‹ Les secrets de l'épéeChapitre 13 sur 19 · SEPTIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME SOIRÉE

€ — Eh bien! mon cher, de quoi nous parlerezvous ce soir? me dit le mattre de la maison, en entrantyle lendemain^ dans le lieu de nos réunions habituelles.

« — Ha foi! je D*ai plus rien à vous dire.

. « — Et moi, dit le marquis de 6..., qui feuilletait depuis quelques minutes un journal, je ne

vous tiens pas quitte à si bon marché. — Voici un fait que je lis aux nouvelles étrangères , et qui se rattache intimement à nos conversations de chaque jour.

« Voyons ! . . . voyons. ...» dirent aussitôt toutes les voix.

Le marquis de G.... lut tout haut :

c Une rencontre bien malheureuse a eu lieu ces « jours derniers dans les États-Romains entre le « jeune marquis de Monte C. . . et le chevalier d'A . .. .

H La cause de ce duel est des plus étranges. Le « chevalier d*A..., Napolitain, a la réputation d'un 9.jettatore; aussi le marquis de Monte C..., le renc contrant dans un salon, prit par un mouvement c spontané une petite main en corail qui pendait « à sa chaîne de montre, et la tint tournée vers le c chevalier d*A.... au moment où celui-ci passait ' « près de lui. Le chevalier qui savait le surnom < qu'on lui avait donné, s'en aperçut et chercha « querelle au jeune marquis, qui le lendemain

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« reçut un coup d*épée dans la poitrine et fut tué ■ roide. Le chevalier d'A..., très-expert du reste < en escrime, possède, dit-on, plusieurs bottes sec crêtes. >

n y eut, après la lecture de cet article, quelques instants de silence.

c — J*ai bien souvent entendu parler de bottes secrètes, dit un des assistants; — pourquoi donc les professeurs ne les enseignent-ils pas?

« — D*abord, répondis-je en riant, parce que si on les enseignait, elles ne seraient plus secrètes. Mais avant tout, je dois vous déclarer, que pour mon propre compte, je ne crois pas plus aux bottes secrèusy qu'aux revenants.

• — Allons donc!

c — Je crois aux coups irréguliera; impréTUs; mais ma croyance ne va pas plus loin.

« — Cependant puisqu'on les a ainsi appelées, reprit mon interlocuteur, c'est qu'elles ont existé.

« — Plus ou moins ; et peut-être serait-il plus vrai de dire : « — on a cru qu'elles existaient. » C'est un fantôme qui nous est arrivé de l'école italienne, en droite ligne ; car, l'Italie, je vous Taî dit, est le point de départ vraiment sérieux de cet art auquel nous avons apporté ensuite des modifications notables.

Les bottes secrètes sont mortes ensevelies dans les langes de la science, qui a grandi, se faisant robuste dans des conditions .tout autres, et par des chemins tout différents. — Pour qu'elles pussent subsister encore, il leur faudrait le cortège obligé des anciennes traditions et des systèmes appartenant à une époque depuis longtemps oubliée.

De nos jours, avec les armes dont nous nous servons et les moyens usuellement employés, une

botté MorèU toucherait de bien près h une trahison; et si elle n'y entrait de plain-pied, assez avant pour être flétrie et condamnée tout haut par les lois, elle le serait par la conscience des gens d'honneur, dont pas un ne youdrait, dans un duel, acheter la victoire à un prix aussi cher.

Puisque nous touchons à cette question, je tiens à expliquer clairemeht ma pensée.

n y a dans le monde où nous vivons des choses qui ne sont pas matériellement condamnables, comme fait, passibles enfin des tribunaux, mais qui n'en sont pas moins entachées dans l'opinion publique et justement réprouvées.

Une action semblable à celle dont nous parlions tout à l'heure, serait, selon moi, de ce nombre, si elle pouvait s'accomplir; mais le peut-elle? — LÀ est la question.

Lorsqu'unecirconstancefataIeyousamène,répée à la main , sur le terrain ; le succès, — si Dieu, la science, ou le hasard vous le donne, — ne doit jamais donner lieu à des interprétations diverses. Le coup qui frappe votre adversaire doit être aussi loyal que la poitrine qu'il présente, et ne peut appeler à son aide des chemins tortueux ou des moyens, tellement étranges, qu'ils touchent à la félonie. >

Malgré moi, je m'étais fort animé en parlant, et je vis avec plaisir que ceux qui m'écoutaient apportaient à mes paroles une grande attention.

c — Vous comprenez, ajoutai-je, que celui qui parle ou écrit sur une semblable matière, exprime toujours une opinion personnelle; et puisque le hasard de quelques lignes* imprimées nous a amenés sur ce terrain; — voulez- vous en faire le sujet de notre conversation?

- —Certainement! certainement! dirent toutes les voix.

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• — Cela nous entraînera peut-être un peu loin, car des considérations très-importantes s'y rattachent.

« — Qu'importe! reprit le mattre de la maison, nous avons de bons cigares, et autant d*heures devant nous que nous le voudrons. »

Chacun s'installa commodément dans son fauteuil» prit un cigare dans sa main droite pour le faire succéder à celui déjà commencé, et le plus profond silence régna dans le fumoir.

Je vous ai parlé, dans le cours de nos précédentes conversations, des armes, — il est bien entendu que par ces mots je désigne : Yescrime , — des armes, dis-je, prises au point de vue de la science, et de l'assaut dans une salle. — Nous allons aujourd'hui les considérer sous le point de

vue, si on peut s'exprimer ainsi, de Totilité personnelle.

D*un cdté, c*est un assaut qui se compose d'une série de coups, entre gens connaissant l'exerdce des armes, à des degrés différents il est vrai, mais procédant cependant d'après des principes à peu près réguliers. — De l'autre, c'est une rencontre sérieuse avec des épéès, dont les pointes acérées scintillent au soleil et menacent votre vie. Un seul coup doit être touché, — n'importe comment, — n'importe où, — à tort ou à raison.

A côté de la ruse, de l'adresse, de la science, n'oubliez pas qu*il y a aussi la surprise, la brutalité, l'élan sauvage et furieux de l'ignorance.

Le visage et certaines parties du corps» dont, à tort, on ne se préoccupe pas suffisamment dans un assaut, ont du sang que votre ennemi peut faire couler.

Vous ne choisissez pas votre adversaire ; *- le

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hasard vous le donne, petit ou grand, robuste ou débUe.

Ce n'est plus un jeu où Ton cherche à briller savamment, une lutte d'adresse où l'on s'expose parfois volontairement à être touché une ou deux fois, pour donner confiance à son adversaire, et en triompher ensuite plus facilement.

L*homme qui est devant vous, et qui vous menacé de son fer, peut être un tireur habile, consommé; mais il peut aussi n'avoir jamais touché une épée de sa vie , et se fier uniquement au hasard qui peut le servir, à son énergie, à son sang-

froid«

Allez-vous avoir à combattre un ennemi calculant ses coups, tenant avec habileté sa distance, avançant ou rompant avec étude? Celui qui est devant vous , au contraire , comptant sur un suprême effort de résolution audacieuse, va-t-il, déroutant tous les calculs, foulaiA aux pieds tous les principes reçus, se servir de son épée avec ce sauvage et brutal instinct de la conservation personnelle?

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Vous devez apprécier, messieurs, combien nous sommes loin du paisible assaut exécuté sous les yeux du maître, selon les règles de Fart et à armes inoffensives , — plus encore que Tassant luimême ne diffère de la leçon donnée au plastron.

Et puisque cet article de journal nous a amenés sur le terrain du duel proprement dit, envisageons-le sous toutes ses faces multiples, en le prenant dès son début. '

Malheureusement, il faut bien se Tavouer, on ne peut s'occuper de Fart des armes sans en arriver à la question du duel, c'esl-à-dire à un de ces cas tristes, mais souvent inévitables, où une offense, contre laquelle les tribunaux sont impuissants, vous conduit fatalement sur le terrain du combat.

< Le duel (écrivait je ne sais plus qui) est un

ennemi avec lequel il faut vivre en aussi bonne intelligence que faire se peut. — Le supprimer est impossible. »

■ En effet, messieurs, il y a quelque temps, je parcourais plusieurs volumes écrits sur Tescrime; les auteurs, tout en lançant contre le duel les plus terribles anathèmes, en étalaient le tableau progressif, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours.

C'est évidemment un des points par lesquels la barbarie et la civilisation se donnent la main*; car la civilisation modifie, redresse, épure nos instincts, les dirige et les habille à la mode du jour, mais ne peut les supprimer.

A certaines époques de notre histoire, le duel s'est appelé : — jugement de Dieu^ ou duel judiciaire. Ensuite, il a été mis hors la loi ; et ceux qui s'étaient rencontrés en champ clos étaient condamnés à mort ou à de longues et cruelles détentions.

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Plus tard, abusant de rimpunité, le dod a couru les rues et les carrefours comme un débau ché, hantant les tavernes, dégainant Tépée aoua ud réverbère, pour un mot, pour un ruban, pour un pari, pour une futilité*

Les témoins eux-mêmes, amis la veille, s'entretuaient le lendemain.

Eh bien! ce qui montre le germe indéracinable de vitalité que trouve en nous ce suprême appel de l'offensé à l'offenseur, c'est que le duel honnête, digne, prenant son-véritable point d'appui sur l'honneur lui-même, a résisté à toutes ces phases diverses, aux condamnations qui l'ont frappé, comme aux excès dans lesquels des éœrvelés l'ont honteusement traîné.

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Pardonnez-moi, messieurs, cette digression, mais elle découlait du sujet lui-même. — C'était

un prologue obligé, inévitable^ qui m*est Tenu aux lèvres, sans que j'y songeasse à Tavance.

c — La digression vous est pardonnée de grand cœur, cher ami, me dit M. de G....

• — Et j'ai des droits imprescriptibleà à cette indulgence, ajoutai-je en riant, car j'aurais pu faire de la science, citer des noms, des dates, des faits déterrés dans la poussière des vieux livres , j'aurais pu abuser de ma vocation de fouilleur de bibliothèques; — cependant je vous ai épargnés.

c ^ Merci, » dirent plusieurs voix.

Je continuai :

Lorsqu'on parle de rencontre sur le terrain, un premier point frappe tout d'abord; et, quoiqu*il ne se rattache pas au fait du duel lui-même, il y touche de trop près pour le passer sous silence.

Cest la question des témoins.

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Je ne me permettrai pas de parler icr du rftle qu'un témoin doit jouer avant Theure où les adversaires sont en présence, — rôle impartial de conciliation et de modération, même exagérée. — Chacun de vous, messieurs, sait aussi bien que moi, combien toutes les chances de ^pacification honorable doivent être épuisées, avant de mettre à des combattants les armes à la main.

Quel est celui qui pourraft oublier qull est à la fois responsable de Thonneur et de la vie d'un homme , et qu'il ne doit point , pour sauvegarder follement Tun, risquer inutilement l'autre.

Toute la force de l'homme qui combat est dans la conviction de son droit.— Toute la puissance, et j'ajouterai , l'inviolabilité des témoins, sont dans la loyauté calme, conciliante, mais ferme, avec laquelle ils ont accompli leur mandat.

Quant à moi, messieurs, si après avoir fait tous mes efforts pour arranger amiablement une querelle, le combat devenait inévitable, et que, selon

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ma conviction, l'honneur ne fut point sérieusement engagé, mais bien une fausse "vanité et un dangereux amour-propre, je n'hésiterais pas à me retirer. — Les duels qui se font pour la galerie sont odieux ou ridicules ; ils sont passés de mode et jetés au rang des vieilleries usées.

C'était une conséquence des. coutumes et des mœurs, alors que l'on avait toujours une épée au côté, et qu'il était de bon goût de mettre ilamberge au vent à tout propos, pour occuper de longues heures d'ennui et d*oisiveté.

A chaque temps, ses habitudes, ses travers, ses enfantillages et ses hochets.

Aujourd'hui, les raffinés des siècles passés seraient fort mal vus, et trouveraient peu d'applaudisseurspour leurs prouesses ferrailleuses.

Mais autant un témoin doit se montrer con»

ciliateur avant l'aclion;. autant, vous le savez, il

doit être ferme , mais toujours calme à Theure du combat. Son rôle ne change que pour acquérir un nouveau degré de responsabilité personnelle.

C'est alors que ce témoin doit tout prévoir, tout calculer, tout surveiller, tout craindre, tout épier, pour laisser à celui qu'il accompagne, la tranquillité de son esprit, et surtout le sang-froid, si essentiellement nécessaire.

En effet, messieurs, il faut bien se le dire, rien n'est indifférent danâ ces mille détails qui précèdent un duel; les plus futiles en apparence peuvent prendre tout à coup une portée inattendue.

L'enjeu est trop grave, pour qu'on ait le droit de le jeter, à la légère, sur le tapis vert du hasard*

D'abord le terrain a son importance*

Qu'il soit uniforme, plat, sans sinuosités, sans inégalités du moins dangereuses.

Évitez surtout les endroits où l'herbe a poussé. — L'herbe est glissante et peut compromettre la vie.

Encore une observation utile.

Étudiez avec soin, et d'un coup d'oeil rapide, l'endroit où doit se placer, celui dont vous êtes le témoin ; car il négligerait peut-être lui-même ce soin; et une racine, imperceptible au premier regard, pourrait le faire tomber, ou le livrer sans défense à son adversaire , avant qu'il ait été possible d'arrêter l'élan de l'épée ennemie. —Tout cela, sans nul doute, vous paraît bien puéril; mais, savez-vous combien cette louffe d*herbe glissante et humide, cette racine à demi cachée, ce caillou rond, peuvent peser dans la balance, quelques instants plus tard?

m n faut à chacun, — a-t-on dit, — part égale de champ et de soleil. »

Dans ce cas-là, croyez-moi, abandonnez, sans vous plaindre, votre part de soleil, et n'acceptez pas que votre partner en ait les rayons en plein visage. — Le soleil fait scintiller les épées; il rend le coup d'œil incertain ,* et lui donne de l'hésitation.

Sachez-le bien, — on combat avec le regard tout autant qu'avec l'épée.

Le regard, c'est la pensée; — il avertît du danger; il indique par une sorte d'intuition spontanée le côté faible de l'adversaire.

Et puis encore, la fermeté de ce regard, l'éclat hardi et résolu de la prunelle dans son orbite, intimide et fascine. — Pendant que le fer menace; les yeux parlent, interrogent ; — on se devine, on se pressent.

N'acceptez pas, non plus, que les deux adversaires ôtent leurs chemises. — L'impression de l'air ou du froid, l'inhabitude de se trouver ainsi, peuvent agir sur les combattants à des degrés différents, même à leur propre insu, et suivant leur organisation plus ou moins impressionnable.

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M —Mais, interrompit le comte de R..., si l'un des deux le demande ?

« — On le refuse ; — nul ne peut l'exiger. C'est une habitude de caserne, pratiquée entre soldats, et qui ne dépasse pas les corps -de-garde.

€ — Puisque nous en sommes sur ce sujet, dit un autre, j*ai deux questions à vous adresser.

« — Je tâcherai d'y répondre de mon mieux; car j'ai lu souvent et avec grande attention tout ce qui a été écrit sur la matière, — comme dirait . un avoué.

« — A-t-on le droit de prendre un gant d'armes?

« — C'est l'usage. — Mais l'usage n'est point une règle ; et, bien qu'il passe aux yeux de beau-

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coup de gens pour un droit» il n'en a pourtant pas les privilèges.

Ordinairement on décide à TaTance si Ton se servira, ou non, de gants d'armes. — Presque toujours chacun y trouve son avantage; car le gant permet de tenir Tépêe avec plus de solidité et de confiance, et rend le désarmement plus difficile. En outre, la poignée d'une épée est dure; elle fatigue et blesse la main ; les doigts, en contact avec elle, soufl"rent à chaque parade un peu forte, ou lorsque les lames se rencontrent vigoureusement.

Voilà pourquoi les gants d*arraes sont généraletnent admis.

Toutefois, si les témoin<^ d'un des combattants les refusent, la partie adverse ne peut, — soit contraindre ces témoins à les accepter, — soit conserver le droit de s'en servir pour elle-même.

On peut objecter, par exemple, que l'usage des

gants d'armes, familier à celui qui pratique Tescrime, est complètement étranger et sans valeur pour (elui qui ne s'en est jamais occupé.

Cette objection, il est vrai, se fait rarement ; car, ainsi que je vous le disais tout à Theure, celui qui n*est point habitué à Texercice des armes, éprouve, plus que tout autre, une grande difficulté à manier la monture rugueuse d'une épée, et a tout avantage à se servir d'un gant rembourré. — En tout cas, on peut prendre un gant de peau ordinaire, soit que l'adversaire agisse ou n'agisse pas de même. On peut aussi s'entourer la main avec un mouchoir, pour affermir son épée dans ses doigts, en ayant soin, toutefois, qu'aucun coin de ce mouchoir ne pende, et ne puisse en flottant gêner l'action de l'épée ennemie.

« — Je passe maintenant à ma seconde question, reprit la même personne.

« — Voyons la seconde question.

« — Peut-on se servir de la main non armée pour parer et détourner le ferî

« — Oh ! ceci est un point très-grave, et je ne voulais point le passer sous silence. — Mais il me faudra forcément entrer dans des considérations qui prolongeraient peut-être, outre mesure, notre conversation. — Si vous le voulez bien, nous causerons de cela demain.

« — A demain donc, » dit le comte de C...

Et Ton se sépara.

HUITIÈME SOIHÉK

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