PREMIÈRE SOIRÉE
Le lendemain soir, à Theure convenue, chacun était exact au rendez-vous.
c — Allons, me dit le maître de la maison, voici votre auditoire au grand complet, les cigares sont allumés, et nous vous écoutons.
« — Vous devez bien penser, messieurs, répondis-je, que je n'ai pas l'intention d'entreprendre
un cours d*escriine. Les traités qui ont été faits surtout les deux derniers, par MM. les professeurs Gomard et Grisier, ont dit à ce sujet tout ce qu'il y avait de bon à dire, — beaucoup trop peut-être selon moi. n y a excès de conseils excellents, excès de règles excellentes, excès de recommandations excellentes, excès de coups, de feintes, de pa- ' rades, de ripostes, de contre-ripostes, etc.
Je diffère complètement de Topinion généralement accréditée sur la nécessité et l'importance d'un jeu varié. — Je crois que la force d'un tireur habile consiste bien plus dans la justesse de ses appréciations, la promptitude et l'a propos de son jugement, la vitesse de sa main, et la rectitude de ses mouvements, soit d'attaque, soit de parade, soit de riposte, que dans une grande variété de jeu, qui nécessite des études beaucoup plus compliquées et embarrasse la pensée du tireur, au lieu souvent de le servir et de lui venir en aide.
L'alphabet' de rescrime^ si je puis m'exprimer ainsi, est invariable, indiscutable comme tous les alphabets.
Au lieu de lettres, ce sont des mouvements calculés, précis, combinés d'après l'équilibre naturel de notre organisme et la flexibilité ou la souplesse possible des membres et du corps.— Je ne me pose point en maître d* école ; je ne veux point vous apprendre cet alpltabet, et j*admet^ tout d'abord que vous le savez.— Ce que je veux, ce que j'essayerai du moins, c'est raisonner avec vous le côté intellectuel, sans lequel le côté matériel devient une machine lourde et impuissante.
Je chercherai à être bref, simple, logique, pour vous prouver que les armes ne sont pas si ennuyeuses et si difiiciles à apprendre que vous le supposiez.
Ne me laissez pas oublier surtout que c'est une conversation, et faites-moi les observations qui vous viendront à l'esprit.
C'est bien convenu.
« — Soyez tranquilles, dirent plusieurs voix, nous useronsr et abuserons de la permission.
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Je commence, et je tiens tout d*abord à bien expliquer ma pensée.
L'escrime réduite à sa plus simple expression m'a paru la voie la plus vraie à suivre.
Pourquoi égarer la pensée, le travail et l'intelligence dans des routes inextricables, qui ne sont, à vrai dire,, que le développement souvent à l'infini, des premiers éléments?
L'escrime dans son enfance, cherchait à se tracer une route ; — elle avait tout à faire, tout à découvrir.
Peu à peu, et à mesure que les difiérentes époques se succédaient, cet art a tendu, en se perfectionnant sous certains points de vue, à se modifier, à se simplifier surtout, et les vieilles théories s'affaissaient et disparaissaient pour faire place à de nouvelles doctrines.
C*est la loi commune de toute chose;— mais il ne faut pas oublier que les ancienne3 méthodes des premiers professeurs, soit en Italie, soit en France, datent du xvi* ou xvu* siècle, et que les armes dont on faisait usage à cette époque étaient très -dissemblables des nôtres comme forme, pesanteur, et moyen d'action.
La modification des armes a naturellement amené la modification des systèmes.
Certes, il serait curieux de suivre Tescrime dans ses changements successifs , et de la comparer, telle qu'elle est aujourd'hui, avec ce qu'elle était du temps où Marozzo écrivait son traité d'armes en 1536. — (Pardonnez-moi cette érudition).
L'épée alors était une lame plate et droite, tranchante des deux côtés. — Je n'ai pas besoin de vous dire que ce professeur était Italien.— Le premier ouvrage français qui parut sur cette matière fut, je crois, celui d'Henri de Saint-Didier» en 1573; il était dédié à Charles IX.
L'escrime, en France, était à cette époque de
beaucoup en retard sur Tltalie, qui déjà depuis Tingt ans, avait abandonné les coups de taille pour les coups de pointe.
Je ne veux pas retracer ici le fiitigant développement de la science des armes ; — ce qui vous prouverait que de tout temps le progrès a été nié, avant d'être admis comme réalité.
Laissons donc de côté, et vous m'en saurez gré, les anciennes méthodes, pour arriver sans transition aucune à celle pratiquée de nos jours.
On veut absolument distinguer deux écoles , probablement afin de se placer dans la bonne, et de ranger ses adversaires dans la mauvaise.
Je n'en connais sérieusement qu'une seule. — Seulement elle a plusieurs aspects.
J*en vois trois très-distincts , — mais ces différents aspects sont loin de se dénaturer les uns par les autres.
Ce sont trois voies différentes: — chacun choisît celle qui lui convient.
La première — est Tescrime regardée éomme exercice gymnastique, gracieux, combiné à peu près comme le serait un pas chorégraphique, dont les mouvements s*entre1acent, se nouent et se dénouent, semblables en cela aux figures d*un quadrille.
Ne pourrait-on pas dire que, dans cette voie, le point de départ est le combat à armes blanches dans les mélodrames, les duels rhythmés des théâtres, et que l'expression la plus élevée, — ou si vous le préférez, — le but, se trouve dans ces séries de passes diverses, de voltes, et dans cette suite multipliée d*attaques, de parades, de ripostes, de coups habilement et méthodiquement portés?
La seconde — est l'escrime envisagée comme véritable science, comme art profondément étudié, fouillé, sondé dans toutes ses parties, interrogé dans ses replis les plus cachés, dans ses secrets les plus difficiles.— Alors, comme pour toute science, c'est seulement par un travail conscien-
deux, une éiude opiniâtre, secondés par une organisation physique et intellectuelle, particulièrement apte à cet exercice, que Ton peut atteindre à -"«tte suprême force, apogée de Tart. — Sachez-le bien. Ton n'enregistre que rarement dans l'histoire des armes, des supériorités incontestables, étoiles brillantes qui marquent toute une époque.
La troisième — est l'escrime considérée sous le point de vue de la défense personnelle.
Là, l'étude se façonne, pour ainsi dire, au gré de l'intuition secrète de chaque organisation individuelle.
C'est la lutte sérieuse , menaçante , pleine d'imprévu. — Au lieu de passes artistement combinées , savamment suivies , c'est le fer qui heurte le fer, cherchant partout à se frayer un passage.
C'est le combat au lieu du jeu,— mais le combat d'autant plus terrible, que la science vient lui prêter son aide, qu'il accepte d'elle ce qui \e rend fort et repousse ce qui le gêne, ou lui ôte l'étincelle instinctive de son inspiration.
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De là vient la différence des deux méthodes, des deux écoles, si vous voulez.
L*une voulant conserver intactes et pures de tout alliage les anciennes traditions académiques, j'allais dire chorégraphiques, — Tautre tendant vers ce qu'on appelle maintenant le réalisme.
Est-ce un bien ? — est-ce un mal ? —
Tout aujourd'hui, tend vers ce réalisme, mais il n'est pas cependant de nécessité absolue d'admettre que le rêve soit le type de la beauté parfaite, et la réalité celui de la laideur ou de la difformité.
Ce siècle est un siècle positif, trop positif, hélas! .et je le déplore sous certains points; c'est le résultat des commotions qui l'ont si souvent ébranlé. — L'idéal a eu peur de tant de bruit, de tant de bouleversements successifs et imprévus, et s'est servi de ses ailes pour s*envoler loin de ' nous.
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Voilà, me direz-vous, des réflexions bien graves pour un semblable sujet. — Mais ne le savez-vous pas aussi bien que moi, les plus petites choses touchent aux plus grandes par une connexité souvent inaperçue, mais qui n'en existe pas moins?
c » Chaque époque, dit l'un des assistants, a ses mœurs et ses habitudes. Nous ne sommes plus à celle où tout bon gentilhomme portant une épée à son côté, était tenu par conséquent de savoir s'en servir.
Chacun n'a pas en soi le goût de l'escrime assez fortement prononcé pour tenir à en pénétrer tous les mystères. — On n'en a souvent ni le temps,'ni le désir; celui-ci à cause de ses occupations, celui-là à cause de ses plaisirs. — Tenez, voulez-vous que je vous réduise la pensée de chacun à sa véritable expression. — « Être danj^^ereux sur le terrain, savoir honorablement défendre sa
vie, » — voilà ce que le plus grand nombre demande à Tétude des armes.
« — Notre ami a raison, ajouta le vicomte de 6.... en riant, chacun ne veut que ce qui est nécessaire à sa consommation personnelle.
« — Certainement, repris-je, tout cela est vrai, mais non pas vrai généralement, et vous en auriez, messieurs, facilement la preuve, en visitant les différentes salles d'escrime de Paris. — S'il vous prenait fantaisie, par exemple, de vous arrêter dans celle de mon cher professeur Pons, vous ' verriez une réunion d'amateurs qui aiment l'exercice des armes, qui en conservent le culte et le goût, et savent fort bien manier une épée.
Mais, pour faire la part de chacun, je m'empresserai d'ajouter que l'étude des armes simplifiée n'enlèverait rien à celles-ci de leur puissance et de leur éclat ; — je dis surtout qu'un traité d'armes à l'usage des gens du monde, qui ont tant de temps à perdre et si peu de temps à donner, est un livre h
faire, un livre utile, important, peut-être indispensable. G*est une lacune que j'indique, et si vous le voulez, messieurs, je vous dirai sommairement comment je comprendrais ce livre et cet enseignement. — Sans nul doute, je soulèverai de grandes clameurs, mais quMmporte ! — J*ai la conviction d*étre dans le vrai.
Je vous ai dit que Ton voulait absolument distinguer deiLx écoles dans l'escrime. — Évidemment, la nouvelle, c'est la mauvaise; — et comme j'en suis, permettez-moi de la défendre, ou du moins de vous en expliquer les tendances, logiquement, théoriquement et pratiquement.
« — Je vous avertis, dit une voix, que 'voilà trois mots bien effrayants.
« — Soyez sans crainte, ils ne sont pas si terribles qu'ils en ont l'air, —Seulement en traitante
fond ces questions générales, ce sera rendre plus clair et bien plus compréhensible ce que j'aurai à vous dire plus tard.
« Faire des armeSy ainsi qu'on le voit aujourd'hui, disent certaines personnes, — c'est vouloir les ramener vers leur côté brutal. »
€ Non , répondrai-je , — vous •vous trompez ; c'est les ramener vers leur but véritable.
€ Que voulez-vous ?— un exercice, un art, dont le point de départ est le combat entre' deux ennemis qui cherchent à se tuer, ne peut pas être regardé comme un simple amusement et une étude académique de grâce et de belles manières.— Ne seraitil pas, je vous le demande, facile de prouver que l'escrime en sacrifiant si complètement son essence première à des idées par -trop exclusives, jouait un jeu qui pouvait plus tard lui coûter fort cher ?
« Selon moi, dirai-je encore, la révolution qui s*est opérée est un progrès, et non pas un fait brutal ; — à moins que la vérité ne soit ce fait brutal qui tient si fort au cœur.
t A part quelques individus qui veulent devemr des tireurs d'armes, les élèves qui hantent les salles d*escrime, viennent, -^ du moins le plus grand nombre, — demander aux professeurs, non les secrets de l'art qu'ils enseignent, mais les secrets de l'épée qu'ils tiennent à la main. »
J'ai aimé dans ma jeunesse l'exercice des armes avec passion, je l'ai étudié avec ardeur, et je me suis livré aux études les plus suivies et les plus cx)nsclencieuses-, à une époque où l'on comptait de très-forts amateurs, tireurs habiles, savants et dignes des meilleurs temps du beau règne de l'épée.
Ceux-là s'appelaient MM. Ambert, Caccia, Choquet, lord Seymour, marquis de l'Angle, etc., et formaient une sorte ^e faisceau qui tenait la tête haute devant les maîtres les plus habiles.
A cette époque , et je le dis dans toute la sincérité d'une appréciation impartiale, l'escrime me parait avoir atteint un degré de puissance aussi complet qu'en aucun temps.
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Une ère nouvelle s'était ouverte.— La voie dans laquelle marchait Fart de Tescrime s*était subitement élargie.
Ce n'étaient plus les armes d'autrefois ; — ce n'était plus une académie, un exercice de grâce, d'agilité, d'adresse, proscrivant l'imprévu, et, récitant couramment un livre appris par coeur. La déviation (et c'est le mot) des idées nouvelles, en lui ôtant ses allures élégantes perfectionnées à l'excès , ramenait cet art difficile vers des régions plus matérielles, je le veux bien, mais vers des obstacles réels qu'il fallait combattre et surmonter.
L'essor était donné.
L'homme agile, leste, hardi, entreprenant, auquel l'habitude des exercices du corps avait donné un sentiment profond de défense personnelle, se présentait en face d'un tireur avec des
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défauts, je dirai plus, des monstruosités en fait d*escrime, mais ayant à la bouche ce dilemme logique :
« Vous êtes professeur ou tireur habile ; moi je ne sais rien ou fort peu de chose ; touchez-moi et empêchez-moi de vous toucher, voilà tout. — Je fais ce que je peux et comme je le peux, faites ce que vous savez et comme vous le savez. »
Selon moi, la seule manière de réduire au silence un semblable interlocuteur, était de le combattre et de lui montrer qu*en effet il ne savait rien et ne pouvait rien.
D*autres pensaient autrement, et se contentaient de combattre.... par le dédain cet hydre nouveau . qui se représentait a tout instant sous des formes diverses.
Ce fut un foudroyant concert d'imprécations parmi les professeurs, je ne dis pas parmi tous.
€ L'art, — disaient-ils, — n'est plus qu*un mythe, un souverain découronné; faut-il le prostituer, le fourvoyer au milieu des écarts d'une
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ignorance brutale, — nouvelle tour de Babel, où chacun veut parler une langue à soi, un idiome inconnu des autres. »
Ce raisonnement, tout absolu qu'il voulait être, ne manquait certes pas de vérité ; mais on ne pouvait pourtant nier qu*il y avait aussi, au milieu de ces excès et de ces écarts, une réalité qu'il ne fallait point entièrement dédaigner. — Car, à côté des fous, qui eussent voulu placer leurs extravagantes théories sur un piédestal, on rencontrait des tireurs expérimentés, auxquels l'étude et la science avaient donné un jugement sain, une grande habileté. — CeuxJà, il est vrai, marchaient sur les anciens préjugés et acceptaient dp grand cœur que l'arène fût plus vaste et plus large, et que chacun, selon sa nature, y eût ses coudées franches.
Évidemment c'était une révolution, une vraie révolution. — Elle s'annonçait par des symptômes irrécusables, se faisait menaçante et s'attaquait aux vieilles idées et aux traditions jusque-là réputées inamovibles.
Le fameux axiome de Molière : — toucher et ne pas
rétre^ se dressait triomphant. — Le vrai et le faux se tenaient étroitement par la main; il fallait dégager le pon grain de Tivraie, mais ne pas vouloir cependant tout jeter au rebut