‹ Les secrets de l'oreiller (volume 2)Chapitre 6 sur 10 · LE MARQUIS OTTAVIO · texte numérisé non relu

LE MARQUIS OTTAVIO

« Enfin, — s'est écriée ma mère, — voilà un parfait galant homme ! » {Gravement et avec un accent de profonde vénération fdiale.) Si vous aviez le bonheur de connaître ma mère, monsieur, vous regarderiez ces paroles comme

le plus di'i-'ne éloge que vous pussiez

M. DE FRANCHEVILLE

Monsieur, croyez-le, je sens tout ce qu'elles ont de flatteur pour moi.

M. LAMBERT, rf'w/ic voix pénélrc'e, à M. de Franchcvillc.

Monsieur, je n'ai point l'avantage d'être connu de vous, bien que nous habitions la même maison. Je suis un homme obscur {tendant la main à M. de Francheville) ; permettez-moi cependant d'avoir Ihonneur de vous serrer la main, au nom de la confraternité qui existe entre honnêtes gens, quel que soit leur rang.

M. DE FRANCHEVILLE, répondant à l'étreinte cordiale du libraire.

Monsieur, je suis plus touché que je ne saurais vous le dire de celle marque de sympathie.

ANTONiSE J0URDAX,^aie»!e«< e< avec charme, tendant à S071 tour sa main à M. de Francheville.

Mon cher voisin, je veux aussi, moi, avoir le plaisir de serrer la main de celui que madame la

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duchesse^ a si dignement qualilié de parfait gajjinl lionime. (Souriant.) Vous me pardonnerez, n'est-ce pas, mes roulades trop matinales ? Je respecterai désormais le sommeil du juste... c'est le cas ou jamais de le dire.

M.DE FRANCHEVILLE

Ah ! mademoiselle, je suis désolé que M. Tranquillin ait été assez indiscret pour...

ANTONINE JOURDAN, l'iallt.

Chut! mon cher voisin, c'est notre secret.

MADAME BOREL, à la ducIlCSSC.

Madame, puisque vous avez habité Naples, pourriez-vous me donner des nouvelles de l'une de vos compatriotes que j'ai vue, il y a quelques années, à Lyon, et qui était alors belle comme le jour... madame la comtesse Morosini?

Ah ! de grâce, madame, ne prononcez pas le nom de cette misérable créature !

MADAME BOREL

Bon Dieu, madame, que lui est-il donc arrivé?

LA DUCHESSE

Ellea iiidigiienienl Irahi sesdevoirs d'épouse... Son mari, la surprenant en flagrant délit..., la

tuée!

MADAME BOUEL.

Ail! la malheureuse femme!

LA DUCHESSE

La plaignez-vous, madame?

MADAME BOREL

Certainement ; car elle pouvait revenir à une conduite meilleure... expier sa faute... tandis que la mort...

LA DUCHESSE

La mort..., celte créature la méritait, madame... non pas la mort furtivement donnée... mais reçue au grand jour sur la place pu-

Itiique ! '

Tant de rigueur de votre part me surprend, madame. Vous avez tant de droit à vous montrer indulgente. .

DE l'oreiller. l4l

LA DUCHESSE

L'indulgence, en pareil cas, est coupable faiblesse, madame... J'ai toujours, quant à moi, regretté la législation antique qui condamnait la femme adultère à être lapidée... Il n'est pas de supplice assez cruel pour un crime dont l'unique excuse est plus honteuse, plus abominable encore que le crime lui-même...

MADAME LAMBERT, 0 part.

Ah ! celte dame me fait trembler.

LE MARQL'IS OTTAVIO, à part.

La rigide et implacable vertu de ma mère les étonne... Ah! c'est qu'elle seule, peut-être, a le droit de se montrer inflexible.

MADAME BOREL, à la (lucfiesse.

Quoi! madame..., vous verriez lapider sans pitié une infortunée... qui...

SYLViA, vivement.

Non, non, j'en appelle au cœur de madame la duchesse... elle dirait, comme Jésus de Nazareth : ft Que celui qui n'a pas péché lui jette la première pierre!... »

LA DUCHESSE, uvcc vchémencc.

Celle première pierre..., je la jetlerais, madame!...

M. DE LUXE i IL, à part.

Peste ! que de verlu sauvage ! Serait-elle sincère? Mais alors ses œillades?... C'est à n'y rien comprendre.

Soudain, les préludes harmonieux d'une aubade provenant du jardin contigu aux deux hôtels, attirent l'attention générale et suspendent la conversation.

Les invités se regardent entre eux, attribuant cette sérénade inattendue à une surprise que leur ménageait le maître de la maison.

En ce moment, Tranquillin paraît au seuil du salon, et, après ses révérences accoutumées, se dirige vers Wolfrang.

Celui-ci se retire pendant un instant à l'écart dans un coin du salon, et prête Toreille à ce que lui dit tout bas son intendant, d'un air aussi affairé que surpris.

Pendant que Tranquillin s'entretient à voix basse avec son maître, la conversation générale reste suspendue.

Divers groupes se forment dans le salon.

Sylvia, la duchesse, madame Borel et Anlonine causent entre elles.

Francine Lambert, quoique placée près d'elles, ne prend pas part à leur entretien.

Elle reste absorbée, se demandant, sans pouvoir deviner cette énigme, comment la duchesse, dont elle a plusieurs fois surpris le regard fixé

lii LES SECRKTS

sur M. (le Luxeuil avec une expression dont elle se sentait navrée, a pu cependant le traiter avec un mépris si hautain, et, dans son farouche rigorisme, regretter que les femmes adultères ne fussent point lapidées.

Or, par une contradiction plus apparente que réelle, et quoiqu'elle souffrît cruellement de la jalousie que lui causait M. de Luxeuil en paraissant s'occuper de ces deux belles dames, Francine eût peut-être non moins souffert dans son amour-propre, si M. de Luxeuil leur avait paru indifférent, car elles auraient ainsi semblé dire : « Fi ! ce beau garçon ne peut prétendre qu'à tourner la tête d'une boutiquière. »

En d'autres termes, le comble des désirs de Francine Lambert eût été de voir ces deux grandes dames éprises comme elle de M. de Luxeuil, dût-elle d'abord atrocement souffrir de ses galanteries envers ses rivales, à la condition qu'elles lui seraient plus tard sacrifiées, à elle, modeste boutiquière.

La jeune femme fut arrachée à ses réflexions par la voix de son mari, lui disant tout bas :

— Je remarque que, depuis une heure environ, vous paraissez plus souffrante, chère enfant ?

DB l'orkiller. 145

— En effet, mon ami, je ne sais si c'est l'emharras ou le malaise que j'éprouve à me trouver pour la première fois de ma vie dans un si grand monde, mais j'ai une violente migraine.

— Voulez-vous que nous nous relirions?

— Je ferai ce que vous voudrez, mon ami.

— M. et madame Wolfrang nous ont accueillis avec tant de bienveillance, qu'ils accepteront nos excuses.

— Sans doute... Mais ce serait peut-être les blesser que de nous en aller avant la fin de la soirée.

— Alors, chère enfant, prenez courage et patience. Voici dix heures; cette réceptionne saurait se prolonger beaucoup maintenant.

— Du reste, si vous le voulez, mon ami, nous partirons...

— Quant à moi, je le désirerais, chère enfant; je suis encore sous l'impression de cette cruelle découverte au sujet de ce malheureux •lui m'mtéressait vivement. Juste ciel !... un repris de justice !.., Je suis atterré !...

— En ce cas, André, si cela vous contrarie de rester..., allons-nous-en.

— Non, tâchez, mon enfant, de prendre encore un peu sur vous; car nous oublions que mademoiselle Antonine Jourdan et madame

Wolfrang doivent chanlcr ; et , malgré votre migraine, il sérail impoli à nous de nous retirer à présent. En attendant le concert, je retourne dans la bibliothèque achever d'examiner quelques livres curieux; cela me distraira de la tristesse que me cause ce fàciieux événement dont je vous pariais, — répond le libraire, se dirigeant vers la pièce voisine du salon.

Pendant cet entretien de M. Lambert et de Francine, M. de Luxeuil, remarquant que, de la place où elle est assise, la duchesse délia Sorga, sur laquelle il n"a plus levé les yeux, peut l'apercevoir, s'approche du marquis Ottavio, en ce moment isolé.

Puis, s'adressant à lui avec un embarras simulé :

— Monsieur, permettez -moi de vous adresser une question... peut-être indiscrète.

— Soit, monsieur, — répond sèchement Ottavio, jusqu'alors, surtout, choqué de l'inconvenance des regards que M. de Luxeuil avait dabord si effrontément jetés sur la duchesse; — je vous écoute.

— Est-ce qu'il y a environ dix-huit mois, madame la duchesse n'assistait pas aux régates du Havre?

— INo)i, monsieur.

DE l'oreiller. m

— Pardon, vous êtes bien certain que...?

— Je vous répète, monsieur, que ma mère ne pouvait assister à une fête au Havre, il y a dix-huit mois, puisque à celte époque nous habitions encore la Sicile.

— En ce cas, monsieur, la ressemblance est extraordinaire.

— Quelle ressemblance ?

— Celle de madame la duchesse avec une dame dont j'ignore le nom.

— Enfin, où voulez-vous en venir, monsieur ?

— En deux mots, le voici. J'avais eu l'honneur de causer assez longtemps, pendant ces régates du Havre, avec la personne dont j'ai l'honneur de vous parler, monsieur, me trouvant par hasard placé près d'elle ; aussi, croyant tout à l'heure reconnaître cette damedans madame votre mère, j'ai pensé pouvoir m'autoriser du précédent auquel je viens de faire allusion, et je me suis permis de parler trop familièrement, je le crains, à madame la duchesse délia Sorga. S'il en était ainsi, je vous supplierais, monsieur, d'offrir mes profondes excuses à madame votre mère, et d'avoir la bonté de lui faire connaître la cause de ma regrettable méprise.

— De grand cœur, monsieur, —répond avec

ii8 LES SECRETS

la candeur de son âge et de sa loyauté, Ottavio, dupe de l'impudeiU mensonge de M. de Luxeuil, et heureux de croire que l'on n'avait point osé manquer à sa mère, qu'il idolâtrait autant qu'il la vénérait.

Aussi, plein de foi dans les explications de M. de Luxeuil, après tout, plausibles, Ottavio, d'abord froid et sévère, revint peu à peu à son habituelle bienveillance; car il attribuait et devait attribuer, à la surprise d'une rencontre inattendue , la persistance des regards dont le jeune beau a\a\l d'abord poursuivi la duchesse.

Celle-ci, en causant avec madame Borel et Sylvia, cherchait à deviner l'objet de l'entretien de 31. de Luxeuil avec Ottavio; elle épiait furtivement, de sa place, l'expression, les traits de son fils.

Aussi, lorsqu'elle les vit peu à peu se détendre et reprendre leur affabilité accoutumée, madame délia Sorga fut bientôt sur la voie de ce qui se passait entre les deux jeunes gens; elle ne douta plus de la réalité, grâce à un regard rapide et expressif que lui lança M. de Luxeuil, profitant de l'inattention d"Ottavio, à qui Alexis Borel venait d'adresser la parole.

— J'ai compris. — se dit la duchesse , —

DE l'oreiller. 149

M. de Luxeuil, quoique sot, ne manque pas d'une certaine adresse.

Et, ce pensant, elle continuait son entretien avec ses voisines, sans que son visage de marbre traliît l'ombre de ses impressions secrètes; car l'hypocrisie de cette femme égalait son audace et sa profonde perversité.

— Monsieur, — avait dit timidement Alexis Bore! à Ottavio en s'approchant de lui, — j'aurais une grâce à vous demander.

— Parlez, monsieur, — répondit Ottavio avec courtoisie, — je suis à vos ordres.

M. de Luxeuil, semblant s'éloigner alors par discrétion, dit à Ottavio en le quittant :

— Vous voudrez bien, monsieur, vous rappeler votre aimable promesse , au sujet de madame votre mère !

— Je serai trop heureux, monsieur, de la remplir, — répond Ottavio à M. de Luxeuil.

Ce dernier s'incline, et, remarquant l'absence du libraire, il va s'asseoir à côté de madame Lambert, en se disant :

— Tout va bien ; je suis fièrement roué ; madame délia Sorga m'a compris. Quelles crânes commères que ces Italiennes ! elles vont vite, elles ont raison : c'est toujours la cour préliminaire qu'on leur fait qui compromet les femmes.

<bO LES SECRETS

Je comprends niaiiilenani la véliémente sortie de la duchesse coiilre les infortunées coupables d'adultère... qu'elle voudrait, dit-elle,voir lapider... elle déroute ainsi les soupçons... Son mari et son benêt de fils la croient d'une vertu sauvage... c'est très-adroit!

M. deLuxeuii, s'adressanl à alors à demi-voix à Francine Lambert, et de façon à n'être entendu que d'elle :

— Quelle algarade vous m'avez attirée de la part de celle insolente duchesse !

— Moi?

— Parbleu ! ces grandes dames, dès qu'elles entrent dans un salon, se figurent toujours que l'on ne doit s'occuper que d'elles; aussi, me voyant ne m'occuper que vous...

— Osez-vous dire cela? Vous la regardiez constamment; je vous ai bien vu.

— C'était pour la comparer à vous, bel ange aux yeux bleus. Mais quelle différence! combien votre jeune beauté éclipsait sa vieille noblesse ! Et puis je n'ai pas de mérite à vous préférer à elle : je vous aime tant!

— Ah ! si je pouvais vous croire!...

— Je saurais bien vous persuader de mon amour, chère adorée, si, demain, vous m'accordiez ce rendez-vous que...

DE l'oreiller. 151

— Taisez-vous 1 éloignez-vous ! elle nous regarde.

En effet, la duchesse della Sorga, tout en continuant, impassible, son entretien avec ses voisines, observait furtivement M. deLuxeuil; et l'indigne épouse se disait en ce moment :

— A merveille! afin de dérouter tout à fait les soupçons d'Ottav'io, M. de Luxeuil s'occupe de cette petite bourgeoise; il a du manège, de l'habitude du monde... Serait-il discret?

Pendant que M. de Luxeuil échangeait quelques paroles avec Francine Lambert, Alexis Borel, après avoir dit à Otlavio qu'il sollicitait de lui une grâce, et reçu du jeune marquis la réponse la plus courtoise, reprit :

— Monsieur, j'ai lu dans les journaux et suivi avec le plus vif intérêt les événements de la révolution sicilienne, dans laquelle votre illustre père a joué un rôle admirable par son patriotisme et son courage. Il est resté pour moi le type accompli du grand citoyen, combattant pour la liberté, pour l'indépendance de son pays.

— Ah! monsieur, — répond Ottavio avec expansion, combien je suis sensible à vos paroles! Ces éloges, mon père en est digne; je le dis avec un légitime orgueil filial.

— Eh bien, monsieur, la grâce que je sollicite

de vous, c'est d'èlre présenté à monsieur voire ])ère. Ce serait le meilleur, le plus honorable souvenir de ma vie.

— Ah! monsieur, répond Ottavio, — Pun de mes meilleurs souvenirs, à moi, sera de me rappeler avec reconnaissance que mon père, proscrit, a trouvé en France des preuves de sympathie aussi touchantes que la vôtre.

Puis, cherchant des yeux le duc délia Sorga, et le voyant causer avec Sylvia, le jeune homme ajoute :

— Dès que mon père aura cessé de s'entretenir avec madame Wolfrang, je m'empresserai de vous présenter à lui.

— Mille remercîmenls, monsieur, j'altendrai, — répond Alexis Borel.

Et, souriant, il ajoute :

— Ne serait-ce pas, d'ailleurs, une cruauté de distraire M. le duc délia Sorga de sa conversation avec madame Wolfrang ?

— Il est vrai. Quelle aimable personne ! sans parler de son éblouissante beauté !

— N'est-ce pas, monsieur? — dit vivement Alexis Borel ; — n'est-ce pas que celte dame est ravissante? Que de bon goùl ! que de tact ! que desprit !

— Oh ! sans doute ; et puis, s'il faut vous

DE li'ORElLLER. 183

l'avouer, ce qui m'a tout d'abord séduit en elle, c'est son accueil plein de grâce et de déférence pour ma mère.

Et Ottavio, de plus en plus confiant envers Alexis, adolescent de son âge, ajoute avec une adorable expression de tendresse filiale :

— C'est que, voyez-vous , j'aime tant ma mère !

— Mieux que personne, je comprends ce sentiment, moi qui aime tant la mienne !

— Elles se valent toutes deux par la bonté ; par la charité, a dit madame Wolfrang... — Faire l'éloge de ma mère, c'est donc faire, j'en suis certain, l'éloge de la vôtre, monsieur Alexis; aussi, je n'y mets nulle réserve, — ajoute Ottavio en souriant. — Ah! si vous saviez combien elle est digne de mon amour, de mon respect ! je ressens pour elle une sorte d'idolàlrie; elle est pour moi la meilleure des mères, et cependant l'élévation de son caractère, ses vertus, m'imposent tellement, que, chez moi, la vénération l'emporte peut-être encore sur la tendresse.

Et au moment où soh fils abusé parlait d'elle en ces termes, celte femme, dont la dissimulation égalait la perversité, contemplait à la dérobée M. de Luxeuil.

Le jeune beau s'était un moment éloigné de

maflame Lambert; mais il venait de se rapprocher d'elle depuis quelques instants et l'entretenait tout bas.

— Eh bien, oui, — répondait la jeune femme d'une voix éteinte, presque inintelligible, — si je le puis... j'irai.,,.

Mais Francine reprend soudain, toujours à voix basse :

— Non... non... jamais!... n'y comptez pas, monsieur !

Ces diverses conversations séparées, presque simultanées, duraient depuis cinq minutes à peine, pendant que Tranquillin s'entretenait à l'écart avecWolfrang.

Les accords harmonieux de la sérénade, succédant à son prélude, retentissaient alors dans le jardin de l'hôtel, non loin des fenêtres du salon,

— C'est bien, — repond Wolfrang à l'intendant. — Va, et introduis ici ces messieurs.

Tranquillin sort, et son maître, s'adressant à haute voix au duc délia Sorga,avec un accent qui attire laltention générale ;

— Monsieur le duc, une dé|)Utation de proscrits siciliens s'étant tout à l'heure rendue à votre hùtel, afin de vous présenter leurs hommages, au nom de la proscription, en ce jour

DE l'oreillek. 185

anniversaire de la révolution de Sicile, el de vous donner une aubade, j'ai pris sur moi, et vous ne me blâmerez pas, j'ose l'espérer, de faire introduire ici vos dignes compagnons d'exil. Los voici.

La dépulalioii de proscrits siciliens est inlrodiiilc par Tranquillin dans le salon, pendant que les musiciens du dehors font entendre la musique de l'hymne patriotique :

Amour sacré de la patrie l

L'un des proscrits, chargé de porter la parole pour l'émigration, tient à la main un longécrin de maroquin noir, qui semble devoir contenir une épée.

158 LKS SECKETS

Le plus profond silence règne d'abord dans le salon.

Tous les personnages se sont levés deboul.et forment plusieurs groupes.

31. lie Luxeuil s'est placé derrière la duchesse délia Sorga.

Le duc semble profondément ému; il fait quelques pas au-devant de la députalion ; l'un des proscrits, tenant Técrin qui, alors ouvert, laisse apercevoir une épée à fourreau noir et à poignée de fer, d'une simplicité extrême, s'avance vers le duc délia Sorga, et lui dit d'un accent pénétré :

— Monsieur le duc, il y a aujourd'hui un an, la révolution devait éclater en Sicile, à votre voix et à celle de votre frère... Vous et lui étiez l'àme de cette révolution, destinée à affranchir notre pays d'un joug odieux. Tendrement unis, vous n'aviez qu'un cœur.

» Les prodiges de patriotisme, l'infatigable activité, l'héroïque dévouement, les sacrifices de toute sorte, dont votre frère et vous, monsieur le duc, avez donné l'exemple, pour organiser la résistance, préparer l'insurreclion, à quoi bon les rappeler ici? Ce souvenir est désormais impérissable dans le cœur des patriotes siciliens.

DE l'oreiller. 139

)> Mais, hélas! au momenl même où vous et voire frère alliez relever le drapeau de l'indépeudance nationale, la révolution élail trahie î F^a conspiration était dénoncée la veille du jour où elle devait éclater. Les traîtres sont restés ensevelis dans l'ombre de leur crime exécrable!

» Vous et votre frère, surpris pendant la nuit dans la maison d'où devait partir le signal <le l'insurrection, vous avez été condamnés à mort, ainsi que tant d'autres de nos amis.

» Les échafauds se sont dressés : grand nombre de patriotes y sont montés; vous deviez, vous et votre frère, y monter les derniers : lui seul y a porté sa tête.

» Le tyran, sachant votre adoration pour ce frère tant aimé, vous condamnait à survivre à ce martyr si cher à votre tendresse fraternelle.

» Banni de notre terre natale, ainsi que ceux d'entre nous qui ont pu échapper à la mort, vous avez, depuis, vécu dans l'exil : rude et austère école où vos deux fils apprennent à admirer, à vénérer davantage, s'il se peut, la grandeur de vos vertus civiques, qu'ils égaleront un jour.

» Ah : de ce noble et digne exil, soyez-en

consolé, monsieur le duc, si vous pouvez l'être, par ratlacliement par la reconnaissance de vos compalrlotes , vos frères d"annes pendant la lulle, vos frères d'infortune après la défaite!

» Ceux qui, dans leur désespérance, défaillaient ù la foi de notre sainte cause, vous les avez ranimés, réconfortés par de mâles et patriotiques paroles. Grâce à vous, ils oublient ou ils surmontent les douleurs du présent en songeant à l'avenir.

» Ceux à qui la misère pouvait rendre doublement cruelles les douleurs de la proscription, ont vu leurs besoins prévenus, grâce à voire sollicitude, toujours vigilante et paternelle.

» Ce n'était pas assez : la main qui répandait ces bienfaits devait en doubler le \)Tix. {S' adressant à la duchesse délia Sorga.) Le modèle des mères et des épouses, voyant dans les proscrits une nouvelle famille, est pour leurs femmes une sœur, pour leurs enfanis une mère. Bénie soyez-vous, madame la duchesse ! {Le visage dOUavio se baigne de douces larmes.) Bénie soyez-vous !

» Et maintenant, monsieur le duc, permettezmoi, au nom de l'émigration sicilienne, de vous offrir, comme gage de son attachement, de sa

DE l'oreiller. ici

gratitude, de ses espérances, cette épée ! (H ta présente au duc délia Sorga ; celui-ci la prend, s'incline, profondément ému, et la remet à Otlavio.) Celle épée, simple comme votre vie, trempée comme votre àme, et qui, au jour du réveil de la Sicile, nous guidera vaillamment au combat et à la conquête de l'indépendance !

LE DUC DELLA SORGA, uux proso'its, d'uiie voix fjravc et contenue.

Chers concitoyens, chers compatriotes, vous l'avez dit, l'exil est une austère et rude école; elle éprouve le courage, elle éprouve les convictions*, mais, vous l'avez dit aussi, l'exil a ses consolations, et, parmi les plus douces, celle de réunir, de fondre en une seule famille, des hommes jusqu'alors seulement liés par une foi commune. Ah ! croyez-le, de notre famille de proscrits, je m'honore d'être le chef; mes (ils s'honorent de compter parmi ses membres, et ces actes dont vous voulez bien témoigner tant de gratitude à ma noble et bien-aimée compagne, sont pour elle un devoir sacré. Vous l'avez dit encore, il me fallait survivre à mon frère Pompéo, cette âme de mon âme... {La voix du duc s'altère, les proscrits partagent son émotion.) L'existence a d'abord été pour moi un supplice,

T. II. i I

une torture; j'ai maudit la vie; puis j'ai songé aux miens : à ma femme, si digne de mon affection et de mon respect; à mes enfants, que je devais consacrer au service de notre cause; enfin, j'ai songé à la patrie, retombée sous le joug qu'elle avait tenté de briser; alors je n'ai plus maudit l'existence, j'ai senti la nécessité de vivre pour la patrie, pour notre cause, pour les miens et pour venger ta mémoire, ô mon frère !ô Pompéo, immortel martyr! Ah! j'en jure Dieu ! cette épée, forgée dans l'exil, sera brisée, sanglante entre mes mains, ou la Sicile saura reconquérir un jour son indépendance!

Ces paroles, prononcées par le duc délia Sorga avec une chaleureuse énergie, impressionnent vivement les proscrits et les autres personnages, tandis qu'au dehors retentissent les fiers accords des hymmes patriotiques.

Le duc délia Sorga s'avance vers ses compagnons d'exil, et, leur serrant tour à tour les mains avec effusion, leur dit :

— Adieu et au revoir, chers compatriotes ! Cette soirée restera dans ma pensée, dans mon cœur, comme le plus doux et le plus glorieux souvenir de mon exil.

Le duc prend par le bras l'orateur de la dé-

DE l'oreiller. 165

putation, et sort du salon, suivi de ses compagnons d'exil, qu'il désire reconduire jusqu'au perron de l'hôtel.

Pendant cette scène, M. de Luxeuil s'est tenu à quelques pas derrière la duchesse, et, voyant Ottavio, les yeux encore baignés de larmes, s'approcher de sa mère, rayonnant de fierté filiale, il lui dit :

— Ah ! monsieur, n'oubliez pas votre promesse; madame la duchesse, en ce moment surtout, doit être prédisposée à la clémence; j'ose espérer qu'elle me pardonnera les suites d'une erreur involontaire dont je suis confus et désolé.

— Vous dites vrai, monsieur; ma mère eût-elle à se plaindre d'un tort réel de votre part, elle l'oublierait en cette circonstance, si glorieuse pour mon père et pour elle. Le bonheur rend si indulgent! — répond Ottavio ; — je vais faire agréer vos excuses par ma mère.

Ottavio s'approche de la duchesse et lui parle à demi-voix, en lui désignant du regard M. de Luxeuil.

Madame délia Sorga semble accueillir les explications de son fils avec l'expression d'une froide condescendance à l'égard du coupable, en agitant machinalement son éventail.

16i LKS SECRETS

Puis elle répond aussi à demi-voix :

— Soii! mon enfant, je ne veux rien te refuser; je veux croire que ce monsieur est moins imperlinenl qu'il ne paraît l'être ; son erreur est, après tout, concevable et excusable ; mais il me déplaît souverainement. Néanmoins, puisque tu as compassion de lui...

La duchesse , s'adressant alors à M. de Luxeuil, qui s'est tenu respectueusement à l'écart :

— Un mot, monsieur, je vous prie.

Otlavio séloigne pour rejoindre le duc, qui

rentre en ce moment dans le salon, tandis que, s'adressant 5 IM. de Luxeuil, qui s'est approché d'elle et s'incline profondément, la duchesse lui dit sèchement et de façon à pouvoir être entendue de madame Borel et de Sylvia :

— Mon fils vient de m'apprendre, monsieur, que, par suite d'une ressemblance assez extraordinaire, vous m'aviez confondue avec une autre personne; je le crois sans peine. Ce n'est point envers moi, j'imagine, que vous vous fussiez permis de vous comporter si familièrement ; je veux donc bien, monsieur, agréer vos explications.

Mais, pendant que M. de Luxeuil, s'inclinanl de nouveau, réitère ses excuses à la duchesse,

DE l'oreiller. 16t>

celle-ci, jouant de son éventail, qu'elle porte à la hauteur de ses lèvres, abrite ainsi quelques mots rapidement jetés à voix basse qui ne peuvent arriver qu'à l'oreille de M. de Luxeuil.

Puis elle ajoute tout haut, interrompant d'un mouvement d'éventail le jeune beau, qui, sans discontinuer de parler, a parfaitement entendu les paroles murmurées par madame délia Sorga :

— C'est bien, monsieur, je vous engage seulement désormais à vous garder des fausses ressemblances !

Le duc délia Sorga, à sa rentrée dans le salon, a été l'objet de rallenlion et du respectueux intérêt de tous les personnages.

Il est bientôt rejoint par Oltavio, qui, lui i;i csentant Alexis Borel, lui dit :

— Mon père, voici l'un de vos plus fervents admirateurs ; cette admiration est une des causes delà vive sympathie queminspire déjà M. Alexis.

LE DUC DELLA SORGA, avec affabilUé, à Alexis.

Monsieur, je suis toujours heureux de voir

des jeunes gens de votre âge prendre vivement à cœur les sentiments patriotiques et élevés : ce sont ces sentiments et non pas moi que vous devez admirer, (jue vous admirez, permettez-moi de vous le dire. {Tendant la main à Alexis.) Celte généreuse aspiration fait votre éloge.

ALEXIS DOREL, très-ciHU, prenant avec vénération la main que lui tend le duc.

Ail ! monsieur, toute ma vie, je me souviendrai qu'aujourd'hui j'ai eu l'honneur de toucher la main de l'illustre proscrit, du vaillant défenseur de l'indépendance sicilienne... Un pareil honneur engage, croyez-le, monsieur le duc.

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