DIXIÈME SOIRÉE
Le lendemain, nous étions tous réunis dans le même petit salon, et les cigares, compagnons obligés de nos séances, étaient allumés.
Notre conversation devait rouler, ce jour-là, sur le duel dans son acception propre, et sur les moyens de défense et d*attaque qui offraient les chances les plus favorables.
->Aii5aS 228 ^2J2*A/- Je commençai aussitôt.
< — Je vous ai dit hier tout ce qui regardait le rôle des témoins. Tai essayé de vc^s retracer, aussi lucidement et aussi complètement que possible, ce qu'ils devaient faire, ce qu'ils devaient prévoir, et quelles étaient les pensées d'inquiète circonspection qui devaient les dominer à tout instant et sur toutes choses ; car ce n'est pas à tort que l'on fait retomber sur eux la plus large part de responsabilité.
Les préliminaires sont terminés; les combattants ont reçu chacun une épée d'égale longueur, et se sont placés en face l'un de f autre. — Un des témoins est entre eux; il se tourne alternativement vers les deux adversaires , et leur dit:
n Êtes-vous prêts, messieurs, -r- en garde? »
Sur leur réponse affirmative, il s*éloigne en disant : « — Allez. » '
Le combat va commencer, et chacun de ces deux hommes, attentif, immobile encore, a sa vie réfugiée derrière la garde de son épée.
n n*y a que trois hypothèses ;— nous allons les examiner toutes trois.
!• — Celle où un homme qui n*a jamais manié une épée se trouve en face d*un homme qui a rhabitude de cette arme.
2* — Celle où les deux combattants sont également inhabiles.
3"* — Celle où tous deux connaissent l'escrime.
rajouterai tout de suite, relativement à cette dernière hypothèse, que, sur le terrain, — entre deux tireurs habiles, — le degré de supériorité de
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Tun des deux, comme science d'armes, disparaît le plus souvent, et se compense par la différence des organisations. Car, on ne saurait trop le répéter, — sur le terrain, il ne s'agit pas de toucher souvent et brillamment ; — il s'agit de toucher une fois, et comme on le peut.
Nous ne sommes plus à cette époque où chaque individu, ayant une épée au côté, était obligé de savoir s'en servir. — Alors, les raffinés tenaient en grand honneur de ne frapper leur adversaire que par un coup brillant et savamment combiné. — Cela valait mieux peut-être; c'était plus élégant, plus gentilhomme, plus chevaleresque; et celui qui se fût servi de son épée comme d'une broche, eût-il percé son adversaire d'outre en outre, eût été honni et bafoué par tous. *
Aujourd'hui, le principe de Molière domine en maître souverain :
Toucher et ne pas l'être.
On essaye de toucher n'importe où,— n'importe comment.
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L'art de rescrime est fort négligé, et il arrive rarement, que les deux combattants sachent se servir convenablement de l'arme qu'ils ont dans la main.
Celui ,quî ne connaît rien à l'escrime, — soit qu'il n'ait jamais touché une épée, — soit qu'à de rares intervalles il ait ferraillé à tort et à travers avec quelques amis, s'il doit se battre, se rend aussitôt chez un professeur, et lui demande quelques notions qui lui permettent de se défendre sur le terrain.
CTest cette leçon demandée au professeur que je veux vous expliquer, en vous indiquant les seuls conseils que celui-ci puisse invariablement lui donner.
« — Monsieur, dit cet individu en entrant chez
le professeur, je dois me battre demaii>, enseignez-moi quelque coup.
« — • Savez-Yous déjà quelque chose?
« — A peu près rien.
« — Vous savez que Ton prend Vépée par la poignée et que Ton cherche à toucher avec la pointe; — voilà tout, n'est-ce pas? » ajoute le professeur avec un demi-sourire.
Et il décroche deux épées boutonnées, en prend une, donne Tautre à celui qui vient lui demander conseil ; puis la leçon commence.
Hélas ! cette leçon n'est guère variée. — Elle ne peut, elle ne doit pas l'être. — Toute sa valeur consiste justement dans sa simplicité.
A celui qui ne sait rien, les conditions les plus indispensables sont le sang-froid et le calme, qui acquièrent d'autant plus de puissance qu ils se
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trouvent souvent en face de l'emportement ou de la témérité.
Ce dont le professeur doit, avant tout, démontrer la nécessité, — c'est de se placer. bien d'aplomb sur soi-même, et de prendre une position équilibrée qui laisse aux mouvements leur élasticité. — Quelle que soit la position que prendra instinctivement cet élève improvisé, c'est celle-là dans laquelle il est important de lui donner confiance , en la modifiant seulement pour les nécessités indispensables d'action.
Ce qu'il faut , — c'est tirer partie de cette position et en utiliser, s'il se peut, même les imperfections.
Que le corps se penche plutôt en avant qu'en arrière; — que la partie supérieure, c'est-à-dire le buste, tende plutôt à s'écraser sur les parties inférieures, servant ainsi naturellement, par la position du bras, d'avant-garde et de bouclier à cette partie du corps , le ventre , où toute blessure est presque indubitablement mortelle.
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J'appuie sur Timportance de donner confiance d'abord à un tireur inexpérimenté; car, de cette confiance naîtra déjà une certaine liberté d'esprit, d'allure et de mouvement. — Déjà il se sentira plus avec lui-même; quelques modifications redresseront facilement les défauts qui pourraient offrir le plus de périls.
Cela est tellement vrai, messieurs, que maintenant, si vous preniez tous une de ces épées que je vois là-bas pendues au mur, et que chacun de vous se mit en garde avec le sentiment non d'un jeu, mais d'un danger réel, vos positions seraient à peu près toutes semblables, sauf de légères différences, apportées seulement par la nature de vos organisations physiques.
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« — Parbleu î dît un des assistants , je n'ai jamais tenu une épée , voyons un peu ce que je ferai.
«—Vous avez raison, m'écriai-je, en me levant subitement.
Et saisissant deux épées, je lui en donnai une; — puis, avant qu'il eût le temps de la réflexion, je me plaçai devant lui, menaçant, et la pointe en avant.
Instinctivement il se mit en garde.
« — Là, lui dis-je, bien, — restez ainsi, je voudrais que la position que vous venez de prendre instinctivement, pût être photographiée. — . Oh ! ne vous enorgueillissez pas outre mesure ; ce n'est pas parce qu'elle est irréprochable, loin
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de là : mais, telle que la voilà , elle est le point de départ de la garde régulière enseignée dans les salles, parce qu'elle est, par son. principe, dans la nature vraie de notre organisation et de nos instincts défensifs ou offensifs.
« — Je me fatigue, dit le patient, qui avait scrupuleusement gardé sa position.
« — Une minute encore, interrompis-je. — Vous vous fatiguez, parce que votre bras est trop tendu; raccourcissez-le légèrement, de manière à laisser aux muscles leur jeu et leur souplesse. — Portez le corps plus d*aplomb, en le redressant quelque peu, et rapprochez votre jambe gauche qui est trop éloignée de la jambe droite ; — tenez le jarret moins tendu, afin d'avoir plus de facilité, soit pour sauter vivement en arrière, soit pour avancer.
Effacez légèrement l'épaule droite, alin de diminuer la surface de la poitrine, mais seulement de façon à ne pas être gêné, et je n'ai plus rien à vous demander.
--^^ssS 237 B2VUA- Très-bien.
Si je fais un mouvement , — tendez résolument votre épée, en rompant d*un pas.
Là. — Fort bien.
Et cependant, dites-vous, vous n'avez jamais tenu une épée ou un fleuret dans une salle. — Aussi vous êtes pour ma démonstration un sijyet magnifique.
Maintenant, remettons les épées à leur place et continuons. — Peut-être; àurai-je de nouveau recours à votre obligeance.
t — Mon professeur, je me tiendrai à votre disposition , >» dit en riant celui qui s'était prêté de si^'bonne grâce à ma démonstration.
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En deux mots, je vais achever de vous expliquer la seule leçon, le seul conseil salutaire qu*un mattre d*armes puisse, selon moi, donner à un homme qui lui dit : « — Dans deux heures , ou demain , je me bats à l'épée. > .^
Si le professeur cherche à lui démontrer quelque coup, il a tort; il embrouillera Tin^tinct de la nature, sans le régler. —Il faut que ce qu*il demande à cette intelligence, que troublera Témotion naturelle du combat soit clair, simple, facile dans son raisonnement, comme dans son exécution, et prenne sa source dans Tinstinct défensif que tout homme porte en soi.
J'excepte, bien entendu, ces natures molles, flasques, dont le sang coule épais et pesant dans les veines, et qui n*ont jamais su se remuer et
8*aniiner, — ces natures-là rfont rien à apprendre; rien à demander.
Une fois l'épée à la main, ce qui reste à faire, c*est uniquement ce que, tout à l'heure, a fait notre ami :
Rompre; —je dis rompre, pour ne pas me servir du mot reculer. — Rompre toujours, rompre sans cesse, mais peu à peu, de manière à ne pas dévorer, en* une seule fois, tout l'espace que l'on a derrière soi; — rompre enfln, non comme un homme qui a peur, mais comme un homme qui attend.
N'oubliez pas ce principe, — le seul qui soit, en ce moment suprême, à la disposition de celui qui ne peut appeler la science à son aide : — rompre et tendre, c'est-à-dire : — Se défendre eh menaçant. — Ne jamais attaquer; voilà le point sur lequel doit se concentrer toute son attention.
« — Mais, interrpmpit un des assistants, qu'en-
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tendez-vous par — se défendre en menaçant? — Il n*est pas facile de menacer, quand on ne sait rien.
c — La pointe aiguë d*unelame présentée résolument devant une poitrine ou devant un visage est toujours une menace. — Et celui qui la Voit fixe, immobile, scintiller sans cesse devant ses yeux, doit s'en inquiéter et toujours s'en préoccuper, plus encore, peut-être, lorsqu'il sait que la main qui tient cette épée est inhabile, n'obéit à aucune règle, ne cherche aucune ruse, aucune feinte, mais est toujours là , comme une sentinelle qui veille.
Pour expliquer clairement ma pensée, je dirai :
Se défendre , c'est rompre ; — menacer, c'est tendre l'épée. -r Et tendre l'épée, c'est l'attaque de ceux qui ne savent point attaquer.
En rompant, vous maintenez la dislance,
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entre vous et votre adversaire, et l'empêchez ainsi de s'emparer facilement de votre épée par des demi-attaques.
Le seul mouvement que j'apprendrais à celui qui viendrait ainsi me demander conseil, ce serait, en rompant et en tendant, de changer parfois de ligne, c'est-à-dire de contre-passer l'épée adverse, en passant par-dessous, —ce qui, par le fait, est un simple dégagement.
Rien n'est plus facile à comprendre; et un homme , quelque peu versé qu'il soit dans l'escrime, peut aisément l'exécuter; le mouvement rétrogade du corps en facilite même l'exécution.
Une heure de travail familiarisera avec ce changement de ligne qui constitue à la fois, comme je vous le disais, — la défense et la menace.
En faisant répéter plusieurs fois cet exercice peu compliqué, j'enseignerais à tendre l'épée, tantôt en la maintenant à la hauteur de la poitrine,
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menaçant la ligne de dessus, tantôt en baissant la pointe et menaçant la ligne de dessous.
Vous savez, n'est-ce pas, ce que yeut dire la ligne de dessus et la ligne de dessous. — C'est TA-B-C des armes.
Remarquez, je vous prie, que je simpliGe, d'une manière puérile peut-être, ma démonstration. — Je détaille et je décompose chaque mouvement, en évitant surtout d'employer les termes techniques; car je suis censé parler à quelqu'un qui n'a aucune notion des armes, et que ces termes embarrasseraient fort. — Si ce quelqu'un possède déjà, au contraire , un peu l'habitude de manier une épée, la leçon ainsi analysée n'en devient que plus facile et plus fructueuse.
c — Vous ne nous parlez pas, dit un de mes auditeurs, du mouvement qui consiste à se fendre en arrière.
< — Parce que, selon moi, ce système, boo seulement dans certains cas exceptionnels, peut devenir très-dangereux pour celui qui l'appliquerait à faux et au hasard. — Celui-là compromettrait sa position défensive, et pourrait se livrer à la merci de son adversaire.
En effet, — par les mouvements que je vous ai indiqués, vous rompez, et vous tendez simultanément répée, soit dans la même ligne, soit en dégageant; puis, vous reprenez aussitôt votre garde, et ramenez Tavant-bras dans sa position première. — Que votre coup ait réussi ou non, vous êtes toujours ferme sur la défensive , d'aplomb sur vos jambes, en parfait équilibre, et vous pouvez, sur la marche de votre adversaire, répéter le même mouvement successivement plusieurs fois.
Admettons maintenant que vous vouliez vous fendre en arrière, — c'est-à-dire, laisser échapper la partie gJkuche, de manière à donner à votre corps tout son développement, sans bouger le pied
qui est placé en avant. — Mais quand, et comment le ferez-vous?
Vous êtes inhabile dans les armes. — Quel instinct secret vous indiquera que le moment est venu d'agir ainsi? car, après ce mouvement effectué, il faudra vous relever, vous relever au plus vite , vous remettre en garde ; — chose assez difficile. — Pendant ce temps, l'adversaire , profitant de votre inexpérience, du désaccord qui ne peut manquer d'exister dans vos mouvements, vous presse avec vivacité, en s'emparant de votre épée.
Vous échappez à ce danger, je le veux bien; mais vous ne pouvez à tout instant répéter cette tentative ; vous ne pouvez la renouveler indistinctement à chaque attaque , ou à chaque semblant d'attaque de votre adversaire. — Il faut, dès lors, juger de l'opportunité; or pour juger en armes, et surtout sur le terrain, il faut savoir; — et remarquez que nous raisonnons ici dans l'hypothèse de l'ignorance.
Donc , jamais je ne consçillerai de se fendre en
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arrière à un homme qui n*aura pas déjà une certaine habitude du maniement de Tépée.
Maintenant, messieurs, si de l'homme ne connaissant rien aux armes, et pour lequel il faut simplifier les chances possibles de salut, nous passons à Thomme ayant déjà quelque habitude de l'escrime, c'est différent ; le cercle de la leçon s'agrandit. — C'est une langue dont quelques mots lui sont connus ; il faut en proûter.
A celui-là, je dirai :
c Prenez d'abord la même garde que celle indiquée précédemment ; mais jouez un peu avec votre épée, en la changeant d'une ligne dans une autre, du dedans au dehors, afin d'inquiéter l'adversaire. Simulez quelques mouvements d'attaque, pour reprendre un peu du terrain que vous aurez perdu en rompant.— Mais, croyez-moi, n'attaquez point
réellement; il faut être doublement fort et sûr de tous ses mouvements pour attaquer, sans donner prise contre soi et souvent à son propre insu. »
A celui-là, je dirai encore :
€ Parfois, mais toujours en rompant à demi, faites une parade de contre de qu^trte et cercle qui ramasse Tépée dans toutes les lignes; puis revenez tout de suite, la pointe de votre épée en avant. — Et alors, si vous voyez que votre adversaire vous attaque franchement, et que son fer cherche les lignes élevées, fendez-vous hardiment en arrière, en ayant soin d'incliner promptement le corps et la tête en avant, pour éviter le coup qui pourrait vous^atteindre, soit au haut de la poitripe, soit au visage. •— Surtout, relevez -vous aussi rapidement que vous le pourrez, en vous jetant vivement d'un bond en arrière, pour reprendre votre position défensive , avant que l'adversaire , s'il a évité ou paré votre coup, puisse profiter de son avantage. 9
Hais encore une fois, tout cela demande une habitude, un discernement que je ne puis pas espérer trouver dans Thomme qu*aucun exercice régulier n'a familiarisé avec le maniement du fer.
€ — Vous avez autorisé les observations, n'est-ce pas? dit le comte de G***, après le silence qui avait suivi ces explications.
« — Non-seulement je les autorise, mais je les demande ; car en suivant le développement d'une idée, je puis négliger sans m'en apercevoir quelque face de cette idée et la laisser ainsi incomplète.
« — n me semble que vous êtes en contradiction avec vous-même. Vous nous avez dit, et avec raison, il y a quelques jours : — •« La première, la principale règle, la règle fondamentale en escrime, c'est
de 'pare!\ » — et maintenant, vous conseillez au contraire de ne pas chercher à parer.
« — Vous avez raison, et je n'ai pas tort/ Remarquez que, il y a quelques jours, nous parlions escrime, c'est-à-dire, science, pu plutôt étude des armes.— Aujourd'hui, il n'est plus question de cela. — La science de l'escrime ne s'apprend pas en trois ou quatre heures.
Permettez-moi une comparaison ; car les comparaisons parfois simplifient beaucoup les raison* nements.
Deux hommes sont sur un bâtiment qui menace de sombrer ;— l'un sait nager, l'autre n'est capable que d'aller au fond de l'eau, et d'y rester.— Cependant le péril est imminent. — Direz-vous à cet homme qui ne sait point faire une brasse : « voilà comment on nage; on fait ce mouvement avec les bras, et simultanément celui-ci avec les pieds? » — Avez-vous la prétention de penser que cet homme, tout d'abord, puisse exécuter ce que vous lui avez indiqué, et croyez- vous que, grâce à votre
explication, lorsqu'il tombera à Teau, il se mettra aussitôt à nager? — Non, — vous ne le supposez pas , car ce serait folie.
Vous lui direz : « — Accrochez-vous à quelque chose, à quoi que ce soit, à ce banc, à cette barrique, à ce morceau de bois ; maintenez-vous ainsi de votre mieux au-dessus de l'eau ; — c'est là votre seule chance de salut. »
Eh bien ! nous sommes ici dans la même position. —Le danger est imminent; je dois chercher à vous donner le banc, la barrique ou le morceau de bois qui peut vous sauver, — peu m'importe le reste.
Certes, je pourrais bien enseigner une ou deux parades à cet homme qui dans quelques heures va se trouver sur le terrain; mais elles seraient insuffisantes, à moins d'être des parades composées et de parcourir toutes les lignes.
— Qu'arriverait-il î
Ces parades seraient molles, indécises, lentes dans leur exécution, décrivant un large cercle, au lieu de glisser finement autour de Tépée.
Ce serait un jeu pour l'adversaire de les tromper ; et la lame de ce tireur novice, ne rencontrant rien, battrait le vide et entraînerait indubitablement son bras, en laissant le corps complètement à découvert.
^admets même que l'adversaire n'ait pas profité de ce désarroi ; l'autre a compris son impuissance, et se demande quel moyen il pourra employer, pour ne pas courir le même danger, à une nouvelle attaque. — Alors , il ne sait que faire ou ne pas faire; un trouble, une émotion inévitable le gagne; il bat Fépée au hasard , comme bat l'eau de ses bras impuissants l'homme qui se noie ; et il ne lui reste d'autre ressource que d'attendre le coup qui doit le frapper, ou de se jeter aveuglément sur l'épée» au risque d'être traversé par elle.
Voilà pourquoi je n'essayerais pas d'enseigner à cet homme inexpérimenté une chose qu'il lui est impossible d'exécuter.
Maintenant, au contraire, décomposez par le raisonnement les moyens que je lui indique.
En rompant, il évite le coup.
Éviter un coup, soit par une retraite de corps, soit par un saut en arrière, — si ce n'est pas le parer, — par le résultat, cela équivaut au même, puisque vous vous placez hors de portée et que ce coup ne vous atteint pas. — Si au contraire il vous atteiqi, cela ne peut et ne doit être que légèrement : car la distance que votre adversaire voulait gagner par son attaque , vous la lui avez fait pardre par vôtre retraite.
De plus, s'apercevant que vous tendez l'épée au hasard et sans cesse, il n'ose donner entièrement essor à son élan et attaquer franchement ; — S'il le fait , vous avez, du moins, chance de le toucher; sans le vouloir, c'est vrai, mais je suppose que cela vous importe peu.
•>/vi5Si9 252 032*A.-
Je vais tout de suite au-devant d'une dernière objection.
« Si l'adversaire, me direz-vous, s'empare de répée, au moment oii on la tend ainsi à tout propos? »
Sans contredit, c'est ce qu'il devra faire, ce qu'il chercheraàfaire, ainsi quejevousl'expliquerai plus tard. — Croyez-vous, par hasard, qu'un homme qui vient, avec une ignorance complète de l'exercice des armes, demander des conseils à un professeur, pour une rencontre qui doit avoir lieu le lendemain, puisse supposer qu'on lui donnera la certitude de toucher son adversaire et de ne pouvoir Tôtre? —Ce serait, avouez-le, beaucoup trop commode; et alors il serait bien plus rationnel d'apprendre à ne pas connaître l'escrime, que de passer des mois et des années à l'étudier.
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Ce serait donner trop de privilèges à Tignorance aux dépens de la science et de l'étude.
Ce que peut demander celui qui n'a point appris à manier l'arme dont il doit se servir pour défendre sa vie, c'est de diminuer les chances fa» taies auxquelles il sera exposé ; — ce que l'on peut espérer, c'est de lui donner confiance en lui-même, et Igi enseigner la seule voie, à la fois prudente et défensive, dans laquelle il puisse marcher.
En suivant ce conseil, — je le répète, — il créera des difficultés dangereuises à son adversaire, il le forcera à agir avec réserve , il le tiendra à longue portée, et le contraindra à marcher en attaquant,
— ce que celui-ci, soit par oubli, soit par emportement, peut faire en se découvrant, et en laissant ainsi prise à l'épée sans cesse tendue devant lui.
— Mais, je suis loin de penser que le sang-froid, l'adresse et la science d'un tireur habile ne pourront pas déjouer ces pièges tendus par l'inhabileté et l'inexpérience.
C'est le cas ou jamais de dire : — « Soyez prudent, calme, résolu, et que Dieu yous garde! »
€ — . Une dernière interrogation, me dit un de nos amis, j'ai souvent entendu répéter que, pour celui qui ne sait pas grand'chose en armes, le mieux était, aussitôt en garde, de se lancer sur son adversaire, avant de lui donner le temps de se reconnaître.
« — C'est, repris-je, ce qu'il y a de plus sûr pour être presque infailliblement embroché.
Pourquoi supposer que votre adversaire, auquel les témoins ont demandé s'il était prêt, avant de donner le signal du combat, ne soit pas sur ses gardes, et se laisse maladroitement surprendre?
Pourquoi surtout supposer qu'on ne Tait pas
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prémuni à Tavance contre le danger d'une sur* prise. — Ou l'homme que vous avez devant vous est habile dans la science des armes, et alors il n'a nul besoin que vous lui laissiez le temps de se reconnaître, il saura bien le prendre; — ou il est à peu près aussi ignorant que vous en escrime ; et alors, entre vous deui, les chances sont parfaitement égales. — Donc, si^la folie d'attaquer ainsi au hasard est le résultat d'.un raisonnement, le raisonnement est faux. — Si c'est le fait d'une organisation liévreuse, ardente, emportée, qui ne peut attendre avec calme, et rester avec sang-froid sur la défensive ; « c'est autre chose.
A celui auquel une constitution violente ne permettra pas la prudence et le calme, je dirai :
c Suivez votre instinct, suivez l'impulsion de votre nature. — Il est évident, qu'en agissant comme vous voulez le faire, vous vous exposez davantage; car votre attaque est livrée au hasard, sans calcul, ni raisonnement; la seule
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chance de réussite, même à vos yeux» consiste dans son élan subit, dans son impétuosité irréfléchie, qui peut surprendre soudainement Tadversaire et faire divaguer sa parade et son bras. — Seulement , avant de vous lancer , cherchez au moins à rencontrer l'épée, de quelque façon que ce soit, par un battement violent, en dessus ou en dessous, à droite ou à gauche ; et aussitôt que vous l'aurez sentie, lancez-vous en ligne droite, sans la moindre hésitation. — Vous éviterez ainsi le coup pour coup, ou la tension d*épée. »
Mais, certes, tout cela est bien plus facile à dire qu'à exécuter.
Il est possible que vous touchiez ; — le hasard et l'imprévu jouent souvent un si grand rôle. — Mais si vous Têtes, au contraire, Tépée qui vous frappe doit inévitablement entrer jusqu'à la garde. — Cette dernière considération peut, ce me semble, donner à réfléchir.
Aussi, jamais je ne conseillerai à personne
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d*agir ainsi, il y a trop de dangers, et surtout des dangers trop graves et trop certains à courir. — Je vous en expliquerai les raisons en plus grand détail, lorsque, renversant la question que nous traitons aujourd'hui, nous envisagerons le cas opposé, où un tireur, quelque peu habile, setrouve, sur le terrain, en face d'un homme qui ne sait rien du maniement de Tépée, mais qui se sert de son arme avec cet instinct énergique et résolu que les natures fortement trempées puisent dans le danger même qui les menace.
Le sujet de cette conversation sera la contrepartie de celle-ci. — Nous traiterons ainsi, tour à tour, le pour et le contre, et nous aurons considéré sous toutes leurs faces les chances bonnes et mauvaises qui peuvent se présenter dans un duel.
Sur ce, messieurs, bonne nuit.
On se leva; — les mains se serrèrent cordialement, et on se donna rendez-vous pour le lendemain.