I.KS SECRETS
— Au contraire, rien ne m'est plus agréable que celte preuve de mon heureuse action sur votre cher enfant.
— Ne voyez -vous pas , madame, qu'ainsi vous jusliCez les espérances de cette présomptueuse Sylvia, qui prétend user bel et bien de son influence sur son amoureux? — dit en souriant Wolfrang à madame Borel.
Celle-ci poursuit ainsi :
— Puisque vous le permettez, madame, un dernier mot: il vous peindra la candeur d'Alexis et la nature de son amour pour vous.
» — Aime madame Wolfrangcommeonaime un angeduciel, — lui disais-je encore; — cette honorableatTection te préservera des entraînements qui perdent tant déjeunes gens ; ainsi tu traverseras, en devenant meilleur encore, les années qui te séparent de l'époque à laquelle tu dois te marier ; et, si madame Wolfrang daigne s'intéressera toi, si elle reconnaît que tu t'es toujours montré digne de son influence, peut-être le dira-t-elle un jour : « Vous êtes un noble cœur ; si j'avais )i à marier une sœur ou une amie bien chère, » je l'engagerais à s'unir à vous, et j'assumerais » ainsi la responsabilité de son bonheur et du » vôtre. » Et qui sait? ai-je ajouté. — qui sait, mon Alexis , si cet espoir ne se réalisera pas ?
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» — Ah ! ma mère, — s'est écrié ce pauvre enfant, les larmes aux yeux, et transporté d'espérance, — il me semble qu'épouser une femme choisie par madame AVoifrang, ce serait encore iaimer! «
— Touciiantes paroles, — dit NVolfrang; — qu'en pensez-vous, Sylvia?
— Je pense, mon ami, avec une sorte de regret, que mon influence aura bien peu à s'exercer pour conserver telle qu'elle est à présent cette aimable et excellente nature.
— Ah ! madame, ne croyez pas cela ! si vous daigniez vous intéresser à lui, vous le rendriez meilleur encore; et maintenant vous comprendrez à quel sentiment j'ai obéi eu venant, en présence de M. Wolfrang, vous faire h déclaration d'amour de mon fils, — dit en souriant madame Borel, quoiqu'elle eût le regard humide de joie. — Cette démarche était d'autant plus nécessaire, que le pauvre enfant serait mort à la peine plulùl que d'oser jamais vous déclarer son amour.
— Quelle sera sa joie lorsqu'il va tout à riieure apprendre que vous lui avez épargné, madame, ce terrible aveu, et quelle joie encore en apprenant que son amour est agréé par Sylvia, el qui plus est, par moi ! — reprit gaiement Wolfrang.
Puis, redevenanl sérieux :
— « Aimez Sylvia, dirai-je à Alexis, el en elle vous aimerez la vertu dans son idéal enchanteur; aimez-la, et, comme l'a dit votre mère, vous deviendrez meilleur encore; oui, à mesure que ce noble sentiment prendra sur vous tout son ascendant, vous grandirez à vos propres yeux, rehaussé par le dévouement, épuré par le sacrifice, dignifié par l'affection de Sylvia; car elle aussi, vous voyant si bien mériter d'elle, vous aimera, fière de son influence sur vous, comme on l'est d'une action généreuse; vous connaîtrez, vous bénirez alors ces trésors de puissance sereine que nous prodigue l'affection d'une charmante et honnête jeune femme, et, un jour, contemplant Sylvia presque avec adoration, vous me direz : « Je suis bien heureux ! »
— Et moi, Wolfrang, — ajoute Sylvia, — je vous dirai de lui : « De ce bonheur, il s'est rendu digne. »
Puis, souriant et s'adressant à la femme du banquier, muette d'émotion, et de nouveau profondément attendrie, la jeune femme ajoute :
— Et qui sait si, selon vos prévisions, ma chère madame Borel, nous ne marierons pas un jour M. Alexis?
— Tenez, madame , — reprend madame
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Borel après un instant de silence, — je vous l'avoue, je ne sais si je rêve ou si je veille.
— Comment cela ?
— Vos paroles, celles de M. Wolfrang, vos témoignages d'intérêt pour mon pauvre enfant, que vous ne connaissez que d'hier, me confondent de surprise, et je me demande pouniiioi vous êtes tous deux si bons pour nous !
— Mon Dieu ! parce que, Wolfrang et moi, nous sommes de bonnes gens, voilà tout !
— Et puis, madame, vous vous étonnez au dernier point de ce que, n'ayant le plaisir de vous connaître que depuis hier seulement, nous vous témoignons, dites-vous, tant intérêt.
— Sans doute ; mais, du moins, ma gratitude égale ma surprise.
— Cependant, madame, vous ne nous connaissez non plus, ce me semble, que depuis hier, et vous nous donnez, à Sylvia et à moi, convenez-en, une preuve de confiance bien rare, en faisant la déclaration d'amour de votre cher Alexis, — ajoute en souriant Wolfrang. — Franchement, une pareille démarche, — et nous l'apprécions comme on doit le faire, nous avons tenté de vous le prouver, — une pareille démarche, auprès de personnes que vous avez rencontrées hier pour la première fois, n'est-clle
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pys la preuve que l'on a en elles une foi absolue ?
— C'est vrai, et, lorsque je songe maintenant que j'ai, presque sans la connaître, osé tenter auprès de madame Wolfrang une pareille démarche, je me dis : Il faut qu'elle ait je ne sais quel charme mystérieux, inexplicable.
— Rien de plus explicable, rien de moins mysiérieux, madame , — repond Wolfrang souriant et interrompant la femme du banquier. — Ce charme est l'attrait invincible qu'exerconlr un bon cœur, une âme généreuse.
— Vous avez raison, monsieur. Allons, je n'ai plus le droit d'être étonnée de vos touchantes bontés... Il me reste heureusement le droit d'en être reconnaissante pour mon fils et pour moi. Mais, hélas! cette reconnaissance, comment jamais vous la témoigner autrement que par de stériles paroles? Vous êtes tous deux et pour tant de raisons placés si haut... si haut t que...
— Cette reconnaissance, vous pouvez d'abord nous la témoigner, chère madame, en nous envoyant souvent, très-souvent M. Alexis; et, pour me servir de voire comparaison infiniment trop flatteuse, je vous promets, présente ou absente, d'èlre son ange (jardien. En d'autres
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termes, de le rendre si amoureux, voyez encore ma présomption ! qu'il ne restera place dans son cœur pour nulle autre pensée que la vôtre ou la mienne; nous le sauvegarderons ainsi des années les plus orageuses de sa jeunesse, et un jour nous le marierons.
Puis, remarquant que la physionomie de madame Bore! s'est soudain attristée, Sylvia reprend : •
— Mais vous paraissez soucieuse; qu"avezvous, de grâce ?
— Hélas ! dans ma folle espérance, j'oubliais d'abord (|ue nous résidons habituellement à Lyon, bien que mon mari soit résolu à venir beaucoup plus souvent à Paris que par le passé; puis j'oubliais surtout que vous, madame, et M. Wolfrang, vous voyagez souvent, nous a-t-on dit.
— Il est vrai, Wolfrang et moi, nous sommes un peu des oiseaux voyageurs.
- Hélas ! je vois l'ange gardien de mon pauvre Alexis s'envoler au loin à tire-d'ailes.
— Et la correspondance! ne la comptez-vous pour rien, madame? — reprend Wolfrang en souriant. — Ah ! si vous connaissiez le style épistolaire de Sylvia !
— Quoi ! chère madame Burel, — ajoute gaiement la jeune femme, — vous me faites
l'injure de croire que l'on m'aime moins absente que présente ? Je prétends bien, au contraire, m'emparer assez complètement de l'esprit de votre cher enfant pour que son amour résiste à l'éloignemenl, et, absente, lui écrire des lettres si affectueuses, si cordiales, qu'il les préférera peut-être encore à mon entrelien. Enlin, — ajoute Sylvia d'un ton pénétré, — vous voudrez bien, chère madame, permettre à Wolfrang de vous olTrir, comme gage d'amilié sincère et comme souvenir de noire entrevue d'aujourd'hui, un portrait de moi peint par lui, et si vivant, que lorsque votre cher fils verra chez vous ce por- (rait, il pourra croire à ma présence. Puis-je faire un plus bel éloge du talent de Wolfrang ?
— Ah! madame! madame ! — dit la femme du banquier avec expansion, — vous avez le génie de la bonté ; vous me rassurez sur ce que je redoutais davantage pour mon pauvre enfant: votre absence. Ainsi vous daignerez lui écrire quelquefois ?
— Non pas quelquefois, mais souvent, à la condition expresse que je recevrai de lui chaque jour une très-longue lettre.
— Une sorte de journal de sa vie, de ses impressions, de ses sentiments, — ajoute Wolfrang s'adressant à madame Borel. — Ce sera
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pour Alexis une occupation de deux ou trois heures par jour; autant de pris d'abord sur Vennemi; puis vous verrez, madame, quels seront les excellents résultats des épanchemenls de cette âme ingénue. Il élèvera plus encore sa pensée, il recherchera davantage le juste et le bien, il redoublera d'aversion pour le mal, afin de pouvoir écrire à Sylvia : « Je suis digne de votre intérêt, madame. » En un mol, il se sentira, pour ainsi dire, toujours sous les yeux de celle dont son cœur sera rempli ; et ainsi échoueront ces tentatives dangereuses que la vigilance de la plus tendre des mères est souvent impuissante à conjurer; car l'amour filial, si profond qu'il soit, laisse toujours place à un autre amour, n'est-il pas vrai, madame? et, de cet autre amour, les conséquences peuvent être aussi funestes...
— Que seront heureuses les conséquences de l'amour de votre cher fils pour moi, madame Bord, vous le verrez. Or, poumons résumer, vous direz à M. Alexis que vous m'avez fait sa déclaration en présence de Wolfrang, que, de celte déclaration, je suis très-touchée ; que j'éprouve pour la noblesse de mon amoureux beaucoup de sympathie, et qu'enfin je lui donne rendez-vous ici pour demain, à une heure.
Madame Borel, de qui l'àme nageait dans une joie indicible, allait rendre grâce à Sylvia, lorsque Tranquillin, paraissant au seuil de la porte, salue révérencieusement l'assistance; puis,s'ap prochant de Wolfrang :
— Que mon honoré maître me pardonne de le déranger, mais il est urgent qu'il veuille bien m'accorder quelques instants d'entretien.
— Veuillez m'excuser, madame, dit Wolfrang prenant congé de madame Borel.
Puis, s'adressant à Sylvia :
— Vous n'oublierez pas votre visite à mademoiselle Antonine Jourdan.
— Mon ami, j'irai la voir tout à l'heure , — répond Sylvia.
Wolfrang sort avec Tranquillin, laissant madame Borel fort surprise d'apprendre que Sylvia se proposait d'honorer de sa visite cette jeune fille sur laquelle pesait, depuis la veille, une accusation d'infamie.
Wolfrang, ayant fermé la porte du salon, dit à Tranquillin.
— Que me veux-tu ?
— Seigneur, ce pauvre malheureux est venu il y a un instant me trouver avec son chien ; ils sont dans une désolation à faire pitié; ils ne doutent pas qu'après le scandale d'hier au soir, on
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ne les chasse d'ici ; ils m'ont apporté le montant de leur mois de loyer courant, ajoutant qu'ils n'osaient demander la faveur de rester quelques jours de plus dans une maison dont leur indignité les faisait chasser.
— Mais je t'avais prévenu que...
— Attendez, s'il vous plait, seigneur, attendez; je leur ai répondu que je ne pouvais recevoir leur argent, mon honoré maître ne m'ayant jusqu'ici notifié aucun ordre d'expulsion à leur endroit; ils se sont, à ces mots, regardés tous les deux avec un extrême étonnement, mêlé d'un soupçon de vague espérance; puis, réfléchissant probablement que cette expulsion infaillible n'était que différée, ils ont soupiré, m'ont quitté aussi désolés qu'ils étaient venus, et ont regagné leur logis.
— Ainsi, M. Dubousquet est chez lui à cette heure?
— Oui, seigneur.
— Il n'est venu personne ofVrir de louer la boutique du rez-de-chaussée, ni l'appartement vacant au premier étage?
-- Non, seigneur.
— Si, d'aventure, quelqu'un se présentait pour ces locations, ne conclus rien sans m'avertir ; tu me trouverais chez M. Dubousquet, où je vais.
80 LES SKCUETS
— Vos ordres, seigneur, seront exécutés, — répond révérencieusement Tranquillin à son maître.
Wolfrang se rend cliez le repris de justice, sonne à sa porte.
Un jappement de Bonhomme répond au bruit de la sonnette, et bientôt la porte, dabord entrebâillée par M. Dubousquet. s*rjuvre toute grande lorsqu'il a reconnu Wolfrang, devant lequel il s'incline, craintif, atterré, ne doutant plus que le propriétaire ne vienne en personne lui signifier son expulsion de la maison.
— Voulez-vous bien, monsieur, me faire l'honneur de m'accorder quelques moments d'entretien? demande Wolfrang d'un ton pénétré, appuyant à dessein sur ces, mots me faire l'honneur, et s'inclinant, le chapeau à la main, devant le forçat libéré.
Celui-ci, stupéfait des paroles, de l'accent et de la physionomie de Wolfrang, où se lit l'expression dun vif intérêt, mêlé d'une respectueuse déférence, reste d'abord muet et pétrifié.
Puis, balbutiant dans son trouble quelques paroles inintelligibles, il se hâte de précéder Wolfrang dans l'appartement, oubliant de fermer la porte extérieure, oubli que répare Bonhomme en se dressant sur ses pattes de derrière et en
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appuyant celles de devant sur le battant, qui se referme.
Mais, après avoir accompli cet acte de haute intelligence, il trouve close la pièce où M. Du- Ijousquet vient d'entrer avec Wolfrang; or, supposant que sa présence est sans doute inopportune en ce moment, puisque son maître le laisse deliors, et se résignant à cet ostracisme en chien bien appris, il se couche au seuil de la porte du salon où Wolfrang s'entretient avec son locataire.
M. Dubousquet, dominant en partie l'abasourdissement que lui causaient dans les circonstances présentes la visite de Wolfrang et les témoignages de défért^nce que celui-ci lui rendait, n'avait cependant pas encore complètement recouvré sa lucidité d'esprit.
1! restait debout, tandis que, sur son invitation, Wolfrang, venant de prendre place sur un fauteuil, lui disait :
— De grâce, veuillez vous asseoir.
— Ah ! monsieur, je n'oserais.
8i tES SECRETS
— En ce cas, vous m'obligerez à rester aussi debout.
— Ce sera donc pour vous obéir, — répond le repris de justice, s'asseyanl sur le rebord d'une chaise et essuyant son front baigné d'une Sueur froide, provoquée par son profond saisissement.
Wolfrang s'est pendant un moment reuceilli ; puis :
— Monsieur, vous avez pris la peine d'aller tout à riieure chez mon intendant, afin de lui faire part de votre intention de quitter cette maison ?
— Hélas! monsieur, il le faut bien.
— Pourquoi cela, je vous prie?
M. Dubousquet regarde Wolfrang avec stupeur, et la question qu'on lui adresse lui semble tellement inconcevable, qu'il balbutie :
— Pardon, monsieur, mais je... je... n'ai pas... bien compris... ce que...
— Je vous demande, monsieur, quelle raison vous oblige à quitter cette maison , d'où je vous verrais partir avec un vif regret?
— Ah ! mon Dieu ! — s'écrie le forçat libéré pouvant à peine croire à ce qu'il entend, quoique cependant rien ne soit plus net ni plus catégorique. — Mon Dieu ! mon Dieu !
DE l'oreiller. 85
— La visite que j'ai le plaisir de vous faire, monsieur, ira d'autre but que de vous prier, de vous supplier de demeurer céans, parce que je m'estime très-honoré , monsieur, de vous avoir pour locataire. Les hommes de votre valeur sont rares , bien rares !
— Les hommes de ma valeur?
— Oui, certes, monsieur; et, pour mettre un terme à la suprise, très-concevable, d'ailleurs, où vous jettent mes paroles, j'ajouterai que je sais... — veuillez le remarquer, monsieur, je dis : je sais non-seulement que — quoique vous ayez étéaubagne, — vous êtes un parfait honnête homme, mais encore que le sacrifice héroïque que vous avez accompli par dévouement pour votre frère... vous place aussi haut que possible dans l'estime et le respect des gens de cœur.
La stupeur de M. Dubousquet changeait de cause, mais n'en était pas moins profonde et augmentait encore.
Comment VVolfrang possédait-il ce secret, seulement connu de deux personnes : le frère défunt du repris de justice et le banquier Borel, — lesquels avaient eu ou avaient l'un et l'autre les plus graves motifs de tenir ce secret caché?
86 LES SRCRiTS
Wolfrang devine facilement la pensée actuelle (le M. Dubousquet, alors plonge dans un saisissement silencieux, et il reprend :
— Il doit vous sembler incompréhensible que je sois instruit de votre dévouement fraternel? Vous vous demandez , monsieur , par quelle circonstance inexplicable ce secret est venu à ma connaissance? Je ne puis à présent vous éclairer à ce sujet ; mais j'ajouterai en toute sincérité que, sachant à n'en pas douter que vous vous êtes héroïquement sacrifié pour sauver l'honneur de votre frère, victime d'un infâme abus de confiance de la part du banquier Borel, — je ne sais rien en dehors de ces deux faits principaux, j'ignore leurs détails; mais peu importent ces détails ! — il me suffit de connaître l'acte qui vous élève tant à mes yeux, pour apprécier, pour admirer votre caractère, et vous offrir, si vous voulez les accepter, aussi cordialement que je vous les offre, mon amitié et mes services, si j'étais assez heureux pour pouvoir vous être utile.
Et Wolfrang, très-cmu, ajoute en tendant >a main à Dubousquet :
— Laissez-moi serrer votre noble main durcie, mais non avilie, par les rudes labeurs de la cliiourme, et, de ce jour, croyez que je suis à
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vous, monsieur, tout ù vous, et coniiUez sur moi en toute occasion.
— J'accepte avec reconnaissance votre amitié, monsieur, parce que je m'en sens digne et que je suis un honnête homme, — répond Duhousquet en serrant avec effusion dans les siennes la main que lui a tendue Wolfrang.
Puis, essuyant les larmes dont est baigne son visage, pour ainsi dire transfiguré depuis quelques instants, le forçat libéré, regardant alors \yolfrang en face :
— Merci, monsieur, oh ! merci ! Voici depuis beaucoup d"années la première fois qu'il m'est donné de pouvoir lever les yeux sur un homme de bien sans craindre qu'il ne détourne de moi la vue avec dégoût. Ce que je ressens là, au cœur, ne peut s'exprimer; aussi je ne puis que vous dire encore : Merci, monsieur! oh! grand merci !
En effet, le regard humide du repris de justice était alors aussi franc, aussi assuré qu'il avait été jusqu'alors timide, contraint et fuyant.
Nous le répétons, Dubousquet semblait, depuis ij^uelques instants, transfiguré; il redressait son front toujours courbé; sa physionomie, jusqu'alors craintive, embarrassée, dépouillait son masque d'humilité douloureuse et resjiirail la
nïS T.ES SI-.CRETS
loyauté, nuancée d'une bonhomie naïve, el surtout réfléchissait l'ineffable mansuétude de celte belle âme, de celte Ame angélique, or pur que n'avaient pu altérer ni la souft'rance, ni l'injustice du sort, ni la méchanceté des hommes, ni la fange du bagne.
Wolfrang, malgré sa connaissance du cœur humain et sa pénétrante sagacité, d'abord surl)ris de la soudaine transfiguration du forçat libéré, réfléchit et comprit bientôt que, se sachant en présence d'une personne convaincue de son innocence et lui témoignant un louchant intérêt, M. Dubousquet revenait à son naturel, n'étant plus sous le coup de l'appréhension que lui causait habituellement cette pensée : Si l'on découvrait qu'il était repris de justice, il inspirerait à tous mépris et horreur.
— Oh î oui, il est doux au cœur de pouvoir regarder en face un homme de bien, sans craindre qu'il ne détourne de vous la vue avec dégoût, — répète M. Dubousquet en contemplant la noble figure de Wolfrang.
Puis, après un moment de ce silence contemplatif, il ajoute ingénument :
— Combien votre regard est bon, monsieur Wolfrang! j'avais déjà hier été frappé de cela , lorsque je hasardai de lever les yeux sur
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VOUS à la dérobée laiit j'étais confus, troublé de votre accueil et de celui de votre dame, bienveillant accueil qui pesait sur moi cependant comme un véritable remords.
— Un remords ! Et votre conscience ne vous disait-elle pas que, de cet accueil, vous étiez digne ?
— Oui ; mais ma conscience me disait aussi : « Ce monsieur et cette dame ignorent que tu es un repris de justice ; s'ils le savaient, ils le cbasseraient de chez eux ; donc, en leur laissant ignorer qui tu es, tu fais mal, tu les trompes. » Voilà ce qui me met, voyez -vous, monsieur Wolfrang, toujours, toujours si mal à mon aise, lorsqu'on me témoigne quelque bonté... Il me semble que j'accepte quelque chose qui ne m'appartient pas.
— Mais, encore une fois, et votre conscience ?
— Ohî. d'elle à moi, ça va bien, ça va trèsbien; et, quand nous sommes seulement tous trois ensemble, elle, moi et mon pauvre Bonhomme...
31. Dubousquet, remarquant seulement alors l'absence de son chien, regarde surpris autour de lui; mais le barbet ayant entendu prononcer son nom à travers la porte derrière laquelle il se lient caché, croit devoir répondre par un
léger jappement. Wolfrang l'entend et dit en souriant et se relevant à demi :
— Votre pauvre chien est resté dehors, et je vais...
— Non , non , monsieur Wolfrang, je vous en prie, — dit M. Dubousquet avec instance, et cédant à un sentiment de discrétion. — Bonhomme doit rester à la porte, je l'ai mis en pénitence.
— C'est différent, je n'insiste plus ; mais vous me disiez tout à l'heure que, lorsque vous étiez seulement tous trois ensemble, vous, votre conscience et votre chien...
— Oh ! alors, ça va bien ; nous nous entendons tous trois à merveille. Je suis à mon aise, comme je le suis en ce moment devant vous, parce que vous en savez autant sur moi que moimême... Mais, dès que je suis en présence de toute anlre personne, alors ma confusion, mes angoisses renaissent ; je tremble que l'on ne découvre (|ui je suis; ou bien, je vous le répète, lorsqu'on me témoigne quelque bonté, je me le reproche comme un larcin ; et vous allez me comprendre..le suis, au vis-à-vis de moi-même, digne de la bonté qu'on me témoigne, me direz-vous...
— Certainement ; cette conviction doit vous suffire.
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— Oh! non, non, ellle ne nie suflU point; car, je le répèle, celui qui me la témoigne, cette bonté, ignore que j'ai été au bagne. Mon insistance à ce sujet vous étonne, monsieur Wolfrang?
— Oui, ce scrupule d'une délicatesse exquise m'étonne, et cependant je n'ai pas le droit de m'en étonner. L'homme capable du dévouement que vous avez montré doit pousser la probité du cœur jusqu'à une généreuse exagéralion.
— De l'exagération ! — répond le repris de justice avec un navrant sourire qui attriste de nouveau ses traits. — Non ! non ! rappelez-vous ce qui s'est passé hier au soir chez vous, monsieur Wolfrang, lorsque votre société a su que j'étais un forçat libéré. Hélas ! voilà ce qui m'attend partout où l'on saura qui je suis. El cependant je ne dois accuser personne : je mérite, aux yeux du monde, d'inspirer ces mépris, cotte répulsion qui me sont si douloureux. Tenez, hier au soir, il me semblait que j'allais mourir de honte quand vous êtes entré dans la bibliothèque. En ce moment-là, voyez-vous, je souffrais tant, qu'un mot dur et outrageant de votre part m'aurait achevé, m'aurait, je le crois, tué sur place; ntais vous avez été pour moi plein de pitié, vous
m'avez soutenu de votre bras, car je me sentais défaillir; vous m'avez conduit jusqu'à la porte sans une parole de reproche, me disant au contraire avec l'accent de la compassion : « Courage ! remellez-voiis, mon pauvre monsieur Dubousquel. M
El , par réflexion , le repris de justice ajoute :
— Vous saviez donc alors que j'étais innocent, monsieur Wolfrang?
— Non, pas encore en ce momenl-là ; et cependant quelques mots de vous durant notre entretien, malgré les réticences de votre timidité, l'ensemble de votre physionomie , malgré sa contrainte et son embarras, m'avaient donné bonne opinion de vous. Cette opinion, la révélation de M. de Francheville ne l'a pas ébranlée. Enfin, eussiez-vous été coupable, vous avez expié votre faute par un châtiment terrible; votre peine expirée, vous êtes quitte envers la société; elle n'a pas le droit de se montrer envers vous plus sévère que la loi. Ces motifs m'inspiraient déjà pour vous beaucoup d'intérêt, lorsque j'ai appris que, par un sacrifice sublime, vous vous étiez voué au déshonneur pour sauver votre frère.
~ El voilà ce qui me paraît inconq)réhensible, incroyable ; il faut que vous soyez sorcier.
DE l'oreiller. 93
monsieur Wolfrang; car la révélation de ce secret...
— Je la tiens de vous.
— De moi?
— De vous-même.
— Allons, c'est une plaisanterie, monsieur Wolfrang.
— Plaisanter au sujet d'un dévouement héroïque! — répond Wolfrang d'un ton pénétré. — Me croyez-vous capable de cette indignité?
— Non, non, pardon ! l'accent de votre voix, votre regard, tout me prouve que vous parlez sérieusement, monsieur Wolfrang; et cependant comment voulez-vous queje croie que vous tenez de moi la révélation de ce secret?
— Je vous l'aflQrme sur ma parole d'honnête homme !
— Cependant je vous vois depuis hier au soir pour la première fois, et, lorsque tout à l'heure vous m'avez dit que vous possédiez ce secret, je suis resté stupéfait, abasourdi, et...
— De nouveau, je vous allirme, sur ma parole d'honnête homme, que ce secret, je le tiens de votre bouche.
— Je vous crois, monsieur Wolfrang, ainsi que je croyais au catéchisme quand j'étais enfant : je ne comprenais pas, mais j'avais la foi.