‹ Les secrets des BourbonsChapitre 11 sur 23 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

LE VRAI

LOUIS XVII

L'enfant qui mourut au temple le 20 prairial an in (8 juin 1795) était-il vraiment le dauphin ^fils de Louis XVI, connu dans l'histoire sous le nom de Louis XVII ? Telle est la question, insoluble ici, dont une révélation inattendue, se recommandant d'un nom que personne ne récusera, celui de Desèze, le défenseur de Louis XVI, nous permet de donner aujourd'hui la solution.

L'histoire aura attendu longtemps, et la politique aussi ; le secret a été bien gardé, il l'a été pendant quatre-vingt-six ans, c'est beaucoup pour un secret.

Depuis les derniers historiens de Louis XVII, M. de Beauchêne et Louis Blanc, la question n'avait pas fait un pas. Pour M. de Beauchêne, quoique archiviste de son métier, sa crédulité fut sans bornes; on verra ce qui reste de son livre, après avoir lu ces pages. Quand M. Louis Blanc publia en 1862 dans le tome XII de son Histoire de' la Révolution son chapitre : Mystères du Temphy sa situation était bien autrement délicate que celle de M. de Beauchêne; à l'aide d'inductions, qui ne sont pas toujours très sûres, il arrivait à cette conclusion, que Louis XVII n'était • pas mort au Temple, mais il affirmait non moins énergiquement que les différents personnages qui se sont donnés pour Louis XVII à des époques très différentes, étaient des imposteurs. Dans son

système, qu'était-il devenu, s'il n'était pas mort au Temple ? Louis Blanc ne le disait pas, il ne pouvait pas le dire, pour une bonne raison, c'est qu'il ne le savait pas; de la sorte il laissait le lecteur dans • une situation d'esprit fort critique et en France nous n'aimons pas les conclusions purement négatives, elles nous répugnent.

Je me propose d'examiner les différents motifs qui portent à réviser- le jugement de l'histoire; puis je donnerai les documents inédits venant à l'appui et je terminerai parce que j'appellerai la révélation Desèze.

L'identité dû dauphin et de l'enfant mort au Temple cesse d'être clairement établie à partir du 19 janvier 1794, jour où le cordonnier Simon . cessa ses fonctions. Le matin de ce jour, quatre personnes seulement étaient au Temple : le dauphin, Simon, sa femme et M»*» Royale, la future duchesse d'Angoulême. Simon mourut sur Técha- £aud le lo thermidor an II (28 juillet 1794); il

sera parlé plus loin de sa veuve avec force détails, ainsi que de la duchesse d' Angoulême ; mais dès à présent il faut faire remarquer que cette dernière, confinée dans une chambre éloignée^ ne revit plus dans sa prison l'enfant du Temple, par conséquent ne sut de lui que ce qu'on voulut bien lui en dire. Du 19 janvier 1794 au 29 juillet de la même année il n'y eut pas de gardien du Temple : Tenfant était surveillé par des commissaires qui se renouvelaient tous les jours et dont aucun n'était à même de constater l'identité. Laurent qui fut nommé gardien le 29 juillet, Gomin qui lui fut adjoint le 9 novembre, Lasne qui fut nommé le 3 avril 1795 n'étaient pas davantage en état de constater l'identité ; aucun n'avait connu le dauphin avant d'entrer en fonction. Un enfant a donc pu parfaitement être substitué au dauphin à partir du 19 janvier 1794, sans que le contrôle fût possible.

Le dauphin était en parfaite santé, quand les

époux Simon le quittèrent ; l'enfant du Temple au contraire ne tarda pas à péricliter depuis lors, et le 6 mai 1795 °^ dut lui donner un médecin, Desault. Celui-ci avait soigné le frère du dauphin mort en 1789; il avait alors eu l'occasion de voir le dauphin lui-même aux Tuileries ; il put constater que l'enfant qu'on lui représentait n'était pas le dauphin et il consigna le fait daiis un rapport, aujourd'hui disparu, qui fut annexé au procèsverbal de la séance de la Convention du 9 juin. Ce rapport n'a jamais été publié; il a vraisemblablement été détruit à Tépoque par des mains intéressées. Voici sur ce point la tradition de la famille : >

« Je soussigné, Agathe Calmet, veuve de Pierre Alexis Thouvenin, demeurant à Paris, place de FEstrapade, 34.

« Déclare que du vivant de M. Thouvenin, mon mari, neveu de M. le docteur Desault, j'ai souvent entendu Madame Desault ma tante, me raconter, que le

17 floréal Tan m de la république, mai 1795, le docteur Desault, chirurgien en chef de THotel-Dieu, fat appelé pour visiter « l'enfant Capet, » qui était à cette époque enfermé au Temple, ce sont les expressions dont se servirent les jnembres du comité de sûreté générale de la Convention dans Tordre écrit qui fat transmis à M. Desault.

« Lorsque le docteur Desault fit sa visite au malade qui était au Temple on lui présenta un enfant «t qu'il ne reconnut pas pour être le dauphin^ » qu'il avait vu quelquefois avant l'arrestation de la famille royale.

Le jour ou M. Desault déposa son rapport, après avoir fait quelques recherches pour tâcher de découvrir ce que pouvait être devenu le fils de Louis XVI, puisqu'on lui avait présenté un autre enfant à sa place, un dîner lui fat offert par les conventionnels. Au sortir de ce repas en rentrant chez lui, le docteur Desault fat pris de violents vomissements, à la suite desquels il. cessa de vivre, ce qui laissa croire « qu'il avait été empoisonné. »

Paris, le 5 mai 1845

Signé : A. Thouvenin.

Le 1^ juin Desault mourut; le 5, il fut remplacé par le docteur Pelletan qui ne connaissait pas le dauphin; celui-ci s'adjoignit le docteur Dumangin, puis Lassus et Jeanroy; aucun ne connaissait le dauphin; ce sont pourtant eux quatre qui ont signé le procèsverbal d'autopsie^ dont on peut voir l'original aux archives de la préfecture de police. L'enfant mourut le 8 et 'on lit dans le procès-verbal d'autopsie : « tous les désordres dont nous venons de donner le détail sont évidemment l'effet d'un vice scrofuleux existant depuis longtemps^ et auquel on doit attribuer la mort de l'enfant. » Or le dauphin n'était pas scrofuleux, on verra plus loin le témoignage de la veuve Simon sur ce point.

L'enfant du Temple était à peine mort et le mois suivant on arrêtait à Thiers un enfant qu'on supposait être le dauphin; le doute sur l'identité commençait à se glisser, c'est ce doute que devaient tenter d'exploiter les faux Louis XVII. Il y en eut assez pour que je sois embarrassé de les compter :

quatre cependant méritent d'être nommés : Hervagault sous le consulat, Malhurin Bruneau sous k Restauration, Richemont sous Louis-Philippe et jusqu'à sa mort arrivée en 1853 (i), NaundorfF sjus Louis-Philippe aussi, jusqu'à sa mort arrivée en 1845. Tous les quatre étaient assez intelligents, les trois 'premiers savaient un peu de la vérité, ce qui leur permit de jouer leur rôle avec assez de vraisemblance pendant quelque temps; quant au dernier, qui en savait beaucoup plus, il en sera question plus loin. Dès maintenant une réflexion bien naturelle se présente. Si l'enfant mort au Temple avait été réellement le dauphin, les faux Louis XVn n'auraient pas eu autant de fervents.

Veut-on du reste' un témoignage concluant? le Times du 4 décembre 1838 contient une lettre signée : baron F. Thierry, où se lit ceci : « Un des

I. Le gouvernement impérial fit mettre les scellés sur ses papiers; Richemont était fort adroit et je ne pense pas qu'oa y ait rien trouvé.

principaux agents qui se sont employés pour arracher le dauphin du Temple, fut le comte de Frotté, général vendéen, à la famille duquel je suis allié : ma sœur avait épousé son frère; j'ai eu, par conséquent, les moyens de m' assurer que le comte de Frotté a ^iti lé^principal instrument de V évasion du dauphin et de sa fuite dans la Vendée^ où quelques temps après il organisa la guerre si célèbre dans rhistoire de France. » Ce serait à l'occasion de l'arrivée du dauphin en Vendée que Puisaye et Charette auraient publié deux proclamations, où il serait question de ce dernier; je dois dire que les textes authentiques semblent avoir disparu et les différentes copies que j'ai eues sous les yeux me paraissent suspectes.

Examinons maintenant le témoignage des deux seuls témoins compétents sur la question de l'identité, la veuve Simon et la duchesse d'Angoulême.

La veuve Simon fut admise aux Incurables de Paris le 23 germinal an IV (12 avril 1796) sur la

présentation du ministre de Tintérieur en date du 14. Voici ce qu'elle disait en 181 r, elle avait alors soixante-six ans.

« M. Remusat, docteur en médecine, est introduit (Mouvement d'intérêt) .

«... En 181 1, j'étais interne dans un hôpital où se trouvaient un assez grand nombre de malades. Un jour en venant faire mon service, je vis une femme qui s'appelait Simon; je l'entendis se plaindre du régime de rhôpital; elle dit : a Si mes enfants étaient ici, s'ils me savaient ici, ils ne me laisseraient pas sans secours. » Je lui répondis : « Je ne vois pas quels secours ils pourraient vous donner de plus, autres que ceux que vous avez. » — « Oh ! me dit-elle, vous ne savez pas desquels enfants je parle; c'est de mes petits Bourbons que j'aime de tout mon cœur. » — « Vos petits Bourbons !» — « Oui, me dit-elle, j'ai été gouvernante des enfants de Louis XVI. » — Je fus étonné de ce mot : elle me le répéta. Je lui dis : « mais le dauphin est . mort ! » Elle me répondit : « Non il ne Test pas. » Et

alors elle me raconta que le dauphin avait été enlevé, je ne sais pas trop si c'était dans un paquet de linge ou autrement. Je lui fis d'autres questions, mais je ne sus que cela. Je descendis et je demandai au médecin en chef quelle était cette femme ; on me dit que c'était la femme du geôlier du Temple. Cétait en 1811; je crois qu'elle est morte, je n'en ai plus entendu parler. » (Sensation) (Galette des Tribunaux du 3 novembre 1834, procès Richemont) Napoléon I«% qui était très indulgent pour tout ce qui ne le gênait pas, ne se préoccupa pas de propos qui ne pouvaient que lui être utiles, en je-, tant des doutes sur la. légitimité de Louis XVIII; mais la Restauration ne pouvait faire de même et voici un rapport de police de 1816 :

Rapport du ij novembre 1816.

« Il existe en effet à Thospice des Incurables, une femme qui y est connue sous le nom de la veuve Simon^ dont le mari était cordonnier. Cette femme née Marie- Jeanne Aladame, âgée de 71 ans, épousa ledit Simon (Antoine) le 15 mai 1788 et entra aux Incurables le 12 avril 1796; elle dit que son mari fiit gardien du

Dauphin au Temple et qu'elle en fut la gouvernante, qu'elle a perdu par suite des événements tout ce qu'elle possédait et qu'elle a, après avoir perdu son mari qui fut guillotiné, éprouvé beaucoup de mauvais traitements et qu'elle avait été emprisonnée.

« Cette femme se plaint beaucoup de n'avoir d'autre récompense des services qu'elle dit avoir rendus au Dauphin, que celle d'être placée aux Incurables où elle n'est pas heureuse. Elle s'étonne que Madame duchesse d'Angoulême, qui connaît sa situation et l'utilité dont elle a été à son auguste frère, ne fasse rien pour elle ; elle jase beaucoup, mais sans suite, ses organes étant afËiiblis. Dans tout ce qu'elle dit, elle montre plutôt de l'attachement au gouvernement que du mécontentement.

« Elle dit que le Dauphin existe, qu'elle en a la certitude et que tout s'arrange pour qu'il reprenne sa place. On croit que ses propos sont l'effet d'un cerveau dérangé.

« Il n'y a pas de doute qu'elle soit une veuve Simon, on a vu son contrat de mariage.

Les officiers de paix attachés au ministère,

Page 1