NEUVIEME SOIRÉE
« — • Je demande la parole dit le comte de G,.., aussitôt que nous fûmes réunis le lendemain, — je voudrais bien avoir votre avis sur les cQrpt à corp5 dans un duel.
« — J'allais justement vous en parler.
Il faut, je crois 9 décider avec les témoins de la
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partie adverse, que les combattants seront séparés et remis en garde, lorsqu'ils se trouveront corps à corps. — Sans cela , il deviendrait impossible de prévoir Tissue d*un semblable combat qui se terminerait, le plus souvent, par des blessures mortelles que Ton pourrait appeler : — en partie double.
Mais ceci est encore, il faut Tavouer, un cas très-épineux et qui demande à la fois prudence, réserve et parfaite équité.
Si Tun des deux adversaires s'est élancé violemment sur l'autre; on ne doit pas écarter les épées, avant que celui qui a supporté l'attaque, n'ait riposté; car le premier, en se jetant ainsi follement, a le désavantage sur celui qui, après avoir paré, reste maître de sa riposte.
Bien des choses, dans un duel,* ne relèvent que de la loyauté des appréciations.
Aussi, ne dois-je point raisonner dans l'hypothèse d'un témoin, qui profiterait d'une convention loyalement faite et loyalement consentie pour
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rendre les chances inégales en arrêtant le combat, lorsque le cas expressément spéciûé ne s*est pas présenté.
« — Mais si cela arrivait ?
« — Chacun de vous, messieurs, puiserait dans sa propre conscience ce qu*il devrait faire, soit en terminant de plein droit immédiatement le duel, si la cause le permet, — soit en forçant à se retirer et à remettre son mandat celui qui Taurait ainsi méconnu.
J'ai souvent entendu des personnes dire ceci :
c Si dans un duel, dont la cause ne serait pas une offense mortelle, je voyais Tépée de l'adversaire arriver droit à la poitrine de mon partner, avec cette violence qui ne laisse aucun doute sur la gravité de la blessure, — ma foi ! j'écarterais le fer; ce serait un mouvement plus fort que le raisonnement. — Et franchement, auraîs-je grand tort? »
Oui, vous auriez grand tort. — - Oui, vous assu-
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meriei sur vous la plus lourde, la plus implacable des responsabilités, et peut-être le plus poignant des remords, bien que votre action ait pris sa source dans un louable sentiment.
Admettez ceci : — Vous avez arrêté Tépée qui allait frapper en pleine poitrine un des adversaires. — Le combat continue ; — et celui dont vous avez écarté le fer, dans la pensée, je le veux bien, d*empêcher une blessure mortelle, celui-là, dis-je, est blessé, tué peut-être. Le sort qui Tavait favorisé au début, par un revirement soudain, par un de ces hasards dont l'imprévu seul est la loi, se tourne contre lui. — Que vous dira lavoir de votre conscience , en présence de cet homme dont vous avez causé la mort, en l'exposant à ua danger qu'il ne devait plus courir?
Le duel est une triste chose; — mais, une fois que vous avez loyalement et énergiquement fait tout ce qui dépendait de vous pour l'empêcher, laissez le sort prononcer entre les deux combat-
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tants ; — seulement prenez toutes les mesures en votre pouvoir, pour rendre moins fatale l'issue du combat.
« — Savez-vous, interrompit un des auditeurs, que il, — au moment où un ami vient vous de^ mander de lui servir de témoin, — la pensée s'arrêtait sur toutes ces responsabilités réunies, on n'accepterait jamais ?
c — Je ne sais pas si l'on accepterait ; mais Je sais que le rôle d'un témoin est un rôle de rude dévouement et d'abnégation ; Je sais, que s'en charger à la légère, est une action blftmable au plus haut degré. •— Je sais surtout que Je n'ai jamifij accepté ce mandat sans que la nuit qui précédait le jour du duel ne se soit passée pour moi sans sommeil, me laissant livré aux plus sombres réflexions.
Celui qui envisage ce rôle de témoin dans son
acception purement passive, lui ôte toute sa force, foute sa noblesse, toute sa dignité.
Tenez, — je vous parlais tout à l'heure des cas où Ton arrête un coup d'épée, par un de ces mouvements instinctifs qui précèdent la volonté; — voici ce qui m'est arrivé.
J'assistais un de mes amis dans une affaire d'honneur. — Attentif, attachant mon regard à la pointe des épées avec cette ténacité et, peut-être puis-je ajouter, avec cette sûreté de coup d'oeil que donne un peu d'expérience dans l'escrime, je vis l'épée de l'adversaire arriver en pleine poitrine de mon ami. L'habitude des armes me fit comprendre par une intuition, plus rapide peut-être que la pensée, que le coup serait mortel. — J'écartai l'épée; et comme les deux adversaires s'étaient rapprochés, je m'écriai : < — En garde, messieurs. »
Mais à peine avais-je agi ainsi, que je me rendis immédiajiement compte de la portée de ce mou-
vement irréfléchi, et un sentiment que je ne puis définir me serra aussitôt le cœur. — Heureusement que mon ami, fort brave, mais non moins maladroit, n'était pas homme à me- laisser longtemps dans cette cruelle position. — Quelques secondes après, il tombait assez gravement blessé.
Croyez-moi, messieurs, dans des circonstances comme celles-là, où tant déconsidérations doivent être pesées, il ne faut jamais dépasser la limite du droit strict et inattaquable, — pour soi, comme pour les autres.
A ce propos, il me vient encore à la pensée un cas qui se présente très-souvent, et sur lequel j'ai entendu s'élever parfois de nombreux dissentiments ; car , en effet, la question est en soi-même difficile à résoudre.
Une fois le combat commencé, —si l'un des deux
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adventaires demande à se reposer, — a-t-on le droit d'exiger, au contraire, que le combat continue sans interruption?
Ce droit est, selon moi, un fait indiscutable, à moins de conventions préalables ou de volonté
réciproque.
« — Cependant, reprit le comte de G..., si, par suite de la durée du combat, votre adversaire est épuisé de fatigue ; si sa main ne peut plus manier répée; si sa respiration est oppressée, haletante, il est impossible de ne pas lui laisser reprendre haleine.
< — Je vous ai dit ce qui était la justice, le droit égal pour les deux adversaires, et dont chacun peut user. — Je vais maintenant vous en expliquer les motifs :
Votre adversaire est fatigué, me dites-vous ; il est épuisé, — mais vous êtes-vous demandé la cause de cette fatigue et de cet épuisement? — Ne la
trouTez-YOus pas dans la violence, dans l'énergie de ses attaques en commençant le combat, dans Tactivité imprudente qu*il a déployée contre vous, sans réserve et sans consulter ses forces? — Vous avez eu à supporter des chocs furieux, des attaques incessantes, mais vous avez calculé avec plus d'habileté vos moyens et vos ressources; vous avez attendu le moment d'attaquer à votre tour. — Ce moment est évidemment celui où votre adversaire, fatigué par l'impuissance et le nombre de ses attaques , doit vous opposer moins de résistance.
Alors, qu*arrive-t-ilî — Celui-ci veut se reposer. ^ Vous devez donc suspendre le combat, ne point profiter de l'avantage que votre prudence et votre sang-froid vous ont réservé. — U faut laisser votre adversaire reprendre haleine, c'està-dire reprendre ses forces, retrouver son énergie un instant brisée, afin qu'il puisse s'élancer de nouveau contre vous avec la même ardeur et la même violence. — Le danger que vous avez conjuré la première fois, peut triompher de vous la seconde.
Qu'en dites-vous, messieurs?
Gela ne ressemble-t-il pas à un homme qui , dans un duel au pistolet, où chacun doit faire feu à volonté, se serait imprudemment empressé de tirer sur son adversaire, et, n'ayant plus dans les mains qu'une arme inutile, demanderait à recharger son pistolet, avant d'avoir à son tour essuyé le feu.
Si le duel au pistolet a ses combinaisons de calme et de sang-froid; le duel à Tépée a les siennes aussi, plus importantes, plus difficiles encore. — Vous les acceptez pour l'un ; — vous les refusez pour l'autre I
« — Mais enfin, reprit la même personne, il est bien difficile de frapper de son épée celui qui, brisé de fatigue , peut à peine tenir la sienne dans sa main.
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« — CTest vFai. — Mais cette réflexion, encore une fois, la faites-vous , lorsque vous levez votre pistolet, et tirez sur celui dont l'arme est déchargée. — Ne vous dites-vous pas et avec raison : « J*ai reçu son feu ; à son tour de recevoir le mien. »
Cependant, là aussi, si vous avez couru un danger, ce danger n'existe plus ; et cette arme que tient votre adversaire est plus muette , plus inoffensive encore que l'épée dans une main , même brisée par la fatigue ; car rien ne peut rendre au pistolet la balle qui s'en est échappée. — Dans un combat à l'épée, au contraire, on peut, par une suprême énergie de volonté, recueillir ses forces épuisées, et, dangereux encore, frapper son ennemi, avant que celui-ci ait pu vous atteindre.
Mais l'habitude souvent est plus forte que la vérité. — Avec ce sentiment de chevalerie inné dans tout cœur haut placé, on se sent porté à ne pas se servir aujourd'hui d'un avantage, dont de-
main, et dans un cas identique cepœdant, on réclamera tous les droits sans scrupule.
Tenez, je me rappelle encore un autre argument que donnait à ce sujet-là un de mes amis; cet argument m'a frappé.
Mon ami est fort instruit; il se rappelle son latin. — A ce propos, il me citait ces trois vers de Virgile :
nie pedum melior mota, fretnsqne joTenta; Hic membris et mole valens ; sed tarda trementi Genua labaot, vastos qualit œger anhelitusartus*.
1. L'on plus lée;er, plus agile, a Tayantage de la jennene; Tautre, plus ramassé dans ses membres, se défend par a massf^ , mais il chancelle sur ses genoux engourdis et tremblants, et sa pénible haleine bat ses vastes flancs. •— tfnêféê, li?. V.
Ces len analysent les ayantages divers que deux lutteurs apportent dans Tarène.
Est-il jamais venu à l'idée de qui que ce soit d'dter à Fun une partie de ses avantages» et par conséquent de ses chances favorables, en conservant à l'autre tous ceux qu'il possède t
Eh bien, ces deux lutteurs dont parle le poète latin, — ce sont les deux combattants dont il est question.
If est-il pas très-possible qu'entre deux hommes se rencontrant sur le terrain , l'un ait tous les avantages, moins un seul, — taille, souplesse, rapidité, science des armes; — l'autre, seulement une grande vigueur corporelle et une baleine infatigable 1
Dans ce combat évidemment inégal, — que peut faire le second — sinon de fatiguer, d'essouffler son adversaire, afin de diminuer une supériorité dont
il doit, jusque-là , accepter toutes les chances, si dangereuses pour lui ?
Le premier, — en demandant une suspension de combat, veut alors que le second {U)andonne les avantages de sa vigueur et de son haleine, — lorsque lui, non-seulement n'a pas renoncé aux avantages de sa taille, de sa souplesse, de sa science , mais se gardera bien d'y renoncer , quand le combat rçcommencera.
Cette vigueur, cette puissance d'haleine dont vous désarmez l'un des combattants au profit de l'autre, — le premier ne les doit peut-être qu'à la largeur de sa poitrine qui lui fait en même temps, présenter plus de surface à l'épée ennemie ; — cette vigueur, il ne la doit peut-être qu'à des membres courts, trapus, pesants, qui ne lui permettent pas la rapidité ou l'élasticité des mouvements.
Pourquoi ne vous apercevoir de l'inégalité du combat que dans un cas, — et l'oublier dans l'autre?
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Supposez, ajoutait mon ami, que cette question s'agite avant le combat entre les témoins.
Les uns disent :
« Si nous sommes fatigués, si nous manquons d'haleine, nous demandons à suspendre le combat.
— Impossible, répondent les autres; — c'est là notre seule chance ; — nous comptons parfaitement bien sur cette fatigue probable pour égaliser les chances^ à un moment donné. »
Les premiers insistent.
Les seconds répondent
« Vous avez tous les avantages acquis. — Nous
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n'avons j de notre côté, que les avantages naturels à vous opposer. — Si nous renonçons aux nôtres , il vous faudra renoncer à ceux que vous possédez. — Et comment le pourrez-vous? »
Il y a des raisonnements sans réplique.
Et pour conclure» je pense que de semblables questions doivent se débattre entre les témoins, mais ne jamais arriver jusqu'aux combattants, dont l'un semblerait demander une gr&ce, que l'autre serait en droit de lui refuser.
Je sens, messieurs, que j'ai traité cette question un peu longuement; mais j'ai voulu la sonder dans tous ses replis, car elle est d'une importance capitale et a donné lieu souvent à bien des appréciations diverses.
Je vous ai dit quel était votre droit selon la justice et la haute équité. — Les exceptions ne peuvent peser que sur des côtés individuels, tels qu'un état de maladie ou de faiblesse de constitution avérée, — cas qui doit être prévu d'avance
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« — Un dernier mot, reprit la même personne, car je veux vous accabler de points d'interrogation. Peut-on forcer sur le terrain un homme à se battre successivement avec deux adversaires différents?
€ — Non, cela ne doit pas être.— L'homme qui vient de se battre, — une fois le combat terminé^ — doit être inviolable pour tous, et ne peut, en aucun cas, être contraint à croiser le fer une seconde fois. — Fatigué qu'il est , ou qu'il peut être par le premier duel, les chances d'une nouvelle lutte ne seraient point égales entre son nouvel adversaire et lui.
Une seconde rencontre, si elle est inévitable, et honorablement consentie des deux parts, ne doit avoir lieu que le lendemain, ou à de longues heures de distance, — à moins que la partie ùué^
ressée, — je veux dire, celle qui déjà a combattu, ne demande que la rencontre soit immédiate.
Mais, jamais, celui qui peut, ou qui veut devenir à son .tour adversaire^ ne doit assister au combat qui précède le sien, ni comme spectateur, ni comme témoin. Par l'effet seul de sa présence, il acquiert, surtout si le combat a lieu à Tépée, un avantage réel, indiscutable. — Cette loi première, Végalité des chances, cesse alors d'exister.
Un seul cas peut à la rigueur autoriser cette présence; c'est celui où l'injure, dont le nouvel adversaire veut la réparation, lui donne le choix rf^s annes, et que, commandant le combat, il prenne une autre arme que celle déjà employée, — le pistolet par exemple, si le combat a eu lieu à l'épée; — l'épée, s'il a eu lieu au pistolet. Mais, je le répète, ceci n'est encore admissible que si celui qui a déjà combattu le demande, ou l'accepte de son plein gré.
Témoin dans un cas semblable, je refuserais d'assister à une rencontre que je considérerais, comme aussi irrégulière qu'inégale.
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En effet, raisonnons impartialement.
Dans un combat à l'épée, il y a deux choses importantes* à connaître : — quelle est la nature de l'organisation morale sur le terrain de celui que Ton doit combattre, et quel est son jeu, sa force à Fépée. — Qui peut nier, combien il est utile de savoir si Thomme que vous avez devant vous est ardent, impétueux, ou s'il est froid et calme; — s'il vous attaquera résolument, ou s'il restera sur la défensive;— s'il cherchera à parer vos attaques, ou s'il tendra l'épée; — s'il est énergique ou non, habile ou inhabile, dangereux ou peu à craindre.
Parle fait seul de votre présence à un premier combat, vous savez tout cela. — Votre confiance s'accroît, votre énergie se double, votre esprit, libre et dégagé de doute et d'hésitation, vous appartient tout entier. — C'est un livre que vous
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avez déjà ouvert; c'est un chemin que vous avez déjà parcouru.
Si vous êtes d'une ignorance complète dans les armes , et qu'une étude, même superficielle, de l'escrime ne nous ait point appris à profiter amplement de tous ces avantages » le fait d'avoir assisté au précédent combat, — à défcut des calculs que vous pouvez en tirer, — détruit à vos yeux ce fantôme si terrible, que l'on appelle Yinconnu, et indique à votre intelligence la route à suivre.
Votre adversaire au contraire ignore tout.
— Il ne sait pas si vous êtes habile ou inhabile à Tépée; — s'il doit vous attendre, ou vous attaquer; r— si votre nature est impressionnable ou résolue, froide ou emportée. Il marche au hasard. — Vous êtes le livre fermé, la voie inconnue. — Il faut qu'il cherche à tout apprendre, à tout sonder, à tout deviner.
Pendant ce temps, — vous, — délivré de celte étude et de cette préoccupation, vous profitez
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de vos avantages et- vous triomphez plus sûrement.
Or, messieurs, de même que tout à l'heure, pour celui qui, à défaut de science acquise ou d'étude, avait la force de corps, la largeur des poumons, et une haleine infatigable, je réclamais le droit de conserver ses avantages, comme son adversaire avait, de son côté, mis en œuvre tous les siens;-^ de même, dans la situation dont je viens de vous parler, je repousse tout ce qui peut porter atteinte à Tégalité des cliances, et faire injustement pencher la balance d'un côté plutôt que de l'autre.
Je ne sais si jamais vous avez envisagé cette dernière question sous toutes les faces que je viens de vous présenter.
Maintenant, je vous le demande, — la main sur la conscience, — trouvez-vous un semblable combat
égal pour les deux adversaires, et acœpteriez-vous d'en être les témoins?
Je crois, messieurs, vous avoir tout dit, tel que je le comprends, tel que je le sens , en m*étayant sur les leçons de l'expérience et sur les enseignements du passé.
Demain , nôtre conversation roulera sur une question plus importante encore: — celle qui regarde les combattants eux-mêmes.