je vous verrai après ma mort, Dieu le permettra, et songez que selon que vous agirez, ma bénédiction et mon pardon vous seront repris ou rendus.

— Vous m'accordez votre tendresse, madame ?

— Oh ! il est bien tard pour réclamer une tendresse que vous avez foulée aux pieds : il est bien tard quand je n'appartiens plus à ce monde.

— Ma mère !

— Hélas ! ce mot a tant de puissance sur mon cœur! Je l'avais oublié ! dans votre bouche il me touche plus que je ne saurais l'exprimer, ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, je me meurs!

La marquise tomba en effet en faiblesse, mais on n'appela personne; dans ce premier moment, les soins réunis de ses filles lui suffirent, elle revint à elle après cette syncope.

— Je ne suis pas encore partie, mes chères petites, dit-elle. Il m'est donné de vous revoir encore. Vous

n'oublierez point le visage de votre tante, n'est-ce pas9 Bile vous dira où vous pourrez la trouver, en cas de besoin, mais vous ne lui permettrez pas de rester ici, de se montrer à mes vassaux, de réveiller des souvenirs éteints. Vous ne révélerez à personne ce qui s'est passé, vous ne verrez madame de Saulieu qu'au jour du malheur ou de la nécessité, vous me le promettez, jnes filles?

— Nous vous le promettons, madame, répliqua Isabelle, et sans efforts. Il nous est impossible d'accepter comme une parente celle qui ne revenait au château de ses pères que pour livrer l'hôte de ce château, celle qui s'est constituée le sicaire du bourreau de la noblesse française. Si madame est la sœur de mon père et votre fille, madame, je ne puis m'engager qu'à une chose vis-à-vis d'elle, c'est au respect, ne m'en demandez pas davantage, c'est plus que je ne saurais trouver dans ma conscience.

Madame de Saulieu, avec son caractère indomptable, était impuissante à se contenir.

— Ce dont vous m'accusez, ma nièce, est dans notre sang, apparemment, car ce sang bout avec autant de force dans vos veines que dans les miennes. Vous êtes comme moi, hautaine, orgueilleuse, vous êtes une vraie fille de Gertrude-la-Belle, notre aïeule, perdue par sa vanité, comme j'ai été perdue par la mienne. C'est bien, persévérez.

— Osez- vous parler ainsi devant moi à cet ange dont

tous bris» la Tie! Ah! tous êtes toujours la même! Rien ne vous corrigera, et bien folle serais-je de m'en rapporter à vos promesses, vous qui n'avez jamais eu ni parole ni loyauté.

Madame de Saulieu fut contrainte au silence, le regard de sa mère était terrible.

— Rappelez le médecin, dit celle-ci, rappelez-le, je souffre! je souffre I

Maître Joquelin accourut. Il secoua la tète d'un air triste.

— Faîles venir M. le chapelain, continua-t-il trèsbas, il en est temps.

Le chapelain fut mandé, il commença les prières, tout le monde se mit à genoux, même la fière madame de Saulieu, tout le monde pleura, elle avait replacé son masque, et Ton ne voyait que ses traits immobiles. La malade allait toujours en s'affaiblissant, le pouls ne se sentait plus, elle murmurait des paroles sans suite, dans lesquelles le nom de sa fille revenait, celle-ci ne se révélait point. Radegonde, rentrée avec les autres serviteurs, cherchait à deviner ce que pouvait être cette femme si pareille à ses souvenirs. Elle écoutait sa voix, et cette voix vibrait à sa pensée. MM. de Fouquerolies et d'Oston avaient été prévenus, la foule des serviteurs remplissait la chambre, ou n'attendait plus que le dernier soupir de la marquise, lorsqu'un homme parut sur le seuil de la porte en s'écriant :

— Suis-je arrivé à temps, mon Dieu !

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