‹ Les secrets de l'épéeChapitre 17 sur 19 · ONZIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

ONZIÈME SOIRÉE

Aujourd'hui, nous envisagerons le combat à l'épée sous une autre face.

Ce n*est plus Tinhabileté, Tignorance, demandant à des moyens extrêmes des chances de salut; c'est la lutte plus ou moins égale, mais la lutte : car, je vous Tai déjà dit, — sur le terrain les forces s'égalisent presque toujours, à moins que

d'un côté se trouvent l'habileté, le sang-froid, la hardiesse; et de l'autre, l'hésitation, la pesanteur, la mollesse ou l'imprudence, et un emportement furieux, souvent plus dangereux qu'utile.

Avant toute chose, comme principe invariable, il faut d'abord se méfier. — Je ne saurais trop le répéter, l'imprévu a toujours sa part au moment où l'on s'y attend le moins. — C'est cet imprévu qui rend le combat à l'épée le seul combat, selon moi, honnête et équitable, le seul où le faible conserve toujours quelques chances qui appartiennent à son énergie, à son courage, à sa résolution.

Dans un duel au pistolet, quel triste rôle jouent ' les combattants!

L'énergie ne sert à rien ; le courage devient une arme inutile; il faut se placer comme un but, attendre une balle que l'on ne peut repousser. — Là, le cœur faible est l'égal du cœur fort ; la mollesse nonchalante et inerte, la l&cbeté même, peuvent

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triompher du plus rude courage et de la plua mâle énergie. — Le doigt touche une détente , et tout est dit.

Le duel au pistolet m*a toujours paru une monstruosité ; et c*est avec un sentiment de joie que je le vois chaque jour disparaître davantage, et perdre racine dans nos mœurs.

Revenons au sujet de notre conversation. — Il y a des principes de prudence et de sûreté personnelle tellement invariables , qu'on ne doit jamais 8*en écarter; ils s'appliquent à tous les individus, et sont la base obligée de toute lutte i'homme à homme sérieuse et réfléchie.

Aussitôt que celui des témoins chargé de placer en garde les adversaires s'est éloigné, laissant dès lors aux combattants la liberté d'agir, il faut, par un mouvement subit et rapide, rompre de deux ou trois mesures, avant que l'adversaire aitpupréve-

nir ou deviner votre mouvement. — Vous vous placez ainsi, tout d*abord, hors de portée et à Tabri, soit d*une surprise, soit d'une de ces attaques aveugles, sauvages, dans lesquelles, — nous l'avons prévu, — certaines natures peuvent chercher une chance de succès.

« — Mai^, s*écria un des assistants moitié sérieusement, moitié en riant, si votre adversaire agit de même de son côté, ce n'est plus à portée d'épée que vous vous trouvez , mais à portée de pistolet.

« — Alors, repris-je, sans m'arrêter à la plaisanterie, il en résulte trois avantages pour un ; — ce qui n'est pas à dédaigner.

D'abord, — si votre adversaire a eu la même pensée, ou si le même conseil lui a été donné, c'est la preuve que le conseil est bon.

Ensuite, — ■ ce rapide mouvement de retraite prudente vous indique clairement que, lui aussi, se méfie des coups de surprise, ou des élans irré-

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fléchis qui changent le combat en une sorte de pugilat à Vèpée. — Dès lors, vous savez que ce n*est pas dans cet ordre d'idées qu'il a choisi sa chance de succès, et que ses attaques seront prudentes et raisonnées.

£n troisième lieu, — pendant les quelques secondes qui s'écoulent, vous avez pu (s'il est permis de se servir de cette expression) asseoir votre équilibre, vous donner confiance, envisager avec calme cette pointe d'épée qui vous menace, et chasser de votre cœur le premier mouvement d'émotion involontaire, que les natures même les plus résolues et les plus fortement trempées sentent passer en elles comme un éclair. — Vous avez pu, en outre, envelopper votre adversaire d'un regard observateur, et, par la position qu'il a prise, par la tenue de son épée, par la façon enfin dont il se présente au combat, le deviner, et le comprendre déjà.

Cela vaut bien la peine, avouez-le, de rester pendant quelques secondes à portée de.... pistolet, comme l'a dit notre ami.

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Eh! mon Dieu! regardez les animaux, depuis les plus faibles jusqu'aux plus terribles. — Voyez des coqs dans une basse-cour, des taureaux dans une prairie. — Avant de s'élancer l'un sur l'autre, ils s'observent, se mesurent; et leurs yeux étîncelants semblent d'avance chercher la place où, tout à l'heure, ils pourront porter les coups les plus sûrs.

Qui leur dit d'agir ainsi, au lieu de se jeter aveuglément en avant? — L'instinct, cette science de sa propre conservation que chaque créature trouve en soi ; — l'instinct seul devrait donc vous porter à agir de même.

Vous comprendrez facilement combien, par cette prudente réserve, vous déroulez, ou tout au moins vous contrariez dans ses mouvements, celui auquel on aura dit, par exemple : —

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« Aussitôt en garde, avant que votre adversaire ait eu le temps de se reconnaître, fondez sur lui. > — Ou bien cet autre, dont la seule pensée est de se jeter à corps perdu sur son adversaire.

Quelque petite que soit dans leur cervelle la place laissée au raisonnement, Tun et l'autre verront que la distance entre vous et eux ne leur permet plus de vous surprendre.— -S'ils l'essayent, leurs mouvements seront désordonnés; ils se livreront d'eux-mêmes, se jetteront sur votre épée tendue, ou, tout au moins, vous laisseront le temps de les voir venir. — Il y aura attaque énergique, attaque impétueuse, je le veux bien, mais il n'y aura plus surprise.

Lorsque vous vous êtes placé hors de portée, laissant ainsi à votre esprit toute sa liberté de réflexion et de mouvement, si votre adversaire parait vouloir franchir la distance qui le sépare

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de vous ; — alors, vous Tattendez de pied ferme. Il marche; donc il a un désavantage; car s*il se découvre^ vous en profitez, vous inquiétez sa marche, vous le guettez, et la pointe de votre épée se présente sans cesse menaçante en face de ses mouvements. — Il lui a fallu forcément laisser pressentir son attaque; aussi cette attaque ne vous prend-elle point à Timproviste, et vous permetelle d'arriver plus sûrement à la parade.

Cette marche et les mouvements d*épée, de main •ou de bras qui Font accompagnée, vous révèlent déjà, par des signes certains, quelle est la science en escrime de celui que vous combattez.

Si, au contraire, c'est votre adversaire qui reste sur la défensive et semble vouloir vous attendre; vous avancez prudemment par demi-mesures, le corps bien assis, les mouvements bien équilibrés, la pointe de votre épée, tantôt droite au visage de votre adversaire, tantôt à la hauteur de sa poitrine ; — car vous devez vous prémunir contre les dangers que je viens de vous signaler.

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Pour faire disparaître, ou, tout au moins, pour diminuer le désavantage qui peut résulter contre vous de votre marche , — tenez votre adversaire en émoi par des menaces fréquentes dans les différentes lignes; — vous l'empêchez ainsi (en le forçant à se garder lui-même) de vous attaquer, et vous en profitez pour gagner insensiblement du terrain.

Feignez aussi de vouloir tout à coup attaquer à fond, pour le forcer à se dévoiler et à vous laisser voir, s'il compte chercher la parade, ou s'il veut, au contraire, tendre l'épée. — Il faut être bien^ maître et bien sûr de soi, pour ne pas se trahir, par un mouvement instinctif et involontaire.

Ce que je viens de dire s'applique, en thèse générale, — aux forts comme aux faibles, — aux habiles comme aux ignorants.

Il y a une part donnée à la prudence, au sangfroid ; c'est la plus grande. — Il y en a une autre donnée à la science ; c'est celle qui consiste à tromper son adversaire, en lui cachant ce que

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