‹ Les secrets de l'oreiller (volume 2)Chapitre 7 sur 10 · LE DUC DELLA SORGA · texte numérisé non relu

LE DUC DELLA SORGA

Je sais du moins, monsieur, que vous avez déjà dignement tenu les engagements que vous imposait le nom si vénéré de monsieur votre père. {A M. Borel, qui s'est approché.) Je suis enchanté que vous m'ayez entendu, monsieur ; car on peut dire une fois de plus : tel père, tel fils...

M. BOREL, souriant et désignant du regard Ottavio.

Oui, monsieur le duc, tel père, tel fils...

«E LOREILLER. 109

wolfraNg, au duc d'une voix pénétrée.

Je suis certain d'être l'interprète des personnes ici présentes, monsieur, en vous disant, en leur nom et au mien, que nous vous devons, ainsi qu'à une circonstance bien imprévue, l'une des émotions les plus nobles et les plus touchantes que nous ayons jamais éprouvées. {Murmures et signes d'assentiment général. ) Je n'ajouterai rien, monsieur le duc, toute parole serait vaine, après l'iiommago si légitime que vous ont rendu, ainsi qu'à madame la duchesse, vos honorables compagnons d'exil.

Un mol, un seul. {Souriant.) Oh ! rassurezvous, monsieur le duc... ce mol est uniquement à notre louange, à nous autres, muets témoins de la noble scène à laquelle nous venons d'assister ; car, la ressentir ainsi que nous l'avons ressentie, c'est prouver que nous sommes dignes d'apprécier comme on doit le faire le héros de celte ovation si méritée. {A la duchesse.) Maintenant, madame, afin de soustraire assurément votre cher exilé à des velléités élogieuses... non satisfaites, et auxquelles, je l'avoue, je céderais

peul-ètre la première... nous ferons un peu t musique, si vous le désirez, madame...

Certes, madame; car j'ai le plus vif désir d'entendre mademoiselle Anlonine Jourdan.

Ce désir, nous le partageons tous, et moi surtout; cependant je proposerai d'ajourner de quelques instants ce plaisir...

LA DUCHESSE

Pourquoi donc cela, monsieur ?

WOLFRANG.

Par ménagement pour l'amour-propre de Sylvia.

SYLVIA

Que voulez-vous dire, Wolfrang?

WOLFRANG.

Jai |)romis à M. Lambert que vous chanteriez ce soir. (Souriant.) Vous ne me mettrez pas dans la cruelle position d"avoir ainsi abusé de l'espérance de M. et de madame Lambert?

OË LORElIiLER.

Je le devrais peut-être, afin de vous punir d'avoir tendu un piège si perfide à nos aimables voisins ; cependant, si ces dames le veulent, je chanterai, en réclamant d'avance leur excessive indulgence.

LA DDCHESSE.

Ah! madame, en avez-vous besoin!

MADAME BOREL, à Sylvici.

Je ne sais quoi me dit que vous devez chanter à ravir, chère madame.

ANTONINE JOURDAN, à St/lvîa.

Je suis de l'avis de madame Borel : vous avez un timbre de voix si pur, si harmonieux ! {Gaiement.) Or, en ma doctorale qualité de maîtresse de chant, je sais que le timbre de la voix est déjà la moitié du talent.

SYLViA, souriant.

Je crains fort d'en être réduite à cette moilié- 15, si toutefois, et j'en doute, elle m'est échue en partage, chère mademoiselle Anlonine; cependant, puisque vous et ces dames le désirez,

je cliaiilerai; mais, afin de me venir en aide, vous m'accompagnerez, Wolfrang : un duo me semblera moins redoutable.

LA DUCHESSE

Monsieur Wolfrang est donc aussi musicien ?

C'est un maestro consommé, et, s'il voulait vous faire entendre, madame, quelques morceaux de son dernier opéra...

WOLFRANG, sourîant.

La réputation du i7iaeslro consommé s'évanouirait comme un songe; aussi, afin de la conserver intacte, dans toute sa grandeur... inconnue, je me garderai bien de suivre votre malin conseil, chère Sylvia ; — je me bornerai à vous accompagner, si vous le désirez; mais, ainsi que je l'ai dit à ces dames, par ménagement pour votre amour-propre, ou plutôt... non, car cet amour-propre-là vous est aussi étranger que tout autre; — mais par calcul pour le plaisir de ces dames... je demanderai à mademoiselle Antonine de nous permettre de chanter avant elle.

DE LORETLLER.

ANTONINE JOURDAN

El pourquoi donc, monsieur, désirez-vous chanter avant moi ?

WOLFRANG.

Parce qu'il est reconnu par les gourmets les plus délicats, que les vins exquis doivent être toujours réservés pour la fin du repas.

ANTONiNE jouRDAN, rt Wolfrung .

Ah! monsieur, prenez garde : ce vin que Ton croit exquis n'est souvent qu'un hreuvage ordinaire, et il en est ainsi de mon chant, je vous l'assure.

C'est ce que dirait évidemment le rossignol, son chant devant être pour lui la chose la plus ordinaire du monde; mais tel n'est pas l'avis de ceux qui ont le honheur de l'entendre; nous réservons donc ses mélodies pour la fin de celle soirée, si vous le permettez, mademoiselle Anlonine...

LA DUCHESSE, « part.

Quel esprit original que celui de ce Wolfrang !

Il fail les honneurs de son salon en grand seigneur accompli. On le dit excellent musicien; quel homme singulièrement doué! Pourquoi donc m'impose-t-il à ce point, que je craigne de rencontrer ses regards? Auprès de lui, ceLuxeui! n'est qu'un sot bellâtre ; mais, du moins... celuici n'impose point.

AXTONINE JOURDAX, à Sylvill.

Chanter après vous, madame, c'est rendre ma tâche bien difficile ; mais enfin je ferai de mon mieux.

AYOLFRANG.

Que désirez- vous chanter, Sylvia?De la musique allemande ou italienne ?

SYLVIA

Le goût de ces dames décidera.

LA DUCHESSE

Puisque vous voulez bien nre consulter, madame, je dirai que, quant à moi, en ma qualité d'Italienne, je préfère la musique allemande; elle a pour nous l'attrait de la nouveauté. (A madame Borel.) Et vous, madame, quelle école préférez-vous?

Je VOUS avoue humblement, madame, que, dans mon ignorance, toute musique me plaît, pourvu qu'elle soil bonne.

Nous chanterons donc un duo de l'école allemande.

ANTONIXE JOURDAN.

El moi, quelques morceaux italiens {A Sylvia.) La comparaison sera du moins pour moi un peu moins dangereuse.

SYLViA, gaiement.

Vous mériteriez, en retour de cette gracieuse flatterie, une bonne grosse louange, à bout portant, bien vraie, bien méritée, ma chère mademoiselle Antonine; mais je vous serai indulgente.

Voulez-vous, Sylvia, chanter le duo d'Ewryanthc ou celui du Freiischûtz, à moins que ces dames ne préfèrent Sfozarl à VVeber?

ilh LES SECRETS

LA DUCHESSE

Je ne connais absolument rien de l'opéra d'Euryanthe, et le seul morceau du Freyschûtz que j'aie entendu, est le chœur des chasseurs, devenu si populaire sous le nom du choeur de Ilobhi (les Dois, très-sévèrement critiqué, d'ailleurs, par quelques tnaeslri, n"est-il pas vrai, monsieur Wolfrang?

En effet, madame, les graves docteurs en contre- point, les éniérites éplucheurs de notes, ont magistralement découvert une énormité dans ce fameux chœur. En d'autres termes, le mouvement à deux pour quatre (pardon de ce jargon barbare) devant être, selon la règle immuable, celui d'une contredanse, et la mesure à six huit, celle des airs de chasse, ce Weber, le croiraiton jamais ! a sciemment commis le crime de lèse-routine, en appliquant à son air de chasse du Fréyschiilz, le mouvement de deux pour quatre!

MADAME BOREL, ridUt.

C'est monstrueux, on vérilé!

ïiE LOREILLER.

WOLFRANG.

El ce qui rend celte nionslruosilé doublemenl scélérate, c'est que le morceau est admirable... Aussi le châtiment ne s'est pas fait attendre! Un tribunal secret s'est assemblé dans l'ombre des régions académiques...

ANTONiNE JOURDAN, gaieinetit.

Voilà qui devient effrayant.

WOLFRANG.

Et, là, ce Weber, ce fieffé scélérat, cet assassin de la règle, a été condamné à être étranglé avec une corde à violon, et ensuite traîné dans un étui de contre-basse, en manière de claie infamante; après quoi, les restes de ce grand criminel seraient abandonnés aux vautours de la critique savante !

LA DUCHESSE, souviant.

Le terrible arrêt a-t-il été exécuté?

Non, madame; la postérité, qui commence pour Weber, a cassé l'arrêt des docteurs ; mais sérieusement le chœur de Rohin des Bois sera

lolijoursconsidéré comme un chef-d'œuvre, quoiqu'il soit en rébellion ouverte contre toutes les règles. La révolte dans l'art est souvent la protestation du génie contre le despotisme séculaire de la routine ! Ainsi, dans un autre ordre d'idées, la révolte est souvent une généreuse et vaillante protestation de lindépendance nationale contre un despotisme étranger! {S' adressant au duc délia Sorga.) Ces révoltés-là ont aussi leurs jours d'épreuve ; mais l'admiration des nobles cœurs les console, la patrie un jour les venge, et leur mémoire est immortelle.

SYLViA, souriant et se levant.

Au i)iano, Wolfrang! au piano! Nous étions tous convenus, afin de ménager la modestie de M. le duc délia Sorga, de lui faire grâce de nos éloges ; or, voyez l'inconséquence ! vous, l'ardent ennemi des usurpations, vous usurpez à notre détriment, un privilège dont nous avions fait à regret le sacrifice. Allons, Wolfrang, au piano! nous chanterons, puisque ces dames le désirent, le duo d'Eunjanthe.

Wolfrang se place au pinno, afin d'accompagner le duo qu'il doit chanter avec Sylvia.

Les différents personnages s'assoient et se groupent cà et là.

Madame délia Sorga reste sur la causeuse qu'elle partage avec madame Borel. M. Lambert, attiré hors de la bibliothèque par les préludes du piano, vient se placer auprès de sa femme.

Celle-ci semble fièrc et heureuse : M. de Luxeuil lui a prorais de lui sacrifier la duchesse

et Sylvia ; il semble, en oiïet, tenir sa promesse eu ne faisant nulle attention à elles.

Antonine Jourdan, en sa qualité d'artiste, — rare vertu parmi ses pareilles, — n'éprouvant jamais la jalousie amère que suscitent les rivalités de talents, s'est assise tout près du piano, très-curieuse d'entendre chanter Sylvia, et disposée à l'applaudir de tout cœur.

Le marquis Ottavio, attiré vers Alexis Borel par la conformité d'âge et de sentiments généreux, a pris place à côté de son nouvel ami.

Celui-ci est enchanté de pouvoir épancher avec son voisin l'admiration que lui inspire Sylvia.

Le duc dclla Sorga, MM. de Francheville, de Saint-Prosper et Borel forment un autre groupe, faisant face au piano.

3Ï. de Luxeuil brille par son absence de ces différents groupes, dont il s'est détaché, afin de se placer debout, accoudé à une causeuse, dans une attitude triomphante.

11 expose ainsi et bien en vue son irrésistible personne aux regards de ses (rois conquêtes, ne doutant point que, quoique contenue ou dissimulée jusqu'alors, l'impression qu'il a causée à Sylvia ne soit aussi vive que celle dont Fran-

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cine Lambert et la duchesse della Sorga lui ont donné des gages certains.

Cependant, malgré sa suprême infatualion de lui-même, ce glorieux animal éprouve une basse envie à l'endroit de Wolfrang.

Ce singulier personnage , par la correcte élégance de sa mise, point capital aux yeux de M. de Luxeuil , défie la critique la plus rigoureuse ; il paraît sporlnian consommé, il est d'une rare érudition sur loutes choses, il a les manières d'un homme du meilleur monde, et, si sot que soit le jeune lieau , il est forcé de s'avouer que Wolfrang est doué d'un esprit trèsoriginal, et, de plus, musicien de premier ordre, ce dont il fait preuve en ce moment, exécutant sur le piano, selon le désir de Sylvia , comme préambule au duo, l'ouvei-ture de l'opéra d'Ewryanihe, à la surprise et à l'admiration des auditeurs.

Antonine Jourdan est surtout captivée ; son aimablfi figure révèle un enthousiasme croissant et, l'oreille avide, la respiration suspendue, elle dit à demi-voix avec une sorle de stupeur, faisant allusion au merveilleux talent d'exécution de Wolfrang :

— Mais c'est Lislz pour la puissance , Thalberg pour le perlé de la méthode, Chopin pour

la grâce, ou plutôt, non, c'est un talent original, sans pareil; il réunit toutes les qualités des grands maîtres, et n'a aucune de leurs imperfections.

Puis, joignant les mains avec un geste d'admiration naïve, la jeune artiste ne peut s'empèclier de murmurer :

— Mais c'est admirable !

Cette exclamation involontaire d'Antonine Jourdan est le signal d'une explosion d'applaudissements difïicilement contenus jusqu'alors. Lien que l'exécution de l'ouverture ne soit pas terminée.

La duchesse délia Sorga, musicienne -née comme presque toutes les Italiennes, applaudit, entre autres, avec transport, et, si cela se peut dire, avec une sorte de sensualité particulière à certaines natures méridionales; ses narines se dilatent, etson grand a^il noir, ardemment attaché sur Woifrang, étincelle et s'alanguit tour à tour.

— La duchesse m'a jeté tout à l'heure ces mots à l'oreille : « Je vais me promener tous les matins dans le parc de Monceaux, » — pensait M. de Luxeuil. — C'est un rendez-vous! Pauvre femme ! je lui ai mis le feu dans les veines, el maintenant le volcan fait éruption où il peut el comme il peut.

DE l'oreiller. 183

Le jeune beau allribuait ainsi à ses regards incendiaires l'exallation musicale que le talent de Wolfrang causait à madame délia Sorga.

Aussi, croyant de son devoir de consacrer par son approbation le succès du maître de la maison, M. de Luxeuil, au moment où les applaudissements ont cessé, frappe doucement la paume de sa main gauche du bout des doits de sa main droite, disant du haut de sa cravate, d'un air connaisseur et protecteur.

— Brâàâavo ! très-bien ! très-bien ! Ah ! mais Irèèèes-bien ! brââààavo !

Cette onomatopée traînante et ridiculement laudalive , se produisant au milieu du profond silence qui vient de se rétablir, agace tellement Antonine Jourdan, que, cédant à la franchise de sa nature , elle se retourne brusquement vers l'interrupteur, et s'écrie impatiemment :

— De grâce, monsieur, laissez- nous donc entendre !

M. de Luxeuil répond à cette interpellation par un sourire vainqueur, et Wolfrang, qui avait eu le bon goiàt de ne pas sembler entendre les applaudissements dont il était l'objet, achève de jouer l'ouverture ù'Euryanlhe avec une supériorité de talent vraiment étonnante, et prévient de nouvelles et bruyantes marques d'ap-

\Si LES SKCRETS

probation en disant aussitôt qu'il a touché les dernières notes :

— Et maintenant, ciière Syhia, commençons le duo.

Ce fameux duo d'Euryanthe est l'un de ces duos d'amour indispensables à toiit opéra; jamais, musicalement, moralement et physiquement, il n'avait eu des interprètes aussi complets, sous ce triple rapport, que Wolfrang et Sylvia.

Tous deux dans la fleur de la jeunesse et de . la beauté, tous deux profondément épris l'un de l'autre, n'eussent-ils été doués que d'un talent médiocre, — et le leur était hors ligne, — qu'ils auraient encore produit une sensation remarquable.

El cela parce qu'ils chantaient vrai^ — parce que leur physionomie, leur attitude, leur regard, l'accent de leur voix , où vibraient en accords d'une tendresse inexprimable les cordes les plus intimes de leur âme, étaient l'expression entraînante d'un amour idéal... parce que les battements de leur cœur, les élans de leur passion, le rayonnement de leur félicité interne, transparaissaient sous ces flots de ravissante harmonie.

Que l'on juge donc de la sensation que durent produire ces idéalités réalisées par le génie mu-

DE l'oreiller. 185

sical de Wolfraiig et de Sylvia , par l'adorable charme de leur personne !

Cette sensation devint indicible , lorsque à la fin du duo, leurs voix, confondues dans une dernière vibration prolongée, palpitante, et d'une action presque magnétique, semblèrent s'élancer vers le ciel en un hymnie de triomphe, de reconnaissance et d'amour éternel !

Wolfrang et Sylvia resplendissant alors d'une beauté surhumaine, oubliant ce qui existait autour d'eux, emportés dans l'infini de leur passion, éprouvant le vertige de l'aéronaule, enlevé vers les régions éblouissantes d'azur et de lumière ; la terre, noyée d'ombre, disparaît à ses yeux...

Cette sensation où étaient plongés les auditeurs de Wolfrang et de Sylvia, nous essayerons de la peindre, parce que l'influence de l'art sur les natures les plus élevées ou les plus médiocres, — à moins que par inflmité elles ne soient complètement réfraclaires, — se produit toujours en raison directe de leur pensée dominante et actuelle.

Ainsi, le duo chanté par Wolfrang et Sylvia, exprimant l'amour élevé à sa dernière puissance, et traduisant ainsi, — plus ou moins, — les sentiments de ceux de nos personnages acluellement

SOUS l'influence de cette passion, — quelle que fût sa nature, — cliasle ou grossière, délicate ou pervertie, — ils devaient sentir et sentaient en eux cette passion surexcitée jusqu'à l'exaltation que comportait leur caractère.

Ainsi, madame Lambert, malgré son manque presque complet de sens moral , — n'avait pas cependant cédé sans lutte, sans crainte, sans remords, aux obsessions de M. de Luxeuil, lui demandant un rendez-vous.

La pensée de cet acte coupable, qui pouvait la perdre, avait souvent navré la jeune femme durant cetle soirée; mais le charme entraînant du duo qui la ravissait , faisant peu à peu oublier à Francine ses angoisses, ses remords , elle s'abandonnait sans réserve à ses enivrements, les yeux attachés sur M. de Luxeuil, qui jamais ne lui avait paru plus séduisant; car, dans l'extase où elle était plongée, il lui semblait que c'était lui et non AVolfrang qui chantait si délicieusement leur amour. .

Ainsi, Alexis Borel, ayant ressenti jusqu'alors pour Sylvia, sinon de l'amour, du moins cet irrésistible et respectueux attrait que la beauté, la grâce, l'esprit et la noblesse de caractère inspirent toujours à une âme jeune, candide et généreuse, — Alexis Borel lisait plus claire-

DK l'orrilier. 187

ment dans son cœur, et entrevoyait, avec un vague mélange de tristesse, de bonheur et d'effroi, que son admiration pour Syivia touchait de Ijien près à l'amour...

Ainsi, M. de Franchevilie, en proie, malgré son âge , ou plutôt à cause de son âge, à une passion honteuse, forcenée, pour mademoiselle Cri-Cri, — passion qui l'avait conduit, lui, jusqu'alors honnête, à un marché infâme, — oubliait son infamie, oubliait ses cheveux gris, se souriait à lui-même, enivré des chants de Wolfranget de Syivia, se sentait jeune, ardent, capable de tous les terribles écarts d'un amour insensé, écarts dont parfois il rougissait naguère et dont actuellement il s'enorgueillissait, savourant les fruits de son adroite hypocrisie, et prenant en pitié son honorabilité passée.

Ainsi, M. de Saint-Prosper , ce personnage grave, onctueux, doucereux, tout confit en charité ; ce fondateur de l'œuvre de l'alimentation pour la première enfance, s'émérillonnait au souvenir de sa jolie servante, que l'on a vue abîmée dans un si douloureux désespoir, désespoir dont la cause sinistre s'éclaircira plus tard.

Ainsi, la duchesse délia Sorga , cette femme qui joignait aux effrayants débordements des

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patriciennes de la décadence romaine, la ruse el la dissimulation modernes; — la duchesse délia Sorga , oBjet des respects du monde et l'idole vénérée de son fils, — elle! Dieu juste! elle dont la secrète dépravation ne trouvait d'analogie que dans les obscènes et sanglantes satires de Pétrone ; la duchesse délia Sorga, transportée par les chants de Wolfrang, qui avait déjà produit sur elle une impression invincible, se sentait agitée d'émotions profondes et diverses, que son souverain empire sur elle-même contenait à peine.

Les yeux baissés , de peur d'être trahie par eux, abritant sous son long éventail ses traits tour à tour pâles et enflammés, la jalousie el la haine la dévoraient; elle découvrait avec épouvante que jamais homme n'avait exercé sur elle l'espèce de fascination qu'exerçait Wolfrang; ef elle ne pouvait s'y tromper, surtout depuis l'audition de ce duo, Wolfrang adorait Sylvia, et il imposait tellement à la duchesse, qu'elle osait à peine lever sur lui son regard, avertie par son instinct que les séductions les plus adroites, les avances les plus hardies, la passion la plus exaltée le trouveraient dédaigneux; elle atteignait, d'ailleurs, bientôt quarante ans, et frémissait de rage en contemplant l'idéale beauté de Sylvia.

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Ah ! certes, en ce moment, si le passé fût devenu le présent, si Béatrice deila Sorga eût été l'une de ces patriciennes de la Rome antique, flétries par Pétrone d'un vers brûlant comme un fer chaud, — elle eût fait saisir par ses esclaves Syl via et Wolfrang; si celui-ci eût repoussé l'affreux amour de cette horrible créature, elle l'eût, sous ses yeux, fait périr, ainsi que Sylvia, dans les férocités d'un supplice raffiné.

Heureusement Paris, au xix" siècle, n'est pas la Rome antique, et Béatrice délia Sorga souffrait ce que de sa vie elle n'avait souffert.

Elle sondait avec terreur l'abîme sans fond de l'avenir, détachée à ce point du présent, qu'elle n'avait plus même en cet instant souvenance de l'audacieux rendez-vous accordé par elle pour le lendemain à M. de Luxeuil dans le parc de Monceaux.

Quant au duc délia Sorga, il était depuis longtemps insensible à l'amour.

Otlavio n'aimait encore que sa mère, et l'affection et l'estime que M. et madame Borel se portaient l'un à l'autre, depuis plus de trente ans de mariage, n'avaient rien de passionné.

M. de Luxeuil se montrait seul réfractaire à l'influence des chants de Wolfrang et de Sylvia, parce que, dès longtemps blasé, M. de Luxeuil

voyait uniqucuieiu, dans les succès que reclierchail son libertinage froid et calculé, une satisfaction grossière donnée à son incroyable fatuité.

Il désirait, non l'amour, mais le déshonneur de la femme, comme un hommage irrécusable rendu à la puissance de séduction qu'il prétendait exercer.

Enfin, Antonine Jourdan se sentait, plus que personne, sous le charme des accents de Sylvia et de Wolfrang, non-seulement, parce que, cantatrice exercée, elle pouvait, mieux que personne, apprécier toutes les nuances de leur admirable talent, mais parce qu'elle aimait vaillamment le jeune soldat dont elle avait placé le portrait au-dessus de son piano ; délicate et touchante pensée : cette image chérie, compagne de la solitude de la jeune artiste, semblait sourire à ses études, à ses travaux, grâce auxquels elle amassait la modeste dot qu'elle espérait offrir à son fiancé lors de leur prochain mariage.

Antonine Jourdan, encore plus émue, si possible, qu'enthousiasmée des chants de Wolfrang et de Sylvia, ne put retenir ses larmes ; et, lorsque à la fin du duo A'Euryanlhe, les bravos, les acclamations retentirent dans le salon, elle s'approcha vivement de Sylvia, et, dans un mouve-

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mentd'cxpansionpleindegràce et de franchise, elle ne put s'empêcher de se jeter au cou de la jeune femme, et de l'embrasser, en murmurant dune voix entrecoupée par des larmes d'attendrissement et d'admiration :

— Oh ! madame, merci ! du fond du cœur, merci! c'est sublime! Je vous dois l'un des plus heureux moments de ma vie d'artiste !

L'émotion d'Antonine Jourdan s'est calmée; Sylvia, plus sensible encore à la sympathie de la jeune artiste qu'à son admiration, lui a répondu avec une cordialité charmante.

Wolfrang, afin d'épargner à sa compagne et à lui-même les inévitables compliments qu'il redoute, dit gaiement à la cantatrice, en lui cédant sa place au piano :

— Vite, vite, asseyez-vous là, mademoiselle Antonine; vous avez des auditeurs parfaitement préparés à vous entendre, à vous applaudir : ne laissez pas, comme on dit vulgairement, refroidir leurs bonnes dispositions.

— Ah ! ce n'est pas leur émotion que je crains de voir se refroidir, c'est la mienne, — répond Antonine, les yeux encore humides de larmes.

Et, prenant place au piano, elle ajoute avec une gracieuse franchise :

— Oui, SOUS la délicieuse impression où je suis, il me semble que je n'aurai jamais mieux chanté que ce soir.

La jeune artiste, ressentant celte sorte d'exaltation fiévreuse que comprendront les artistes, préludait à son chant au milieu d'un profond silence , lorsque soudain on entend un certain tumulte dans le salon voisin, et bientôt la voix suppliante de Tranquillin s'écrie :

— Monsieur le militaire..., je vous en conjure, ne troublez point la soirée de mon honoré maître! Cette jeune demoiselle est en effet... ici... mais...

Tout à coup, et repoussant violemment l'intendant, apparaît au seuil du salon un jeune sous-oflicier de chasseurs d'Afrique en uniforme ; il est livide, sa physionomie est effrayante.

Antonine, au bruit du tumulte, se lève, tourne les yeux vers la porte, et, à la vue du soldat dont elle n'a pas remarqué d'abord l'aspect menaçant, elle s'élance vers lui, radieuse, en s'écriant, palpitante de joie et de surprise :

— Est-il possible ! déjà de retour, Albert? ' Vous avez donc obtenu votre congé?

Mais bientôt, frappée des traits bouleversés du sous-oflîcier, qui lui lance un regard foudroyant,

la jeune fille pâlit, recule d'un pas, joint les mains, et murmure avec stupeur :

— Grand Dieu! qu'avez-vous, Albert? D'où vient votre pâleur, votre courroux ?

Le silencieux élonnenient des divers personnages témoins de cette scène est à son comble.

Sylvie, tremblante, saisit la main de Wolfrang et le relient près d'eFle au moment où il s'avançait vivement vers le soldat.

Celui-ci, dont le visage se baigne d'une sueur glacée, semble ne rien voir de ce qui l'entoure.

II fait sur lui un effort surbumain, se recueille, croise convulsivement ses bras sur sa poitrine, comme s'il voulait se sauvegarder luimême d'un brutal emportement.

Puis, s'adressantà la jeune artiste d'une voix haletante, brisée :

— Antonine, vous avez reçu chez vous un homme à cheveux gris. Est-ce vrai ?

— Oui, — répond la jeune fille tressaillant et confondue par cette question ; — c'est vrai.

— Cet homme, en vous disant adieu, vous a embrassée?

— C'est encore vrai.

— Cet homme, depuis quelque temps, vient vous voir chaque jour?

— Je l'avoue, et...

— Anloiiiiic, ((uel est cet homme ?

— Albert, — dit la jeune fille avec une dignité douloureuse et touchante, — vous oubliez que nous ne sommes pas seuls ici...

— Tant mieux, votre honte n'en sera que plus éclatante!

— Ma honte?

— Je vous demande, Antonine, quel est cet homme?

— Albert, — répond la jeune fille le front haut, le regard assuré, — cet homme est mon meilleur ami.

— Je vous demande, Antonine, quels droits cet homme... a sur vous?

— Je ne vous comprends pas, Albert.

— Je vous demande ce que cet homme est pour vous, et de quel droit il vous a embrassée?

— Je vous le répèle, Albert, il est mon meilleur ami.

— Vous n'avez pas d'autre réponse à me faire?

— Non.

— Ainsi, Antonine, pas d'autre réponse? pas dautre?

— Je vous dis la vérité.

— La vérité, c'est que tu fes vendue à ce

vieillard! entends-tu, infâme?— s'écrie le sousofficier en tirant de la poche de sa tunique un couteau-poignard.

Et il bondit comme un tigre sur Anlonine, en s'écriant :

— Tu vas mourir !

Wolfrang, plus prompt que l'éclair, s'est dégagé de l'étreinte de Sylvia.

Il se jette entre Antonine et le soldat, saisit d'un poignet de fer le bras dont ce forcené tient Je couteau, el, de son autre main, lui arrache cette arme, qu'il jette au loin.

La jeune artiste a poussé un cri déchirant, est tombée évanouie entre les bras de Sylvia et de madame Borel, tandis qu'Ottavio et Alexis Borel, cédant à l'impétuosité de leur âge, se sont précipités sur le sous-officier.

Ils aident Wolfrang à contenir ce malheureux, qui, fou de rage et de désespoir, se débat en poussant des hurlements sauvages.

Les domestiques, appelés par Tranquillin , accourent, et, malgré la résistance furieuse du fiancé d'Antonine, complètement égaré, ils l'entraînent dans le salon d'attente, où ils disparaissent avec lui,

La jeune artiste est transportée par M. Borel et par M. Lambert dans la bibliothèque, oîi

madame Borel et Sylvia lui donnent les premiers soins.

M. de Luxeuil, fort peu ému de celle scène tragique, a profilé de Ténioi général pour s'approcher de Francine Lambert, effarée, tremblante, et lui dire tout Las, d"un ton suppliant :

— Vous que j'aime plus que la vie, vous à qui je sacrifierais le monde entier, vous tiendrez, n'est-ce pas, votre promesse? demain, vous viendrez?

— Peut-être... je ne sais pas.,., — répond presque machinalement la jeune femme encore frissonnante du terrible incident dont elle vient d'être témoin.

Tandis que M. de Luxeuil s'éloigne en répétant les mots de Francine : « Peut-être, je ne sais pas, » il ajoute :

— Moi, je sais qu'elle viendra. Et de deux, y compris le rendez-vous de la duchesse pour demain malin, au parc de Monceaux! Allons, j'aurai ce soir, comme on dit, fait mes frais!

M. de Luxeuil, affectant de ne pas lever les yeux sur madame délia Sorga, causant en ce moment avec son fils, et devant laquelle il passe en s'inclinant profondément, va prendre à son tour congé de Wolfrang, auquel plusieurs des invités témoignaient leurs regrets du scan-

DE l'oreiller. 197

dale dont son salon venait d'être le théâtre.

Et, vers minuit, les différents locataires de la

maison du bon Dieu avaient regagné respectif

vement leur demeure.

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