MORNY
Voici l'acte de naissance de Morny (Piot, État civil de quelques Artistes français ^ 1873, in-4*% p. 90) :
L'an 181 1, le 22 octobre, à midi sonné, pardevant nous, maire du 3' arrondissement de Paris, soussigné, faisant fonctions d'officier de l'état civil.
Est comparu le sieur Claude-Martin Gardien, docteur en médecine et accoucheur, demeurant à Paris, rue Montmartre, n<» 137, division du Mail, lequel nous a déclaré que le jour d'hier, à dix heures du matin, il est né chez lui un enfant du sexe masculin, qu'il nous présente et auquel il donne les prénoms Charles- Auguste-Louis-Joseph, lequel enfant est né de Louise-Émilie-Coralie Fleury, épouse du sieur Auguste- Jean -Hyacinthe Demornj (sic)^
propriétaire à Saint-Domingue demeurant à Villetaneuse, département de la Seine. Les dites présentation et déclaration faites en présence des sieurs Alexis-Charlemagne Lamy, cordonnier, âgé de 42 ans, demeurant à Paris, rue Buflfault, 25, ami, et de Joseph Maauch, tailleur d'habits, âgé de 40 ans, demeurant à Paris, rue des Deux-Écus, n° 3, ami.
Lequel déclarant et les témoins ont signé avec nous après lecture faite.
Des recherches faites dans les registres de Tétat civil de Villetaneuse n'ont donné aucun résultat, en ce qui concerne Louise-Émilie- Coralie Fleury, qui a dû pourtant exister, mais n'a jamais épousé Auguste- Jean-Hyacinthe Demorny. Je suppose qu'elle appartenait à la domesticité de la reine Hortense, la vraie mère.
En ce qui concerne Auguste -Jean -Hyacinthe Demorny, j'ai été plus heureux. C'était un vieil ami de la reine Hortense, chevalier de Saint-Louis, qui, pour 6,060 francs de pension, consentit à reconnaître le fils qu elle eut de Flahaut. Les registres de l'état civil de Versailles m'ont appris que « Auguste-Jean-Hyacinthe Demorny, officier au service de Prusse,
LES SECRETS DES BONAPARTE l}']
né à Saint-Domingue, est décédé le cinq avril mil huit cent quatorze, à sept heures du matin, à l'hospice de cette ville. » Comme les alliés étaient entrés dans Paris le 31 mars, on peut supposer qu'il fut blessé dans leurs rangs et transporté à Thôpital.
Morny ne faisait aucun mystère du nom de son père ; les Souvenirs de Granier de Cassagnac en font foi. Élevé par Mme de Souza, mère de Flahaut, dans l'hôtel de la rue Saint- Florentin, n° 7, il fut placé par son père dans la pension Muron pour y suivre les cours du collège Bourbon. (Lefeuve, les Maisons de Paris^ édition de 1873^ III, 97.)
Quel nom portait-il alors ? Probablement celui de Flahaut qu'il portait certainement en garnison à Moulins^ à la date du 20 septembre 1834. (L. J. Alary, Souvenirs ^ Moulins il y a 50 ans, 1886, p. 32.)
Sceptique et ambitieux, il rencontra sur sa route une femme qui commença sa fortune et qui fut pour lui ce que furent pour Disraeli et Palmerston les veuves qui les épousèrent, avec cette différence que Morny n'épousa pas, et pour cause ; j'ai nommé Mme Lehon.
V Artiste de mai 1873 a donné la gravure due
à Wilsmann et A. Blanchard du tableau d'Eugène Lami, un Salon du grand Monde, On est en 1850 ; dans le salon de Mme Lehon trônent le père et le fils, tous deux y ayant droit, Flahaut assis dans un coin, de face, et Morny assis dans le coin opposé, vu de dos, causant à toutes ces femmes décolletées avec cet abandon calculé qui ne le quittait jamais.
Et vraiment c'est ici le cas d'esquisser la grandeur et la décadence d'une jolie femme du règne de Louis-Philippe.
Née à Paris, Chaussée d'Antin, Françoise- Zoé-Mathilde Mosselman épousa le 11 septembre 1827 Charles-Aimé-Joseph Lehon, né à Tournay en 1792, mort le 30 avril 1868, créé comte par le roi des Belges le 15 juin 1836. Il était temps, car leur fils Eugène-Louis-François-Charles était né à Tournay le 6 août 1827. Lehon fut ministre de Belgique à Paris pendant douze ans, mais sa fortune fut sensiblement atteinte par les suites du procès intenté à son frère, le notaire Lehon, condamné à la prison en 1842.(^0/". LaGaiettedes Tribunaux de cette année, notamment des 12 février et 23 mai.)
Le portrait de la comtesse, dû à Claude- Marie Dubufe, a figuré à l'exposition des portraits du siècle (p. 28 du catalogue) ; il est la propriété de la princesse Poniatowska.
A la suite du procès du notaire Lehon, intervint la séparation de biens entre le comte et la comtesse Lehon, elle fut prononcée par le tribunal civil de Tournay le 19 décembre 1842. La liaison avec Morny battait son plein à cette date. Mais il avait eu des prédécesseurs :
1° Son père Flahaut qui eut de la comtesse, Louis-Xavier-Léopold-Charles Lehon, né à Paris le 16 février 1831, naturalisé, mort le 31 octobre 1879, député de TAin sous le second Empire ;
2° Le duc d'Orléans; fils de Louis-Philippe.
(Arsène Houssaye, Confessions^ 1885, I, 406.)
Est-ce pour elle que Morny et le duc d'Orléans se battirent en duel ? Le duc se maria et Morny lui succéda.
J'ai le regret de le dire, il fut l'obligé de la comtesse. Pour devenir éligible à la députation dans le Puy-de-Dôme (i), il achète des propriétés dans ce département avec l'argent de la comtesse. Par acte passé devant M* Cahouet, notaire à Paris, les 13 et 17 juin 1844,
(l) Voir sur Morny les Mémoires d'un Bourgeois de Paris, du docteur Véron, 1855, VI, 107-131, et le portrait tracé par M. Emile Ollivier daus le Figaro du 3 mars 1869. Son portrait a été gravé par Audibran. Il faillit se battre en duel avec Emile de Girardin. {Gazette des Tribunaux du 5 janvier 18i8.)
il vend à la comtesse, pour 180,000 francs, une grande portion de terrain aux Champs-Elysées, près le rond-point, ce qui me paraît être un cadeau mal déguisé de sa maîtresse. Le supplément du Dictionnaire de la Conversation (IV, 717) dit qu'il obtint en 1849 ^^® ^^ Comptoir national d'escompte lui ouvrit un crédit de 2 à 3 millions sur les propriétés de la comtesse.
On sait que Morny était complètement rallié à la monarchie de Louis-Philippe, quand survint la révolution de Février ; il en fut désorienté, autant qu'il pouvait l'être.
On lit dans les Mémoires de Metternich, 1884, VIII, 31, l'extrait suivant du journal de sa femme, la princesse Mélanie :
Août 1848.
M. de Morny est venu voir Clément (Metternich)\ il lui a dit qu'il ne voyait plus qu'une seule ancre de salut pour la France : il fallait appeler Henri V au trône. Ce qu'il a vu à Claremont, dit-il, lui montrait que la famille d'Orléans était perdue à jamais pour la France. Il veut faire le voyage de Frohsdorf à Tinsu des siens.
C'est qu'en efïet à cette date Morny était
brouillé ayec le futur Napoléon III ; il croyait avoir été lésé pour Théritage de leur mère, la reinp Hortense. Montalembert, de qui je tiens le fait, me disait en 1868 que, la première fois que Louis Bonaparte parla à la Constituante, Morny disait de lui à Montalembert même :
« Si la France le voyait dans ce moment-ci, elle ne le craindrait guère. »
Mais Morny, toujours avisé, se ravisa. Il se rapprocha du président de la République et le 2 décembre fut fait.
Morny aurait voulu être reconnu officiellement comme fils de la reine Hortense, comme frère du chef de TÉtat, et Granier de Cassagnac n'a rien exagéré à ce sujet dans ses Souvenirs. On lit dans le Journal d'Henry Gréville ces paroles de Thiers du 18 mars 1852 :
« Le président ne supporte ni la contradiction, ni la familiarité ; c'est pour cela qu'il s'est querellé avec de Morny, qui a fait preuve d'un grand manque de tact en affichant sa parenté avec le président, et qui s'en est trop prévalu. »
Trois ans après, Vielcastel nous dit (Mémoires^ III, 106) :
6 février 1855.
« Le Globe^ journal anglais, avait ces jours
derniers un grand article sur la légitimation de Morny, ou plutôt sur la reconnaissance de son droit comme fils de la reine Hortense et par conséquent du roi Louis. Je sais que cette question à occupé ici.
Dans le cas où l'Empereur partirait pour l'Allemagne au pi intemps, on prétend que Morny gouvernerait en son absence avec le titre d'archi chancelier. »
Un auteur qui n'a pas tout su sur cette époque (i), mais qui a cependant bien su certaines choses, Alfred Darimon, nous apprend ceci à la date du 9 mars iS6^{Le Tiers Parti sous VEmpire, 1887, in-i8, p. 247) :
«On a souvent raconté à ce SM]Qi(la Naissance de Morny) un trait qu'il faut que je consigne ici :
« Quand M. de Morny était de mauvaise humeur contre l'Empereur, ce qui arrivait parfois, il le menaçait de faire valoir ses droits et de réclamer son rang dans la famille impériale. « Je n'ai pas, il est vrai, disait-il, cette posses- « sion d'Etat que m'assurerait la qualité d'enfant
(1) Il a complètement ignoré ce qui se passait dans les différents partis qui combattaient Ttimpire ; mes souvenirs de cette époque, si je les publie jamais, en feront foi.
« légitime, mais, en France, la recherche de la « maternité est permise. Si je parviens à démon- « trer, ce qui me sera facile, que j'ai pour mère « la reine Hortense, unie en légitime mariage « avec le roi Louis, comme on ne peut m'opposer « aucun acte de désaveu, il me suffira, pour « reprendre mon droit, d'une simple rectifica- « tion faite en marge de mon acte de naissance. Ce raisonnement ne tenait pas debout ; mais on redoutait un scandale, et l'Empereur s'empressait de céder pour détourner la colère de ce frère clandestin. »
De la comtesse Lehon, Morny avait eu une fille, Louise-Léopoldine-Amélie-Fanny-Charlotte Lehon, née à Paris, avenue des Champs-Elysées, 9, le 15 juillet 1838, qui épousa (i) à Paris (i" arrondissement) le lo juin 1856 Stanislas- Auguste - Frédéric - Joseph - Tèlémaque Poniatowski, attaché au ministère des Affaires étrangères, né à Florence le 9 novembre 1835, de Joseph-Michel-Xavier-François- Jean, prince Poniatowski, sénateur, et Mathilde Perroti, son épouse, d'où :
1° Carlo, marié en 1884 à Katerine-Maud Staples Rey-Goddard ;
(1) Le contrat de mariage fut passé devant M* Dafour, notaire à Pai'is, le 7 juin 1856.
2° André ;
3° Catherine.
A propos du mariage de la fille de Morny, Henry Gréville note dans son journal:
« Les plaisants disent que la petite Pologne épouse la grande Bohème.., La grande Bohème fait largement les choses, puisque M. de Morny donne à la jeune fille un million de francs avec le petit hôtel qu'il avait fait bâtir à côté de rhôtel Lehon. On a demandé à Morny s'il était vrai qu'il eût acheté de Mme Lehon le petit hôtel en question, surnommé la Niche â Fidèle : Oui, a-t-il répondu, maintenant je le quitte, je la quitte et je m'acquitte. »
Et le quatrain suivant courut Paris :
Quel est donc ce visage blond Qui ressemble à la reioe Hortense ?
C'est la fille de M. Lehon :
Morny soit qui mal y pense.
Pour ne pas être en reste d'esprit, Morny dira de son côté :
« Je nomme mon père comte, j'appelle ma fille princesse ; je dis à mon frère sire, j'ai le titre de duc, et tout cela est naturel. }^
Et, comme il avait marié sa fille, il voulut aussi se marier et rompre cette chaîne qui
s'appelait Mme Lehon. Celle-ci était la maîtresse de Rouher « depuis dix-huit mois » à la date du 9 janvier 1857. (Vielcastel, Mémoires,