HUITIÈME SOIREE
€ — Vous m'avez demandé hier, messieurs, si Ton pouvait se servir de la main non armée pour parer et détourner le fer.
« Ma réponse est très-positive. — Non.
« — Mais si d'un commun accord on en estconvenu à l'avance? reprit le marquis deR....
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^ — C'est une convention que, selon moi, on ne doit pas faire ; — elle est complètement en dehors de nos mœurs, de nos habitudes et de nos traditions.
Je sais bien, que dans un livre sévèrement étudié et appuyé sur les plus puissantes adhésions,— celui publié par le comté de Ghatauvillard , il est dit: - que le fait de parer avec la main peut être l'objet d'un accord réciproque.» — D'autres écrits, dus à des professeurs distingués, admettent aussi cette convention, comme possible, entre les parties combattantes.
Cela ne change en rien mon opinion, et je le dis très-haut et très-net.
« Puisque le droit d'accepter ou de refuser est évident , — refusez invariablement. »
Cette concession, ou cet accord, bien que réciproque, peut amener trop de résultats funestes, d'erreurs mortelles,«sans apporter aucun avantage capable de les contre-balancer.
^/vftssi9 189 Q^zzs^ Je vais essayer, messieurs, de vous le prouver.
La parade faite avecla main qui ne tient pas répée, remonte aux anciens errements de l'école italienne, et aux habitudes admises dans les rencontres, où Ton combattait, à la fois, avec la dague et Tépée. — On parait et on frappait indistinctement avec Tune des deux armes, en faisant usage de passes et de voltes, aujourd'hui bannies du système et des principes de l'escrime. Cet art proportionné alors aux doubles moyens d'attaque et de défense, procédait par un tout autre système que celui pratiqué de nos jours. — Cette parade, ou plutôt cet écartement du fer ennemi fait indifféremment des deux mains, avait sa raison d'être; — aujourd'hui, il deviendrait une parodie incomplète et dangereuse.
Je me rappelle avoir essayé, il y a quelques années à Naples, plusieurs assauts de ce genre, avec un professeur italien, doué d'une remarquable agilité. — Il s'appelait Parisi ; — le pauvre diable est mort, je crois, au fond d'un cachot, après s'être
méié aux mouvements révolutionnaires qui ont si souvent tenté de bouleverser le royaume de Naples.
Parisi venait régulièrement chez moi où j'avais organisé une salle d*armes.— Je voulais étudier sérieusement le jeu italien, et ce qui reste encore de cette école qui s'en va, ne se rattachant plus à son passé, que par d'imperceptibles lambeaux.
Je vous disait donc, que Parisi tirait avec une longue épée italienne d'une main, et de l'autre, une sorte de stylet, dont il se servait pour parer mes attaques dans certaines lignes, et pour faire, non une riposte, mais plutôt une attaque sur l'attaque, en évitant d'être touché, au moyen de la parade avec^e stylet. — Ce jeu m'intéressait beaucoup et créait à tout instant des difficultés inattendues.
Parisi quittait-il son stylet; — aussitôt, sa main gauche, immobile, ne cherchait plus l'épée; mais son avant-bras placé, à la hauteur des pectoraux» en travers de sa poitrine, et légèrement dégagé d'elle, faisait comprendre que la parade de la main pouvait être aisément pratiquée, — facilitée à la
fois, par la position du corps et par celle du bras gauche porté en avant
Pour nous, qui suivons les préceptes de Técole française, nous tenons au contraire le bras gauche rejeté en arrière, afin d*effacer la poitrine, et de diminuer ainsi la surface livrée à l'adversaire ; nous ne pouvons donc nous servir de la mam gauche, sans compromettre complètement cette position, ou du moins, sans en bouleverser les principes.
Depuis le temps que je m'occupe d'escrime, bien des années se sont écoulées. J*ai été dans toutes les salles connues; j*ai fait des armes avec un grand nombre de professeurs et de tireurs de toute nature; et jamais personne ne m*a proposé cet accord de parer avec la main. — Jamais non plus, dans aucun des assauts auxquels j'ai assisté, je n*ai entendu quelqu'un en Caire la demande à son adversaire, ou se servir de ce mode de pa-
rade. — Jamais aucun mattre ne Ta, que je sache, indiqué ou enseigné à ses élèves, comme un cas, même exceptionnel, qui pourrait se présenter, et contre lequel , il est du devoir de tout professeur sage et prudent, de prémunir ceux dont renseignement lui est confié.
Pourquoi donc, lorsque cet assaut cesse d*étre un exercice ou un plaisir, et que votre vie en devient l'enjeu, accepter ou proposer une convention en dehors de toutes les habitudes reçues ?
Si ce qui sul)siste encore de ranclenne école italienne vous plaît, admettezalors tous les autres préceptes de cette école; — du moins vous serez logique.
Servez-vous d'une épée à lame longue, lourde, large et sans aucune flexibilité, dont la poignée est terminée par une petite barre de fer, sur laquelle les doigts se placent, et à laquelle on les attache avec un long ruban; — détruisez du même coup les renversements de la main, la souplesse du poignet, la délicatesse du doigté.
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Apprenez à faire un fréquent usage des parades de contraction, indispensables au jeu italien, et très-peu en valeur, pour ne pas dire entièrement dédaignées, dans Técole française.
Servez-vous des voltes, des passes, des effacements du corps ; et alors, je vous le répète, au moins vous serez logique.— Autrement, une convention qui admettrait en principe un seul de ces usages, et oublierait les autres, me parait un non sens.
Laissez-moi maintenant vous démontrer le danger, souvent inévitable, auquel on s'expose en acceptant cette parade de la main gauche.
Entre la main ouverte qui écarte seulement le fer, et les doigts fermés par une contraction nerveuse, qui saisissent involontairement la lame et la retiennent prisonnière,la différence est bien difficile à définir.. — Ce mouvement rapide, imprévu, traverse le choc des épées, comme un éclair traverse le ciel, sans que Ton puisse en suivre la trace.
Certes, celui qui aura involontairiment arrêté le fer, au lieu de le détourner dans son élan, en sera au désespoir, et, dans la loyauté de son cœur, s*accusera lui-même. — Mais si le coup a porté, si la blessure est mortelle, ce désespoir, ces regrets, cet aveu arrêteront-ils le sang qui coule, la vie qui s'en va t ^ Ce hasard fatal ne dût-il se produire qu'une fois sur dix mille, suffirait pour proscrire à jamais cette dangereuse convention.
J'ajouterai, en outre,— et cela avec l'expérience que donne une longue habitude, et peut-être quelque peu d'habileté dans l'exercice des armes, — qu'il est souvent très-difûcile, pour ne pas dire impossible, à l'œil le plus exercé, au milieu de la rapidité de plusieurs coups portés, parés et rendus, de suivre d'un regard cei'tain la marche de deux épées qui bondissent, en s'entrelaçant conmie des êtres vivants, et de pouvoir apprécier avec une justesse indiscutable la difTérence de ces deux riiouvements, dont i'im est le résultat d'un accord, dont l'autre, peut changer subitement le duel en assassinat*
L'appréciation, en elle-même, est tellement épineuse, qu'elle est sujette,— et cela avec la meilleure foidu monde, —à des interprétations très-opposées.
A laquelle de ces interprétations donner tort ou raison? — Le fait sur lequel toutes deux reposent n'existe plus ; il a passé rapide comme le regard, fugitif comme la pensée.
Voyez dans quel inextricable labyrinthe vous vous trouvez, en face d'un homme étendu à terre, firoid, inanimé, et qui devrait être encore dans toute la force de sa vie et de son courage.
Et maintenant, — vous témoins, — la main sur la conscience, au nom du bon sens et de l'équité, dites, -7- voudriez-vous accepter la lourde responsabilité d'un semblable hasard ?
Vous le voyez, messieurs, je cherche à embrasser aussi complètement qu'il m'est possible.
les devoirs multiples des témoins, et à ne rien oublier des préoccupations minutieuses de détail qui doivent être présentes à leur esprit.
Voici encore un point sur lequel il est important d'appeler leur attention.
Lorsque les armes ont été remises aux mains des combattants, et que les deux fers se sont croisés, les témoins doivent se tenir à portée des adversaires, armés d'une épée ou d'une canne, et prêts à arrêter le combat, — si quelque choses d'irrégulier vient à se produire, — ou si l'un des deux combattants glisse, fait un faux pas, est désarmé ou blessé. — C'est sur ce dernier cas surtout, que leur vigilance doit se porter spécialement; car deux hypothèses également fatales peuvent se présenter.
Un des deux combattants est blessé.
Dans la chaleur de Faction, celui qui a porté le coup, excité par l'animation naturelle du combat,
« ne sait souvent pas lui-même si son épée a touché. — Avant qu'il ait pu s'apercevoir de la défaillance de son adversaire, ou même arrêter son propre élan , il peut le blesser une seconde fois, si les témoins n'ont pas aussitôt écarté les épées.
Celui qui est blessé peut, de son côté, ne pas ressentir immédiatement les efTets de sa blessure , et risquer, en continuant le combat, d'en recevoir une autre plus grave. — Il se peut aussi (et c'est là le cas le plus à craindre), qu'aveuglé par la colère, il se jette en furieux sur son adversaire.
Celui, au contraire, qui sent la lame de son épée pénétrer dans les chairs, s'arrête aussitôt par un mouvement instinctif, et même, malgré une attaque nouvelle, hésite avant de frapper une seconde fois celui dont le sang coule déjà. —C'est pendant ce moment d'arrêt, d'hésitation, que l'homme déjà blessé, s'élançant avec une rage insensée , peut traverser la poitrine de son adversaire« ou se faire tuer lui-même, si cet adversaire
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s'est remis promptement en garde et présente avec calme la pointe de son épée.
Ces deux cas sont également fatals; car tous deux peuvent être mortels, alors que, par la première blessure déjà reçue, le combat peut être regardé comme terminé, ou du moins suspendu.
On ne manquerait pas d*en faire un crime aux témoins qui pouvaient, en redoublant de Yigilance, arrêter une effusion de sang inutile.
Certes, quelquefois, malgré Tattention la plus sévère, l'attaque est tellement prompte, tellement împétueuso, tellement rapide, qu'il est impossible d*en arrêter Télan. — Mais au moins, on n^aura rien à se reprocher.
Quelques rares que soient, fort heureusement, de semblables cas, ils peuvent cependant se présenter;— aussi, est-il de la plus haute importance que les témoins suivent sans cesse de leurs re-
gards lés épées croisées, qu'ils épient tous leurs mouvements, afin de les arrêter, aussitôt qu'un des deux combattants est blessé, — quelque légère que puisse paraître la blessure.
Si, à son inspection, cette blessure offre assez peu de gravité pour que le combat puisse recommencer sans désavantage, les deux adversaires auront au moins eu le temps de reprendre leur calme et leur sang-froid.
Cette attention minutieuse est un des points les plus graves, une des nécessités les plus absolues. — C'est là où le rôle des témoins est difficile; car c'est là que leur responsabilité est complètement engagée.
J'ai encore plusieurs choses à vous dire, dont la gravité ne vous échappera pas. — Mais il se fait tard, et, si vous le voulez bien, ce sera pour notre prochain entrelien.