LK8 SECRETS
bien... tout ce que je possédais... était à leur disposition. Enfln, vint ce jour funeste... où mon pauvre Auguste...
Le repris de justice, profondément ému à ce souvenir, s'interrompt pendant un moment; puis il reprend :
— Il faut vous dire, monsieur Woifrang, que, dès avant que M. Borel eût dépouillé mon frère, je demeurais dans une maison voisine de celle de MM. Méréville et compagnie, où était établie leur banque; je louais un petit rez-de-chaussée, dont les fenêtres s'ouvraient sur une impasse, fermée d'un côté par la niuraille du jardin de M3I. Méréville.
» Cette muraille, peu élevée, était, du côté de lun des jardins, garnie intérieurement d'un treillage. J'insiste sur ces détails, vous saurez tout à l'heure pourquoi...
» M. Borel avait alors fait fortune ; il succédait à ses anciens patrons et occupait leur maison. Je n'avais pas reçu de nouvelles de mon frère depuis environ six mois, lorsqu'un soir, vers les dix heures, on frappe à mes carreaux. Je logeais, je vous l'ai dit, au rez-de-chaussée; il n'y avait pas de portier, ainsi que dans presque toutes les maisons de Lyon.
» J'ouvre ma fenêtre ; la nuit était très-noire;
DE l'oreiller. 145
je demande qui frappe ; je reconnais la voix d'Auguste... je m'empresse de le faire entrer chez moi... r
» Ail! monsieur Wolfrang..., que! cliangemenl, bontédivine ! que! cliangemenl ! je n'aurais pas reconnu mon frère. Jeune encore, il avait déjà les cheveux tout blancs ; et puis il était si décharné, si bruni, enfin, l'expression de sa figure, jadis d'une grande douceur, me parut tellement sinistre, qu'il me fil peur. Des haillons le couvraient. Ma surprise, ma douleur, en le trouvant ainsi, et cependant ma joie de le revoir, vous les comprenez.
» Nous tombons dans les bras l'un de l'autre ; je fondais en larmes, Auguste, quoique aussi tendre pour moi que par le passé, ne pleurait pas, lui : il n'avait plus de larmes, il en avait trop versé depuis longues années !
» Nous nous calmons ; il m'apprend qu'il arrive d'Amérique, ainsi que sa famille... qu'il a laissée à Paris avec le peu d'argent qui lui restait, son voyage payé, une cinquantaine de francs environ... Il était venu à pied de Paris à Lyon, couchant par charité dans les écuries des auberges, et vivant de quatre sous de pain par jour. Son voyage lui coiilait moins de dix francs. Un malheur, me dit-il, venait de lui arriver le
m LES SECRETS
soir même, non loin des portes de la ville...
» Il avait, en route, perdu son passe-port, un gendarme remarque la mauvaise mine de mon frère, velu comme un mendiant, lui demande ses papiers; il répond qu'il les a perdus la veille ; le gendarme ne se contente pas de cette raison, et veut arrêter Auguste; il résiste, étend à ses pieds le gendarme dun coup de bâton, se sauve dans le bois de Saint-Sauveur, s'y cache jusqu'à la nuit, et ensuite se rend chez moi.
» Auguste me trompait : cette arrestation était une fable, et de cette fable vous saurez plus tard le moiif, monsieur 'NVolfrang... mais alors je ne doutais pas de la vérité du récit de mon frère, et même je lui dis :
« — Comment! toi... si timide, si craintif, tu as osé résister à un gendarme ?
M — Ah ! mon malheur et celui de ma femme et de mes enfants m'ont donné du cœur au ventre, et maintenant je ne crains personne, — me répondit-il.
>. Et, en me disant cela, son regard déterminé m'eflrayait. Je lui demande alors quels sont ses projets.
V — Rester caché chez loi pendant quelques jours, jusqu'à ce que Ton renonce à me chercher, si l'on me cherche au sujet de ma rixe avec le
DE l'oreiller. 143
gendarme, — me répond-il. — Puis lu me prêteras quelques centaines de francs; je retournerai à Paris ciiercher ma femme cl mes enfants, je les amènerai ici ; Suzanne reprendra son métier de tisseuse, et, s'il le faut, je servirai les maçons pour gagner mon pain.
» Vous sentez bien , monsieur Wolfrang, que, tant que j'aurais eu un liard à moi, mon frère et sa famille n'auraient manqué de rien ; mais, connaissant la délicatesse d'Auguste, je le laisse dire...
— Et ne vous parlait-il jamais de ce Borel ?
— Pardon, pendant les trois jours qu'il a passés chez moi, mon f^ère, en me racontant ses souffrances et celles des siens, s'écriait souvent en fermant les poings, et avec ce regard sinistre qui me donnait la chair de poule :
» — C'est ce brigand-là... qui est cause de tous nos malheurs ; il y a au bagne des galériens moins scélérats que lui!...
M — Hélas ! tu ressens maintenant plus cruellement que jadis le mal que t'a fait Jl. Borel, pauvre frère! — dis-je une fois à Auguste.
» •— Oh ! oui, — me répond-il, — le désespoir a crevé ma poche au fiel; je ne suis plus bon enfant ; j'ai le cœur plein de haine, et, si je rencontrais ce Borel, je crois] que je le tuerais
i46 LES SECRETS
comme un chien ! Ah ! que j'ai été bêle de ne pas oser autrefois l'attaquer en justice ! Malheureusement, il est trop tard pour déposer aujourd'hui une plainte contre ce gredin-là, et, d'ailleurs, la lettre que j'ai eu la lâcheté de lui écrire, dans le temps, tournerait contre moi.
» El ce que disait Auguste à ce sujet n'était que trop vrai, n'est-ce pas, monsieur Wolfrang?
— Ah ! trop vrai... trop vrai!...
— Je cache donc Auguste cljez moi, je lui donne du linge, des vêtements ; nous étions de même taille, et j'ai oublié de vous dire que nous nous ressemblions; nous avions surtoutce qu'on appelle un air de famille.
» Le malin j'allais à mon bureau, selon mon habitude, et je revenais à quatre heures dîner avec Auguste : un traiteur du voisinage m'apportait mes repas, car je n'avais point de domestique; je m'amusais à faire mon petit ménage moi-même; personne ne pouvait donc soupçonner la présence de mon frère chez moi.
» Le lendemain du jour où il était arrivé, il me dit vers les neuf heures du soir :
» — Jai un grand mal de tête, je vais prendre l'air pendant une heure. La nuit est sombre; je m'envelopperai la figure d'un cache-nez, l'on ne pourra me reconnaître.
DE l'oreiller. 147
)) Celte sortie me semblait de la dernière imprudence; mais en vain je m'efforçai de dissuader mon frère de son dessein ; au moment de me quitter, il me dit :
» — Il faut tout prévoir; le hasard peut me mettre nez à nez avec mon gendarme ; ils ont l'œil perçant, et, s'il me reconnaît, je serai obligé de fuir pour lui échapper; en ce cas, il me sera peut-être impossible de rentrer celte nuit chez toi. Je suis sans le sou, prêle-moi une vingtaine de francs, j'irai, si j'y suis forcé, coucher à l'auberge.
)) Ces réflexions de mon frère redoublent mon inquiétude; je le supplie encore de ne pas sortir; il persiste. Alors, je lui donne deux cents francs en or : il refuse, m'objectant qu'il n'a pas besoin d'une si forte somme.
» Je lui réponds que, si un malheur arrive, il peut être obligé de se sauver de Lyon sans me revoir, et qu'alors il vaut mieux avoir en poche plus que moins.
» Enfin, il accepte et part...
)) Je l'attends avec l'angoisse que vous devez concevoir, monsieur Wolfrang... Une heure... deux heures... trois heures se passent... il ne revient pas... Je me désespérais... Enfin, à une heure du malin, Auguste rentre. Il portail un