‹ Les secrets de l'oreiller (volume 2)Chapitre 4 sur 10 · LEIPZIG · texte numérisé non relu

LEIPZIG

ALPHONSE DiJRR, LIBRAmE-ÉDITEL'R.

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II est huit heures du soir,Wolfrang et Sylvia altendenf, dans l'un des salons du rez-de-chaussée de leur hôtel, les locataires invités à la soirée.

Le jeune homme disait à sa compagne :

— Le hasard nous a servis à souhait pour notre épreuve, ma Sylvia bien-aimée : ce que je sais déjà de quelques habitants de cette maison est d'un bon augure pour ta guérison ; elle sera complète. Je te l'ai promis, il y a un an,

je tiendrai ma promesse ; mais il faut l'attendre à de grands étonnements. Tu rencontreras des apparences aussi séduisantes que les réalités qu'elles cachent sont horribles, et des réalités aussi adorables, aussi sublimes que leur apparence sera incolore ou repoussante. II te faudra du courage, Sylvia, beaucoup de courage !

— J'en aurai, Wolfrang. Celte année passée dans notre solitude bénie, les paroles, ton exemple m'ont réconfortée; tu ne me verras pas défaillir; je poursuivrai l'épreuve jusqu'à la fin ; el, si tes espérances te trompent, si le triomphe du mal et de l'iniquité en ce monde-ci m'est une fois déplus démontrée...

L'un des valets de chambre de service dans une pièce d'attente annonce en ce moment à haute voix :

— - M. Dubousquet !

Wolfrang s'empresse d'aller au-devant de M. Dubousquet, de noir vêtu et cravaté de blanc.

Il semble plus timide, plus humble, plus craintif que jamais. Il est aisé de s'apercevoir qu'il se rend à l'invitation du propriétaire, ainsi qu'il irait, comme l'on dit, au supplice. La sueur ruisselle de son front, et, dès le seuil de la porte, il salue gauchement les niaîlres de la maison;

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puis il s'arrête, n'osanl, dans son embarras croissant, faire un pas de plus.

Wolfrang s'avance à sa rencontre, et, lui tendant la main :

— Je vous sais gré, monsieur, d'avoir accepté de si bonne grâce l'invitation que nous avons eu l'honneur de vous adresser.

— Monsieur, tout l'honneur est certainement de mon coté, — balbutie Dubousquet rougissant de confusion et se permettant à peine d'effleurer la main que lui tend Wolfrang; mais celui-ci, amenant sou locataire près de la causeuse où est assise Sylvia :

— Ma chère amie, je vous présente I\r. Dubousquet.

— Madame, — dit M. Dubousquet saluant jusqu'à terre, complètement ahuri, — j'ai bien l'honneur de... de...

— Veuillez vous asseoir là, près de moi, monsieur Dubousquet, — dit gracieusement Sylvia, — et donnez-moi des nouvelles de cet intelligent petit animal, fidèle compagnon de votre solitude.

— Comment ! madame, — balbutie M. Dubousquet, aussi surpris que touché de la bienveillance qu'une si belle dame lui témoigne ainsi qu'à son chien, — vous savez que.,.?

— Nous savons même que ce barbet si inlelligenl sappelle Bonhomme, — ajoute en souriant Wolfrang; — mais, de grâce, prenez donc place à côté de madame.

— Monsieur, c'est, en vérité, pour vous obéir, — répond le pauvre iiomnie s'asseyanl, timide et tremblant, sur l'extrême rebord de la causeuse où se tient Sylvia ; — madame et vous, monsieur, me comblez de bontés.

— S'il faut vous l'avouer, — repreifd Sylvia,

— ce que vous appelez nos bontés est un peu intéressé...

— Madame, je...

— J'ai le plus grand désir de connaître Bonhomme, et il faudra que vous me l'ameniez. *

— Madame, ah ! madame, — répond M. Dubousquet, si ému, que, malgré lui, ses yeux deviennent légèrement humides, — il sérail possible? quoi!... vous daigneriez...?

— Que voulez-vous, monsieur Dubousquet !

— dit Wolfrang, debout derrli-re la causeuse et s'y accoudant; — il est, selon moi... et madame est de cet avis... il est difficile de ne pas éprouver une sorte de .sympathie "pour une personne qui aime son chien, ce muet confident de nos joies ou de nos chagrins, qui semble, afin de les

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partager, épier un sourire sur nos lèvres ou une larme dans nos yeux.

— Oli ! monsieur, c'esl bien vrai, ce que vous dites là; c'esl souvent pour le malheureux une grande consolation que d'avoir un cbien, — répond M. Dubousquet se sentant, malgré lui, de plus en plus à l'aise par le bon accueil et par l'affabilité de ses propriétaires, et surtout par leur manière d'apprécier les rapports de l'iiomme avec la race canine.

Puis il ajoute avec une bonhomie louchante :

— Eh! mon Dieu! un chien, c'est un ami qu'on laisse toujours triste quand on le quitte, et que l'on retrouve toujours joyeux lorsqu'on le revoit.

— Je suis enchanté de vous entendre parler ainsi, monsieur, — reprend Sylvia; — car je me suis toujours révoltée contre les incrédules (|ui n'accordaient au chien que des instincts et lui refusaient le raisonnement, lui qui fait preuve d'une sagesse, d'une prévoyance souvent si rares parmi nous : lui..., — ajoute en souriant la jeune femme, — lui qui avait découvert, par exemple, la théorie des caisses d'épargne et la mettait en pratique bien avant qu'elles fussent inventées i>ar les hommes, ces présomptueux,

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ces ingrats qui s';iUriljiiciit riioniieiir et le mérite

de ces fondations !

— Quoi ! madame, vous inclineriez véritablement à croire que les chiens mettent... à... la caisse d'épargne.

— Sylvia est très-capable de vous prouver ce qu'elle avance là, mon cher monsieur Dubousquet.

— Safis doute, — reprend la jeune femme. Ainsi, rien de plus simple en apparence que de voir un chien auquel on donne un os, aller l'enfouir.

— Bonhomme, lorsque j'habitais un petit appartement au rez-de-chaussée, m'a cent fois rendu témoin de ce fait, — s'écrie M. Dubousquet, de qui, et presque à son insu, l'embarras s'efface de plus en plus; — sur deux os que je donnais à mon chien, il s'empressait toujours d"en aller enfouir un.

— Eh bien, voici le raisonnement de M. Bonhomme; remarquez, admirez cet enchaînement didées, et dites s'il ne témoigne pas non-seulement d'une logique excellente, mais encore de l'un des dons les plus rares chez les hommes, l'esprit de prévoyance et d'épargne ! — reprend Sylvia ; — « Si j'étais un glouton ou un prodigue, sans souci du lendemain, pense M. Bonhomme, je

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pourrais ronger ces deux os; mais qui sait si demain j'aurai pareille aubaine? C'est douteux' le plus sage est de songer à l'avenir. Donc, je vais mettre l'un de ces deux os en réserve; mais où le placer? Le laisser exposé aux regards, c'est risquer que quelque larron ne me le dérobe; il me faut alors déposer en un lieu sûr mon épargne, afin que nul ne la puisse découvrir. » Et, ce pensant, M. Bonhomme prend son os entre ses dents, s'en va d'un pas furtif, l'œil aux aguets, l'oreille aux écoules, cherche... cherche... et cherche encore, avec examen, avec réflexion, en étudiant les localités, quelque coin où il puisse en sécurité enfouir sa provende du lendemain... En dautres termes, je le répèle, il meta la caisse d'épargne...

— C'est évident, madame ! — sécrie M. Dubousquet ravi d'aise. — Ajoutez à cela, et je l'ai vu vingt fois, que, le trou recouvert. Bonhomme lassait la terre du bout de son museau, afin qu'il fût impossible de découvrir à quel endroit le sol avait été fraîchement remué.

~ Et ce serait là un pur instinct ? — reprend Sylvia. — Non! non! c'est un des raisonnements les plus complets auxquels puisse s'élever l'entendement humain.

— Aussi les anciens se montraient-ils bien

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plus sagaces ou plus équitables que nous au sujet du chien, — ajoute Wolfrang se plaisant à caresser linnoceiite passion de son locataire pour son barbet, et à dissiper ainsi le pénible embarras dont ce pauvre homme avait été navré à la seule pensée de celte soirée. — Dans quelle haute estime les peuples de Tanliquité tenaient le chien î

— Vraiment, monsieur? — dit M. Dubousquet de plus en plus intéressé; — excusez mon ignorance, mais je suis si heureux de vous entendre, que je suis tout oreilles. Ah ! la belle chose que le savoir !

— Les Égyptiens attribuaient au chien une essence supérieure et divine.

— Voyez-vous ça ! — reprend M. Dubousquet ébahi. — Eh bien, en somme, cela ne m'étonne point, monsieur.

— Xercès rangeait ses nombreux chiens de combat, parmi ses troupes d'élite.

— El ceux-là, jamais ne passaient à l'ennemi, — ajoute Syivia ; — jamais de traîtres parmi eux ! En est-il toujours ainsi parmi les hommes ?

— Olaiis Maguus , au xvi' siècle , a écrit l'histoire des plus célèbres chiens de la Finlande, — poursuit Wolfrang, — et il existe à leur sujet dhcroïques légendes.

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— El ces héros, ignorant qu'ils auraieiU un jour leur nom dans l'iiistoire, ne se baltaienf ni pour obtenir des grades et des titres, ni même pour la fumée d'une vaine gloire, — ajoute Sylvia ; — ils combattaient pour défendre leur maître !

— Ah ! madame, excusez-moi, je ne sais plus où j'en suis, — dit M. Dubousquet émerveillé, — je crains de devenir trop orgueilleux.

— Et pourquoi?

— Pas pour moi, — répond M. Dubousquet transporté, — mais pour Bonhomme, en pensant qu'il pourrait revendiquer pour son espèce tant de fameux souvenirs.

— Et pourtant je suis sûr qu'il n'en est pas plus fier, — répond en souriant Wolfrang; — je gage qu'il ne s'en fait pas valoir davantage.

— Ah ! mon Dieu, non, la pauvre bête! — répond naïvement M. Dubousquet.

Puis réfléchissant :

~ Mais, monsieur, pour être si profondément versé dans l'histoire du chien, il faut que vous ayez eu la passion de ces animaux ?

— Oui, parce que j'ai la passion de tout ce qui est bon et dévoué par excellence,

— Ah ! monsieur, ce que vous dites là est plus vrai que vous ne le pensez peut-être, —

ii LRS SECUIîTS

dit le locataire avec une sorte d'attendrissement mélancolique, — car, avec un bon chien et une bonne conscience, on peut...

Mais, s'inlerrompant et semblant regretter d'avoir cédé à un épanchement qu'il ne s'expliquait pas, non plus que la confiance et l'attrait que lui inspiraient si promjjtement deux personnes qn'il voyait pour la première fois , M. Dubousquel rougit, baisse les yeux et balbutie :

— Du moins, certaines personnes... aliirmenl que...

— Qu'avec un bon chien et une bonne conscience on peut braver les faux jugements des hommes? — reprend Wolfrang. — Ces personnes-là, M. Dubousquet, affirment une grande vérité. N'est-ce pas aussi votre avis?

— Certainement, monsieur, certainement...

à la rigueur... cela est possible...

— Oh ! ne craignez pas de contredire Wolfrang; nous sommes, vous n'en doutez plus, je l'espère, nous sommes de bonnes gens sans façon, — ajoute Sylvia en souriant; -- et, avouez-le, vous n'aviez pas d'abord de nous celte opinion-là ?

— Ah! madame !

— Voyons, soyez sincère ; Wolfranij el moi,

m: l'oreillkr. IS

nous prisons avant tout la franchise ; noire devise favorite est sainte sincérité.

— Eli bien, madame, je crois, Dieu me pardonne, que vous et M. Wolfrang, à force de bonté, vous m'avez, parlant par respect, ensorcelé... mon Dieu, oui... J'étais entré ici si embarassé, si confus, que j'avais la vue trouble, les oreilles me bourdonnaient; et maintenant mon embarras a disparu : je vois très-clairement cette jeune dame si belle et si bonne... j'entends non moins clairement ses bienveillantes paroles, et les vôtres, monsieur Wolfrang... Ah ! je vivrais mille ans, que, lorsque je me rappellerai votre accueil, je... je... Eh! eh!... dame! je ferai comme à présent, — ajoute M. Dubousquet d'une voix attendrie par les larmes, et portant ses mains à ses yeux, — je ne pourrai m'empêcher de pleurer de reconnaissance.

Wolfrang et Sylvia se regardaient avec un silence expressif, lorsque trois jappements trèsdistincts, mais assez lointains, retentirent dans l'une des pièces voisines.

— Qu'entends-je ! — s'écrie M. Dubousquet en se levant et tressaillant. —C'est lui; et pourtant je l'ai enfermé; comment sera-t-il sorti? Il va venir ici tout compromettre, l'imprudent! On m'accueillait si bien! M. Wolfrang

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ne m'avait dit mot des plaintes portées contre nous par le locataire du second! Ah mon Dieu! il nous perd !

31. Dubousquet, effaré, désolé, se lamentait ainsi, lorsque Bonhomme, à qui les domestiques venaient d'ouvrir la porte de la pièce voisine, parut au seuil du salon.

Mais, ayant conscience de sa venue indiscrète, il s'avança vers son maître en rampant comme pour implorer sa grâce, tandis que celui-ci lui dit d'une voix menaçante :

— Malheureux! qu'avez-vous fait?

Et, s'adressant à Wolfrang et à Sylvia, 3Ï. Dubousquet ajoute :

— Ah ! madame ! ah ! monsieur! que d'excuses ! je suis désespéré !

— Et, moi, je suis enchantée, — reprit Sylvia ; — je voulais que Bonhomme me fût présenté ; ne donne-t-il pas une nouvelle preuve de sa gentillesse, en prévenant si à propos mes désirs?

Puis, appelant le chien, qui, à l'exclamation menaçante de son maître s'était arrêté, immobile, et couché au milieu du salon, la jeune dame ajoute :

— Viens... unie pas pour, viens, pauvre petite bêle !

Le barbet, avant de se rendre à cet appel,

interroge du regard son maître, qui lui dit, de

plus en plus confondu de l'indulgente bonté de

Sylvia :

— Allez, allez, puisque madame daigne mus pardonner votre incartade !

Le chien s'avance, toujours rampant, jusqu'aux pieds de la jeune femme, où il se couche timidement, attachant sur elle ses grands yeux noirs et brillants.

— Que d'intelligence! — disait Sylvia caressant Bonhomme. — que de pensée dans le regard !

— Ah ! monsieur, je suis confus, — reprenait M. Dubousquet s'adressant à Wolfrang; — je devine maintenant comment le malheureux sera sorti. C'est à n'y pas croire! J'avais laissé ouverte la fenêtre de ma chambre, où il était enfermé ; il sera sorti par cette croisée au-dessous de laquelle règne une corniche très-étroite; il aura gagné ainsi la croisée du palier, sans doute ouverte aussi ; puis, suivant ma trace, il sera venu jusqu'ici. Pardon, mille pardons pour lui et pour moi ! sa seule excuse est que, depuis que je le possède, c'est la première fois qu'il me joue un pareil tour.

— Pauvre animal ! vous avez eu le courage

de le gronder, — reprend Wolfrang en sourianl; — je serais presque tenté de vous faire une querelle de votre ingratitude envers lui. A ce moment, le valet de chambre annonce :

— Monsieur et madame Lambert !

Sylvia se lève, après avoir accordé une dernière caresse au barbet, qui revient se placer derrière les talons de son maître, e^ la jeune femme, ainsi que >Yolfrang, font quelques pas au-devant de M. et de madame Lambert.

— Combien vous êtes aimable, madame, ainsi que M. Lambert, de vouloir bien nous sacrifier quelques instants de votre soirée, et d'avoir accepté notre invitation aussi cordialement que nous vous l'avons faite ! — dit Sylvia.

Puis elle ajoute en indiquant du geste la causeuse à Francine :

— Veuillez, madame, vous asseoir là près de moi.

Madame Lambert, très-timide et non moins frappée de l'éblouissante beauté de Sylvia que touchée de son gracieux accueil, rougit, répond de son mieux par une révérence, et prend place a côté de la jeune femme, tandis que Wolfrang dit, de son côté, au libraire.

— Je vous sais d'autant plus de gré, monsieur, d« l'honneur que vous voulez bien nous

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faire, que je n'ignore pas vos liabiludes de studieuse solitude, et...

Mais Wolfrang s'interrompt soudain , en voyant M. Dubousquet gagner la porte dun pas discret, accompagné de Bonhomme, auquel il dit tout bas :

— Allons-nous-en. Nous pouvons nous vanter d'avoir été reçus ici comme nous ne l'avons été, comme nous ne le serons jamais nulle part; et nous ne l'oublierons pas , mon pauvre Bonhomme !

— Mon cher monsieur Dubousquet, où allezvous donc? — dit Wolfrang en rejoignant son locataire, au moment où il atteignait le seuil du salon ; — vous ne songez pas à nous quitter déjà?

— Monsieur, permettez...

— Nous ne soutïrirons pas que vous vous en alliez si tôt : mademoiselle Antonine Jourdan veut bien venir chanter ici ce soir, et vous serez charmé de l'entendre.

— Monsieur, je vous supplie de...

— Puis je désire vous présenter à M. Lambert, — ajoute Wolfrang ramenant familièrement par le bras M. Dubousquet vers le milieu du salon, et, s'adressant au libraire :

— M. Dubousquet, que vous n'arez peut-

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élre pas le plaisir de coiinailre personnellement, quoiqu'il soit l'un des locataires de la maison, veut déjà nous quitter; vous vous joindrez à moi, n'est-ce pas, monsieur, pour le retenir?

— M. Dubousquet a, comme moi, des habitudes de retraite, et le monde reffarouclie un peu ; je ne suis guère moins effarouché, — répond en souriant le libraire ressentant pour le solitaire du troisième étage une vague sympathie, causée par sa physionomie timide et par son goût pour l'isolement. — Si le monde fait peur à M. Dubousquet, nous nous réconforterons mutuellement ce soir, et nous deviendrons plus braves...

— Fort de l'appui d'un pareil allié, il y aurait maintenant insigne couardise à fuir devant le danger, mon cher monsieur Dubousquet, — reprend gaiement Wolfrang. — Donc, vous nous restez.

— Monsieur, je suis on ne peut plus touché de vos bontés et de celles de M. Lambert, mais il m'est impossible de rester; il faut d'ailleurs que je reconduise mon chien, et...

— Pas du tout ! Bonhomme est trop bien élevé pour ne point se comporter parfaitement en bonne compagnie, et je vous suis garant qu'il ne joindra pas sa voix à celle de mademoi-

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selle Anloiiine Joiirdaii lor.s(|irelle voudra bien se faire entendre.

— Monsieur, de grâce, permettez...

■ — Je suis impitoyable. Tout ce que je puis vous concéder, c'est de vous autorisera vous réfugier momenlancment avec Bonhomme dans cette bi- liliothèquedont la porte est ouverte; vous trouverez là les journaux du soir, et, par parenthèse, vous.,)' lirez des faits fort intéressants relatifs â plusieurs locataires de la maison.

— Je reste donc, monsieur, puisque vous l'exigez absolument.

— Absolument.

— Bonhomme se tiendra tapi sous ma chaise; personne ne se doutera qu'il est céans; nous attendrons l'heure du concert dans la bibliothèque.

— Lorsque vous passerez devant ma boutique, mon cher voisin, — ce qui vous arrive rarement, car vous ne sortez guère non plus que moi, — ajoute le libraire,— s'il vous plaît d'entrer un moment chez nous, avec Bonhomme, bien entendu, vous nous ferez plaisir, à ma femme et moi.

— Monsieur, certainement, une pareille offre m'honore infiniment, — répond M. Dubousquet, pensant ù part soi : — Pourquoi don« tout le

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monde semble-t-il d'accord ce soir pour m'accueillir avec tant de bonlé? C'est extraordinaire!

Et, saluant Wolfrang et M. Lambert, il ajoute :

— Je vais, puisque vous le pf-rmetlez, me retirer dans la bibliotbèque.

— Sirrtout, lisez les journaux du soir; vous y trouverez, je le répèle, des faits iiUéressants à propos de plusieurs de vos voisins, dit Wolfrang à M. Dubousquet.

Celui-ci, faisant un signe à Bonhomme, entre avec lui dans la bibliothèque par l'une des portes latérales du salon.

Pendant l'entretien de Wolfrang, de M. Dubousqiiet et du libraire, Francine, continuant de causer à demi-voix avec Sylvia , semblait surmonter son premier embarras, à en juger par son sourire confiant et par l'intérêt qu'elle paraissait apporter à la conversation, dont Sylvia faisait à peu près seule les frais.

Aussi Wolfrang, désignant du regard les deux jeunes femmes, dit à M. Lambert :

— Voyez donc, monsieur : ne croirait-on pas que ces dames se connaissent depuis longtemps?

— La même remarque me frappait, monsieur, et, je vous Pavoue, ma surprise est grande, car la timidité de ma femme est excessive ; sa condition et ses habitudes l'ont toujours tenue éloignée, non-seulement du grand monde , cela va de soi, mais encore des modestes relations de société compatibles avec notre position.

— La promptitude des bons rapports de ces deux dames entre elles , monsieur, prouve que leur esprit et leur caractère se conviennent ; je désirerais vivement qu'il pût en être de même entre vous et moi.

— Franchement, monsieur, je le désirerais aussi ; la parfaite bonté de votre accueil envers ce pauvre M. Dubousquet et même envers son chien, m'a beaucoup touché. L'on considère généralement, dans la maison, notre voisin comme une espèce d'ours, de vieil égoïste. Je le juge autrement, quoique je ne le connaisse pas... Il m'a toujours intéressé.

— Et de cet intérêt pour lui, que je partage d'ailleurs, quelle est la cause ?

— Son goût pour la solitude.

— Ainsi, vous pensez... ?

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— Que, pour vivre seul, il faut éprouver ou avoir éprouvé de grands chagrins, ou bien encore êlre doué dune trempe d'esprit peu vulgaire. Voilà ce qui cause ma sympathie pour M. Dubousquet. Quant au reproche d'égoïsme qu'on lui adresse, il me semble absurde : l'égoïsme ne recherche jamais la solitude... au contraire.

— Pourquoi cela, de grâce?

— Parce que légoïste a besoin de se rapprocher des hommes, ne fût-ce que pour les sacrifier à soi-même.

— Cest vrai ? — dit Wolfrang frappé de la réflexion du libraire et de l'expression douce et grave de sa physionomie.

Puis il ajoute :

— Je suis certain que le pire défaut ((ue l'on puisse avoir à vos yeux est... l'égoïsme !

— Oui, car la vertu que j'estime la première de toutes est le dévouement, poussé, s'il le faut, jusqu'au sacrifice.

— Et pourtant...

— Achevez, monsieur.

— Je vais vous faire un aveu Irès-impertinent, monsieur Lambert, — reprend ^Yolfrang eu souriant. — Je vous soupçonne, malgré votre aversion pour l'égoïsme, d'être légèrement

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entaché de ce défaut... Voyez l'audace de ma franchise ! Vous l'excusez ?

— Parfaitement, répond le libraire souriant à son tour. Et pourquoi me soupçonnez -vous d'être légèrement égDiste?

— Je me hâte d'ajouter qu'en vous ce n'est pas l'homme que je soupçonne de ce défaut, c'est le bibliomane. Non, pardon, celte expression implique une sorte de manie ; c'est le bibliophile, car vous l'êtes.

— Avec passion, avec acharnement, j'oserai (lire avec férocité!

— Et moi qui osais à peine vous soupçonner d'égo'i'sme, vous vous avouez féroce. Eh bien, si d'aventure vous rencontriez, je suppose, dans l'étalage poudreux d'un bouquiniste des quais, la première édition de Boccace, imprimée, si je ne me trompe, en liTl, par Valdarfer...

— La date est exacte, — répond le libraire assez surpris du savoir bibliographique de WoITrang. — L'un des rares exemplaires de cette édition inestimable a même été vendu en 1812, à Londres, lors du décès du duc de Roxburghe la somme de...

— Cinquante-deux mille soixante et douze francs, si ma mémoire est fidèle.

— Très-fidèle, monsieur, — répond le li-

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braîrc regardant Wolfrang avec un nouvel élonnement; — et ce livre incomparable n"a pas été payé trop cher.

— Donc, sid'avenlure vous découvriez l'existence d'un pareil trésor, ou bien un exemplaire de laBibledeSoncino, publiée en 1488. jecrois; ou, mieux encore, cette fameuse édition biblique où se trouve le texte hébreu de la Polyglotte d'JIcala, publiée, n'est-ce pas, à Amsterdam, en 1514?

— En 1S14, par dom Marcel, — répond le libraire, dont la surprise allait croissant. — Comment! monsieur, vous connaissez ces éditions?

— J'en connais bien d'autres, ma foi ! El la splendide Bible dite de Ben-Chaïm, éditée par lui avec tant de soin, à Venise, en 1525; et la Bible de...

— Mais, monsieur, pour posséder, si jeune encore, lïn pareil savoir, vous avez donc été nourri dès votre enfance dans les bibliothèques ! — s'écrie ingénument le libraire, sentant d'ailleurs redoubler l'intérêt que lui inspirait "Wolfrang en découvrant en lui un bibliophile. — Il n'est pas cent personnes à Paris qui sachent seulement l'existence de ces éditions qui vous sont si familières.

— ^Vous attachez trop dimporlance à mon petit mérite, — répond Woifrang souriant avec modestie; — mais francliemeut, si vous aviez découvert, par iiasard, quelqu'une des raretés dont les bibliophiles se montrent cent fois plus jaloux que l'avare ne l'est de ses écus, voyons, est-ce qu'à ce sujet... mais à ce sujet seulement, bien entendu... vous ne seriez pas d'un égoïsme tant soit peu féroce... ainsi que vous en conveniez tout à l'heure ?

— Je vais, monsieur, vous paraître bien orgueilleux, — dit M. Lambert, — mais vous faites appel à ma sincérité, je réponds à cet appel. j

— Sans doute.

— Eh bien, je compte dans ma carrière de bibliophile, un trait admirable, mais seulement admirable à notre point de vue, à nous autres... car vous êtes des nôtres, monsieur Woifrang, je n'en saurais douter maintenant, et je m'en félicite.

— Cest trop d'honneur pour moi; mais le trait dont vous parlez?

— Le voici. Il y a dix ans de cela, furetant la boutique d"un pauvre marchand de bric-àbrac du quartier du Marais, qui, entre autres choses, vendait des parcliemins à la livre, je

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découvre au milieu d'un las de bouquins un exemplaire de la Bible de Soncino, que vous cillez tout à l'heure ; jugez démon émotion! IVon-seulemenl ma trouvaille pouvait s'évaluer à sept ou huit mille francs, détail secondaire, mais encore l'exemplaire, point capital, était, selon moi, unique en France, monsieur Wolfrang, unique en France !

— A ce souvenir, votre regard s'illumine encore, monsieur Lambert ; ah ! vous avez le feu sacré !

— Ce souvenir me rappelle, en effet, ma jeunesse; j'étais alors dans toute l'effervescence de notre passion commune. Je demande au marchand de bric-à-brac combien il veut vendre cette Bible; il me répond : « Quatre francs cinquante centimes. »

— Ce sont de ces jours qui marquent dans la vie, n'est-ce pas, monsieur Lambert?

— Ce sont les jours de gloire d'un bibliophile! Je paye donc les quatre francs cin(|uante centimes, et je prie le marchand de garder chez lui le livre jusqu'à mon retour ; j'étais pauvre, el petit libraire aIoi's;je cours chez mon escompteur pour le prier de m'avancer sept mille francs sur ma signature, afin de pouvoir acheter cette Bible.

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— PardoA ! vous l'aviez, ce me semble, achetée quatre francs...

— Je l'avais payée, afln que le marchand ne la vendit à personne; mais je me serais conduit comme un fripon en n'éclairant pas plus tard le pauvre homme sur la valeur réelle dun livre qu'il me laissait pour moins de cent sous, et que je savais valoir, au plus bas prix, sept à huit mille francs,— répond simpleurentM. Lambert. — Accepter ce marché eût été, de ma part, presque un vol !

— Ah î monsieur, vous pouvez à bon droit vous vanter de ce trait de délicatesse bien rare, et...

— Comment! vous croyez que c'est cela dont je me vante, monsieur Wolfrang? N'avoir pas abusé de l'ignorance de ce marchand , afin de le larronner ! Allons, vous vous moquez !

— Mais ce trait... selon vous admirable... au point de vue d'un bibliophile?

— Ce trait... modestie à part... le voici : j'étais allé chez mon banquier dans l'espoir qu'il m'a\ancerait la somme nécessaire à l'acquisition de cette Bible de Soncino; il refuse... En lui était mon unique espoir, car je ne jouissais ailleurs d'aucun crédit. J'eus alors, je le confesse, une tentation odieuse, celle de ne pas retourner

DE Ij'ORIîlLLER. 3!

chez le iiiarcliand, de lui laisser mon argent et la Bible, le sachant assez honnête homme pour être incapable de vendre à personne le livre qui désormais m'appartenait. Ainsi, ce trésor restera enfoui ; il m'échappe, mais il ne sera possédé par personne, disais-je avec cet égoïsmc féroce auquel vous faisiez tout à l'heure allusion, monsieur. Mais bientôt la voix de la conscience se fit entendre; j€ me reprochai de vouloir ainsi frustrer ce brave homme d'une petite fortune, et soustraire à Tadmiralion des bibliophiles l'un des plus précieux spécimens de l'art typographique au xv« siècle. J'allai à la Bibliothèque royale ; je connaissais l'un de ses conservateurs chargé de l'acquisition des livres précieux ; je l'instruisis de ma découverte, ajoutant que le propriétaire de celte Bible n'en ignorait pas la valeur. Je la fis, en effet, connaître au marchand. Il me rendit les quatre francs cinquante centimes que je lui avais remis. La Bibliothèque royale paya la Bible de Soncino sept mille cinq cents francs, et j'eus l'orgueilleuse satisfaction de penser que, grâce à moi, la France conservait ce trésor bibliographique.

— Et plus tard, un trésor de beauté, de grâce et de candeur devait vous récompenser de tant de délicatesse et d'un si grand sacrifice à la

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science, monsieur Lambert, — dit soudain la voix de Sylvia depuis quelques moments silencieuse, et, ainsi que Francine Lambert, attentive à l'entretien de Wolfrang et du libraire.

— Et maintenant, — ajoute Sylvia, — je ne , m'étonne plus de l'émotion de votre aimable compagne, lorsqu'elle me disait : « Ah ! madame, c'est un cœur d'or que celui de mon mari ! »

— Vous nous écoutiez, j'en suis ravi ! — répond Wolfrang en se rapprochant de la causeuse oîi sont assises les deux jeunes femmes.

— Avouez que ce qui surpasse peut-être encore la délicatesse exquise de cet acte, c'est la touchante modestie avec laquelle M. Lambert le raconte.

— Et le croiriez-vous, madame? cet acte si honorable pour mon mari, je l'ignorais aussi, moi! — ajoute naïvement Francine, toute glorieuse des louanges accordées au libraire. — .Mais, en revanche, je sais d'autres actions de lui encore plus belles que celles-là ; oui, madame, encore plus belles que celles-là ; et si je vous racontais comment j'ai...

— Ma chère enfant... de grâce ! dit M. Lambert en interrompant sa femme avec une douce et palernelle autorité, n'abusons pas de la bien-

ni3 tOREILLER. o5

veillance que monsieur et madame veulenl bien nous témoigner.

— Je me tais, mon ami..,, — dit Francineeii rougissant et baissant les yeux; — pardon, madame.

— Fi! monsieur, vous la troublez, vous la rendez confuse, cette chère madame Lamberl, — reprend Sylvia.

Et, s'adressant gaiement à Francine :

— Il faut vous soustraire à celle tyrannie insupportable! Venez un malin chez moi, et alors vous me direz sans contrainte tout le bien que vous pensez de ce méchant homme, ou plulôt, comme vos occupations peuvent vous retenir à voire magasin, et que, moi, je dispose librement de mon temps, j'irai vous trouver ; soyez tranquille, nous médirons à cœur joie de ce vilain M. Lambert. Quoi ! il commet parfois, en sournois, les actions les plus nobles, les plus touchantes, el cet hypocrite ne veut pas souffrir qu'on le démasque! Eh bien, nous nous révoltons et nous le démasquerons, n'est-ce pas?

— Oh ! oui, madame, quant à cela, je suis bien résolue à me révolter, — répond gaiement Francine subissant de plus en plus le charme de Sylvia, et se sentant près d'elle tout à fait en confiance.

54 Li;S SECRETS

Puis, s"adressant au libraire :

— Tu entends, mon ami, tu n'ignoreras pas du moins le complot !

— En effet, chère enfant, il existe ici un complot, — répond M. Lambert à la fois souriant et ému ; — M. et madame Wolfrang ont comploté de s'affectionner, en quelques instants, par leur affabilité charmante, un pauvre bouquiniste et sa femme; en un mot, de leur rendre aussi agréable que possible cette soirée, que nous redoutions fort, dans notre inexpérience du grand monde, et, ma foi !... le complot a réussi au delà de toute espérance.

Puis le libraire ajoute sérieusement :

— Ma chère Francine, remercions le hasard qui nous a fait connaître 31. et madame Wolfrang.

— Le dieu Hasard recevra aussi nos reniercîments, mon cher monsieur Lambert,— reprend Wolfrang; — car, je vous le dts en toute sincérité, Sjlvia et moi, nous sommes enchantés de la circonstance qui nous rapproche; nos relations deviendront suivies, laissez-moi le croire... Puis, je suis un peu votre confrère indigne en bibliomanie...

— Indigne ! Ah ! monsieur, si j'en juge d'après le spécimen de votre savoir, vous pouvez rivali-

DE LORKILLER, 5b

ser avec tous les libraires de la vieille roche,— répond ingénument M. Lambert; — et, si vous m'honorez d'une visite, je soumettrai à votre appréciation quelques exemplaires hors ligne, soit dit sans vanité.

L'un des valets de chambre annonce en ce moment et successivement :

— Monsieur et madame Borel ! — Monsieur Alexis Borel ! — Monsieur de Saint-Prosper !

Sylvia s'étant levée de la causeuse, afin d'aller recevoir madame Borel, le libraire fait un signe à sa femme et se dispose à quitter le salon ; mais Wolfrang, devinant l'intention de M. Lambert :

— De grâce ! ne nous quittez pas encore ; madame Lambert sera, j'en suis certain, ravie d'entendre mademoiselle Antonine Jourdan.

— Oh! sans doute, monsieur, — répond Francine.

Mais soudain la jeune femme devient pourpre, s'interrompt, et, songeant ii M. de Luxeuil, elle répond, osant à peine jeter les yeux sur son mari :

— Cependant... il est... déjà lard, et...

— Ah! madame, il est à peine neuf heures et demie, reprend Wolfrang; et, afin de vous décider peut-être h rester, j'ajouterai que Sylvia chantera ce soir, et que vous ne regretterez pas.

SG LES SECRETS DE l'oREILLER.

je l'espère , de nous avoir accordé quelques inslanls de plus.

— 11 nous esl impossible de résisler à une si aimable inslance, — répond le libraire; — nous resterons donc, monsieur Wolfrang, et nous ferons de plus une action charitable, ajoute M. Lambert en souriant : — nous irons tenir un peu compagnie à ce jwuvre M. Dubousquct, qui, par sauvagerie, reste dans la bibliothèque, sur laquelle maintenant je serais curieux de jeter un coup d'œil ; ceci... rend un peu moins méritoire mon action envers notre voisin.

Le valet de chambre annonce en ce moment :

— Monsieur de Luxeuil !

A ce nom, madame Lambert tressaille, rougit dabord; puis, pâlissant légèrement, elle dit au libraire d'une voix altérée, en se dirigeant vers la bibliothèque :

Viens, mon ami, allons tenir compagnie à ce pauvre M. Dubousquel.

M. Lambert n'a pas remarqué la soudaine (■■motion de Francine; il entre avec elle dans la bibliothèque, tandis que Wolfrang va rejoindre Sylvia, afin de laider à faire aux nouveaux arrivants les honneurs du salon.

M. et madame Borel, leur fils Alexis, M. de Saiiit-Prosper et M. de Luxeuii ont été, à leur entrée dans le salon, accueillis de la façon la pluscourtoise par Wolfrang et par Sylvia, auprès de qui est assise la femme du banquier.

Celui-ci et son fils ont pris place sur des chaises, à côté l'un de l'autre, non loin de M. de Sainl-Prosper , le fondateur de l'œuvre d'alimentation pour la première enfance.

M. de Luxeuii, après avoir été saluer la maîtresse de la maison, jette un regard curieux vers

la bihiiollièque, où il a vu entrer précipilauiment madame Lambert dès qu'il a été annoncé dans le salon,

La tâche de Sylvia et de Wolfrang est difficile et lourde; il leur faut engager et nouer un entretien général entre des personnes complètement étrangères les unes aux autres, et auxquelles ils sont tous deux inconnus.

Wolfrang est debout et adossé à la cheminée, sur le marbre de laquelle il prend l'un des journaux du soir paraissant à cette é|)0(|ue, et dit au banquier :

— Monsieur Borel a-t-il lu le Messager de ce soir?^

M. BOREL

?ion, monsieur.

WOLFRANG.

Et vous, monsieur de Saint-Prosper, avezvous lu ce journal ?

M. DE sai>:t-prosper.

Non, monsieur.

WOLFRANG.

Et vous, monsieur de Luxeuil?

OK LOREILLËR.

M. DE LUXEUIL

Pas davantage.

MADAME BOREL

Qu'y a-t-il donc, monsieur, de si intéressant dans ce journal ?

Un juste hommage rendu à ces trois messieurs que je viens d'avoir l'honneur de nommer, madame, et cet hommage s'étend aussi à. vous.

MADAME BOREL, SUrjmsc.

X moi ? De grâce, expliquez-vous, monsieur.

Me permettez-vous, .madame, de lire le passage auquel je fais allusion?

MADAME BOREL

Certainement, monsieur.

woLFRANG, Usant.

« Aujourd'hui a eu lieu au ministère des finances l'ouverture des soumissions cachetées déposées parles maisons de banque qui désiraient

40 LliS SECRETS

se rendre adjudicataires de l'eiiipruiit ouvert par le gouvernement. La maison Borel et fds, de Lyon, ayant offert les conditions les plus avantageuses à l'État, a été déclarée adjudicataire de l'emprunt... »

M. BOREL

En effet, monsieur, mais...

3Ii!le pardons de vous interrompre, monsieur. Ces quelques lignes n'ont rapport qu'au fait, etje tiens surtout à lire les commentaires. {Lisant.) ««INous nous félicitons de voir la maison Borel et fils adjudicataire de cet emprunt considérable ; le chef de cette maison doit son immense fortune à sa haute intelligence des affaires, et, chose rare de notre temps, la délicatesse scrupuleuse, ombrageuse même, dont il a toujours fait preuve... »

M. BOREL, confus.

De grâce , monsieur , l'exagération de ces louanges...

SYLViA, àmodamc Bord.

Pourquoi faut-il donc, madame, que le mérite

DE l'oreiller. 41

le plus émiiieiU manque toujours de celte assurance de soi-même qui jamais ne manque à la nullité ou au ridicule? Pourquoi faut-il que des personnes ordinairement équitables, comme M. Borel, deviennent soudain d'une iniquité flagrante lorsqu'il s'agit de rendre justice à qui ? à elles-mêmes !

MADAME BOREL, souriani, et à son mari.

Mon ami, vous entendez madam»? J'ajouterai qu'au risque de vous déplaire, je partage tout à lait son avis...

ALEXIS BOREL

Et je me joins à madame et à ma mère pour prier M. Wolfrang de continuer la lecture de cet article.

M. DE LUXEUIL

Je demande aussi la continualfon de la lecture (rt part), afin que l'on arrive plus tôt à l'article qui me concerne. Que diable peut-on dire de moi dans ce journal? Après tout, ce ne peut être que très-flatteur; aussi je voudrais que cette petite Lambert fût présente et entendit la chose : cela lui monterait la tète encore davantage. {Rcjardant Stjlvia.) Décidément, madame

i2 LES SECRETS

Wolfrang est ce que j'ai rencoiilré au monde de plus ravissant. {Réfléchissant et se rengorgeant dans sa cravate.) On verra, on verra !

M. DE SAINT-PROSPER, à M. Borcl.

Ail ! monsieur, combien je suis heureux d'être le colocataire d'un homme tel que vous !

M. BOREL, confus.

Monsieur, en vérité...

M. DE SAINT-PROSPER, à part.

Quel souscripteur pour mon œuvre, que ce millionnaire!

Puisque ces dames le désirent, je continue. (Lisant.) « Et, chose rare de notre temps, la délicatesse de M. Borel , scrupuleuse , ombrageuse même, dont il a toujours fait preuve dans ses opérations financières, est devenue proverbiale à Lyon. Ajoutons enfin que M. Borel fait le plus généreux usage de sa fortune, et, pour peindre en un mot et d'un trait la digne compagne de M. Borel, nous dirons que les classes pauvres de Lyon l'ont surnommée la bonne dame de charité. Ce surnom... »

DE l'oreiller. i'5

MADAME liOREL, rougissanl.

Monsieur, je vous eu supplie...

SYLViA, gaiement.

Voici, monsieur, le monienl de vous venger! M. BOREL, souriant.

Sans doute, et j'insiste à mon tour, alin (|ue M. Wolfrang veuille bien achever [la lecture de cet article.

ALEXIS BOREL

Mon père fait ainsi le brave, parce qu'il n'a plus rien à craindre.

M. DE SAINT-PROSPER, avcc cntlioiisiasmc.

La bonne dame de charité! Ce surnom dit toute une vie de dévouement à l'infortune ! {J madame Bord.) Ah! madame! ces pauvres gens dont vous êtes l'ange consolateur s'ac- (|uiltent envers vous en vous donnant tout ce Hu'ils possèdent : leur cœur.

MADAME BOREL

Aussi, monsieur, suis-je payée au centuple du peu que je fais pour eux, par leur reconnaissance !

■44 LKS SECRETS

M. DE SAINT-PROSPEB, à pavl.

Qucllosucculente patroniicsse pour mon œuvre ! M. DE LuxEuiL, à part.

Décidément, madame Wolfrang me faitlœil ; voilà deux fois qu'elle me regarde... d'une manière... Quel dommage que la petite I.amberl ne soit pas là ! Une pointe de jalousie serait pour elle un fier coup d'éperon et avancerait sérieusement mes affaires. J'irai tout à l'heure la clierclicr.

WOLFRANG, à madame Bord.

Allons, madame, il faut vous résigner. {Il lit.)'<... Et, pour peindre en un mot cl d'un trait, la digne compagne de M. Borel...>;

MADAME BOREL

Pardon, monsieur, vous avez déjà lu cela.

SYLVIA

Que \oulez-vous, madame! Wolfrang agit un peu comme ceux dont vous êtes la providence : il se plaît à -répéter le bien que vous faites.

MADAME noK^i, demi- souriatitc et émue.

Tenez, madame, vous êtes Irès-dangereuse...

DE l'oreiher. 45

vous finiriez par me faire aimfcr la louange ; je suis maintenant aux regrets d'avoir interrompu M. Wolfrang; cela ne m'arrivera plus, et je le prie d'acliever sa lecture.

ALEXIS B0REL,6aS à soii pèi'c.

Quel bon goût, quelle bonne grâce dans les moindres paroles de madame Wolfrang! Quelle délicieuse jeune femme !

M. BOREL, bas à son fds.

Un ange ! un ange! Elle a dit à la mère quelques mots dont j'ai été bien touché.

WOLFRANG.

Certain de ne pas être interrompu cette fois, je reprends et j'achève. (// lit.) « Et pour peindre en un mot et d'un trait la digne compagne de M. Borel, nous dirons que les classes pauvres de Lyon l'ont surnommée la bonne (^ame de cliarilé. Ce surnom est plus que justifié, non-seulement par les aumônes considérables que distribue madame Borel, mais surtout par l'assistance toute morale, par les consolations, par les conseils, par les encouragements qu'elle prodigue avec une sollicitude infatigable à ceux qu'elle secourt si généreusement. »

>i6 LES SECRETS

A ce monienlj Sylvia, douée de trop de lad pour réitérer des louanges qui embarrasseraient madame Borel, la regarde avec attendrissement , et, par un geste dune soudaineté charmante, lui prend la main et la lui serre affeclueusemenl.

Cette nouvelle et discrète preuve de sympalliie touche vivement la femme du banquier.

Elle répond à la cordiale étreinte de la main de Sylvia.

Ce silencieux épisode, remarqué seulement d'Alexis Borel, n'a pas interrompu la lecture du journal, queWoIfrang a ainsi terminée :

« Somme toute, en ces temps où l'on voit un si grand nombre de fortunes financières acquises par des moyens scandaleux, ou dont la source est souvent si impure, on est heureux de pouvoir citer l'exemple d'un homme qui ne doit ses richesses qu'à son intelligence, qu'à son travail, rehaussés, dignifîés par une éclatante probité. Tel est le chef de la maison de banque Borel et tîJs; et tous ceux qui ont eu quelques relations avec cette maison savent que M. Alexis Borel est digne, à tous égards, de porter le nom de son père, nom si honorable et si universellement honoré. »

SYLVJA, Irès-graeicusemcnt à Alexis Bord, qui a rougi de modestie.

Rassurez-vous, monsieur, nous ne commenterons pas la fin de cet article en ce qui vous concerne. N'a-t-ii pas tout dit, en aflirmant que vous étiez digne de porter le nom de monsieur votre père?

M. DE LUXEuiL, ù part.

Elle est fièrement coquette, celle madame Wolfrang! Elle me lance des œillades assassines, et elle débite des mamours à ce petit jeune homme. Mais, décidément, je n'ai rien vu au monde de plus complet, de plus étourdissant que la beauté de madame Wolfrang, et je crois être connaisseur ! Quel bras ' quelle main ! quel pied! quelle taille! quelle peau! quelles dents! quels yeux! quels cheveux! Enfin, elle a de la race jusqu'au bout des ongles, cl fuit en trèsgrande dame les honneurs de son salon. Celte conquête est digne de moi, et, grâce à la petite madame Lambert, je jouerai ici ce soir double jeu.

Pendant cet aparté du jeune beau, Wolfrang,

i8 LES SECRKTS

s'adressant à madame Borel el à Sjivia, leur a dit .

— Ah ! mesdames, si ces tèlus dAlliéniens avaient écouté les conseils de Xénoplion, pourtant!

MADAME BOREL, ébahie, puis souriant.

Les Alliéniens ! Xénophon ! el à quel propos?

WOLFRANG.

A propos de la maison de banque de M. Borel.

M. BOREL, gaiement.

El quel rapport, je vous prie, monsieur, peutil exister entre ma maison , les Athéniens et Xénophon ?

M. i>E LOXEUiL, enchante du bon mot qu'il va dire, et montrant ses dents magnifiques.

Fameux cheval de course que Xénophon! il a gagné le prix du derbv en 1829; il était fils de...

WOLFRANG.

Fils de Sir- Ralph par Incantator el d'Ophelia par Ellen-Mare, el il appartenait à lord Yarborough ; mais ce n'est point précisément le

DE l'oreiller. id

même Xénophon dont j'avais l'Iionneur de parler à M. Borel.

M. DE LUXEUIL

Je sais bien; c'était une plaisanterie, mon cher monsieur. (J part.) Peste! M. Wolfrang possède son slud-book sur le bout du doigt. Oh! c'est un sportnian ; évidemment, c'est un véritable sportman.

ALEXIS BOREL, à part, regardant M- de J^uxeuil.

Ce grand fat m'est insupportable. Quelle suffisance! quel aplomb!

M. BOREL, à Wolfrang.

Vous avez, monsieur, piqué vivement notre curiosité au sujet de Xénophon et de ma maison de banque. {Gaiement). Xous vous sommons de satisfaire notre curiosité.

MADAME BOREL

Sans doute; il y aurait sans cela, monsieur, cruauté de votre part.

woLFRAKG, riant.

Il y aurait, au contraire, de ma part générosité à me taire, madame, à vous épargner ce qu'il y

T. II. i

50 LES SECRKÏS

a de plus ennuyeux, de plus pesant au monde pour ceux qui la reçoivent, et de plus ridicule pour celui qui prétend la donner, à savoir, une manière de leçon d'histoire!

Il n'importe, Wolfrang, ce sera la punition de votre échappée au sujet de Xénophon, des Athéniens, que sais-je?

Soit, pour ma punition, et elle est cruelle... je vous ennuierai, mesdames. Vous savez qu'il n'existait pas de maisons de banque, ni chez les Romains, ni chez les Grecs; ils déposaient leur argent, soit au temple de Delphes, soit à celui d'Olympie, sous la garde des prêtres de ces temples.

MADAME BOREL

J'ignorais complètement ces faits historiques, monsieur, et je suis enchantée de les apprendre.

M. BOREL, très-attentif.

Et moi donc ! Ceci est pour moi, en ma qualité de financier, d'un extrême intérêt...

DE LOREILLEB. 51

M. DE SAINT-PROSPEB, à part.

II parait que 31. Wolfraiig est un savant

Or, le génie de Xcnophon, ayant deviné l'imniensc levier que devait offrir l'établissement de ces maisons de banque dont M. Borel est, à celte lieure, l'un des plus honorables représentants, comprenait déjà parfaitement, à cette époque, ce qui est aujourd'hui élémentaire en finances : que la banque de dépôt donne des billets et reçoit de l'argent, tandis que la banque d'escompte ou de circulation donne de l'argent et reçoit des billots.

On ne saurait mieux préciser la question. (Bas, à son fils.) Il est étonnant qu'un homme du grand monde, à en juger par ses manières, se soit à ce point occupé de la science financière depuis l'antiquité jusqu'à nos jours.

Xénophon proposa donc aux Athéniens de fonder une banque dont le capital eût été fourni par souscription ; l'idée fut accueillie avec entliou-

siasme ; mais les prêlres du Icmple de Delphes, jusqu'alors seuls gardiens des dépôts d'argent, qu'il leur eût fallu remettre en d'autres mains, trouvèrent l'invention financière fort impertinente; la déclarèrent audacieuse, subversive et impie au premier chef; menacèrent les Athéniens de la colère des dieux s'ils s'avisaient d'écouter les conseils de Xénophon. Les imposteurs prévalurent sur l'homme de génie; ses grands desseins avortèrent ; de sorte que, sans la jalouse cupidité de ces prêtres, la face du monde aurait changé depuis des milliers d'années, puisque des maisons de banque pareilles à celle de M. Borel, fonctionnant dès cette époque si reculée, auraient centuplé la production, rinduslrie, le commerce, la richesse des États, grâce ti la toute-puissance du crédit. Le crédit^ selon moi, assure aux nations modernes, sur l'antiquité, la même supériorité que l'usage des armes à feu donnait autrefois aux Européens sur les sauvages.

M. BOREL, enthousiasmé.

Monsieur, cet admirable axiome devrait être inscrit en lettres d'or au fronton de la Bourse ! car cet axiome résume la science financière.

DE rORETLLER.

Malheureusement, il a été trop longtemps inconnu . Aussi n'est-ce qu'au moyen âge, en 1 J 7 i , je crois, que fut fondée à Venise la première banque de dépôt; puis vint celle de Barcelone en 134>0. Mais, pardon, mesdames, mille pardons, c'est assez, c'est déjà beaucoup trop d'érudition; ma seule excuse est dans mon désir de convaincre M. Borel que je suis assez heureux pour apprécier à leur valeur les immenses services rendus aux États par une profession où il a conquis un rang si élevé.

MADAME BOREL

Croyez-moi, monsieur, je vous suis très-reconnaissante de m'avoir fait, pour ainsi dire, en quelques mots, comprendre la haute importance de la profession de mon mari et de mon llls.

M. BOREL, à JFolfrang.

Mais, monsieur, vous avez donc fait une élude toute spéciale de la science financière?

M. DE SAINT PROSPER

Évidemment, M. Wolfrang est un profond économiste, et sou savoir...

LES SECRIÎTS

Mon savoir, si j'avais le boniieur de posséder quelque savoir, je l'échangerais de grand cœur contre l'esprit si généreusement pratique dont vous avez fait preuve dans votre touchante fondation, monsieur de Saint-Prosper. Ce journal rend à votre œuvre un juste hommage. Ces dames, je n'en doute pas, partageront mes sentiments lorsqu'elles auront entendu ce qui suit. (// s'apprête à lire.) Veuillez écouter, mesdames.

M. DE LUXEUIL

Permettez-moi, monsieur, de vous interrompre; nous agissons, je le déclare, en affreux égoïstes! {{l rit et montre ses belles dents.) Nous parlons de bonnes œuvres et nous n'avons pas la moindre charité...

SYLVIA

Vraiment! Et comment cela, monsieur?

M. DE LUXEL'IL, à pari.

Quel regard!... elle est pincée. {Haut.)Nous nous promettons un grand plaisir d'entendre lire l'article du journal relatif ù M. de Sainl-Prosper,

DE l'oreiller. 55

et M. et madame Lambert, que j'ai vus tout à l'heure entrer dans le salon voisin, seront étrangers à cette lecture ; je vais donc les chercher. [A Sylvia, d'un air vainqueur.) J'espère, madame, que, moi aussi, je suis un peu philanthrope dans mon genre.

SYLVIA, souriant.

Je me plais, monsieur, à vous croire parfait en tout genre.

M. DE LuxEuiL, à part.

Elle m'agace; décidément, elle en tient. {Haut.) Je vais donc, madame, remplir mon rôle philanthropique et vous amener M. et madame Lambert. (// entre dans la bibliothèque.)

ALEXIS BOREL, à part.

Il est impossible d'être plus sot et plus impertinent que ce monsieur; il regarde à chaque instant madame Wolfrang avec "une effronterie sans pareille, et dont je rougis pour lui.

M. de Luxeuil sort de la bibliollièque, donnant giilamment le bras à Francine Lambert. Confuse et tremblante, elle rougit beaucoup.

Sans remarquer l'émotion qu'elle s'efforce de dissimuler, M. Lambert est contrarié d'avoir été distrait de l'examen de quelques livres curieux, faisant partie de la bibliothèque.

M. de Luxeuil s'empresse d'offrir à madame Lambert un fauteuil ; elle y prend place presque machinalement, tant elle est troublée.

Ce siège est assez éloigné de la causeuse où

sont assises madame Borel el Sylvia pour que Francine, selon le calcul du jeune beau, puisse êlre témoin du manège qu'il médite.

Le libraire s'assied à côté d'Alexis Borel.

SYLVIA, à madame Lambert.

Nous rendons grâce, chère madame, à M. de Luxeuil, qui a eu la bonne pensée d'aller vous enlever à votre solitude, ainsi que M. Lambert.

MADAME LAMBERT, onburrassée.

Madame....

M. DE LUXEUIL, approchant du dossier delà causeuse une chaise basse, s'assied de façon à être très-près de Sylvia, qui lui tourne à demi le dos, et à laquelle il s'adresse de plus en plus d'un air conquérant.

J'ai été sur le point de vous appeler tout à l'heure à mon aide, madame.

SVLVIA.

Et à quel sujet, monsieur?

M. DE LUXEUIL

J'ai déterminé, sans trop de peine, M. et madame Lambert à venir nous rejoindre ici.

DE l'oreiller. 59

Mais j'ai échoué, outrageusement éclioué dans mes tentatives toujours philantliropiques auprès de ce digne monsieur qui a son chien sous sa chaise. Il eût fallu, pour vaincre la résistance de cet obstiné, votre présence, à vous, madame (riant et montrant ses belles dents), à vous qui devez pouvoir tout ce que vous voulez. SYLViA, malignement.

Ah t monsieur, si j'avais ce pouvoir... que de métamorphoses !

M. DE LcxEuiL, riaut et montrant ses dents.

Voyons, c'est pour moi que vous dites cela, n'esl-ce pas?

svtviA, à madame Borel.

.Je vous le demande, madame, ne serait-ce pas grand dommage de métamorphoser M. de Luxeuil ?

MADAME BOREL, SOUviant.

En effet, nous ne pourrions que perdre à ce changement.

M. DE JLUXEUIL, trcs-satisfait, continuant Vcxhî- ■

bition de ses dents, et lançant une œillade à

Sylvia.

Je me contenterai donc, madame, de rester

tel que je suis, puisque jai le bonheur de vous agréer de la sorte.

ALEXIS BOREL, Ù part.

Cet impudent a pris la réponse de madame Wolfrang pour un compliment.

MADAME LAMBERT, (l part, ovec Une surprise pénible.

Comme M. de Luxeuil parie familièrement à madame "Wolfrang ! comme il la regarde ! Pourquoi esl-il donc venu nous chercher alors, puisqu'il ne fait que s'occuper d'elle?

Maintenant, mesdames, si vous le permettez, je vais lire l'article concernant il. de Saint- Prosper.

M. DE SAIST.PROSPER.

S'il ne s'agissait que de mon humble personnalité, je supplierais M. Wolfrang de passer cet article sous silence; mais je dois me résigner à Tentendre, parce qu'il traite d'une question que je crois digne de l'intérêt de ces dames ; toutefois, je proteste d'avance contre ce que cet ar-

DK LOREILLER.

ticle contient sans doute de beaucoup trop flatteur pour moi.

Or, mesdames, je commence. {M. de Sainl- Prosper prend une a(U Inde pleine de modestie; son coude est appuyé au bras de son fauleiiil, son front penché sur sa main, et son regard fixé sur le parquet. — .V. Wolfrang lit. ) « Nous appelons de nouveau l'allenlion de nos lecteurs, et surtout de nos lectrices, sur une œuvre dont nous les avons entretenus, et qui nous paraît devoir rendre de signalés services à l'une des classes les plus pauvres et les plus intéressantes de la société.

» L'énoncé seul de cette œuvre en indique la haute importance, et nous la transcrivons ici :

» OEuvre d'alimentation pour la première

» enfance. Souscription charitable ouverte sous

« la direction de M. de Saint-Prosper et sous le

» patronage de mesdames la marquise de Ver-

» teuil, — la comtesse de Montrichard, — la

» princesse de Luxen, — lady Harriett Wil-

» son, — la baronne Van Heck, etc., etc. —

') (Le prix de la cotisation mensuelle sera fixé

» ultérieurement.) >>

62 LES SECRKTS

« Le nom de mesdames les palronnesses, le caraclère personnel du fondateur de l'œuvre, prouvent, de prime abord, combien elle est sérieuse. Quant à son but, dont nous avons déjà parlé dans le courant du mois passé, il est si émilienimenl philanthropique et d'une exécution si praticabk', ([iie plusieurs journaux étrangers, entre autn-s le Times et le Standard, en Angleterre, la Gazette ofliciellede Berlin, en Prusse ; le Journal de Vieiine, en Autriche ; la Epoca, en Espagne; il Callolico, en Italie, et enfin le Journal de IS'ew-York, aux États-Unis d'Amérique, ont sponlanénient rendu l'hommage le plus éclatant, le plus enthousiaste à Tœuvre de 31. de Saint-Prospcr; œuvre qui doit, selon la voix unanime de la presse de:; deux mondes, placer son fondateur parmi les bienfaiteurs de Ihumanité; car ce grand homme de bien, ainsi que l'on disait au siècle dernier, ne se borne pas à... »

M. DE SAINT-PROSPER

Monsieur, de grâce! il m'est vraiment impossible, malgré ma précédente résolution, de ne point vous supplier d'interrompre cette lecture.

WOLFRANG.

Ce n'est pas moi, monsieur, qui vous adresse

DE L OREILLER. bo

ces louanges, c'est la voix des deux mondes.

SYLViA, émïic.

J'ignore quels sont les moyens pratiques de voire œuvre, monsieur de Saint-Prosfier; mais son but justifie le concert d'éloges qui s'élève en voire laveur. Ah ! monsieur, jouissez avec un doux orgueil de la plus pure de toutes les gloires ; celle-là ne fait couler que des larmes d'attendrissement et de reconnaissance. Soyez fier, oh ! bien fier, monsieur : voire nom sera béni de toutes les mères.

ALEXIS BOREL, à part, et contemplant Sylvia avec adoration.

Qu'elle est belle ! mon Dieu ! qu'elle est belle et touchante !

M. DE LUXEUiL, à Sylvitt, derrière laquelle il est resté assis.

Vous parliez tout à l'heure de métamorphoses ; eh bien, je vous vois d'ici, madame, métamorphosée en dame patronnesse de l'œuvre de 51. de Saint-Prosper... Et il n'en faut pas davantage pour la mettre à la mode...

MADAME LAMBERT, ù part ct luivrce.

M. de Luxeuil n'a pas quitté des yeux madame

Wolfrang ; i) lui fait des compliments ; il na pas un regard pour moi. Alit pourquoi suis-je venue ici ?

M. BOREL, à Jf'olfrang.

De grâce, monsieur, veuillez continuer celle lecture, dùl-elle blesser la modestie de M. de Saint-Prosper.

MADAME BOREl..

Nous avons le plus vif désir de connaître les moyens pratiques de ralimenlatlon de ces pauvres enfants.

M. LAMBERT, àjuirt, et remarquant l'expression navrante des traits de sa femme.

Qu'a donc Francine? Elle paraît souffrante.

M. DE SAiNT-PROSPER, à IFolfranrj.

Monsieur, ne prenez pas la peine de lire la fin de cet article, dont je suis véritablement confus; et, si ces dames le permettent, je vais en quelques mots les instruire de ce qu'elles désirent savoir.

SYLVIA

A cette condition, et quoique à regret, mon-

DE L'ORETtLER. 6S

sieur, nous consentons à renoncer au plaisir de vous entendre apprécier comme vous méritez qu'on le fasse.

M. DE SAINT PROSPER, il'uHc vuij; (loucc, jiènvtrante, et répétant mot pour mot ce que, le matin, il a dit à Tranquillin à ce sujet. Il m'a toujours semblé, mesdames, que rien n'était plus touchant ni plus digne d'un tendre intérêt qu'une pauvre petite créature venant au monde, exposée à tant de périls, si frêle, si délicate, qu'il suffît souvent d'un souffle pour la briser. Elle n'a de refuge que le sein maternel , où elle trouve la chaleur et l'existence. Mais souvent, trop souvent, hélas! qu'arrive-t-il parmi les classes déshéritées? La misère a tari le sein maternel, source de vie pour l'enfant, et c'est en vain que ses petites lèvres cherchent à aspirer le lait nourricier...

MADAME BOREL

Ah î monsieur, rien de plus vrai que votre douloureuse observation. Bien des fois, j'ai été témoin de ce fait désolant : une mère épuisée par les privations se voyant incapable de nourrir son enfant. Il n'est pas, je crois, au monde, de donleur plus atroce que celle-là pour une femme.

bb LES SECRETS

SYLVU, amèrement.

Et l'on se dit, Ton se croit vraiment très-malheureuse lorsque, revenant du bal, enveloppée de satin et de fourrures, bercée dans son carrosse, l'on s'avoue en frémissant que la toilette tic madame une telle... éclipsait la vôtre !...

M. DE SAINT-PROSPER, à SylvUl.

Ce dont vous vous révoltez, madame, n'est pas endurcissement, c'est ignorance de maux dont Ton ne soupçonne pas même l'existence; l'on ignore encore qu'une malheureuse mère que la détresse oblige à un travail incessant, est souvent en proie à une fièvre ardente. Alors son sang s'échauffe, ce n'est plus un lait salubre et vivifiant qu'elle donnera à son nouveau-né, c'est un lait malsain, presque meurtrier.

MADAME BOREL

Mon Dieu ! combien sont effrayantes les conséquences de la misère, lorsque l'on sonde cet abîme sans fond !

M. DE SAINT-PROSPER

Que peut-elle faire, cette mère infortunée? Quelles perplexités sont les siennes ! Elle sait

DE l'oreiller. 07

qu'elle donne a son enfant un lail insalubre, et cependant elle est trop pauvre pour le mettre en nourrice. Essayera-l-elle d'acheter du lail pour le nourrir?

WOLFRANG.

Autre source empoisonnée, surtout à Paris.

MADAME BOREL

Comment cela, monsieur ?

WOLFRANG.

Sans parler des falsifications malsaines qui corrompent le lait et échappent à la surveillance des magistrats, le plus grand nombre des vaches laitières qui appartiennent aux nourrisseurs de Paris chargés de l'approvisionnement de cette ville ^ deviennent phlhisiques par suite du régime de slabulation qu'on leur impose. Or, la phthisie se transmettant, par ce lail empoisonné, aux enfants qui n'ont pas d'autre nourriture, ils succombent tôt ou tard à une maladie mortelle,

1 Ce récit se passe vers le milieu du règne de Louis-Philippe. L'extension du réseau des chemins de fer a changé les conditions de l'alimentation de Paris. Mais, à cette époque, le fait cité n'était malheureusement que trop réel. (Voir l'excellent lirre de Parent- DuchiteletJ

aspirée par eux, pour ainsi dire, dès leur naissance.

MADAME COUEL.

Ah ! c'est affreux !

M. DE SAiNT-PROSPER, rcijardunt f roi f rang avec un grand étonnemcnt.

Mais , monsieur , vous vous êtes donc aussi occupé de physiologie et de médecine? Vous avez donc aussi appprofondi h question de l'alimcnlation des enfants?

Celle question ne saurait être mieux résolue que par vous, monsieur; il me reste à m'excuser de vous avoir interrompu ; mon seul hul était d'apporter une preuve de plus à l'appui de l'excessive importance de votre œuvre.

Hélas ! chaque pas que l'on fait dans celle voie douloureuse nous découvre un danger de plus pour ces malheureux enfants. Mais ces dangers, monsieur, comment espérez- vous les conjurer?

DE LOREILLER. 69

M. DE SAINT-PROSPER

Par un moyen fort simple, peu coûteux, et d'un succès, je le crois, infaillible.

MADAME BOREL

Et ce moyen ?

M. DE SAINT-PROSPER

Il est unanimement reconnu par la science; et, à ce propos, j'invoquerai maintenant l'autorité de M. Wolfrang, dont les profondes connaissances...

De grâce, monsieur, continuez; nous sommes impatients de vous entendre.

M. DE SAINT- PROSPER

J'avais donc l'honneur de dire à ces dames ([u'il est unanimement reconnu par la science que le lait de chèvre est, de tous, le plus salubre, le plus vivifiant, le plus riche en substance alimentaire; et, de plus, que la chèvre est un des animaux qui demandent le moins de soins et se nourrit le plus aisément et le plus économiquement possible...

MADAME BOREL, vivement.

Je comprends; l'idée est excellente : vous établissez un ou plusieurs dépôts de chèvres dans chaque arrondissement.

M. DE SAIXT-PROSPER.

Oui, madame, et, veuillez ne pas sourire de ce détail, car il a sa grande importance, la chèvre, animai grimpant par excellence, montera très- facilement les quatre ou cinq étages des mai ons, afin d'aller offrir ses mamelles gonflées de lait à ses petits nourrissons ; l'on voit journellement, dans les départements des Alpes, des enfants nourris par des chèvres; elles se prêtent à cette nutrition, avec une douceur et une intelligence remarquables. Les médecins, consultés par moi, ont été d'avis qu"un enfant pouvait être parfaitement substanté en tétant quatre fois par jour une chèvre pendant la durée de six à sept minutes , et qu'une chèvre suffirait au moins à l'alimentation de deux enfants. Vous le voyez, mesdames, rien de plus simple et de plus pratique que le moyen que j'indique; il remédie à ces trois poignantes conséquences de la misère: une mère dont les privations ont tari le sein, — une mère qu'un travail incessant rend maladive,

DE l'oreiller. 71

et dont le lait vicié devient funeste à son enfant; — enfin, et ainsi que Ta fait remarquer M. Wolfrang par son observation aussi profonde que savante, une mère trop pauvre pour placer son nouveau-né en nourrice , et ainsi réduite à le substanter d'un lait presque toujours empoisonné par la phthisie, qui se transmet ainsi à ces pauvres petites créatures. Un dernier mot, mesdames : le vif intérêt que vous daignez manifester pour celte fondation me fait espérer qn*, |)eut-être, vous voudrez bien me permellre d'inscrire vos noms parmi les dames patronnesses de mon œuvre.

SYLVIA

Pouvez-vous en douter, monsieur? Contribuer à une œuvre pareille, c'est à la fois un devoir, un honneur et un plaisir. {Avec expansion.) 3Ierci, monsieur de Saint-Prosper. merci du fond du cœur d'avoir songé à moi pour pa- Ironner celte œuvre!

MADAME BOREL

Je ne puis que répéter les paroles de madame ; je ne saurais mieux exprimer ma propre pensée. M. DE SAINT -PROSPER, d'iiu ton pénétré. Je reçois, mesdames, et grâce à vous, ma plus

douce, ma plus flalteuse récompense. {Il s'adresse à madame Lambert, profondément absorbée, qui, la tète baissée , le regard fixe, semble étrangère à ce qui se passe autour d'elle.) Puis-je aussi espérer que madame Lambert me permettra de l'inscrire parmi les dames palronnesses ?

M. LAMBERT, à M. de SaiTit-Prospcr.

Monsieur, c'est trop d'honneur pour nous, noire nom est si obscur...

M. DE SAINT-PROSPER

N'êtes-Yous pas, monsieur, i"un des notables commerçants de notre quartier? Puis j'oserai vous faire remarquer que le caractère même de cette œuvre est justement de fondre toutes les classes sociales dans un fraternel concours à un établissement humanitaire.

M. LAMBERT

Cette raison, monsieur, doit vaincre mes scrupules, et, puisque vous le Aésirez. . . {S'adressant à Francine, toujours absorbée.) Ma chère amie, vous entendez la demande de M. de Sainl-Prosper?

DE L OREILLER. 7d

MADAME LAMBERT, trcssaillunt à la voix de soti mari, et sortant de sa rêverie.

Oui, mon ami.

M. DE LLXEUIL, à "part.

Celle petite Lambert est si novice et si gauche, qu'elle finirait par éveiller les soupçons de son mari, car elle ne peut cacher la jalousie que lui causent mes assiduités auprès de Sylvia. L'épreuve a assez duré; maintenant, passons à la contre-partie à l'endroit de cette belle Sylvia, que j'ai décidément... empoignée; un grain de jalousie la piquera et fera merveille.

M. DE SAiST-PROSPER, à Fraiicinc, qui s'est remise de son trouble.

J'ai l'honneur de vous prier, madame, de me permettre d'inscrire votre nom parmi ceux des dames palronnesses de mon œuvre.

MADAME LAMBERT, interrogeant son mari avec embarras.

Monsieur, je ne sais si...

M. LAMBERT

Ma chère amie, nous devons, ce me semble, accepter l'offre de monsieur.

MADAME LAMBERT, baissant Ics ycux.

Eu ce cas, mon ami, j'accepte.

MADAME BOREL, bas à Sijlvia, lui indiquant Francine du regard.

Il est difficile d'èlre plus jolie que celte jeune femme. Quel air modeste !

svLviA, bas.

N'est-ce pas qu'elle est charmante, et que sa candeur égale sa beauté?

MADAME BOREL, bos.

Elle paraît attristée. .

SYLviA, bas.

Son embarras est grand ! elle a peu l'habitude du monde et vit fort retirée, ainsi que son mari. Ah! madame, quel. excellent cœur que celui de M. Lambert !

MADAME BOREL

Je le crois sans peine ; écoutez-le.

M. LAMBERT vient rfc dire à M. de Saint- Prospcr :

Je vous prie, monsieur, de vouloir bien nous

DE l'oreiller. 75

inscrire, ma femme et moi, comme souscripteurs d'une somme annuelle de trois cents francs pour rétablissenientde votreœuvre. Je regrette de ne pouvoir que faiblement témoigner de la profonde sympatliie qu'elle nous inspire.

M. BOREL, tout bas, à M. de Saint-Prosper.

Veuillez bien nous compter, ma femme, mon fils et moi, comme souscripteurs annuels de la somme de six mille frans.

WOLFRANG, souriaiit.

Je gage que M. Borel, par un sentiment de parfaite délicatesse que tout le monde appréciera comme moi, dit tout bas le chiffre de sa souscription, parce que ce chiffre est considérable.

M. DE SAlNT-PROSPER.

En effet, monsieur, ce chiffre est de...

M. BOREL, vivement à M. de Saint-Prosper .

Monsieur, de grâce, le secret est la seule condition que je mette à ce don.

M. DE SAINT-PROSPER

Je me tais, monsieur.

ALEXIS BOREL, s'approchaiit de M. de Sa'uit- Prosper, et à demi-voix.

Vous voudrez l)ien me...

M. BOREL, à son fils.

C'est inutile, mon ami, j'ai souscrit pour toi, pour ta mère et pour moi.

ALEXIS BOREL, souriaiit.

Tu as souscrit pour la maison Bore! et fils, soit, cher père ; mais je désire souscrire personnellement. {Bas, à Sainl-Prosper.) Inscrivezmoi pour douze cents francs par an. ( A part, et regardant Stjlvia avec émotion.) Faire le bien, c'est plaire, j'en suis certain, à cette adorable femme ! Je n'ose m'approcher d'elle, lui parler ! Ah! que M. de Luxeuil est heureux d'être sot, fat et impudent; il ose tout, lui!

WOLFRANG, à M. de Saint- Prospcr.

Mon homme de confiance, M. Tranquillin, ira demain chez vous , monsieur, vous porter ma souscription.

M. DE LUXEUIL, à part.

Allons, il n'y a pas moyen de reculer, il va

DE l'oreiller. 77

falloir s'exécuter, du moins en apparence, car le diable nfeniporle si je donne un rouge liard pour ses nioulards et ses chèvres! {Haut.) M. de Saint-Prosper, j'aurai le plaisir d'aller me faire inscrire demain chez vous.

M. LAMBERT

Nous oublions mon collègue en sauvagerie, notre exilé de la bibliothèque; il sera, je n'en doute pas, très-heureux aussi de concourir à celte œuvre, dont je vais lui faire part.

Le libraire quitte le salon et entre dans la bibliothèque, tandis que M. "Wolfrang, M.Borel et Saint-Prosper échangent quelques paroles.

M. de Luxeuil, suivant du regard M. Lambert, se dit:

— A merveille! le mari s'en va : sa présence me gênait; celte petite a si peu d'usage !

Il quille la place qu'il occupait, assis derrière la causeuse où se tiennent Sylvia et madame Borel, et vient s'asseoir auprès de Francine; elle tressaille et rougit.

Alexis Borel, voyant vide la place naguère occupée par M. de Luxeuil, fait un elTorl sur lui-même, et s'approche timidement de la causeuse, se rassurant quelque peu en songeant

(|uil a le prélexle de venir parler à sa mère, assise à côjé de Sylvia ; el, n'osant lever les yeux sur celle-ci, il dit à madame Borol :

— Quelle touchante idée que celle de M. de Sainl-Prosper, n'est-ce pas, ma mère?

MADAME BOREL

'f rès-touclianle, mon ami ; en outre, elle est heureusement praticable.

SYLVIA, gracieusement à Alexis Bord.

Vous ne pouviez prouver plus généreusement que vous ne l'avez fait, monsieur Alexis, l'intérêt que cette œuvre vous inspire.

ALEXIS BOREL, ruvi et rougissant.

Madame..., cest... si peu de chose !...

MADAME BOREL, à Sylvia et souriant.

Je VOUS avouerai, madame, au risque de passer pour la plus orgueilleuse des mères, qu'Alexis est le meilleur garçon du monde, et, si je vous citais de lui, madame, certains traits. . .

ALEXIS, confus.

Ah ! ma mère, ma mère !.. .

DE liOREILLER. 79

SYLViA, (jaicmcnt, à madame Bord.

Il est capable de nous fuir pour cciiapper à vos louanges. ( Indiquant du regard au jeune homme la chaise placée derrière la causeuse). Veuillez vous asseoir là, monsieur Alexis; de la sorlc. vous ne nous échapperez pas.

ALEXIS BOREL, s' asseyant, au comble de la joie.

Ah ! madame, que de bontés !

M. DE LUXEUiL, « part.

J'en étais sûr; mon jeu produit son effet; la belle Sylvia, jalouse de me voir la quitter pour venir m'occuper de la petite Lambert, fait asseoir auprès d'elle ce petit jeune homme, afin de me piquer à vif. C'est le chassé-croisé traditionnel ; tout va bien !

■\vOLFRANG,c/e6oM^, adosse à la cheminée, reprend le journal.

Je vous rappellerai, mesdames, que, par un iieureux hasard, ce journal du soir s'occupe de plusieurs personnes que j'ai l'honneur d'avoir pour locataires; ainsi, après avoir mentionné l'emprunt obtenu par M. Bord, la fondation philanthropique de M. de Saint-Prosper, ce jour-

80 LES SECRETS DE L'OREllIiER.

liai contient encore deux articles concernant M. de Luxeuii et M. de Francheviile, que nous aurons le plaisir de voir ce soir, je Tespère, et à qui, pour ma part, je serrerai la main avec autant de cordialité que de profonde estime ; car ce journal cite de M. de Francheviile un trait qui riionore aux yeux des honnêtes gens ; mais, procédons par ordre, et permettez-moi, mesdames, de vous lire l'article relatif à M. de Luxeuii.

Peiidanl que Wolfraug aniioiiçail ainsi la lecture de Tarticle du journal concernant ftl. de Luxeuii, celui-ci, profilant de l'attention que les autres personnages prêtaient aux paroles du maiire de la maison, vers qui leurs regards étaient tournés, a dit tout bas à madame Lambert :

— Vons avez lu ma lettre?

— Pour mon malheur, — a répondu Francine, tout bas aussi, d'une voix tremblante et les larmes aux yeux. — Laissez-moi, monsieur!

— Faisons la paix, jalouse! — a répondu / effrontément le beau. — Ne voyez-vous pas je

donnais le change à votre mari en m'occupant de cette bégueule de Sylvia? Elle n'est que belle, vous êtes ravissante.

A cette fadeur, Francine, levant ses grands yeux bleus encore humides et où brille une lueuj- d'espérance, a regardé furtivement M. de Luxcuil, et il a ajouté :

— Sylvia est furieuse de me voir près devons; je vous adore.

— S'il était vrai ! — a murmuré madame Lambert, le visage pourpre, la poitrine gonflée, au moment où Wolfrang, debout devant la cheminée, lisait ce qui suit :

« On annonce dans le monde élégant une solennité hippique qui doit avoir lieu jeudi prochain à la Croix-de-Berny, et qui préoccupe vivement nos sporlmen. Il s'agit d'un sleepfe-chase (course au clocher) entre deux des plus brillants gentlemen riders (gentilshommes qui montent leurs chevaux), M. de Noirmont et 31. de Luxeuil. Le premier de ces deux messieurs montera le célèbre Sullan-Visapour ; et la non moins célèbre Mademoiselle-Madeleine sera montée par M. de Luxeuil. Des paris con-

DE l'oreiller. 83

sidérables sont engagés pour celte course, qui offrira des obstacles véritablement formidables, entre autres, la rivière de Bièvre, large de vingt pieds, que les deux concurrents devront francbir trois fois ^ »

MADAME LAMBERT, à pcift.

Grand Dieu ! c'est effrayant, faut-il qu'il soit courageux !

woLFRANG, lisant.

« De plus, trois liaies de cinq pieds chacune ; enfin, et celui-là est le plus redoutable des obstacles, un mur en pierres sèches de plus de cinq pieds d'élévation, d

MADAME LAMBERT, Ù pari.

C'est à se tuer cent fois, mon Dieu! Ah! si

• Nous serions mal compris si l'on nous attribuait la pensée de ridiculiser les personnes qui s'occupent sérieusement de courses de chevaux ; elles exercent une puissante influence sur l'amcliorat.on des races, en cela que les chevaux vainqueurs réunissent foutes les qualités essentieUes du type reproducteur. -^ Noua nous félicitons d'avoir été dans notre jeunesse l'un des fondateurs de la Société des courses, devenue plus tard le Jockey-Club, dont nous

nous conserverons toujours le meilleur et le plus agréable sou-

(iVofe de l'aMeur.)

M. de Luxeuil m'aimait, il me promettrait de ne pas ainsi risquer sa vie!

woLFRANG, Usant.

« Jusqu'à présent, les paris ouverts sont en proportion de trois contre un en faveur de Mademoiselle - Madeleine , non - seulement à cause de la renommée bien connue de celle victorieuse jument, mais aussi parce qu'elle sera montée par son propriétaire, M. de Luxeuil, l'un des princes de notre jeunesse dorée, si connu dans la fasliion parisienne et sur le turf (champ de course) par la vigueur, le sang-froid et rintrépidité dont il a fait preuve dans différentes courses très-périlleuses. En effet, selon les juges les plus compétents, en ce qui touche l'art équestre, M. de Luxeuil, cavalier raffiné, joint une rare solidité à une exquise élégance.»

M. DE LUXEUIL

Allons, allons, ce monsieur exagère; je monte parfaitement bien à cheval, voilà lout...

WOLFRANG.

Vous êtes, monsieur, trop modeste, en vérole.

M. DE LDXECIL.

Non, parole d'honneur! je serais moins bon

DE l'oreiller, 85

cavalier, je le dirais avec la même sincérilé...

AVOLFRANG, Usatlt.

« Nous avons, l'an passé, lors des courses de haies de Chantilly, lesquelles ont occasionné des accidents si graves parmi les gentlenun riders qui y prenaient part, nous avons, disonsnous, été personnellement témoins de l'espèce d'ovation dont M. de Luxeuil, vainqueur de cette course, a été l'objet de la part de la foule enthousiasmée; nous le voyons encore vêtu de sa casaque de soie orange, coiffée de sa toque de velours noir, arriver seul et distançant de bien loin ses rivaux, dont plusieurs étaient désarçonnés ou grièvement blessés ; nous voyons encore, disons-nous, M. de Luxeuil franchir la dernière haie avec autant de hardiesse que d'aisance et de grâce, et saluant de la main, avec une courtoisie chevaleresque, la fine fleur de nos élégantes et de nos femmes à la mode placées dans les tribunes; elles applaudissaient avec transport, ou agitaient leurs mouchoirs, acclamant l'heureux vainqueur, que bien de beaux yeux suivaient d'un regard charmé. »

M. DE LUXEUIL, uvcc uii aplomb imper turhahle.

Ici, le journaliste rentre dans le vrai... il

8b LES SECRETS

n'exagère plus, je lui rends justice; c'a été, comme il dit, une véritable ovation. Que voulez-vous! ce n'est pas ma faute, à moi, c'est la faute de ces dames.

AVOLFRANG.

Ah! monsieur, soyez-leur du moins indulgent. (// lit.) « Il est donc à croire, si l'on en juge d'après les proportions des paris, que le prochain steeple-chase de la Croix-de-Berny sera pour M. de Lu.veuii l'occasion d'un nouveau triomphe. »

MADAME LAMBERT, à part, ciprcs (ivoir constamment attaché son regard ravi sur M. de Luxeuil.

Et il m'aime, lui dont on vante publiquement la grâce et le courage ; lui, l'un des princes de la jeunesse élégante; lui, l'idole de tant de belles dames du grand monde qui l'applaudissaient avec enthousiasme ! Il m'aime , moi , pauvre petite boutiquière! Ahî si je pouvais le croire, combien je serais fière ! {Tressaillant et s' attristant.) Et pourtant... tromper mon mari... Ah ! je serais bien coupable ! Non, je ne veux pas, je ne dois pas aimer M. de Luxeuil : je serais trop malheureuse. Mon Dieu! voilà

DE LOREILLER. 87

qu'il regarde celle madame Wolfrang... Oh! que je souffre !

ALEXIS BOREL, à part.

Ce fat insolent n'a pas sourcillé devant cet arliele louangeur; il n'en a interrompu la lecture que pour confirmer ces éloges accordés à son incomparable mérite. Je n'ai pas osé lever les yeux sur madame Wolfrang, de crainle de lire sur ses traits son admiration pour ce centaure. Hélas ! peut-être elle partage l'enthousiasme de ces belles dames des tribunes qui, à Chantilly, applaudissaient avec transport cet heureux vainqueur.

WOLFRANG, après avoir déposé le journal, sur la cheminée, s'adressant à M. de Luxeuil.

Je partage, monsieur, l'espoir de l'auteur de cet articje : le prochain sleepk-chase de la Croix-de-Berny sera pour vous l'occasion d'un nouveau triomphe.

M. DE LUXEUIL

Si cela ne dépendait que de moi, je dirais tout bonnement oui, parce que je suis excellent homme de cheval, et que je me connais...

Heureuscnienl pour vous, monsieur... car il y a tant d'inconvénients à ignorer son propre mérite : cela rend d"une défiance...

M. DE LUXEDIL.

Des plus fâcheuses. On hésite, ou recule devant les obstacles, tandis que, moi, me connaissant comme je me connais, j'arrive devant un obstacle, persuadé que je le franchirai, et je le franchis : mais, par malheur, Mademoiselle- Madeleine est gravement indisposée.

SYLVIA

Vraiment ! cette pauvre demoiselle ?... {S'adressant à madame Borel.) Ne trouvez-vous pas, madame, quelque chose de délicat et de touchant dans la nouvelle coutume de M3I. les hommes de cheval, comme ils s'intitulent? Ils donnent à des bêtes le nom de madame ou de mademoiselle ? Transporter ces formules du langage dans l'écurie où ces messieurs vivent journellement en si étroite communion de goûts et de pensées avec ces dames et ces demoiselles à quatre pieds, me parait un acte d'équité dont je suis véritablement attendrie...

DE LORETLLER. 89

ALEXIS BOREL, à puvl.

Bravo ! Quelle fine et mordante ironie à l'adresse de V homme-cheval, car la particule de est de trop.

M. DE LUXEuiL, d part.

Elle est furieuse de jalousie, elle veut me pi quer, tout va bien; allons... ça mord, ça mord...! {Haut et montrant ses belles (/e«fs.)Etque trouvez-vous donc, madame, de si attendrissant dans notre coutume de donner à nos juments le nom de madame ou de mîidemoiselle ?

Comment ! monsieur, n'est-ce point un acte de conscience et d'équité des plus touchants que daccorder le litre de madame et de mademoiselles à celles-là qui sont vos compagnes habituelles, qui ont la plus grande part dans votre vie, qui sont votre joie, votre orgueil, qui causent enfin vos plus vives et souvent vos seules émotions? Mais vous seriez d'abominables ingrats, messieurs les /tommes Je cheval... s\ vous n'éleviez pas vos compagnes jusqu'à vous en les traitant en égales !

M. DE LUXEUiL, à part, et frappé d'une idée subite.

Je parie qu'elle est jalouse de Mademoiselle- Madeleine ! D'honneur, ces choses-là n'arrivent qu'à moi !

MADAME BOREL, riant, et à Sylvia.

Je partage de tous points, chère madame, votre juste admiration pour l'équité dont font preuve ces messieurs.

Aussi, je demanderai à M. de Luxeuil, avec un redoublement d'intérêt, des nouvelles de Mademoiselle-Madeleine ; car je l'ai malheureusement interrompu au moment où il allait nous informer de la santé de celte chère créature...

MADAME LAMBERT, à part.

Quel esprit méchant elle a, cette madame Wolfrang ! C'est peut-être qu'elle en veut à M. de Luxeuil de ce qu'il l'a quittée pour venir s'asseoir près de moi... Oh ! s'il en était ainsi, combien je serais glorieuse de la rendre jalouse !

M. DE LUXEUIL, « Sylviu.

Puisque vous voulez bien, madame, vous intéresser à la santé de Mademoiselle-Madeleine, je vous dirai {d'un ton doctoral) qu'elle est atteinte d'une péripneumonie au premier degré.

Bon Dieu ! à en juger par son nom terrible, ce doit être une bien redoutable maladie que celie-lù ?

M. DE LUXEUIL

Certes, madame, lorsque la maladie n'est pas soignée à temps , mais je conserve bon espoir ; j'ai envoyé iVademoiselle-Madeleine à Viroflay. 31on vétérinaire va deux ou trois fois par jour la visiter, caria fièvre, l'insomnie, l'épuisent : elle est si nerveuse !

MADAME LAMBERT, à part.

Comme il a bon cœur! Quel intérêt il témoigne à ce pauvre animal !

SYLViA, à madame Borel.

Madame, vous enlendez'! Mademoiselle-Madeleine est nerveuse !

MADAME bOREL, SOliriciUt.

Elle a peut-être des vapeurs !

Voyons, monsieur de Luxeuil, soyez sincère : vous aurez, malgré tout votre esprit, malgré votre parfait savoir-vivre, et bien involontairement, sans doute, blessé peut-être, par un léger manque de tact ou d'égards, par un mol brusque, par un regard moins tendre, que sais-je? vous aurez blessé, dis-je, la sensibilité de celte pauvre demoisel'e ; les personnes nerveuses sont toujours si impressionnables !

M. DE LCXELiL, tvèsvexc, ct riant itiin rire forcé.

Charmant ! charmant ! charmant !

WOLFRAXG, à part.

Les sarca^iies de Sylvia finiront par intimider ce. maître sot, malgré son formidable aplomb, et nous ne jouirons plus de son outrecuidance dans loule sa plénitude; venons à son secours. (Haut.) Ne vous y trompez pas, mesdames, M. de Luxeuil dit le mot vrai : nerveuse, en parlant de Mademoiselle- Mad-leine. La fameuse Cornélia, mère du célèbre Éclipse, qui, sans avoir jamais

été touchée de la cravache ou de l'éperon, a gagné vingt-trois courses dont le gain s'est élevé à plus d'un million...

M. BOREL, riant.

Quel habile financier que cet Éclipse !

M. DE sAiNTiPROSPER, (loTil l'ocU brille de convoitise.

Pins d'uH million ! plus d'un million !

SYLViA, à Wolframj.

Eh bien, cette illustre Cornéîia?

Elle était douée d'une telle intelligence, elle était si nerveuse, — ainsi que le disait 31. de Luxeuil de Mademoiselle -Madeleine, qu'après ses débuts sur le turf, elle devina, l'an suivant, au régime particulier, en un mol/dV enlrainemenl auquel on la soumettait afin de la préparer à la course, qu'elle devait bientôt courir encore ; alors, l'ardente préoccupation et l'impatience de celte lutte prochaine impressionnèrent si vivement Cornéîia, qu'en proie à une agitation incessante, elle perdit l'appétit, le sommeil, enfin dépérit à ce point, que Ion dut renoncer à con-

limier de Venlrainer. La cessation de ce régime iiieltant fin à ses préoccupations, elle recouvra la santé ; or, chose inouïe, malgré le défaut d'entrainement, condition indispensable à tout cheval de course, Cornélia, néanmoins, battit toujours ses rivaux.

M. BOREL

c'est incroyable d'intelligence, et, pour ainsi dire, de raisonnement chez un animal !

D'où il suit, mesdames, que M. de Luxeuil est parfaitement dans le vrai, lorsqu'il parle de l'agitation de Mademoiselle- Madeleine ; mais espérons qu'elle sera bientôt en état de poursuivre le cours de ses succès.

M. DE LUXEUIL, à paj't.

Décidément, ce M. Wolfrang est un sporlman très-distingué. {Haut, à Syhia. ) Eh bien, madame, avais-je tort de dire que .Vademoisellejfladeleine était nerveuse? Vous regretterez, je l'espère, de vous être moquée de moi à ce sujet ; et, pour pénitence, vous viendrez à la Croix-de- Berny, n'est-ce pas !

DE LOREILLER. 95

WOLFRANG.

C'est une excellente idée; qu'en pensez-vous, Sylvia?

SYLViA, à madame Bord.

Vous plairait-il, madame, d'être de cette partie?

MADAME BOREL

Avec le i)lus grand plaisir; mais, surtout, afin de jouir de votre agréable compagnie, madame; car, je l'avoue, les courses m'intéressent assez peu.

M. BOREL

Et, moi, je serais enchanté d'assister, pour la première fois, à une course au clocher.

M. DE LUXEUIL

Je me charge de faire réserver des places pour ces dames au premier rang des tribunes. (A Sylvia, presque familièrement.) Ainsi, vous venez, c'est cofivenu ?

MADAME LAMBERT, à part, uvcc angoîssc.

Mon Dieu! comme il la regarde encore!

comme il est galant pour elle !

ALEXIS BOREL

Si madame Wolfrang se rend à celte course, je n'irai certes pas pour assister au triomphe de

ce fat.

sïLvu, à madame Lambert avec une gracieuse affabilité.

Chère madame, je vous offre une place dans ma voilure pour aller à celte course.

MADAME LAMBERT, rOUgisSUHt.

Madame, je...

Oh ! joblieiidrai, je n'eu doute pas, l'agrément de M. Lambert. Justement , le voici. {S' adressant ait libraire, qui sort de la bibliothèque, où sont restés M. Dubousquel et Bonhomme.)— Mon cher monsieur Lambert, venez Ici, près de moi ; j'ai une grâce à vous demander...

Alexis Borel, quittant la place qu'il occupait derrière la causeuse oîi sont assises madame Borel et Sylvia, qui s'entretient avec le libraire, va rejoindre M. Borel, Wolfrang et M. de Sainl- Prosper, groupés devant la cheminée.

DE l'oreiller. 97

M. de Luxeuil profite de rinalleiition générale pour se pencher à l'oreille de Franciiie et lui dire tout bas :

— Vous viendrez à la Croix-de-Berny, n'est-ce pas?

— Pour risquer de vous voir tuer? Non! non ! — murmura madame Lambert d'une voix altérée. Et puis, je...

— Bah ! quel enfantillage! — répond le beati interrompant Francine; — je veux que vous veniez, moi, si vous m'aimez.

— Et vous, si vous m'aimiez, vous renonceriez à cette course.

— J'y consens, — dit M. de Luxeuil, — mais à une condition.

— Laquelle? — demande timidement Francine; — diles-la-moi !

— Je vous la dirai tout à l'heure, dès que j'en trouverai l'occasion, ange de ma vie! — répond 31. de Luxeuil.

Et son regard empourpre le visage de la jeune femme, à qui Sylvia s'adresse en ce moment, en lui disant :

— J'étais assurée d'avance, ma chère madame, d'obtenir le consentement de M. Lambert. Il est donc convenu que nous irons ensemble à la Croix-de-Berny.

U8 LES SKCRETS

M. LAMBERT, à SU fcminc, (loiit il remarque l'embarras.

Je sais, ma chère enfant, que de tels plaisirs ne conviennent guère à des personnes de notre modeste condition; mais madame a insisté avec tant de bienveillance! {Souriant avec bonté) Puis, une fois n'est pas coutume ; et vous avez, d'ailleurs, si peu de distractions, que je vous verrai avec plaisir, je vous l'assure, accepter l'honneur que madame veut bien vous faire en vous emmenant avec elle.

MADAME LAMBERT, à 2iart.

Ah ! tant de bonté de mon mari me navre ! (Haut, arec embarras.) Je suis très-reconnaissante à madame de son... obligeante invitation; et, puisque vous le désirez, mon ami...

AYOLFRASG. à Sylvia.

M. Lambert n'avait pas trop présumé de la générosité de notre sauvage exilé. {Montrant du regard la porte de la bibliothèque, où est resté M. Duboufquet.) Il attend Iheure du concert en feuilletant obstinément des albums, et il a souscrit à l'œuvre de M. de Sainl-P^o^per pour une

DE L'OREILIER. Uy

somme annuelle de trois cents francs, m'a dit M. Lambert.

M. DE SAINT-PROSPER

Je vais aller le remercier de...

M. LAMBERT

De grâce ! n'y allez pas ; il est si timide, que vous l'embarrasseriez. Je me charge de vos remercîments, moi qui l'ai un peu apprivoisé.

WOLFRANG, regardant la pendule.

Il est neuf heures passées ; peut-être n'aurons-nous pas le plaisir de voir ce soir M. de Francheville ; toutefois, mesdames , si nous devons être privés de sa présence, vous le connaîtrez du moins moralement... Veuillez, à ce sujet, m'accorder quelques minutes d'attention, et écouter cet article de journal relatif à M. de Francheville. Je vous ferai remarquer que c'est un journal de l'opposition qui parle, et que M. de Francheville est fonctionnaire public. {Wolfrang lisant.) » On nous a souvent reproché, ainsi qu'aux autres organes de la presse indépendante, de faire au ministère une opposition systématique ; nous sommes heureux de rencontrer une fois de plus l'occasion de démentir cette allégation par un fait.

» Cerles, nous nous sommes toujours élevés avec véhémence contre la corruption ; cerles, nous avons stigmatisé, comme nous devions le faire, le scandale de ces pois-de-vin, honteux trafic dont ne bénéficient que trop souvent des Iiommcs dont la position rend leur convoitise doublement criminelle : nous n'avons pas besoin de rappeler le procès intenté dernièrement devant la cour des pairs à un ministre et à ses complices.

» Mais, par cela même que cette odieuse vénalité nous a toujours semblé mériter la flétrissure la plus infamante, l'intégrité chez un fonctionnaire public a d'autant plus droit à nos respects, à nos hommages, que des exemples contraires se sont malheureusement produits sous le gouvernement du roi Louis-Philippe ; ces respects, ces hommages, nous les accordons hautement et sans restriction à l'un de nos adversaires politiques les plus déclarés, M. de Francheville, secrétaire du ministre. «

M. de Francheville, au moment oîi son nom est prononcé, paraît au seuil de la porte du salon, et fait signe au domestique qui le précède de ne point l'annoncer, semblant vouloir, par courtoisie, attendre pour se présenter au maître

DE l'oreiller. loi

de la maison que celui-ci ait achevé une lecture à laquelle les personnes présentes prêtent une vive attention.

Néanmoins, surpris et contrarié de trouver en nombreuse compagnie le propriétaire, auquel il venait se plaindre de l'impertinence de Tranquillin, M. de Francheville, à qui l'assistance tourne le dos, n'a été aperçu que de Wolfrang.

Celui-ci, feignant de ne pas avoir vu le nouvel arrivéj a ainsi poursuivi sa lecture :

« Ce soir à quatre heures, M. de Francheville a déposé, au parquet de M. le procureur du roi, une plainte en tentative de corruption, contre la maison Gobert et compagnie , adjudicataire d'une fourniture considérable, par arrêté ministériel de ce jour.

» Voici les faits ; nous les tenons de source certaine :

» M. de Francheville, chargé par le ministre de son département de l'adjudication de la fourniture dont il est question, l'a accordée, après mûr examen, à la maison Gobert, qui lui semblait offrir toutes les garanties désirables pour la sincère exécution de ses engagements envers l'État, et aujourd'hui, à trois heures, a été signé, nous le répétons, par le ministre, l'arrêté

qui adjugeait celte fourniture à la maison Goberl et compagnie.

» Le représentant de celle maison, jugeant malheureusement M. de Francheville d'après d'ignominieux exemples, dont un procès fameux a récemment dévoilé l'infamie, eut la coupable pensée de vouloir témoigner de sa reconnaissance envers ce fonctionnaire en lui envoyant, dans une lettre , cent mille francs en billets de banque... »

M. DE SAiNT-PROSPER, le regard brillant. Cent mille francs ! cent mille francs !

M. LAMBERT, OVCC irOtlic.

Voilà, du moins, un fournisseur qui sait vivre.

M. DE LuxEuiL, montrant ses belles dents, cl enchante de son bon mot.

Les petits cadeaux entreliennenl les fournitures! hé! hé!

MADAME LAMBERT, « part.

Comme il est spirituel !

ALEXIS BOREL, indigné.

C'était à jeter par la fenêtre la maison Gobert et compagnie.

OK l ORKILLER.

Cette offre seule constituait un sanglant outrage envers M. de Francheville.

WOLFRAN'G, à M. Borcl.

Vous devez penser ainsi, monsieur, vous, l'homme intègre jusqu'au scrupule les plus ombrageux ; mais ce M. Gobert,de qui la conscience est fort élastique apparemment, aura considéré son offre outrageante comme un procédé fort délicat. Les coquins ont une délicatesse à eux, une probité à eux.

• SYLviA, à madame Borel et à demi-voix.

Voyez donc, chère madame, comme M. Borel semble péniblement affecté au seul récit d'une infamie! le ne m'en étonne pas. Cet amer ressentiment des indignités est la pierre de touche des nobles Ames.

MADAME BOREL

Aussi, jugez, madame, des froissements continuels dont mon mari a journellement à souffrir dans le monde des affaires, malheureusement si peu scrupuleux... sauf exception.

M. DE FRANCHEViLLE lotijours à l'écart et inaperçu au fond du salon, et à part.

Je ne regrette pas, tant s'en faut, la lecture de cet article; j'ajournerai donc mes réclamations à l'endroit de mes voisins et de cet insolent intendant; mais je ne sais si je dois ou non interrompre cette lecture dont je suis l'objet. Attendons encore. (Avisant la porte de la bibliothèque ouverte à deux pas de lui.) Entrons là; car ma position finirait par devenir ridicule. {}/. de Francheville, sans qiCon le remarque, entre dans la bibliothèque.)

ALEXIS BOREL

Ce que je ne comprends pas, c'est que M. de Francheville, jouissant probablement d'un juste renom de probité, ait pu seulement être l'objet d'une si honteuse tentative de corruption.

Votre observation est fort juste : aussi la maison Gobert, connaissant l'intègre réputation de M. de Francheville, s'est bien gardée de lui offrir ce pot-de-vin avant la signature de l'adjudication ; ce qui, du reste, au point de vue judiciaire, atténue de beaucoup la gravité de cette tentative de corruption.

DE L'OREIIiLER..

WOLFRANG.

El encore, la maison Goberl, sans cloute convaincue de la probité de ce haut fonctionnaire, n'a point osé lui offrir brutalement celte rémunération de cent mille francs.

M. DE SAINT-PROSPER

Cent mille francs ! c'est considérable. El comment donc s'y est prise la maison Goberl pour dissimuler dans cette offre ce qu'il y avait d'offensanlpour M. de Franchcville?

Les dernières lignes de cet article sont fort explicites à ce sujet. Je reprends. (Usant.) « La maison Goberl eut la coupable pensée de vouloir témoigner de sa reconnaissance envers M. de Francheville, en lui envoyant dans une lettre cent mille francs en billets de banque. Mais telle était la haute réputation de probité de M. de Francheville (noire impartialité nous commande de rendre justice à nos adversaires politiques) , que la maison Goberl, ayant vaguement conscience

106 LES SECRKTS

(le l'indignité qu'elle comniellail, et supposant la possibilité d'un refus de la part de l'intègre fonctionnaire, lui adressait cette somme considérable en le priant de l'employer en bonnes œuvres, sous le sceau d'un profond secret, sachant combien il était charitable, n'ayant d'autre fortune (jue les émoluments de sa" place...»

M. DE SAINT-PROSPER, à part.

Encore un souscripteur pour mon œuvre ! wOLFRANG, lisant.

« De sorte que, si M. de Franchoville, nous le reconnaissons à sa louange, eût été d'une intégrité douteuse, il pouvait accepter ce don, sous le prétexte honorable qu'on lui fournissait, et disposer de celle somme à son gré ; mais il n'en a pas été ainsi, disons-le avec une satisfaction profonde; car cet exemple de haute probité donné par l'un de nos adversaires politiques, d'autant plus méritant, nous le répétons, qu'il ne possède aucune fortune, nous console des turpitudes contre lesquelles la conscience du pays s'est dernièrement soulevée avec tant d'énergie et d'indignation.

» M. de Francheville a fait, en celte circonstance, ce que devait faire un honnête homme

DE l'oreiller. 107

outragé : il a déféré aux tribunaux i'iiuiigue tentnlive (le corruption dont il avait été l'objet. Puisse ce noble et salutaire exemple... «

Wolfrang est interrompu par M. de Francheville, ([ui sort précipitamment de la bibliothèque, va droit à Wolfrang, et d'une vojx altérée s'écrie :

— Monsieur, voire religion a été odieusement surprise : vous recevez chez vous un forçat libéré !

A ces mois adressés à Wolfrang d'une voix indignée par M. de Francheville : « Monsieur, votre religion a été indignemeut surprise : vous recevez chez vous un forçat libéré ! » tous les personnages se sont levés avec stupeur, se regardant interdits, et un moment de profond silence règne dans le salon.

WOLFRANG, à M. de Francheville.

Monsieur, daignez, de grâce, vous expliquer; ce que vous m'apprenez là me confond.

iW LES SECRETS

M. DE FRAycHEyiLLE, plus calme, et s'itidinant devant Sylvia, pâle et tremblante.

Je regrette profendénient, madame, et vous supplie de m'excuser de n'avoir pu maîtriser ma première émotion; j'aurais instruit confldentiellement M. "NVolfrang de ma pénible découverte, afin de vous épargner, madame, ainsi qu'aux personnes qui ont l'honneur d'être réunies chez vous, l'éclat dun pareil scandale; mais il m'a été malheureusement impossible de me dominer, ce dont je vous réitère mes excuses.

Je comprends, monsieur, que vous n'ayez pu surmonter une indignation si naturelle à une ùme élevée; car à l'instant même nous lisions... {S'interrotnpant à un geste de modestie de M. de francheville.) Mais, je vous en prie, monsieur, instruisez-nous de ce qui est arrive?

M. LAMBERT, à part, ct cotistcmé.

M. de Francheville est précipitamment sorti de la bibliothèque, où il se trouvait seul avec M. Dubousquel. Ainsi, ce malheureux serait un repris de justice! Ah! c'est horrible!... Fiezvous donc aux sympathies!

»E l'oreiller. m

51. DE LUXEUiL, profitant de l'inattention ycnîrale et bas à Francine.

Vous l'avez vu, je n'ai plus regardé ni dil un mot à madame Wolfrang; m'accorderez -vous demain ce que je vous ai demandé tout à Tlieure, pendant que personne ne nous observait?

MADAME LAMBERT, jjourjirc ct le selu oppresse. Jamais! Taisez-vous; c'est indigne!...

Durant ces divers apartés, M. de Franclievillo disait à Sylvia :

— Tout à l'heure, madame, j'ai eu Tlionneur de me présenter ici, inaperçu des personnes de votre société, au moment où M. Wolfrang, lisant à haute voix, captivait l'attention générale; aussi, désirant ne distraire ni ne déranger personne, j'ai cru convenable de rester à l'écart jusqu'à la fin de celle leclurc; mais, lorsque au bout d'un instant je m'aperçus qu'elle me concernait, j'ai préféré, par un sentiment que vous concevez, madame, entrer dans celle bibliothèque. Un homme s'y trouvait seul, le visage penché sur des albums, qu'il feuilletait... &\L\i\,rapj)e!ant SCS souvenirs, d'abord troubles par l'émotion.

Mais, en effet, M. Dubousquet, l'un des loca-

taires de celle maison... [Avec stupeur.) Mon Dieu! c'est lui...?

M. DE FRANCHEVIUE.

Oui, madame, tel est le nom de ce misérable, Amédée Dubousqucl.

M. BOREL, pâlissant et à part.

Qu'entends-je ! Cet homme esl à Paris?... Il demeure ici ?

M. DE SAINT-PROSPER, à part.

Dubousquel! Mais le nom de famille de ma servante Antoinette esl DubousqueL Seraientils parenis?... [Tressaillant.) Ah! pour mille raisons, je craindrais celte parenté...

woLFRANG, à M. de Francheville.

Quoi ! monsieur, ce forçat libéré... ?

M. DE FRANCHEVILLE

Est Amédée Dubousquel, condamné, pour vol et tentative de meurtre , aux travaux forcés à perpétuité... sans circonstances atténuantes, en raison de l'audace et du cynisme effrayants dont le misérable a fait preuve pendant les débals, auxquels j'assistais... Aussi doit-il être évadé du bagne ou gracié.-.

D£ LORElIiLER.

H. DE LUXEUIL

Eb bien, c'est un joli voisin que nous avons là, parole d'iionneur !

M. DE SAINT-PROSPEU.

Et moi qui demeure au même étage que ce bandit!

Ali! le malheureux!... Ainsi sexplique son isolement, sa sauvagerie, sa timidité ; il n'avait d'ami... que son chien !

MADAME BOREL, d SOU mari. N

Mais, mon ami, ce nom de Dubousquet ne nous est pas, ce me semble, inconnu ?

ALEXIS BOREL

Ma mère a.raison. Ne te rappelles-tu pas, mon père, celte tentative de vol commise chez toi, alors que j'étais encore enfant?

M. BOREL, dominant son trouble.

Oui, oui, ce doit être... ce misérable. Ah ! je l'avoue , une pareille rencontre est pénible ; j'en suis vraiment bouleversé.

MADAME COREL.

Ton émotion est bien concevable, mon ami... Retrouver ici ce malfaiteur !

M. DE FRANCHEViLLE, à M. Borcl, oprès l'avoir attentivevient regardé.

IN'est-ce pas à M. Borel que j'ai l'honneur de parler?

M. BOREL

Oui, monsieur.

M. DE FRANCHEVILLE

Je croyais, en effet, monsieur, vaguement vous reconnaître; je me trouvais à Lyon, où vous habitiez lors du procès criminel de ce Dubousquel; je remplissais alors les fonctions de secrétaire général de la préfecture, et je faisais partie du jury devant lequel a comparu cet homme. Votre déposition, monsieur, a été pour lui accablante ; car il avait fracturé nuitamment votre coffre et blessé grièvement l'un de vos domestiques, qui, éveillé par le bruit, voulait arrêter le voleur.

M. BOREL

Oui, monsieur, ces détails sont malheureuse-

DE li OREILLER. liO

ment vrais; ces fails se sonl passés à Lyon à celte époque.

M. DE SAINT-PROSPER, à part.

Ce Dubousquet doit être parent de ma servante; car il est de Lyon, et elle est native de cette ville.

M. DE LuxEuiL, d'iiH ciir crûnc .

Ali çà ! il faut jeter ce vieux gredin à la porte, et de ceci, moi, je me charge.

MADAME LAMBERT, à part .

- Est-il courageux! 3Ion Dieu! si ce malfaiteur était armé! {Timidement, à son mari.) Mon ami, si ce forçat libéré allait résister?

M. LAMBERT

Ah! le malheureux, loin de songer à résister, doit être plus mort que vif, et défaillant, sans doute.

M. DE LUSEiiiL, sc dirigeant vers la porte de la bibliothèque.

iNous allons voir ça ; et, si ce gredin ose élever la voix, je le...

Hb LKS SECHETS

WOLFRASG, à M. de Luxcnil.

Pardon, monsieur, c'est à rnoi de m'occuper de ce triste devoir.

Wolfrang, ce disant, entre dans la bibliothèque, au milieu du plus profond silence des personnes présentes; tous les regards sont attentivement fixés sur la porte de la pièce voisine, où est entré Wolfrang.

On n'entend rien d'abord ; puis l'on distingue un sanglot étouffé, auquel répond un léger gémissement poussé par le chien du repris de justice.

Au bout de quelques instants, Wolfrang sort de la bibliothèque, soutenant par le bras M. Dubousquet.

Son visage livide, décomposé, inondé de larmes, est penché sur sa poitrine ; il est si faible, qu'il peut à peine, malgré le compatissant appui que lui prête Wolfrang, traîner ses pas défaillants; son chien le suit, se dressant de temps à autre sur ses pattes de derrière pour lécher la main inerte et glacée de son maître.

Le repris de justice a déjà parcouru la moitié du salon au milieu du profond silence des témoins

DE l'oreiller. H7

de cette scène, lorsque le valet de chambre annonce successivement :

— M. le duc et madame la duchesse délia Sorgia ! — M. le marquis Ollavio Ricci ! — Mademoiselle Antonine Jourdaji !

Ces différents personnages, à peine entrés dans le salon, s'arrêtent et se groupent, frappés de surprise, à la vue de Wolfrang, soutenant et conduisant jusqu'à la porte cet homme aux traits bouleversés, chancelant, et que son chien suit, l'oreille et la queue basses, paraissant partager l'opprobre de son maître.

Wolfrang disparaît un moment dans le salon d'allenle avec le forçat libéré ; puis, rentrant seul et s'inclinant devant la duchesse délia Sorga, il luidit:

— Je vous demande mille pardons, madame la duchesse, de ne vous avoir pas plus tôt présenté mes respects; mais la personne que je viens de reconduire s'étant soudain trouvée atteinte d'un grand malaise, je n'ai pu l'abandonner ; ce motif excusera, je l'espère, à vos yeux, madame la duchesse, mon hommage un peu tardif.

LA wcHBSSE, à part, après un rapide coup d'œ'tl jeté sur ÏFolfrang, Quelle admirable figure!... {Haut, et très-

118 LES SECRETS DE l'oBEILLER.

dignement). Le motif que vous invoquez, monsieur, est trop louable pour que je ne l'apprécie pas ainsi qu'il le mérite.

Sylvia s'avance à son tour, afin de faire les honneurs de son salon à la duchesse délia Sorga et à Antonine Jourdan, tandis que les autres personnages, témoins de la découverte de M. de Francheville au sujet de M. Duhousquet, le repris de justice, comprennent et approuvent la réticence du maître de la maison -à l'endroit de celte découverte, circonstance pénible que, par convenance, il désire cacher aux nouveaux arrivants, afin de ne point attrister la fin de cette soirée.

Sylvia, montrant un tact parfait et son usage du meilleur monde par la façon dont elle accueille madame deila Sorga et mademoiselle Antonine Jourdan, l'artiste renommée, a témoigné il la première, en l'invitant à se placer près d'elle, une déférence commandée beaucoup moins par le titre que par l'âge de la duchesse; puis, trèsgracieusement affable pour la jeune cantatrice, de qui la physionomie ouverte et avenante lui a plu tout d'abord, Sylvia Ta engagée à s'asseoir

i20 LES SECRETS

aussi près d'elle, sur un fauteuil voisin de la causeuse.

La jeune femme se trouve ainsi entre les deux nouvelles venues.

Madame Borel s"est rapprochée de madame Lambert, dont la candeur l'intéresse, et échange ■quelques mots avec elle.

Le libraire, profondément attristé d'apprendre l'infamie de M. Dubousquet, pour lequel il avait ressenti jusqu'alors une vague sympathie, se tient un peu à l'écart, silencieux et pensif.

M. de Saint-Prosper cause avec M, Borel et son fils; celui-ci, dans le généreux enthousiasme de son âge, jette de temps à autre un regard admiratif sur le duc délia Sdrga, le noble proscrit, le grand patriote sicilien, qui a failli payer de sa tête son dévouement à l'indépendance de sa patrie.

Wolfrang s'entretient avec le duc et son fils, le marquis Otlavio.

Enfin, M. de Luxeuil, accoudé à l'angle de la cheminée, en face d*e la causeuse où Sylvia est assise près de mademoiselle Anlonine Jourdan et de madame délia Sorga, les a d'abord examinées assez elTronlément l'une et l'autre en connaisseur (que l'on nous pardonne cette iraperlinence, empruntée au vocabulaire de notre personnage); puis toute son allention s'est

DE l'oreiller. 421

concentrée sur la duchesse, et il est frappé de son admirable taille et de sa beauté fière et passionnée, encore si remarquable, quoiqu'elle atteigne sa quarantième année.

Soit hasard ou. volonté, les yeux de madame délia Sorga, qui s'entretient avec Sylvia, ont deux foisrencontré, sanslefuir,leregarddeM.Luxeuil: ce glorieux et bel animal, dont l'audacieuse présomption peut seule égaler la sottise, se croit dès lors assuré d'une nouvelle conquête, et se dit à part soi :

— Et de trois... dans la soirée !... Francine Lambert, Sylvia et la duchesse della Sorga.

Si bête, si révoltante que semble une pareille outrecuidance, elle ne semblera pourtant pas exorbitante à ceux-là qui, ayant expérimenté la vie, ont été témoins, hélas ! des succès prodigieux, incompréhensibles, écœurants, que peut obtenir auprès de certaines femmes un homme beau, jeune, verni d'élégance, entreprenant, rompu au monde, façonné au manège de la galanterie vulgaire, lorsque cet homme, sans nulle valeur morale ni intellectuelle, est doué de cette suprême infatuation de soi-même où il puise l'inflexible conviction qu'il ne saurait rencontrer de cruelle.

Or, chose étrange, presque inexplicable, il

lZ2 LES SECRETS

sufTit toujours qu'un homme soit invinciblement pénétré de cette insolente conviction pour qu'il puisse l'imposer aux femmes.

Enfin, lorsque complètement dénué de cœur, ne cherchant dans l'amour qu'un passe-lemps ou un plaisir grossier, cet homme, par un froid et cruel calcul, — tactique triviale, mais d'un cflel certain, — réussit à mettre ouvertement en jeula jalousie de la femme, — qu'il s'agisse d'une affection sincère, d'un caprice ou d'un écart de l'imagination, — cet homme est presque assuré du succès, parce qu'il agit sur le sentiment le plus vivace, le plus inexorable du caractère féminin, — l' amour-propre, — lamour-propre qui a perdu plus de femmes que l'amour !

Ainsi, madame Lambert, à qui la jalousie donne en pénétration ce qui lui manque en intelligence, a bientôt deviné, senti, à son cruel serrement de cœur, en remarquant l'expression triomphante des regards de M. de Luxeuil, qu'il considère comme probable la conquête de la duchesse délia Sorga.

Or, à la douleur de celle sensation se joint inévitablement chez Francine une involontaire admiration pour l'audace de ce conquérant, qui semble ne pas douter de séduire de prime saut une si grande dame; et, de celte séduction,

DR li'ORlDILlER, 423

Fraiiciiie elle-même ne doute malheureusement point.

Elle a bien été séduite elle-même : pourquoi donc la duchesse ne serait-elle pas à son tour séduite par M. de Luxeuil ?

Les pressentiments de Francine la mettaient sur la voie de la vérité.

Madame délia Sorga, d'abord éblouie de la perfection des traits de Wolfrang, observa bientôt que cette beauté physique était moins remarquable encore que la beauté morale que semblaient réfléchir ses traits accomplis.

La profondeuretl'éclatdu regard de Wolfrang, la finesse de son sourire révélaient une intelligence supérieure; son attitude, ses manières, empreintes de courtoisie et de dignité, attiraient et imposaient tout ensemble ; enfin, à son aspect, la duchesse délia Sorga se trouva intimidée, pour la première fois de sa vie peut-être, et se sentit en défiance d'elle-même.

Il n'en était pas ainsi au sujet de M. de Luxeuil; sa beauté , pour ainsi dire animale, frappa singulièrement madame délia Sorga; mais, lorsqu'il lui arriva de le contempler, elle le fit avec autant d'aisance et sans plus d'embarras que si elle eût contemplé une très-belle bête.

Le duc délia Sorga, après avoir causé quel-

(|ties instants avec Wolfrang, s'approcha de Silvia et lui dit :

— Pardon, madame, d'avoir négligé, oublié jusqu'ici de vous exprimer, au nom de mon second fils, le comte Felippe, ses regrets de ne pouvoir se rendre à votre aimable invitation ; il est un peu souffrant.

Je suis fâchée, monsieur le duc, qu'une pareille cause nous prive du plaisir de recevoir monsieur votre fils. {A la duchesse.) Cette indisposition n'a rien de grave, je l'espère, madame?

LA DUCHESSE

Non, madame : une migraine nerveuse.

Puisqu'il en est ainsi, il est dommage, madame, que monsieur votre fils ne soit pas venu ce soir, malgré sa légère indisposition {souriant) : nous l'eussions guéri.

LA DUCHESSE

Comment cela, madame ?

DE Ii'OREILIiËR. 12li

SYLviA, se tournant vers Jntonine Jotirdan.

Mademoiselle Antonine Jourdau, dont la renommée de cantatrice ne vous est sans doute pas inconnue, eût, certainement, par le ciiarme de sa \oix et de son talent, guéri monsieur votre fils. Ne cite-t-on pas des prodiges, à propos de l'action de la musique, sur les maladies nerveuses ?

ALEXIS BOREL, « part, Contemplant Sylvia.

Quel aimable esprit! Toujours un mot gracieux à adresser à chacun, excepté à ce lat de M. de Luxeuil. Dieu merci! elle s'est moquée de lui.

LA DUCHESSE, à Sylvîtt.

Maintenant, madame, je partage vos regrets ; car je ne doute pas de l'attrait de la voix de mademoiselle, dont le renom est, en ell'et, venu jusqu'à moi...

ANTONINE JOURDAN

C'est un honneur auquel j'étais loin de m'atlendre, madame la duchesse. {Puis, s adressant gaiement a Sylvia.) Je voudrais vous croire, madame, en ce qui touche l'influence que vous

126 LES SECaETS

supposez à ma voix; mais, hélas! jusqu'ici, celle influence s'est bornée à endormir parfois les gens au concert, ou, pis encore, à troubler le sommeil de mes voisins, ainsi que cela me sera peut-être arrivé, à propos de M. de Franchevillc, qui a le malheur de demeurer au-dessous de chez moi, et, en ce cas, je lui adresserai sincèrement mes excuses.

M. DE FRANCHEViLLE, soui'tant uvcc embarras.

Ah ! mademoiselle, je me féliciterais, au coii- Iraire, d'avoir la bonne fortune de vous entendre.

MADAME LAMBERT, à part. Surprenant encore les yeux de M. de Luxeuil effrontément atlachés sur la duchesse.

Mon Dieu! comme il la regarde encore, cellelà! Il me semble qu'elle le regarde aussi en ce moment.

LA DUCHESSE, aprcs un nouveau coup d'oeil à M. de Luxeuil, et à part.

11 est réellement fort beau, mais d'une beauté sans conséquence. Quelle différence avec ce Wolfrang! Je ne sais pourquoi je me sens trou-

DE l'oreiller. 127

blée à sa vue... Il m'inspire presque de la crainte...

•woLFRANG, à la cluchessc.

Madame, avez-vous lu aujourd'hui le journal du soir?

LA DUCHESSE, étoiinée.

Oui, monsieur; nous recevons le Messager.

WOLFRANG.

Justement. Eh bien , madame la duchesse , bien que plusieurs de ces messieurs aient l'honneur de vous voir pour la première fois, vous les connaissez ù merveille, je dirai plus , vous éprouvez pour eux toute la sympathie qu'ils méritent.

LA DUCHESSE, de plus en plus surprise.

En vérité , monsieur , je ne vous comprends pas.

WOLFRANG, soMrmnf.

Il me suffira, madame, de vous citer certains noms pour que vous soyez tout à fait de mon avis. {Désignant M. Dorel et Alexis.) MM. Borel père et fils, banquiers, à Lyon. {Puis, indiquant madame Borel.) Madame Borel.

LA DUCHESSE, h madame Borel.

J'ai lii, en effet, ce soir, les éloges si juslemeiil accordés à ces deux messieurs, madame; vous devez êire une bien heureuse épouse et une bien heureuse mère.

MADAME BOREL

C'est vrai, madame, et vous ne pouviez rien me dire de plus flatteur pour mon mari et pour mon fils.

M. de Saiiil-Prosper. {Sainl-Prosper salue profondément.)

LA DUCHESSE

Ah ! monsieur, combien je me félicite de celle occasion de vous dire à quel point jadraire la pensée qui vous a inspiré voire œuvre si éminemment charitable !

Et vous êtes en ceci, madame la duchesse , meilleur juge que personne, ainsi que madame Borel. Elle est bénie à Lyon, comme vous l'èles à Paris. {Souriant.) C'est une collègue.

DE l'oREIIiLER. 129

M. DE SAiXT-PROSPER, s'tncitnaïîf de nouveau.

L'approbation si flatteuse que madame la duchesse daigne donner à mon œuvre est à la fois une récompense et un encouragement.

LA DUCHESSE

Encouragement bien mérité, monsieur.

M. DE SAINT-PROSPER

Puis-jc espérer, en ce cas, que madame la duchesse voudra bien me permettre de l'inscrire parmi les dames patronnesses de celle fondation?

LA DUCHESSE

Certainement, monsieur, avec le plus grand plaisir.

M. DE SAHT-PROSPER.

Je vous rends grâce de tanl de bontés, madame la duchesse.

ANTONINEJOURDAN.

Monsieur de Saint-Prosper , moi qui ne puis prétendre à être dame patronnesse de votre œuvre, dont j'ai entendu parler dans la maison...

Et pourquoi donc, mademoiselle, ne seriezvous pas dame palronnesse, ainsi que moi, ainsi que madame Borel et madame Lambert, que j'ai l'honneur de vous présenter? {Indiquant Franchie, confuse.) Nous nous connaissons seulement depuis ce soir, madame Lambert et moi, et nous éprouvons tant de sympathie l'une pour l'autn; que nous sommes déjà de vieilles amies.

MADAME LAMBERT roiigit, bciisse Ics ycux, et balbutie.

Madame..., vous êtes trop bonne... et... {A pari.) Quel supplice ! tout le monde me regarde, je ne sais que répondre; j'ai l'air d'une sotte aux yeux de M. de Luxeuil.

M. DE LUXEUIL, à part.

La duchesse a très-grand air; elle est encore superbe, et, malgré son âge, ou à cause de son âge, quelle femme charmante ce doit être! Tout à l'heure, lorsqu'elle m'a fait l'œil, ses narines se dilataient. Quelles lionnes que ces Italiennes sur le retour ! Allons, encore une d'amorcée î... IVe la perdons pas de vue !

DE I/OREILIER, 131

LE MARQUIS OTTAVio, « jmrl, ohsci'vant M. de Luxeuil.

Il me semble que ce jeune homme, dont les yeux ne quittent pas ma mère, ne la regarde pas avec le respect qu'on lui doit, et dont personne ne s'est jamais départi envers elle !

A.NTONINE JOURDAN, à SjlviU.

J'avais grande envie de connaître madame Lambert, que je vois chaque jour en passant devant son magasin, et je vous remercie, madame, de prévenir ainsi mon désir ; mais vous me demandiez tout à l'heure pourquoi je ne serais pas aussi dame patronnesse de l'œuvre de M. de Saint-Prosper?...

SYLVIA

Sans doute ; pourquoi pas?

ANTONINE JOURDAN

Oh! pour mille raisons, madame.

SYLVIA

Mais encore?

ANTONINE JOURDAN, (jaicment.

D'abord, je suis demoiselle... et ne saurais

prétendre au litre de dame palronnesse ; mais j'apporterai mieux que mon patronage à M. de Saint-Prosper, et, s'il y consent, j'organiserai un concert au profit de son œuvre.

M. DE SAIST-PROSPER.

Ah ! mademoiselle, que de remerciments î

ANTONINE JOURDAN

C"est moi, monsieur, qui vous devrai des remercîmenls; je suis sûre qu'en pensant au but de ce concert, je n'aurai jamais été mieux en voix.

WOLFRANG, à la duchesse.

Permettez-moi, madame, d'achever de vous présenter ces messieurs. {Désignant M. de Luxeuil, qui s'approche de la duchesse avec une aisance cavalière.) M, de Luxeuil, l'un de nos plus célèbres sporlmen, si souvent vainqueur sur le terrain des courses.

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