IV
Il y eut des tiraillements et Vielcastel nous les décrit (IV, 7, 96, 117-120) :
Dimanche, 11 janvier 1857.
La ville et la cour, comme on disait jadis, ont été hier au soir donner une marque de sympathie à Mme Lehon, que le mariage de Morny afflige, dit-on, beaucoup.
La pauvre femme a eu une audience de TEmpereur, qui s'est montré fort sensible à son affliction, mais qui n'y peut rien.
Mme Lehon a du reste fait très bonne contenance hier, personne ne pouvait se douter, en la voyant souriante et aimable, du froissement intérieur qu'elle éprouvait. Le froissement ou plutôt cette blessure d'amour-propre a dû être \\wQ(fic)\ elle ne se doutait de rien, nul ne lui avait même parlé du mariage déjà cependant assez avancé de Morny avec une jeune Anglaise et dont les bans allaient être publiés.
La famille de la jeune Anglaise, composée d'un père encore vigoureux et de ses deux fils aussi vigoureux et aussi désagréablement déçus
dans leurs rêves de grandeur par cette bombe inattendue et ravissante qui a nom Mlle Troubetskoï, est au dernier paroxysme de la fureur. Le père est parti pour Saint-Pétersbourg avec l'intention de forcer Morny à un duel.
Mme Lehon avait une telle confiance en Morny qu'elle laissait toute sa fortune entre ses mains et qu'elle y est encore. Pour l'en retirer, il faudra entretenir des relations horriblement pénibles.
On affirme qu'en faveur du mariage, l'empereur de Russie donne cent cinquante mille francs de pension à la jeune Troubetskoï, ceci ne serait pas pour Morny le beau côté de l'aiïaire et tout le monde le blâmerait, étant ambassadeur de la France, d'avoir accepté ce cadeau pécuniaire d'un monarque auprès duquel il est accrédité pour soutenir les intérêts et l'honneur de son pays.
5 juillet 1857.
Morny est à Plombières depuis quelques jours, sa femme est arrivée à Paris.
La position de Mme Lehon devient embarrassante ; beaucoup de gens lui tournent le dos sous ce prétexte qu'elle s'est montrée très usurière dans ses comptes d'intérêt avec Morny.
Le monde a trouvé cette belle moralité pour expliquer la lâcheté à laquelle il se prépare envers Mme Lehon.
La Valette est le premier meneur de ce revirement. Morny est un pouvoir carré dans son égoïsme, on achète déjà des parfums pour Tencenser.
La princesse Mathilde, entraînée par La Valette, dit pis que pendre de Mme Lehon.
Je conviendrai, si l'on veut, que les affaires entre Mme Lehon et Morny ne sont pas honorables, mais elles le sont aussi peu d'un côté que de l'autre. C'était le cas de renvoyer les parties dos à dos.
22 juillet 1857.
Morny revenu de Saint-Pétersbourg, la lumière se fait sur ses discussions avec Mme Lehon.
Voici la vérité :
Lorsque de Morny devint Tamant de la comtesse, il avait à lui à peu près quatre cent mille francs. A cette époque les Mosselman comniençaient la grande affaire de Vieille Moniagne dans laquelle il mit ses fonds d'après le conseil de Mme Lehon. En peu de temps la fortune de Morny fut plus que quadruplée, et
les choses restèrent ainsi jusqu'à la révolution de 1848 qui réduisit à zéro toute cette fortune ainsi que celle de Mme Lehon.
Mais à l'arrivée du prince-président, la position de Morny changea ; la confiance, la tendre affection que Louis Napoléon lui témoigna, lui créèrent une position importante.
Morny fut l'homme du moment, et le moment vit éclore les grandes affaires. Toutes s'adressèrent à lui et il devint le centre et Tappui des associations de grands travaux d'utilité publique. La fortune favorisa les entreprises de son favori, il gagna des sommes énormes sur lesquelles, par d'incessantes demandes, Mme Lehon prélevait une forte dîme.
Morny a entre les mains toutes les lettres écrites par Mme Lehon pour demander les sommes qui liquidaient sa position et lui permettaient la vie de luxe qu'elle menait au moyen de dettes. Elle nomme dans ces lettres M. de Morny son sauveur, etc., etc.
Les remises ainsi faites par de Morny s'élevèrent à des sommes considérables.
Lorsqu'il partit pour son ambassade de Saint-Pétersbourg, il résolut de fixer sa position^ de se créer une famille et un intérieur en se mariant, mais il pensa avec raison que Mme
Lehon devait être la première instruite de sa résolution et qu'elle devait pouvoir en parler la première comme d'une chose qu'elle lui aurait conseillée ; il lui écrivit donc dans ce sens, en lui disant qu'il comptait s'unir à Mlle Otton et qu'il lui demandait pour sa femme une bonne réception, et pour lui une franche et solide amitié.
Mme Lehon lui répondit une lettre pleine de reproches amers et finit en le suppliant de rompre avec les Otton, car si ce mariage s'accomplissait, on ne manquerait pas de dire qu'elle avait été jouée par Morny qui faisait la cour à une jeune fille, tout en conservant une liaison intime avec elle.
Morny condescendit au désir de Mme Lehon et, quelque difficile que fût une rupture avec les Otton, il l'accomplit en prenant vis-à-vis de ceux-ci tous les torts sur son compte, mais en même temps il manda à Mme Lehon qu'il la priait de lui garder une bonne amitié, mais de se préparer et de préparer le monde parisien à le voir revenir marié de Saint- Pétersbourg.
Alors la fureur de Mme Lehon fut extrême ; elle allait perdre l'homme qui depuis 1848 lui avait remis des sommes énormes et qu'elle
comptait encore exploiter. Elle sut pourtant dissimuler jusqu'au jour où les correspondances de la Russie apprirent que le mariage de Tambassadeur français avec Mlle Troubetskoï serait très incessamment célébré.
Tout était donc perdu pour Mme Lehon, elle songea à tirer de cette position le meilleur parti; elle obtint une audience de l'Empereur, se montra furieuse, jalouse et dépouillée par de Morny, laissa entrevoir que pour lé forcer à lui restituer les sommes qu'il lui détenait contre tout droit, elle ne reculerait pas devant un procès.
L'Empereur, effrayé du scandale que causerait un tel procès, écrivit à de Morny et lui dit les déclarations et les intentions de Mme Lehon.
Morny répondit que, loin de devoir quoi que ce soit à Mme Lehon, depuis plusieurs années cette femme ne vivait que de l'argent qu'il lui remettait, qu'il en avait les preuves écrites, mais qu'à la distance où il se trouvait de TEmpereur il était difficile de les produire et de fournir les explications nécessaires, qu'enfin, pour éviter tout procès et toute cause de scandale, il priait l'Empereur de vouloir bien être arbitre et qu'il acquiesçait à tout ce que l'Empereur trouverait convenable.
Mme Lehon redoubla d'instances et elle amena l'Empereur à lui adjuger sur la fortune de Morny 3,500,000 francs.
Depuis son retour et après avoir acquiescé à la décision impériale en l'exécutant, de Morny a fourni la preuve qu'il ne devait rien, mais qu'au contraire il lui serait dû, si on établissait des comptes, 2,500,000 francs !
Mme Lehon n'en touche pas moins 3,500,000 francs, elle vend son hôtel (i) et se retire dans une terre nouvellement acquise ; sa fille, la princesse Poniatowski qui est fille de Morny, ne partage pas, à ce qu'il paraît, les ressentiments de sa mère, elle a écrit à de Morny pour lui demander de le voir; Morny hésite, mais je crois qu'il cédera.
Dans la vie réelle, les romans ont un épilogue triste ; il en fut ainsi pour Mme Lehon ; la comtesse mourut à Paris, rue Tilsitt, 3, le 2 mars 1880, à 71 ans, fort abandonnée (2).
(1) Il appartient aujourd'hui à Mme Sabatlier-d'Espeyran. [Gaulois du 6 octobre 1887.)
(2) Son fils aine, Eugène-Loiiis-François-Charles, mourut le 5 août 1860, il avait épousé à Paris (1" arrondissement) le 10 mai 1851 sa cousine Charlotle-Fanny-Jeanne Mosselman, d'où René-Maurice-Heuri-François, né à Paris le 27 avril 1858. Son second fils, Louis-Xavier- Léo pold-Charles avait épousé eu 1857 Amélie de Sangro de Gensano, d'où Louise- Françoise-Madeleine-Cbarlotte, née à Paris le 29 mai 1859.
Morny s'était marié : Lord Malmesbury dit dans les Mémoires d'int ancien Ministre^ 1885, 236, à la date du 9 janvier 1857 :
« Mme de Bonneval écrit que M. de Morny va épouser Mlle Troubetskoï, fille naturelle de Tempereur Nicolas et demoiselle d'honneur de l'impératrice actuelle ; elle est fort belle, avec des yeux noirs et des cheveux dorés. »
Voici l'acte du mariage :
Extrait du registre des actes de mariage du 10^ arrondissement de Paris.
Du lundi vingt juillet mil huit cent cinquantesept, à midi.
Transcription d'un acte de mariage dont la teneur suit : n° 669, traduit du latin. Acte de mariage. Extrait du registre des mariages de l'église paroissiale catholique romaine de Saint- Pétersbourg, sous l'invocation de Sainte-Catherine, vierge et martyre. L'an du seigneur mil huit cent cinquante-sept, le septième jour de janvier, vieux style, après ayoir obtenu dispense de l'excellentissime , illustrissime et révérendissime Dom Venceslas Zylinski, archevêque de Mohilef, métropolitain de toutes les églises catholiques romaines dans l'empire russe, président du collège ecclésiastique
catholique romain et chevalier d'ordres ; après la publication des bans qui n'ont amené la découverte d'aucun empêchement canonique, après une enquête préalable, du consentement libre des parties contractantes, en présence de témoins dignes de foi et signé par les contractants et les témoins sur le registre des enquêtes ; après avoir rempli les formalités prescrites par le droit, moi, Pierre Couder, curé de Féglise de Saint-Louis de Moscou, j'ai interrogé le futur, de la religion catholique, S. Exe. Charles-Louis-Joseph- Auguste comte de Morny, président du Corps législatif et ambassadeur extraordinaire de France près la cour de Russie, et la future S. Exe. Sophie, princesse Troubetskoï, de la religion grœco-russe, et ayant constaté la liberté de leur consentement, je les ai unis par les liens du mariage et leur ai donné la bénédiction suivant le rite de Notre Sainte Mère l'Église. Les témoins ont été : S. Exe. le prince Gortchakoff, M. D. Charles Baudin, S. Exe. le comte André Schouvaloff, S. Exe. le comte Wladimir Bobrinsky, S. Exe. le comte Jean Tolstoy, S. Exe. le prince Dolgorouky, T. Hitroiï, S. Exe. le comte Alexandre Adlerberg et beaucoup d'autres. (Suivent les légalisations de signatures usitées en pareil cas.)
154 i-ES SECRETS DES BONAPARTE
La veuve de Morny s'est remariée en 1868 au duc de Sesto : une de ses filles, Charlotte- Louise-Marie-Eugénie, née à Paris le 19 janvier 1858, est morte à Paris le 26 juin 1883 ; elle avait épousé en 1877 José comte de la Corzana, d'où José, né à Madrid le 22 juillet 1878 (De Bethencourt, Annuario de la Noble^a de EspanUy 1884, 32.)
Son autre fille, Sophie-Mathilde-Adèle-Denise, demeurant rue Pierre-Charron, i, a été séparée de corps par jugement du tribunal civil de la Seine d'avec son mari Pierre-Raoul-Jacques- Godard marquis de Belbeuf (Débats du 25 avril 1887) ; le 24 novembre, elle a été pourvue dun conseil judiciaire [Petites Affiches du 3 décembre) ;
Son fils aîné, le duc actuel de Morny, pour lequel s'est tuée (1882) Mlle Feyghine, a épousé, en 1886, Carlotta Guzman Ybarra, fille du président de la république de Venezuela.
On peut voir au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale une charmante photographie de Michelez représentant les Fils du Duc de Morny ^ d'après H. Merle.