A PARIS
Le matin, de très-bonne heure, un seigneur frappa à la porte d'un escalier de service, au Palais-Cardinal, et la voix d'un homme, réveillé en sursaut, demanda, avec assez d'humeur :
— Qui est là?
— Ouvre», ouvrez vite, Bernin, j'ai une communication importante à vous faire de la part de Sou Émioeuce.
On entendit un peu de bruit dans la chambre. Bernin se leva, passa à la hâte un vêtement indispensable et tourna la clef dans la serrure.
— C'est vous, monsieur le comte, qu'y-a-t-il de nouveau, à pareille heure? Son Éminence a-t*elle besoin de moi?'
- — Sur-le-champ. Elle désire vous dicter une lettre, hors des attributions de ses secrétaires et des gens connus. Votre écriture est la seule que nous puissions employer.
— Comment se trouve monseigneur le cardinal?
— Bien mieux; il a trop de découvertes importantes à achever, trop de pistes à suivre pour ne pas se porter presque aussi bien que vous. Venez !
Ils sortirent ensemble, descendirent le degré remon-
tèrent par un autre plus grand et se trouvèrent bientôt dans la chambre où le cardinal, tout malade qu'il fût, veillait pour le salut de la France. En les apercevant il leva les yeux.
— Assieds- toi près de mon lit, Bernin, prends une plume et écris.
Bernin obéit sans prononcer une parole.
o Tai reçu votre demande; quelque exorbitante qu'elle soit, il y sera fait droit sur-le-champ. Trouvezvous demain au soir à l'endroit que vous indiquez, l'homme et la chose y seront absolument comme vous le désirez. Je n'ai pas besoin de vous dire à quoi vous oblige ma complaisance, vous le savez aussi bien que moi. »
— Signe Paul et Damien. Bien! c'est cela. Maintenant, porte toi-même cette lettre à la porte Saint- Honoré, fais-toi accompagner par quelques mousquetaires; tu trouveras un-homme avec un manteau bleu de ciel, il te dira : La lune est-elle levée ? Tu répondras : Elle sort des nuages. Ensuite tu lui remettras ce billet, sans lui faire aucune question, et tu reviendras vite.
— Oui, monseigneur.
Bernin sortit et n'ajouta pas une parole. Richelieu resta seul avec le comte de Rochefort, un de ses plus chers confidents; il y eut un moment de silence, peu- 1 dant Jequel le cardinal changea de place dans son lit, en se plaignant.
LES SECRETS D'UNE SORCIÈRE *>l
— Rochefort, dit-il, j'ai beau me cramponner à la Yie, je sens la mort arriver.
—Vous, monseigneur! yous en avez encore pour bien des années. Bst-ce qu'on meurt à votre âge?
Je ne suis pas vieux d'années, mais je suis vieux de fatigue et de travaux. Quand une tête a porté le monde si longtemps, il faut qu'elle tombe, la charge est trop lourde pour un seul homme.
— Monseigneur, vous avez la force nécessaire pour soutenir bien plus encore. Un peu de repos, et vous ne vous apercevrez plus de vos souffrances. Gomme Antée, vous devez toucher la terre pour renaître.
— Je la toucherai bientôt pour ne plus me relever, comte, entendez- vous? avant cela que de choses à faire î Oh/ Je temps! le temps! Je l'achèterais de tous mes trésors. J'ai commencé une grande œuvre, je la voudrais achever. Une œuvre qui m'effraie moi-môme, si je la laisse en suspens, car elle a deux tranchants, elle peut perdre ou sauver la monarchie, selon la main qui la dirigera. Et je crains les mains inhabiles. Il existait un intermédiaire entre le roi et le peuple, là noblesse; cet intermédiaire, Louis XI lui a porté le premier coup, j'ai continué son ouvrage, en lui donnant plus d'extension encore. Tous deux nous nous sommes servis de la hache pour abattre ces têtes orgueilleuses, s'élevant jusqu'au trône. La postérité, qui jugera les moyens plutôt que la pensée, nous accusera tous deux : nous serons cruels, nous serons barbares, notre mémoire
restera exécrée, tandis que les grands sacrifices s'accomplissent pour le bien' général.
— Qui pourrait vous méconnaître, monseigneur?
— Qui? Tout le monde, vous le premier, Rocbefort, vous qui me connaissez si bien, si votre intérêt l'exigeait. Ai-je un ami au monde, moi qui ai tant répandu de bienfaits? je n'ai que des flatteurs ou des envieux, à commenter parle roi lui-même. Aussi je méprise l'espèce humaine!
Il donna une chiquenaude à son rabat, en môme temps qu'un sourire sardonique ridait ses lèvres. Le comte de Rochefort n'osa rien répondre.
— Nous avons donc accepté les conditions de cet homme, nous allons lui faire porter par Bernin ses sacs dans la forme qu'il nous désigne; ensuite, nous tiendrons H. Gaston ; il est impossible qu'il fasse un mouvement sans que nous en soyons avertis, c'est l'essentiel.
— Vous accordes toute la somme, monseigneur.
— Sans en rabattre une obole : la trahison se paie cher, monsieur. La vertu devrait se payer plus cher encore, c'est plus rare. Allez donc voir si Bernin est revenu, ce garçon se fait lourd, je le changerai.
M. de Rochefort laissa Son Éminence seule quelques instants. Ce front, si plein de pensées, se courba dès que personne ne l'observa plus, il s'affaissa sur luimême et murmura :
— Oh! je voudrais dormir!
Ses yeux se fermèrent en effet, mais le mouvement
de ses sourcils révélait une pensée constante; il se reposait peut-être, pourtant son intelligence veillait encore. 11 entendit rentrer le comte et Bernin, son visage fut composé dans l'espace d'une seconde.
— Eh bien, qu'a-t-ii répondu?
— Ces seuls mots : On y sera.
— Et toi aussi, mou pauvre Bernin, va te coucher, tu ne dormiras pas beaucoup la nuit suivante, s'il t'est donné de fermer l'œil. Je t'instruirai du reste en temps et lieu, va!
Bernin ne.se le fit pas répéter, il salua le cardinal, et partit. Celui-ci exigeait de ses gens cette obéissance passive; ils y étaient accoutumés, et Jamais une discussion n'eut lieu dans une maison aussi considérable. Le comte de Rochefort demanda la permission de se retirer aussi, depuis prés de vingt-quatre heures il n'avait pris ni sommeil, ni nourriture.
— Ah! oui, mon pauvre comte, c'est vrai, vous êtes souffrant; le service du roi vous a tenu à cheval toute la journée, et j'ai oublié de vous renvoyer chex vous. Avez- vous faim? Cela ne se demande pas, après un si long jeûne. Allez, allez au lit et à la réfection. A propos : n'oubliez pas l'affaire deSaulieu. Où en est-elle?
— Elle est partie depuis quelques jours et n'a rien fait dire encore. Elle croit réussir.
— C'est bien, elle est fine et adroite; heureusement nous connaissons sa portée. Adieu, à ce soir.
Le comte de Rochefort sortit. Aussitôt que le cardi-
nal fut seul, il resta un instant à réfléchir, puis il tira un cordon placé près de son lit, un valet de chambre se présenta.
— Qu'on me fasse venir Gampanelli.
Le laquais sortit sans répondre, dix minutes après un vieillard d'un beau visage et d'une belle prestance, fut introduit dans la chambre. Sa barbe blanche tombait jusqu'à sa ceinture, son costume bizarre était entièrement constellé d'étoiles. C'était une ample et longue robe bleue, semblable à l'empyrée, sa tête était nue et encore bien garnie de cheveux éclatants comme de l'argent filé. Il salua humblement le cardinal, et s'approcha lentement de son lit.
— Venez, Gampanelli, et répondez-moi sans vous servir de vos phrases habituelles, répondez-moi comme un homme à un homme, faisant abstraction de vos intérêts, qui n'en seront pas moins sauvegardés pour cela. Dites-moi, croyez-vous à votre science?
Gampanelli fit un mouvement de surprise.
— Vous n'y croyez donc plus, vous, monseigneur?
— J'y croirai si tu y crois, maître.
— Eh bien, monseigneur, j'y crois aussi fermement qu'à l'existence de mon âme.
— L'horoscope que tu as tiré du dauphin te semble donc véritable?
— Il est sûr et certain, monseigneur.
— Répète-le-moi, j'ai besojn de le- graver dans ma mémoire. ,
— Il sera fort et puissantv il sera luxurieux comme Henri IV, il agrandira son royaume par de graudes guerres, il donnera des lois au monde et imposera sa volonté comme la première de toutes les lois.
-Après?
— Il continuera l'œuvre de Yotre Éminence. Cette œuvre à laquelle elle croit attaché le salut de la France.
A laquelle je crois. Est-ce que je me trompe?
— Oui, monseigneur.
— Je me trompe en voulant affermir l'autorité royale, en cherchant à délivrer le roi des tyran3 qui l'oppriment.
— Oui , monseigneur, car en abattant ces tyrans qu'une main ferme peut toujours contenir, vous mettez le roi face à face avec un autre tyran, bien plus dangereux, bien plus itfSomptable, avec le pouvoir populaire. Vous ôtez les digues au torrent, et le torrent débordera.
— Il est facile de remplacer les digues brisées par d'antres plus fortes.
— Gela est possible, non pas facile, à un homme de votre trempe, mais de pareils hommes ne se produisent pas souvent, on en compte à peine quelques-uns dans l'histoire.
— Le dauphin, dis-tu, sera un de ces hommes.
— Oui, mais après lui! mais lui-même, sur la fin de son règne!... Avant un siècle et demi, monseigneur, la monarchie française aura cessé d'exister. Je vois des
malheurs effroyables, je vois la mort, les supplices, le sang, je vois' la race de Hugues Gapet décimée et proscrite. Oh! cela est affreux, horrible!
Richelieu ne répondit pas, il baissa la tête.
— Se tromper ainsi! murmura- t-il, après avoir tant pensé! Ensuite?
— Vous ne doutez donc plus de ma science, monseigneur, que vous m'interrogez?
— J'ignore si je crois ou si je doute, mais je voudrais savoir.
— Il est une personne bien plus capable que moi de répondre à Votre Éminence, une merveille de lucidité qui apprendrait à monseigneur les choses les plus cachées.
— Vous vous jouez de moi, Gampanelli.
— Moi, monseigneur! Votre Éminence me méconnaît. Lorsqu'elle m'a fait venir d'Italie pour faire le thème de nativité de monseigneur le dauphin, elle eut la bonté de me dire qu'elle avait toute confiance en moi et qu'elle ne consulterait aucun autre astrologue, sans m'en avoir prévenu. Votre Éminence n'a point à se plaindre de moi, j'espère, j'ai fidèlement rempli mon devoir, j'ai suivi ses instructions à la lettre. Maintenant c'est moi qui propose à monseigneur de lui faire connaître un des phénomènes les plus extraordinaires de ce siècle, je ne crois pas que ce soit en rien lui manquer de respect, c'est, au contraire, l'aider dans ses recherches et lui apporter de nouvelles lumières.
— Ne vous effrayez pas, Campanelli , répondit le cardinal, en riant, je plaisante. Quant à votre sorcière, nous en causerons une autre fois. Pour aujourd'hui, je tous remercie, il se fait tard, je vais essayer de me reposer un peu. Si vous n'êtes pas content de votre logement au Palais-Royal, prévenez-moi, on vous en donnera un autre. Surtout n'allez pas chez la reine sans ma permission.
— Votre Éminence sait que je suis son serviteur. Le cardinal tira le môme cordon, fit un geste d'adieu
familier à l'astrologue, et lorsque le valet de chambre parut :
— Qu'on n'entre plus, sous aucun prétexte, jusqu'à ce que j'appelle, et qui quç. ce soit, entendez-vous? Je crois que je vais dormir.
C'était une nouvelle, en effet, que ce sommeil annoncé si solennellement. Les souffrances aiguës qu'endurait le ministre et qu'il supportait avec une patience héroïque, lui enlevaient totalement le sommeil. A peine trouvait-il quelques minutes d'assoupissement; il eût payé une bonne nuit d'une province. Ce jour-là, il se sentait si mortellement fatigué qn'il espéra et il se hâta d'essayer cette espérance; mais au bout d'une heure à peu près, il fajjut renoncer à tout repos. Cette tôte, qui gouvernait le monde, ne pouvait se calmer, ces yeux, qui veillaient sur tant d'intérêts divers, ne se fermaient pas. Après un soupir de découragement, il se retourna dans son lit.
— Le roi, dont je fais les affaires, dort tranquille, lui, et il est aimé, et on ne l'accuse pas. A moi les fatigues, les travaux, les haines; à lui les bénédictions et l'amour. Et je meurs à mon âge, pour avoir usé mes forces à son service ! Allons, manœuvre, va, reprends ta chaîne, et marche jusqu'à l'éternel repos.
Deux ou trois laquais accoururent à son appel.
— Les médecins 1 dit-il.
Ils attendaient depuis un instant dans l'antichambre. Ils remplirent leurs fonctions ordinaires en silence.
— Je ne suis pas mieux, n'est-il pas vrai, messieurs?
— Monseigneur, si Votre Êminence voulait se retirer à Rueii, seulement trois mois de suite, sans s'occuper d'affaires, sans toucher une plume, je réponds de son rétablissement.
— Et pendant ce temps, que deviendra le royaume? Les médecins employèrent tous les moyens possibles
pour le décider, il répondit toujours de la même manière*.
— Celui qui conduit le vaisseau de l'État doit rester à son poste et y mourir.
Le jour venu, la foule des courtisans assiégea la chambre et le palais. Le cardinal les reçut avec sa gravité et sa froideur accoutumées. D'un coup d'oeil il distinguait ceux dont il avait besoin et les appelait l'un après l'autre pour leur donner des ordres. Berniu se présenta à son tour; dès que son maître le vit, il lui lit
signe de se cacher dans sa ruelle, et de l'écouter à l'abri des courtines.
— Tu vas paTtir, entends-tu, et sans tarder, pour la forêt de Sénart. Carrefour-du-Roi, tu rencontreras à la porte de la première auberge, à droite, sur la route, un homme conduisant trois mulets. Tu t'approcheras de lui, tu lui montreras une croix que je vais te remettre, cette croix est divisée en trois morceaux. Il faut que la brisure se rapporte exactement et qu'il te dise en te la présentant :
« — Le gland est encore au chêne.
» Tu lui répondras :
» — Nous allons en porter une charge.
» Il te conduira ensuite, ainsi que ses mulets, chargés d'argent, dont le compte est avec la croix. Au Carrefoùr-du-Roi se trouvera un autre quidam, qui doit remettre l'autre morceau de la croix et te demander :
• — Combien y a-t-il d'étoiles au ciel ?
• Tu lui remettras les mulets et l'argent, contre un paquet cacheté, qui doit l'être livré intact. Tu reviendras alors, et, à quelque heure que ce soit, tu entreras chez moi. Ne te crois pas seul dans cette expédition, et marche sans crainte. Une escouade de mes gendarmes te suivra déguisée, prête à te prêter main forte, si cela était nécessaire. Ceci est un secret d'État, je n'ai pas besoin de t'en dire davantage. Voici la croix et les instructions, pars. *
Bernin sortit mystérieusement, comme il était entré.
Le cardinal continua de recevoir tout le monde, jusqu'au moment où les deux battants de la porte s'ouvrirent et où les estafiers annoncèrent :
— Son Altesse Royale Monsieur, duc d'Orléans.
Richelieu fit un imperceptible mouvement très-difficile à interpréter. Ses yeux se tournèrent vers le prince qui entrait, et il eut bien vite compris à l'expression de ses traits que l'entretien ne se passerait pas tranquillement.
— J'aimerais mieux cette scène-là demain' qu'aujourd'hui, pensa-t-il.
Monsieur s'approcha d'un air superbe et sans toucher à peine le bord de sou chapeau; il n'y avait point de dames présentes. Il prit le fauteuil qu'on lui offrit à côté du lit, puis il dit avec un sourire narquois :
— Je craignais que vous fussiez parti pour le Louvre, monsieur le cardinal.
— Monsieur sait bien ma pauvre santé et que je ne puis quitter cette chambre. Je suis honoré et reconnaissant de sa visite à un malade, à qui il est interdit de la lui rendre.
— Honoré, je le suppose, reconnaissant, nous verrons cela tout à Fheure. J'ai à voua parler monsieur le cardinal.
— Monsieur, on va nous laisser, seuls, si Votre Altesse l'exige.
— Ce que je vais vous dire n'est point secret, mon-
LBS sBcawrs D'UNE SORCIÈRE 91
rieur, chacun doit le lavoir, au contraire, et je voudrais avoir ici toute la noblesse de France.
— Je suis aux ordres de Monsieur.
Cette humble réponse fut accompagnée d'un regard d'une arrogance extrême, caché sous les longs cils du cardinal, Gaston le vit néanmoins, et le rouge lui monta au visage.
Vous êtes étonnfe de me recevoir ici, sans doute?
— En effet, je'croyais Monsieur à Blois, depuis plusieurs semaines.
— J'y suis, et j'y devais rester, mais un or<y*e du roi m'en a rappelé momentanément hier.
— Un ordre du roi! Monsieur se trompe, je le crains.
— Un ordre du roi, vous dis-je, monsieur. Je suis venu, et Sa Majesté m'a commandé de me tendre chez vous.
La joie du triomphe lit baisser quelques secondes les yeux du moribond.
— J'y viens, sur l'ordre de Sa Majesté, pour rétracter la déclaration que j'ai faite..
— Monsieur a fait beaucoup de déclarations, de laquelle s'agit-il?
Un murmure, contenu par le respect, circula dans la foule. Le caractère, indécis et presque lâche de Gaston était connu de tout le monde. Il avait une de ces bravoures qui se font tuer sans trembler dans une bataille, et qui deviennent humbles devant une explication un peu vive. Il écrivait, il rétractait, il accusait ses meil-
leurs amis, et en môme temps les portait aux nues, il était impossible de compter sur lui en quoi que ce fût. Il participait à toutes les conspirations, et lorsqu'elles étaient découvertes il abandonnait ses complices. Aussi, ce jour-là, Vitry dit-il à son voisin :
— La grande colère de Monsieur aboutira à des excuses, vous allez le voir.
La question du cardinal le laissa' tout interdit, sa fierté s'humiliait déjà devant cette impassibilité inébranlable.
— le dois vous parler de la part du roi, monsieur, votre maître et le mien. C'est pour cette déclaration de Saint-Fargeau, au nom de Mademoiselle, c'est...
— Pardon, si j'interromps Son Altesse, mais je ne vois pas trop en quoi toute cette affaire me concerne.
— En quoi? Je ne sais... c'est le roi...
— Ah! peut-être vous revenez sur les biens donnés par Mademoiselle, trop jeune pour les administrer.
— Ce n'est pas elle, monsieur, il s'agit de mon apanage. Il n'est pas réglé encore pour les limites; le roi dit que cela va se faire, mais que cela dépend de vous.
— Je suis le très-humble serviteur de Monsieur, ses ordres seront exécutés.
— Je ne suis point ici pour cela, mais pour vous expliquer comme quoi...
11 se tut un instant.
— Gomme quoi Madame est en querelle avec sa fa* mille ot qu'il vous faut los racommoder.
— Je ne suis point en Lorraine, Monsieur. — Enûn le roi veut... le roi veut...
Ses yeux venaient de tomber sur Puylaurens, son ancien confident, celui qy'il avait envoyé en Espagne, et qui s'était exilé lui-même, lorsque le maréchal de Montmorency paya de sa tête la lâcheté de ses complices.
Puylaurens, depuis lors, n'avait plus reparu en France, qu'y venait-ii faire à cette heure? La hardiesse d'un tel retour ne le cédait qu'à celle de se présenter ainsi au Palais-Cardinal, le prince en resta pétrifié, et à dater de ce moment, il perdit le peu de présence d'esprit que 6a faiblesse lui avait laissée.
Le cardinal affecta une grande patience, une déférence complète.- Il attendit, et, comme Monsieur ne parlait point :
— Je trouve à Son Altesse une mine charmante, l'air de Blois lui convient à merveille; quand est-ce qu'elle y retourne?
Le fils de Henri IV ne tenait de lui qu'un peu de son esprit, ses autres qualités lui faisaient défaut.
— Je suis absolument du même avis en ce qui vous regarde. L'air de Richelieu vous rétablirait tout de suite, et je serais heureux de vous y savoir en voie de guérison, avec l'intérêt que je vous porte.
Richelieu s'inclina d'un air de courtoisie, il était résplu à ne pas donner prise un instant.
— Monsieur n'a plus rien à m'ordonuer?
C'était un congé formel.
Monsieur eut la faiblesse de l'accepter, il se leva.
— Qu*avais-je annoncé? reprit Vitry, il se laisse chasser comme un laquais.
— Avez-vous compris quelque chose à ce qu'il a dit?
— Est-ce qu'il Ta compris lui-môme? Tout son esprit se fond devant cette soutane rouge. Il s'est humilié et il s'en va lorsque le maître le juge convenable. Oh! si le feu roi le voyait!
Pendant ce temps le prince s'était levé en effet, les yeux fixés sur Puylaurens, qui se confondait en révérences, pour se mieux faire remarquer.
Le cardinal l'aperçut enfin et devint pâle de colère.
— Ah 1 ah! dit-il, monsieur de Puylaurens! C'est le jour des revenants.
— Moi-môme, monseigneur, je suis venu moi-môme me mettre entre vos mains, et vous supplier de me permettre d'être à vous corps et âme. Ceux que j'ai servis jusqu'ici m'ont abandonné, cette fois, du moins, je veux qu'on me soutienne, me voilà.
Le cardinal devina d'un coup d'œil le parti qu'il pouvait tirer de cette défection, et n'eut garde d'y mettre obstacle. Il adressa un sourire tout aimable à Puylaurens, en lui disant :
— Vous pouvez rester, monsieur. J'aime les braves et les hardis. Si vous vous fussiez caché, je vous aurais poursuivi, vous vous livrez vous-même, je vous pardonne.
Ce n'était pas la première scône de ce genre, dont Monsieur fut contraint d'accepter l'affront.
11 se tint immobile et en silence et répondit avec beaucoup de hauteur au profond salut de son ancien complice.
— Adieu, monsieur, dit-il au cardinal, je souhaite de nous voir mieux tous les deux.
Aussitôt qu'il fut sorti de la chambre, le cercle se resserra et les conversations particulières commencèrent
— Messieurs, interrompit le cardinal, on va jouer; qui gagnera du roi ou delà dame? Je parie pour le roi, faites votre jeu.