‹ Les secrets de l'oreillerChapitre 4 sur 13 · LES SECREÏS · texte numérisé non relu

LES SECREÏS

Eh bien, je dois avoir et j'aurai foi en vous qui uie tendez une main amie ; en vous qui, bravant les préjugés, voulez bien me conserver dans cette maison et m'épargner ainsi les angoisses dont je suis tourmenté pendant si longtemps , lorsqu'il faut m'habituer à de nouveaux visages. Ah! comment vous prouver jamais ma reconnaissance ?

— Je ne la mérite pas, je n"ai rien fait ijui la vaille; mais je mérite votre anùtié, parce que je vous aime et vous honore; et, si, de cette amitié, vous vouliez me donner une preuve dont je vous serais, moi, éternellement reconnaissant...

— Oh! parlez, monsieur Wolfrang, ordonnez! je suis tout à votre service.

— Vous vous êtes sacrifié pour votre frère ; mais j'ignore les détails de cet acte héroïque : pouvez-vous mêles faire connaître?

Et , remarquant riicsilation que le repris de justice met à répondre, Wolfrang ajoute :

— Ah ! ne croyez pas que je cède à un sentiment de curiosité indiscrète. Non, non ! je désire ardemment être instruit de ces détails, parce <iae, j'en suis certain, ils* redoubleront mon respect, mon affection pour vous.

M. Dubousquet garde un moment le silence; puis:

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— Il m'en coule , il m'en coule beaucoup, monsieur Wolfrang, de... de...

— De refuser de répondre à ma question?

— Non ; mais d'y mellre une condition, ou plulôldeux conditions.

— Lesquelles, je vous prie ?

— Vous m'avez dit que vous saviez, et cela est vrai, que M. Borel le banquier se trouvait nièlé à celte trisle affaire, et qu'il avait à ce sujet commis une mauvaise, une bien mauvaise action.

— En eirel.

— Eli bien, la première condition que je mettrais à parler, serait que madame Borel, la meilleure, la plus généreuse des femmes, ignorât toujours ce que je vous confierais, et que son lils, bon et digne jeune liomme s'il en est, ignorât également cette révélation. 3Ie promettezvous cela, monsieur Wolfrang?

— Le banquier Borel est cependant cause de \'jj chagrins; il vous a fait bien du mal !

— Oh! oui, bien du mal, et, ce matin encore, il s'est montré pour moi d'une cruelle dureté lorsque... Enfin, il n'importe!... Mais quel mal m'ont jamais fait sa femme cl son fils? Ils ont pour M. Borel autant de vénération que de tendresse; mais ils ont tant de délicatesse et d'élé-

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vulion dans Tàme, que, s'ils ii|t|)renaienl jamais <iue M. Eorel...

Le repris de justice siiilerrompl; puis il ajoute en tressaillant .

— Tenez, monsieur Wolfrang, je tremble rien qu'à la pensée du désespoir de ces deux infortunés en apprenant que cet homme, qu'ils respectent et cliérissenl, a commis, en sa vie, une bien vilaine action ; aussi, dites, ne serais-je pas un méchant homme si, par ma faute, madame Borel et son fils recevaient ce coup affreux? Voilà pourquoi je vous demande votre parole d'honneur qu'ils ne sauront jamais rien de ce que je pourrai vous apprendre sur le banquier.

— Oh! noble et miséricordieuse créature! — s'écrie Wolfrang attachant son regard attendri sur le forçat libéré;— rien n'a pu altérer ta bonté.

— Quoi! — reprend na'ivement Dubousquet, — c'est pour moi que vous dites cela, monsieur Wolfrang? Quoi donc d'étonnanl à ce que je ne fasse pas de mal à qui ne m'en a jamais fait? Est-ce que cette excellente dame et son digue enfant doivent être responsables de la mauvaise action de M. Borel, la seule d'ailleurs, j'en suis convaincu, et il faut être juste, la seule qu'il ait commise en sa vie? Enfin, comme on dit, à tout péché miséricorde ! Sans compter que, lorsque

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nous sommes seuls, mon pauvre Bonhomme et moi, il y a îles moments où, tout forçat libéré que je suis, je ne changerais pas mon existence pour celle de M. Borel, malgré ses millions et ses millions... Ah î mais, dame, non! mais non ! Aussi, quand je pense à cela, je lui pardonne du fond du cœur, à ce pauvre millionnaire, allez, monsieur Wolfrang ; car je me dis : « En somme, je ne voudrais pas être à sa place. » Ainsi, vous nie promettez sur Ihonneur que madame Borel et son fils ignoreront toujours ce ([ue je vais vous apprendre?

— Je vous le promets, sur l'honneur.

— Enfin, et telle est la seconde condition qu'il nie faut à regret vous imposer, monsieur Wolfrang, vous me promettez aussi de ne révéler à nulle autre personne ce qui concerne M. Borel. Hélas! s'il en était autrement, la mémoire de mon malheureux frère serait entachée par ma faute; car jamais il n'a été soupçonné du crime dont je me suis volontairement accusé.

— A cet égard, je dois faire une réserve. Je nai pas de secret pour Sylvia; déjà elle est instruite par moi, mais sans autres détails, de votre sacrifice pour votre frère; me permettez-vous de lui confier notre entretien? Je réponds de sa discrétion.

— Madame Wolfrang a daigné se montrer hier au soir si bonne, si cliamianle pour nous deux Bonhomme; je suis si désolé de lesciandre dont j'ai été le sujet chez vous, que, dès que vous supposez, monsieur Wolfrang, que mon récil pourrait, le moins du monde, intéresser voire dame, je suis trop heureux de consentir à votre désir ; mais à elle seule vous rapporterez cela.

— Il est une exception que je vous demanderai de m'accorder au sujet dune autre personne; mais, sauf celle-là, je vous donne ma parole, au nom de Sylvia et au mien, que votre secret restera entre elle, vous et moi.

— Et cette personne, qui est-elle?

— Le banquier Borel.

— Quoi ! monsieur Wolfrang, vous voulez. . .?

— 11 se peut que je n'use pas de votre autorisation, cela même est probable; mais, enfin, le cas échéant, je désirerais vivement ne pas èlrc tenu au silence envers M. Borel. Remar- (piez, d'ailleurs, qu'il a, plus que vous encore, intérêt à ne rien ébruiter, et à laisser croire à l'innocence de votre frère.

— Il est vrai, — répond Dubousquet après un moment de réflexion. — Eh bien, soit! monsieur Wolfrang, mais, à l'exception de votre dame et de M. Borel, vous me promettez...?

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— Que de ma vie je ne dirai un mot à qui (|ue ce soil de voire confidence, je vous eu donne ma parole.

— En ce cas, — répond le forçat libéré, — je vais vous raconter simplement ce qui s'est passé.

Wolfrang ressentait un intérêt croissant pour le repris de justice; sa bonté, sa résignation, sa miséricorde, son dévouement, doublaient de prix; grâce à sa bonhomie candide, jamais la vertu ne s'était montrée plus ignorante d'ellemême et d'une mansuétude plus touchante, plus résignée pour Terreur des hommes. Ils regardaient, ils devaient regarder ce malheureux comme un voleur et un meurtrier ayant sans doute subi sa peine, mais dont le passé criminel

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leur inspirait une défiance ou une aversion insurmontable.

Toutes les apparences étaient contre lui. Il avait, enjuslice, témoigné contre lui-même... De quel droit se serait-il plaint de l'erreur dont il était volontairement la victime? ~ se disait-il. — Aussi ne se plaignait-il jamais, poussant même son exquise probité de cœur à ce point de considérer comme un larcin les preuves de bienveillance qu'on lui accordait...

Sentiment d'équité doublement louable; car cette nature timide et modeste à l'excès, méconnaissant sa haute valeur, ne pouvait puiser dans la conviction de la grandeur de son sacrifice la force de dominer les répulsions qu'il inspirait, et de les braver dans la sérénité de son for intérieur.

Non, de ces mépris, il souffrait cruellement, lors de son moindre contact avec les hommes ; mais, du moins, ces souffrances, il les oubliait lorsqu'il était seul avec sa conscience et avec son chien..., — disait-il en sa touchante naïveté. -- Aussi, passait-il ses jours dans la solitude.

Pendant (|ue Wolfrang se livrait à ces réflexions, M. Dubousquel commençait ainsi son récit :

— Mon frère Auguste et moi, nous sommes

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fils (l'un pelit manufaclurier de Lyon. Il tenait quelques métiers à étoffes. Il nous a laissé environ soixante mille francs de patrimoine à chacun. J'entrai comme employé surnuméraire dans l'administration des douanes, et mon frère continua l'industrie de notre père. J'aimais Auguste autant qu'il méritait qu'on l'aimât, ce n'est pas peu dire... car, voyez-vous, monsieur Wolfrang... c'était un cœur d'or... un cœur d'or... Le repris de justice ne peut retenir ses larmes, garde un moment le silence, et reprend :

— Auguste épousa une jeune ouvrière employée à l'un de ses métiers. Elle s'appelait Suzanne. C'était... c'est la bonté, le courage, la vertu en personne; et, si vous la connaissiez, voyez- vous, monsieur Wolfrang, c'est d'elle que vous diriez, et avec raison, cette fois, tout le bien que vous voulez bien penser de moi...

— Et pourquoi, dans la pénible situation où vous êtes, n'allez-vous pas demeurer auprès de votre belle-sœur ?

— - Moi , grand Dieu !

~ Pourquoi non?

— Comment! pourquoi non? Mais figurezvous donc, monsieur Wolfrang, que, réduite depuis longtemps, ainsi que Toinelte, sa fille

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aînée, à travailler presque jour el nuit à leur métier (et Dieu sait ce qu'elles gagnent! tout juste leur pain), ma belle-sœur a toujours repoussé les secours que je lui offrais.

— Et ce refus, d'où vient-il?

— Ce refus..., — répond M. Dubousquel d'une voix altérée, — ce refus... vient de ce (|ue Suzanne, ma nièce el mon neveu, car j'ai aussi un neveu, — aimeraient mieux crever de faim (fasse le ciel qu'il n'en soit pas ainsi, car ils sont, hélas ! bien misérables) que de recevoir un liard d'un homme condamné pour vol et pour meurtre, — el... et... qui a déshonoré le nom de son frère..., — balbutia le forçat libéré d'un ton navrant; — je leur fais honte et horreur à tous î...

— Qu'entends-je!... eux aussi vous croient donc coupables ?

— Mais, dame... il faut bien qu'ils me croient coupable, puisque c'est pour sauver riionneur d'Auguste que je me suis accusé à sa place...

M. Dubousquel prononce ces mots avec une simplicité sublime, essuie du revers de sa main les pleurs qui baignent son visage, el, dominant son émotion :

— Pardon... monsieur Wolfrang... pardon...

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c'est là... voyez-vous... mon plus grand chagrin...

— Dieu jusie! êlre un objet d'horreur pour la famille de celui auquel vous vous êtes si généreusement sacrifié!...

— Oh! je passerais bien encore par là-dessus... mais ce qui me met la mort dans l'âme, c'est de penser que le mépris, l'aversion de Su-

" zanne et de ses enfants pour moi les empêchent d'accepter de ma main des secours... dont ils ont tant besoin, monsieur Wolfrang; car mon neveu ne gagne rien comme apprenti, et, si sa mère et sa sœur gagnent à elles deux, vu les fréquents chômages, trente ou trente-cinq sous par jour, en moyenne, c'est beaucoup... Et ils sont trois à vivre là-dessus, monsieur Wolfrang. .. Dites, est-il Dieu possible qu'ils y durent? et qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse , puisqu'ils me repoussent ?... J'avais', voyant cela, imaginé, il y a deux ans, de leur envoyer un mandat de dix mille francs à toucher à Lyon ; j'avais contrefait mon écriture et signé d'un nom supposé ma lettre d'envoi, où je disais que cet argent était dû à défunt mon père par le signataire... Eh bien, monsieur Wolfrang, soit que Suzanne ait deviné la vérité, soit que j'aie mal contrefait mon écriture... et qu'elle l'ait reconnue, j'ai

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reçu mon mandat, courrier par courrier, avec deux mois de Suzanne, où elle me disait : « Je ne reçois rien dun voleur et d'un assassin qui a déshonoré le nom de mon mari et l'a fait mourir de chagrin... » Car il y a encore cela que j'oubliais, monsieur Wolfrang : ces pauvres chères créatures sont persuadées, et il y a de quoi i'èlrc, que le chagrin que mon infamie a causé à Auguste a dû abréger ses jours.

— Quoi ! votre frère ne pouvait-il, du moins en mourant, confier à sa femme et à ses enfants ce triste secret?

— Ah! monsieur Wolfrang!... est-ce qu'il le pouvait? Mais songez donc qu'il n'avait d'autre héritage... que son honneur à laisser à sa famille, Tinforluné!... Songez donc qu'en disant la vérité, il aurait empoisonné jusqu'à la misère de ceux qu'il laissait après lui!... Et à quoi ça maurait-il servi, à moi?... Lorsqu'il est mort, jetais encore au bagne... Ah! n'accusez pas Auguste : ce qui a véritablement abrégé ses jours, c'est la douleur de me voir condamné à sa place... Et, lorsque je lui écrivais de Brest : « Mon bon ami, me voici aux galères à perpétuité; le gouvernement se charge de mon entretien et de ma nourriture (je disais cela afin de tâcher d'égayer mon pauvre frère) ; je n'ai donc

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plus besoin de rien, dispose de ma petite fortune pour toi et pour tes enfants... » savez-vous ce qu'il me répondait, monsieur Wolfrang, tant il était délicat : « Tu m'as déjà sacrifié plus que la vie... ton honneur... Je serais un misérable de m'enrichir de tes dépouilles : et, d'ailleurs, je n'ai pas besoin d'argent... mes affaires vont bien maintenant... » Et il me trompait, monsieur Wolfrang... il me trompait : ses affaires allaient, au contraire, de mal en pis... Malgré ses efforts, malgré son travail , la mauvaise fortune s'acharnait sur lui...

— Mais, enfin, avec cette délicatesse de cœur que vous vantez en lui, comment votre frère a-t-il accepté votre sacrifice... pauvre et sublime martyr?... Oh ! oui, sublime... car je...

Mais Wolfrang, remarquant l'embarras que cause son enthousiasme au repris de justice, s'interrompt et ajoute:

— Eh bien, non, vous avez simplement accompli le devoirque vous imposait votre tendresse fraternelle; mais, encore une fois, comment votre frère a-t-il accepté, de votre part, un sacrifice dont le ressouvenir devait abréger ses jours?

— Le sacrifice n'a été connu de mon frère que lorsqu'il ne pouvait plus s'y opposer.

— Quelles sont donc ces fatales circonstances?

— Afin de vous en instruire, il me faut reprendre mon récit de plus haut, et arriver à ce qui regarde M. Borel. Nous avions, je vous l'ai dit, hérité de notre père environ soixante mille francs chacun.

'■> Moi, j'avais acheté de la rente; mon frère, conservant par devers lui dix mille francs de fonds de roulement pour ses métiers, avait confié les cinquante mille francs restants à M. Borel, alors sans autre fortune que ses appointements (le caissier dans la maison de banque Méréville et compagnie.

» Augusleétait intimement lié avec M. Borel, ils se connaissaient depuis l'enfance, et il lui dit peu de temps après la mort de noire père :

» — Je possède cinquante mille francs dont je nai pas actuellement l'emploi; j'hésite entre deux placements que l'on me propose; je vais me renseigner à ce sujet, et, en attendant que je me sois décidé, ce qui ne saurait larder de quelques jours, garde-moi ces cinquante mille francs dans la caisse.

» M. Borel voiiUil donner à Auguste une reconnaissance de la somme ; mais mon frère renvoya promener avec son reçu... C'était im-

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prudent, parce qu'en affaires il faut toujours se mettre en règle; et puis, enfin, ce malheureux Auguste exposait ainsi M. Borel à une mauvaise intention...

» Mais mon frèr^, jugeant de la délicatesse d'au- (rui d'après la sienne, se serait, et bien à tort, regardé comme offensé, si un ami intime eût accepté de lui un reçu en échange d'un dépôt confié à sa probité.

— Tel est donc l'acte infâme que le banquier Borel. .

— Pardon, monsieur Wolfrang... laissezmoi suivre le fil de mes idées; il y a si longtemps, voyez-vous, que j'ai perdu l'habitude de causer longuement avec quelqu'un, que je crains de m'embrouiller dans mon récit... Où en élais-je donc, déjà?

— Vous en étiez au dépôt remis par votre frère à M. Borel.

— Ah ! oui... c'est cela... Auguste remet donc à son ami les cinquante mille francs, dont il refuse d'accepter le reçu; et notez que non-seulement M. Borel jouissait de la confiance de mon frère, mais encore que MM. Méréville et compagnie avaient une telle foi dans l'honnêteté de leur caissier, qu'ils lui donnaient la signature de la maison... L'on ne peut, n'est-ce pas, mon-

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sieur Wolfrang, accorder une plusgrande marque d'estime à quelqu'un?

— Assurément, non...

— Je vous dis cela à seule fin d'excuser l'aveugle confiance d'Auguste en son ami. Quelques jours se passent ; mon frère se décide à l'un des deux placements qu'on lui proposait, et un jour... je me rappelle encore cela comme si j'y étais... un jour, je dînais chez Auguste avec Suzanne; ils étaient mariés depuis quelques mois... M. Borel entre au moment où nous allions nous mettre à table.

« — Tiens!... — lui dit gaiement Auguste, tu arrives à temps... tu vas partager avec nous la fortune du pot.

» -- Ça va! car je n'ai pas diné..., — répond M. Borel.

» Et on s'attable... Alors... «

Mais le forçat libéré, sinterrompant, ajoute :

— Monsieur Wolfrang, je vous parais bien timide, bien doux, n'est-ce pas?

— Oh ! oui, sans doute.

— Eh bien, mon pauvre frère... était d'un caractère encore plus timide, encore plus doux que le mien... Un rien le faisait rougir et l'embarrassait; sans compter qu'il bégayait naturellement; aussi, lorsqu'il se troublait, il lui

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devenait presque impossible d'articuler un mot clairement.

» Je me souviens même qu'un jour, à la pension, l'on avait dérobé à l'un de nos camarades son encrier... (Vous allez voir tout à l'heure, monsieur Wolfrang, pour quelle raison je vous donne ce détail). Le maître nous assemble tous dans la classe, et nous dit d'une grosse voix :

» — Il y a un voleur parmi vous... S'il confesse son larcin, il ne sera pas puni ; mais, s'il ne l'avoue pas, et s'il est découvert plus tard, il sera chassé de la pension.

» Le hasard veut qu'au moment où il parle ainsi, le maître regarde Auguste; le malheureux se croit soupçonné... Il rougit... pâlit... La sueur lui coule du front; enfin, sa figure se bouleverse à ce point, qu'il n'y a qu'une voix dans la classe pour crier':

» — C'est Auguste qui a volé l'encrier !

— C'était donc lui, en effet?

— Lui !... bonté divine! Il était incapable de dérober seulement un trognon de plume à quelqu'un, le pauvre enfant!...

— Mais son trouble... ses traits altérés?...

— Rien que la honte et l'effroi de se voir soupçonné de ce larcin le bouleversaient ainsi... Et jugez de ce que devint mon frère, lorsqu'il

vit tous nos camarades le regarder en criant :

» — Oui ! oui ! c'est Auguste qui est le voleur... c'est Auguste!...

» Lui, effaré, épouvanté, veut se défendre de cette accusation... mais son bégayenienl et son trouble len empêchent; alors, il joint les mains dun air suppliant : ce geste achève de le perdre. Et nos camarades, de crier au professeur :

» — Voyez-vous, monsieur, c'est lui !

)) — Auguste Dubousquet, — dit alors le maître d'une voix terrible, — puisque vous avouez votre larcin, vous ne serez pas chassé; mais, pendant huit jours, et durant le premier quart d'heure de la leçon, vous resterez à genoux au milieu de la classe, et vous porterez sur le dos un écrileau où on lira : Voleur In

Le repris de justice s'interrompt de nouveau, el si douloureusementému à ce souvenir, que ses yeux deviennent humides ; — puis il reprend : * — A celle menace de porter sur le dos un écriteau avec ce molt;o/ewr.' le pauvre cher enfant se trouva mal; je le reconduisis à la maison, où il lit une maladie de quinze jours, par suite de son émotion... Enfin, que vous dirai-je, monsieur Wolfrang, et je me le reprocherai toujours, j'ai moi-même, pendant un moment, soupçonné mon frère... tant il paraissait fautif... Cepen-

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liant, lendemain, le véritable coupable était découvert, et l'innocence d'Auguste reconnue... Pardon de ce détail, monsieur Wolfrang, il est bien puéril assurément ; mais il me fallait bien vous donner une idée du caractère de mon frère, pour vous faire comprendre ce qui, peut-être, vous eût paru incompréliensible.,.

A mesure que Wolfrang écoulait M. Dubousquet, il découvrait de nouveaux trésors de délicalesse et de générosité dans l'ànie ingénue qui s'ouvrait à lui, mise de plus en plus en confiance par les témoignages d'intérêt dont elle était si désaccoutumée...

II y avait même quelque chose de singulièrement touchant dans la légère difficulté que cet admirable marlyrdu dévouement fraternel éprouvait à lier, ù coordonner sa narration, ce dont il s'excusait par ces mots navrants : * Il y a si

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longtemps que j'ai perdu l'Iiabitude de causer avec quelqu'un !... »

El, en effet, le forçat libéré, après avoir raconté cette scène de son enfance et de celle de son frère, hésita de nouveau ; et, après un moment de silence :

— Pardon, monsieur Wolfrang... voilà encore le fîl de mes idées qui s'embrouille... Où en étais-je donc, s'il vous plaît, avant de vous apprendre comment mon pauvre Auguste, grâce à sa timidité invincible, avait été accusé du vol d'un encrier au préjudice de lun de nos camarades de pension ?

— Vous me disiez que, vous trouvant à diner un jour chez votre frère, M. Borel vint partager ce repas...

— Bien!... très-bien!... j'y suis... c'est cela... M. Borel arrive; Auguste lui propose d'accepter la fortune du pot. L'on s'attable. Nous étions quatre : M. Borel, Suzanne, moi et Auguste. Celui-ci, dans le courant de la conversalion, dit à M. Borel :

« — A propos, je me suis décidé pour l'un des deux placements dont je lai parlé...

» — Tu m'as donc parlé de placement?... — répond tranquillement M. Borel (je le vois encore, il coupait son pain). Eh bien, ma foi,

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mon brave Auguste, je Pavais oublié... J"ai, lu le conrois, tant d'affaires en têle !...

V — Je le crois bien... lu es si occupé..., — reprend mon frère tendanl son verre à son ami pour lui demander à boire.

» Il me semble, voyez-vous, monsieur Wolfrang, que j'assiste encore à celle scène, tant elle m'est restée présente. — Auguste ajoute :

» — Je dois verser demain les cinquante mille francs, et j'irai les chercber à ta caisse...

'> A ces mots, M. Borel , qui tenait en main la bouteille et versait à boire à mon frère, siiilerrompt au moment de verser, regarde Auguste en riant; puis, remplissant le verre, il ajoute :

» — A ta santé, farceur !... «

M. Dubousquct, suffoqué par ce souvenir qui rend son front moite de sueur, répète, avec un effroi rétrospectif, ces mots, dont la lettre clait plaisante, mais dont l'esprit était si effrayant.

— Oui, monsieur Wolfrang, telle fut la première réponse de M. Borel à mon frère, lui redemandant son argent : « A la santé, farceur ! »

— El celle réponse, ouvrit-elle les yeux de votre frère?

~ rs'on, pas encore; et il reprit gaiemenl :

» — Pourquoi m'appelles-lu farceur?

» — Parce que tu me dis des farces...

» — Quelles farces? demanda Auguste, qui ne comprenait toujours pas où voulait en venir son ami.

» Celui-ci , se penchant alors vers Suzanne, lui dit en riant :

» — Entendez-vous cet Auguste? il faill'excellente plaisanterie de me prévenir tout bonnement qu'il viendra chercher demain à ma caisse la bagatelle de cinquante mille francs, rien que ça ; excusez du peu ! Et votre mari a le front de me demander en quoi il est farceur?

» — Mais, monsieur Borel, mon mari ma dit qu'en effet il vous avait remis cinquante mille francs, — reprend Suzanne commençant à s'étonner.

» — Ah bah!... à vous aussi, ma pauvre madame Dubousquet, il vous a fait ce conte-là, le mauvais plaisant? — reprend 31. Borel eu riant d'un air si simple, si naturel, si tranquille, que mon frère, croyant à son tour ([ue M. Borel voulait railler, reprend gaiement :

» — Bien, bien, d'accord; je ne l'ai pas remise, la somme.

» Et l'on parle d'autres choses. Le dîner s'achève, on prend le café; puis M. Borel nous dit:

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» — Mes amiSj j'ai à travailler, il faut que je vous quitte.

» L'on se souhaite le bonsoir, et, au moment où M. Borel prenait son chapeau, mon frère lui dit:

» — Ainsi, j'irai demain matin à ta caisse chercher mon argent ?

» — Encore! — s'écrie M. Borel interrompant Auguste en pouffant de rire; — encore la plaisanterie des cinquante mille francs? Ah! cette fois-ci, je me sauve !

» Et , riant aux éclats , M. Borel nous laisse...

— Quelle audace! Votre frère dut alors cependant concevoir quelques soupçons?

— Non , monsieur Wolfrang ; pas l'ombre d'un soupçon.

— C'est incroyable !

— Pouvait-il seulement supposer son meilleur ami capable d'une infamie pareille?... Cependant, après le départ de M. Borel, Suzanne, qui est une femme de tête et d'un grand bon sens, dit à son mari :

» — Ton ami est sans doute très-aimable et très-gai ; mais, dans sa position de caissier, il a tort, ce me semble, de plaisanter avec les affaires d'argent...

» — Bah ! entre lui et moi, ça ne lire pas à conséquence; il était en train de rire, voilà tout, — reprend mon frère ; — je n'ai besoin de mes fonds que demain avant midi, et j'irai les clicrciierà la caisse de Borel.

— Et le lendemain?

— Ah! monsieur Wolfrang, quelle autre effrayante scène de comédie! Mon pauvre Aufçuste me l'a racontée si souvent dans tous ses détails, ((uc je la sais, hélas ! par cœur.

y Le lendemain, vers onze heures du matin, il se rend donc à la caisse. Pour y arriver, il fallait traverser deux pièces où travaillaient une vingtaine de commis, et Auguste était si timide, qu'il éprouvait toujours un certain embarras à passer devant les jeunes gens. Il trouve M. Borel écrivant à son bureau, et qui, voyant entrer mon frère, lui dit :

» — Mon cher ami. je suis dans le coup de feu de ma correspondance, je n"ai que quelques minutes à te donner. Quel est l'objet de ta visite?

» — Oh ! je ne le dérangerai pas longtemps, répond mon frère; — je viens chercher mes cinquante mille francs, et je le laisse. »

Le repris de justice soupire, garde un moment le silence, et ajoute :

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— C'est alors que, pour la première fois, se sont éveillés les soupçons d'Auguste.

— Ainsi le misérable Borel a nié le dépôt ?

— Vous allez voir, monsieur Wolfrang. Le caissier prend un air sérieux, bien que toujours amical, et dit à mon frère :

» — Mon cher Auguste, nous plaisanterons tant que tu voudras, lorsque j'aurai ce loisir; il faut que j'achève ma correspondance, mon patron va venir la signer... Donc, déguerpis d'ici au plus vite, sempiternel farceur!... — ajoute M. Borel en souriant.

)) Puis, se remettant à écrire en faisant de la tête un signe d'adieu à Auguste :

» — Bien des choses à la femme; j'irai vous demander à dîner l'un de ces jours!

— Cette froide dissimulation est plus horrible encore qu'un mensonge audacieux, — dit Wolfrang en frémissant. — Et votre frère?

— Il restait atterré... il ne pouvait croire encore que son ami eût le front de nier le dépôt; cependant il eut quelques soupçons en voyant la persistance du caissier à regarder comme une plaisanterie la demande de restitution des cinquante mille francs ; aussi dit-il à M. Borel :

» — Je l'assure qu'il faut absolument que, ce matin, je verse celte somme.

» — Conimeiit ! lu es encore là ? — reprend le caissier, qui s'étail remis à écrire.

)> Et, se retournant vers mon frère, il ajoute avec impatience ;

» — Je te le répète, je n'ai pas le temps d'écouter tes sornettes... laisse-moi donc tranquille, pour l'amour de Dieu !

» Auguste, ne devinant pas encore la vérité, quoiqu'il se sentît de plus en plus inquiet, s'efforce de se rassurer en se disant que son ami, pour une raison ou pour une autre, désirait sans doute atermoyer la restitution du dépôt ; et il reprend :

» — A la bonne heure, je reviendrai quand tu voudras, bien que ça me contrarie et me fasse manquer un bon~i)iacement ; mais, enfin, quand veux-tu que je revienne chercher mon argent?...

» — Ah ! c'est trop fort ! — s'écrie M. Borel avec colère cette fois.

» Et, voyant entrer dans son cabinet M. Méréville aîné, il se lève et dit à Auguste :

» — Mais va-l'en donc, lu es insupportable ! voilà le patron !

» A l'aspect du banquier, mon pauvre frère, timide comme il l'était, n'ose insister, quitte le cabinet de son ami, mais si troublé, si éperdu, car alors il entrevoyait la triste vérité, qu'il

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heurte en sortant la table de l'un des commis; il se recule brusquement, en bouscule une autre ; ces jeunes g«ns se mettent à rire de son air effaré; il parvient à grand'peine, tant il était troublé, à trouver la porte des bureaux, et il sort au milieu des huées des commis.

— Et alors, quel parti prend ce malheureux ?

— Il accourt à l'administration des douanes, où je travaillais comme employé, il me raconte ce qui vient de se passer :

» - Mon ami, lui dis-je après réflexion, il est impossible, selon moi, que M. Borel soit assez malhonnête homme pour nier le dépôt que tu lui as confié ; mais il y a, je l'avoue, quelque chose d'inexplicable et d'inquiétant dans son obstination à regarder la demande de restitution comme une farce ; je vais aller le trouver ; attends-moi.

» Et, ayant demandé à mon chef de bureau la permission de m'absenler pendant une demiheure, je cours à la maison de banque. »

Le repris de justice, à ce souvenir, lève les mains au ciel en murmurant :

— Bonté divine! quel sang-froid! quel front d'airain !

— Achevez, de grâce! Eh bien, monsieur Borel...?

— Jtliiis aussi liniide que mon frère; mais, ma foi, mon désir d'éclaircir celle affaire me lionne de la résolution. J'entre dans le cabinet de M. Borel, bien déterminé à ne pas me laisser intimider, et je le prie de me répondre, oui ou non, s'il voulait rendre à mon frère son argent... Mais, bêlas! malgré ma résolution, je suis tellement abasourdi par l'accueil de M. Bord, que d'abord je reste coi...

— Quelle fut donc sa réponse?

— Dès qu'il m'aperçoit, et devinant probablement le but de ma visite, il me coupe la parole au premier mot que je prononce, et me dit avec un accent de colère contenue :

D —Vous venez sans doute, de la part de votre frère, me faire des excuses du déplorable scandale dont il a été cause ce matin en bousculant les tables et en provoquant les rires et les buées des commis?

» Et, me coupant de nouveau la parole, il ajoute :

» — Toutes les excuses du monde, de la part de voire frère, n'empêcheront pas que je n'aie été, grâce à lui, très-durement admonesté par mon patron ; il a été si courroucé du lapage de ce matin, qu'il m'a signifié que, si je recevais encore dans mon cabinet des personnes dont la

DE li'ORKILLEB. 12î>

présence est l'objet de pareilles algarades, et qui Iroublent ses bureaux, il ne me garderait pas chez lui. Et voilà pourtant à quels désagréments m'exposent les sottes plaisanteries de cet imbécile d'Auguste.

— Quel abominable fourbe que ce Borel î

— Ce n'est rien encore, monsieur Wolfrang, vous allez voir! Cet accueil, je vous l'ai dit, me rendit d'abord coi... puis, m'enhardissant, et révolté que j'étais d'entendre traiter mon frère d'imbécile, je prends mon courage à deux mains, et je réponds avec un grand battement de cœur :

» — Il ne s'agit pas de tout cela, monsieur Borel ; je viens vous demander, de la part d'Auguste, à quelle heure il vous plaît qu'il vienne ici chercher les cinquante mille francs qu'il vous a confiés il y a huit jours. »

Et,s'interrompantde nouveau, le forçat libéré ajoute :

— Ah ! monsieur Wolfrang, quel habile et elfrayant comédien que cet homme!

— Il a eu enfin l'audace de nier le dépôt?

— Bonté divine ! si ce n'était que cela !

— Comment?

— Lorsque je lui eus demandé quand mon frère pourrait venir chercher son argent, M. Bo-

rel (je crois le voir encore), M. Borel me regarde, les yeux grands ouverts, la bouche béante, reste muet pendant une seconde; puis, comme s'il eût éprouvé une espèce de suffocation, il reprend d'une voix étouffée:

w — Vous dites... que votre frère... m'a confié, il y a huit jours, cinquante mille francs?...

» — Oui, monsieur.

» Alors le caissier, me regardant de nouveau, d'abord en silence, et paraissant de plus en plus agité, reprend :

» — C'est de la part de votre frère que vous venez me réclamer cette somme ?

» — Oui, monsieur.

i> — Sérieusement?

» — Très-sérieusement.

» — Ah! ceci passe les bornes de la plaisanterie... et devient une calomnie infâme! — s'écrie M. Borcl semblant bondir d'indignation.

» Puis, courant à la porte de son cabinet, que j'avais laissée ouverte, il va la fermer, revient à moi, et, ayant l'air peut-être encore plus affligé que courroucé, il me dit :

» — Monsieur Dubousquet..., Auguste était mon ami d'enfance ; notre affection date de quinze ans ; je l'avais toujours cru honnête homme,.. Je veux croire encore qu'en cette cir-

i)K l'oreiller. 127

coiislaiice il cède à d'abominables suggestions en essayant de me déshonorer, moi qui ai donné à votre frère tant de preuves de mon amitié... Mais celte ancienne et longue amitié m'impose un dernier devoir... je le remplirai... J'aurai pitié de ce malheureux... je veux être indulgent... Ainsi dites-lui que, si demain il ne m'écrit pas une lettre dans laquelle il reconnaîtra... écoulezmoi bien... dans laquelle il reconnaîtra et regrettera l'indigne plaisanterie qu'il s'est permise en vous affirmant, à vous et à d'autres sans doute, qu'il m'avait confié un dépôt de cinquante mille francs... vous entendez bien, monsieur Dubousquet? si demain votre frère ne m'a pas écrit celte lettre, après-demain je dépose au parquet une plainte en calomnie contre ce misérable.

— Ciel et terre!... quelle scélératesse !

— Après-demain , je dépose au parquet une plainte en calomnie contre ce misérable!... — r'p'io le forçat libéré sans s'arrêter à l'exclamation de Wolfrang.

1) — Allez, dites-lui cela, à voire frère. — ajoute M. Borel, — et en même temps prévenez-le que tout est rompu entre nous, et qu'après sa conduite odieuse envers moi... je ne le reverrai jamais !

>; El M. Borel me nioiilrc de la main la porte de son cabinet... Je sors... je vais retrouver Auguste. Eh bien,savez-vous, monsieur Wolfrang, quelles ont été mes premières paroles en labordant? Les voici :

» — Es-tu bien certain, mon pauvre ami, davoir confié les cinquante mille francs à 31. Borel?»

M. Dubousquel, ayant naïvement avoué à Wolfrang que, grâce à reiïroyable hypocrisie de M. Borel, il avait demandé à son frère s'il était bien certain d'avoir remis les cinquante mille francs au caissier, M. Dubousquel garda un moment le silence, sous l'impression de ces souvenirs qui l'épouvantaient encore.

— Ainsi , — reprit Wolfrang , — l'astuce infernale de cet homme allait jusqu'à vous faire douter de l'affirmation de voire frère ?

— Hélas! oui. Dans le premier moment, je

le confesse, raccent de M. Borel , sa physionomie, son regard, son uUilude, el surtout sa menaced'ultaqucr Auguste comme calomniateur, m'avaient tellement impressionné, troublé, je dirais presque convaincu, que d'abord je m'étais demandé si vraiment mon frère avait confié celte somme au caissier. Pourtant je savais Auguste incapable de mensonge. . . Mais bientôt l'impression de doute que m'avait laissée M. Borel passa comme un mauvais rêve, et je fus plus persuadé (|iie jamais de la sincérité de mon pauvre frère.

— Et alors que fites-vous?

— Ma première idée fut de consulter Suzanne. Elle avait, quoique manquant d'éducation , l'esprit très-juste et très-ferme ; mais Auguste me conjura de ne rien dire encore à sa femme de ce malheur.

— Pourquoi cela ?

— De peur de lui causer un grand chagrin, et aussi de peur des reproches de Suzanne; car, ainsi que moi, mon pauvre frère était faible el craintif comme un enfant. Suzanne, excellente ménagère, était maîtresse au logis, et mon frère la redoutait comme le feu; mais croiriez-vous, monsieur Wolfrang, qu'il était si bon, si sensible, qu'il ressentait bien moins douloureuse-

UB l'oreiller. 131

ment la perte de son argent que l'indigne déloyauté de son meilleur ami?

« — Lui, lui que j'aimais tant! se conduire ainsi, rompre avec moi quand il a tous les torts! — s'écriait Auguste en sanglotant à me fendre le cœur et me faisant aussi pleurer.

» Enfin, monsieur Wolfraug, je n'ai jamais été témoin de pareille désolation... et, je vous le répète, ce qui la causait chez Auguste, c'était surtout l'indignité de son ami.

» — Peut-être il aura joué à 'la bourse avec mon argent; il l'aura perdu, c'est mal... mais, enfin, il m'eût avoué cela franchement, que je lui aurais pardonné de grand cœur, — me disait mon pauvre frère en pleurant toutes les larmes de son corps. — A force de travail, on répare une perte d'argent ; mais on ne parvient jamais à oublier la noire méchanceté d'un ami d'enfance que Ton croyait sincère...

— Vous ne pouviez cependant vous résigner ainsi à cette spoliation infâme, et ajouter foi à l'audacieuse menace de ce Borel, au sujet d'une plainte en calomnie ?

— Non, sans doute ; mais vous allez encore avoir une nouvelle preuve de la bonté d'Auguste. Sa première douleur un peu calmée, je le décide à aller consulter un avocat ; mais figurez-vous.

132 tES SIXUKTS

monsieur Wolfrang, que mon frère n"a jamais voulu consentir à désigner M. Bord comme la personne dont il avait à se plaindre, tant il conservait encore, malgré lui, d'attachement pour ce méchant homme...

— Celte faiblesse était des plus coupables !

— Il est vrai , monsieur Wolfrang; mais, je vous le répète, Auguste était la faiblesse et la bonté mêmes.

» — I! sera toujours temps de nommer Borel, — me disait-il : — commençons d'abord par cofiisulter l'avocat.

" — Nous nous rendons chez l'homme de loi. Mon frère, sans nommer son ami , explique les faits de son mieux, car lémolion redoublait son bégayemenl ; il devenait très-diiïlcile de le comprendre; je vins à son aide; l'avocat s'informa s'il y avait des témoins de la remise de la somme.

» — Aucun ; j'étais seul avec celte personne dans son cabinet, dit Auguste. «

» — Alliez-vous souvent voir cette personne dans ce même cabinet? — reprit l'avocat.

') — Très-souvent.

« — Et vous n'avez pas demandé de reçu d'une somme aussi importante?... C'est inconcevable, — répliqua l'avocat.

>'Etmon pauvre frère de fondre en larmes et

DE l'oreiuiîr. 135

do s'exprimer d'une manière si inintelligible,, tant il bégayait, suffoqué par la douleur, que je prends la parole pour lui, et réponds que cette personne avait offert un reçu à mon frère, mais qu'il avait tant de confiance en elle, qu'il aurait cru l'outrager en acceptant le reçu.

» Enfin, monsieur Wolfrang, après réllexion, l'avocat dit que l'affaire se présentait très-mal. L'absence de témoins lors de la remise de la somme, la fréquence liabituelle des visites de mon frère à cette personne, visites réitérées qui ne permettaient pas de préciser celle qui avait pour objet le dépôt d'argent; enfin, le refus presque incroyable d'accepter le reçu d'une si forte somme, et la réputation jusqu'alors sans taclie du dépositaire (selon qu'avait dit mon frère à l'avocat) rendaient d'après lui douteux le succès d'un procès... surtout lorsque le plaignant, seul, était si embarrassé, si timide, et pouvait si difficilement s'expliquer, par suite d'une infirmité naturelle. Or, cette difficulté deviendrait probablement insurmontable lorsqu'il devrait, <ii |tleiuc audience, sous les yeux du public et du tribunal, jurer devant Dieu et devant les liommes qu'il disait la Vérité.

— L'observation de l'avocat n'élait que trop fondée... Votre malbeureux frère, mis en présence

134 liES SECRETS

de ce Borel, qui eùl payé d'assurance et d'audace, devait succomber dans ce débat, où, faute de preuves matérielles, l'avantage resterait à celui des deux qui saurait persuader les juges de sa sincérité.

— Voilà justement ce que nous a dit l'homme de loi en terminant sa consultation, monsieur Wolfrang. Aussi, me rappelant que mon pauvre Auguste, encore enfant et accusé du larcin d'un encrier, avait, malgré son innocence, convaincu tout le monde qu'il était coupable, je vis bien qu'il nous fallait renoncer à plaider, surtout lorsque en sortant de chez l'avocat, lequel cependant nous engageait à porter plainte, Auguste me dit, tremblant de tous ses membres à cette seule pensée :

)) — Moi, prêter serment à la face de Dieu et des hommes!... et cela devant les juges... devant le public et surtout devant Borel, que j'ai tant aimé ! Est-ce que c'est possible? La vue de cet indigne ami me bouleverserail, je me trouverais mal à plat ou je mourrais du coup... Ainsi c'est fini... il ne faut plus espérer de recouvrer mon argent. Qu'il le garde, mon argent, ce Borel : Ah! j'aurais cent fois préféré, si je l'avais possédé, lui prêter le double de celle somme et le conserver pour ami...

DE li'oRETLLER. 13S

— Ainsi aucune plaiiUo n'a élc portée coulre le caissier ?

— Non, monsieur Wolfrang , el bien plus...

— Achevez...

— Vous allez blâmer sévèrement mon pauvre Auguste; mais, je vous le répèle, vous ne pouvez vous imaginer sa faiblesse el sa bonté...

— Quoi !... cette lettre imposée par Borel sous menace d'une plainte en diffamation, votre frère l'aurait écrite ?

— Non pas précisément; mais il a fait ce raisonnement.

» — Il n'y a plus à espérer de ravoir mon argent, me dit-il, puisque, si je dépose plainte contre Borel, je serai, je me connais bien, je serai terrassé, écrasé par son assurance et déshonoré aux yeux de tous comme un homme qui ' réclame un dépôt qu'il n'a pas confié. D'un autre côté, si Borel m'attaque comme calomniateur, et il en est capable, mon Dieu, je serai perdu, je ne saurais pas me défendre. Eh bien, puisqu'il me faut renoncer à mon argent, je suis décidé à écrire à celui qui fut si longtemps mon ami ( et Auguste sanglotait de nouveau ); non que j'aie menti en lui réclamant cinquante mille francs, on me tuerait plutôt que de me faire signer cela, parce que c'est le contraire de la vérité; mais je

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