I. En italique dans roriginal
ront parlé, peut-être de manière à exciter des curiosités fort indiscrètes.
« C'est là, très probablement, l'origine de bruits étranges qui circulent dans certaines coteries.
« La veuve Simon aflSrme n'avoir reçu depuis deux mois que la visite de deux dames qui paraissaient titrées ; elle l'ont questionnée et en ont reçu en grand détail communication de ses rêveries.
« On lui a Élit observer l'inconvenance de s'entretenir défaits aussi invraisemblables que ceux dont elle alimente la crédulité et elle a promis d'être plus circonspecte.
« Cette particularité ne parait (sic) sans importance dans un moment où certaines personnes paraissent disposées à s'armer de toutes les calomnies et de tous les rêves pour agiter les esprits, auxquels il faut du changement à quelque prix que ce soit, et dont les vœux, les indiscrétions et les provocations coupables sont depuis longtemps hors de toutes les limites des bienséances et du devoir, i»
{Archives nationales^ sûreté générale.
A cette note est annexé le procès-verbal ci-après^ sûr lequel j'appelle toute Tattention du lecteur :
Procès-verbal.
« Cejourd'hui seize novembre mille huit cent seize est comparue au Ministère de la Police Marie-Jeanne Aladame veuve Simon, âgée de soixante et onze ans, native de Paris, qui a répondu à nos diverses interpellations, ainsi qu'il suit, savoir :
« Qu'elle a épousé le 15 mai 1788 Antoine Simon, cordonnier, demeurant à Paris, rue des Cordelliers, lequel fut nommé en 1792, officier municipal, et ensuite gouverneur ou concierge de la Tour du Temple ;
« Que, son mari ayant été exécuté avec la Commune proscrite par les événements de Thermidor an 2, elle fut arrêtée et détenue un mois, faits qu'elle justifie par les papiers que ladite veuve Simon nous a représentes ;
« Qu'après sa mise en liberté, en vertu d'un ordre du Comité de sûreté générale du 7 fi-uctidor an 2, elle revint habiter son logement rue des Cordelliers, n® 32 ; qu'elle est admise aux incurables depuis mai 1796.
a Déclare ladite veuve Simon qu'en quittant la Tour du
DES BOURBONS 8l
Temple le jeune et 'infortuné Louis XVII était en bonne santé; que, pendant qu'elle lui donnait ses soins, il avait été grièvement incommodé d'une maladie vermineuse dont il s'était ensuite bien rétabli ; que ses traits sont tellement- gravés dans son cœur qu'elle le reconnaîtrait si jamais il pouvait lui apparaître ; qu'il avait au bas de la mâchoire gauche une cicatrice ineffaçable provenant de la morsure d'un lapin blanc que le prince élevait lorsqu'il habitait le château des Tuileries ;
« Qu^elîe a une entière conviction que le jeune prince n'est point mort dans là Tour du Temple, ainsi que h nouvelle en fut répandue dans le temps; que cette conviction est si intime que rien ne saurait Ven dissuader,
« Ladite veuve Simon, pressée de s'expliquer relativemeat aux circonstances qui ont pu lui suggérer une telle opinion sur un événement dont toutes les circonstances ont été minutieusement constatées, a déclaré
« Que, la veille du jour où la mort du jeune prince fut annoncée par les papiers publics, elle vit, se trouvant à côté de l'école de chirurgie, passer la voiture du blanchisseur, employé au Temple, qu'elle reconnut une
manne ou panier, dans lequel on aura pu introduire un autre enfant destiné à être substitué au jeune Prince qu'elle dit avoir été enlevé à cette époque ;
« Que son opinion s'est fortifiée des propos qu'on attribue à M.. Dessaut, chirurgien, qui, lorsqu'on lui représenta le cadavre du prétendu Louis XVII, dit qu'il ne reconnaissait point le corps du jeune prince auquel il avait donné ses soins précédemment ;
« Qu'ayant une cousine, portière d'une maison, place Vendôme, occupée par une administration, dont les propriétaires avaient émigré, elle a eu par cette portière des nouvelles du Prince ; qu'elles étaient convenu ensemble d'un mot de convention pour se faire connaître sans qu'un tiers présent put savoir ce qu'elles disaient, si l'enfant était bien ou mal portant ; qu'elle ne peut dire comment sa cousine, portière, pouvait être au courant des nouvelles du Prince, mais qu'elle croit que c'était par des lettres de ses anciens maîtres, avec qui elle correspondait ; qu'elle ne peut feire confirmer ce qu'elle avance par le témoignage de sa parente, décédée depuis cinq à six ans ;
« Enfin, qu'elle a vu le jeune prince, il y a eu onze ans au mois de juillet dernier : qu'il est entré, ayant à ses côtés un nègre, d'environ vingt ans, dans une salle des Incurables, où elle se trouvait avec les huit personnes de la maison ; qu'il passa devant elle, ne la nomma point, mais la salua, en portant la main à son cœur et en lui faisant signe de garder le silence, qu'arrivé à son lit, sur lequel était un couvre-pied bleu, il dit : « Je vois qu'on ne m'avait pas trompé » ; qu'elle a omis de dire une .circonstance qui peut expliquer cette remarque, savoir qu'une dame, grande, brune, qui lui parut étrangère, avait demandé, six semaines aiy)aravant, à voir la veuve Simon et qu'elle avait été conduite à son lit auprès duquel elle se trouvait, et que voyant l'attendrissement qu'elle éprouvait au souvenir du Prince sur lequel quelques mots fiirent prononcés, cette dame lui dit : « ne vous chagrinez pas », en la touchant du pied pour faire cesser tout discours à ce sujet.
« Qu'il ne s'est passé, depuis onze ans et demi, aucune circonstance propre à confirmer ou à détruire la certitude où elle est de l'existence du fils de Louis XVI.
« Il a été inutilement observé à la veuve Simon que les détails qu'elle mettait à l'appui de sa croyance étaient tous invraisemblables, n'ayant de consistance que par sa crédulité alimentée par les nouvelles absurdes qui circulèrent dans le temps où il mourut, qu'une fois pleine de l'idée que le prince n'était point mort, elle a pu rapporter à sa croyance les visites qu'elle a reçues dans l'objet de satisfaire une simple curiosité, et nous avons continué nos questions sur sa situation dans la maison des Incurables, sur les personnes qui l'auraient visitée avec l'intention de la faire expliquer relativement au Dauphin ; et elle a répondu :
Que, depuis le retour du Roi, invoqué par les vœux qu'elle n'a cessé d'adresser au Ciel, elle a été constamment persécutée par des personnes de la maison qui sont loin d'avoir pour les Bourbons les sentiments dont elle est animée ;
« Qu'elle a toujours été très-discrète même avec ses commensales de chambrée sur l'existence du Prince ;
« Que, dans une visite dont M™* la duchesse de Berry a honoré la maison, la Princesse lui a parlé, et qu'elle
lui a dit tout ce qu'elle vient de raconter ; qu'elle en avait reçu la promesse d'un secours en linge et vêtements ; qu'au mot de Convention pour avoir des nou- •velles de l'existence du Prince (Astikot-Morlinghot) elle avait souri et le lui avait fait répéter deux fois pour s'en souvenir.
« Que, depuis deux mois, elle a été visitée successivement par deux dames, qui paraissent de condition, qui l'ont entretenue de ce qu'elle pouvait savoir sur l'existence du Dauphin, et qu'eUe a reçu de l'une six francs et de l'autre quatre francs, et elle a terminé par reconnaître qu'il y aurait indiscrétion grave à causer légèrement de détails qui, d'après nos observations, n'étaient peut-être point conformes à la vérité, reconnaissant que dans cette croyance elle n'était inspirée que par la conviction ou le désir de voir ses vœux réalisés.
« Et ladite veuve Simon, a signé après lecture.
V« Simon.
(Archives nationales^ sûreté générale).
On a fait parler plus d'une fois la veuve Simon, c'est la première fois qu'elle parle elle-même; elle . a signé ce procès-verbal. Il suffirait à prouver, à défaut de la note que nous donnons ci-après, qu'elle avait alors toute sa tête. Voici une femme de soixante-onze ans, qu'on fait venir aux Tuileries, qui est interrogée devant deux personnages qu'elle ne connaît pas, mais qu'elle soupçonne bien être de très-hauts personnages, — nous verrons tout à rheure que l'un d'eux est le comte Decazes, ministre de la police, et le second n'est rien moins que le prince de Talleyrand (i) — ; elle ne varie pas dans ses réponses, elle n'a pas peur, elle dit ce qu'elle
I. On lit dans les notes manuscrites de Napoléon, mises par lui à Saint-Hélène en marge de l'ouvrage de Fleury de Chaboulon sur les Cent Jours (notes dont une copie a été faite par Meneval sur son exemplaire, aujourd'hui à la Bibliothèque nationale). « Le séquestre sur les biens de Talleyrand fut mis dans la journée. On trouva dans son hôtel des lettres adressées à la duchesse d'Angoulême, encore cachetées. » (Fleury de Chaboulon, I, 411). Ceci atteste les rapports existant entre la duchesse d*Angoulême et Talleyrand.
croit la vérité. Voici sur elle une note de police postérieure :
« Lundi 18 novembre (îiseï i6), la femme Simon des Incurables a été amenée à la police générale, on Ta beaucoup questionné sur ce qu'elle prétend connaître de l'existence de Louis XVII. Un grand nombre de personnes distinguées ayant été voir et consulter depuis un certain temps cette femme, on lui a demandé si elle ne pourrait pas dire les noms de ces personnes ; mais elle les ignorait. La police l'a renvoyée, en lui ordonnant, sous les peines les plus sévères , de ne plus rien dire à l'avenir sur ce sujet. Cependant cette femme qui paraît être en parfaite raison tient toujours les mêmes discours à ceux qui peuvent l'approcher. »
(^Archives nationales, sûreté générale.)
Malgré cela, la veuve Simon continuait à parler; cela devenait gênant; on verra par le rapport ciaprès qu'elle eut l'intention de déposer dans le procès de Mathurin Bruneau :
Minute de rapport.
2 août 1817.
Monseigneur,
J'ai promis hier à Votre Excellence des détails sur une conférence que trois personnes ont eu (sic) avec la femme Simon.
Il résulte de cet entretien :
1° Qu'à l'époque où elle cessa d'être la gardienne du Dauphin, c'est-à-dire 5 à 6 mois avant la nouvelle de sa mort, // était plein de force et n avait aucun des symptômes de la maladie dont on a dit qu'il était atteint;
2° Qu'elle ne doute nullement qu'il ait été enlevé de la prison du Temple, parce qu'elle fut informée, dans le temps, par le cuisinier de la prison, et de ce fait et de la translation au Temple d'un enfant rachytique et contrefait, qu'elle avait elle-même vu sortir de l'École de médecine dans un panier qu'on avait chargé sur une voiture de linge sale ;
3«» Qu'elle est également certaine de son existence, soit parce qu'elle n'a presque pas cessé d'en avoir des
nouvelles depuis son évasion, soit parce qu'il fut lavoii% il y a environ 12 ans, dans l'hospice où elle est et qu'elle le reconnut, non seulement au premier aspect, mais à divers gestes de vivacité, auxquels il se livra pour l'engager à ne pas trahir Vincognito qu'il avait intérêt de garder et qui lui rappelèrent ceux qui lui échappaient lorsqu'il était sous sa garde ;
4P Qu'elle. a attesté tout cela dans une espèce d'interterrogatoire qu'on lui a fait subir, six semaines avant le mois de janvier dernier, au château des Tuileries, en présence de deux personnes qu'elle ne connaît pas, mais dont l'une parait être, d'après le signalement qu'elle en donne, M. le prince de Talleyrand ;
50 Qu'elle a réitéré la même déclaration, tant à Leurs Altesses Royales Madame et Madame la duchesse de Berry, dont elle a reçu la visite, qu'à deux ambassadeurs, deux anglais de distinction, et à toutes les personnes qui lui ont parlé de cette afiaire ;
6° Qu'elle est sûre de reconnaître le prisonnier de Rouen et d'être reconnue par lui, s'il est véritablement Louis XVII;
70 Qu'elle sait beaucoup d'autres choses plus graves et plus décisives, dont elle ne parlera que lorsqu'elle sera appelée devant la justice.
Tels sont. Monseigneur, les principaux faits qu'a racontés cette femme; elle a mêlé à tout cela les plus grandes démonstrations d'intérêt pour Louis XVII, qu'elle afi&rme avoir constamment traité avec beaucoup d'égards, et elle a ajouté que depuis quelque temps elle ne sortait pas parce qu'elle s'attendait, d après des avis qu'elle avait reçus, à être appelée d'un moment à' l'autre à Rouen {ce qui ri mi pas lieu, elle ne déposa pas au procès de Mathurin Bruneau),
Indépendamment de tous ces détails, elle en a donné d'autres qui remontent à la captivité de Louis XVII et, comme le prisonnier de Rouen n'en dit rien dans le mémoire manuscrit qu'il fait circuler, je crois devoir les faire connaître à Votre Excellence, afin qu'elle examine dans sa sagesse s'ils ne devraient pas être l'objet d'un interrogatoire qui fournirait un nouveau moyen de le confondre.
Ces détails se réduisent à quatre et s'appliquent : i^i
DBS BOURBONS 91
un chien nommé Castor que le jeune prince aimait beaucoup ; 2° à une circonstance dans laquelle la femme Simon, pressée de représenter l'enfant aux commissaires de la Commune, Tinvita à sortir du bain et, sur son refus, lui appliqua (pour la première fois, dit-èlle^ deux tapes sur les fesses; y au soin qu'elle avait pris, pour le distraire et flatter ses goûts, de faire pratiquer dans une tourelle une espèce de volière, où l'on avait mis des pigeons, des tourterelles et d'autres oiseaux ; 4° enfin à un mouvement de fi-ayeur qu'elle eut en voyant un jour, pendant qu'elle était seule à faire promener le Prince, un militaire armé de deux pistolets ; elle eut le soupçon que ce militaire avait formé quelque projet sinistre contre l'enfant ou contre elle-même et, après avoir fait retirer brusquement celui-ci (ce qui le contraria beaucoup), elle se trouva mal, par suite de l'alarme qu'elle avait éprouvée.
Il est de mon devoir d'informer Votre Excellence que les trois personnes qui ont été voir la femme Simon
lui ont été envoyées par MM , à la sollicitation des
initiés qui l'ont exigé. Il a cru devoir adhérer à leur
désir, pour justifier la confiance qu'ils lui témoignent; mais vous voyez, Monseigneur, que son premier soin est d'offrir à Votre Excellence tous les renseignements que cette démarche lui a procuré.
Je termine en annonçant à Votre Excellence que l'indication, qu*on avait donnée pour aller voir le cheval de carton qu'on dit avoir servi à l'enlèvement de Louis XVII, s'est trouvée fausse, et que, s'il faut en croire un des meneurs les plus actifs de cette aflSiire, M"« Hue, femme du premier valet de chambre du Roi,, a formellement promis de s'en entretèhir aujourd'hui ou demain avec Son-Altesse Royale Madame.
(Archives nationales y sûreté générale.)
Voici enfin un nouveau et dernier rapport de police sur la veuve Simon :
Minute de Rapport
4 août 1817.
Monseigneur,
En communiquant à Votre Excellence l'induction qu'on» avait tirée de la diSérence de langage de la femme Si-
mon, lorsqu'elle parle de S. M. et de S. A. R. Madame, ou de Louis XVII, j'étais loin de prévoir que cette in- * duction fût susceptible d'être combattue. Elle l'est cependant, et elle l'est par un témoignage, qui semble inspirer à la multitude une grande confiance, c'est-àdire par l'une des religieuses attachées à la maison qu'habite la femme Simon. S'il faut en croire ce que M. M.. . a entendu hier, de la bouche d'un médecin qui vient de payer cpmme tant d'autres son tribut a' la curiosité, cette religieuse assure : que, depuis sept ans qu'elle est dans cette haspice, elle a toujours entendu la femme Simon parler de Venlèvement et de Vexistence de Louis XVII^ comme elle en parle aujourd'hui, (en italique dans le texte).
Cela prouverait tout au plus que la femme Simon est de bonne foi dans l'erreur, car enfin elle ne rapporte que des oui-dire, mais les intrigants qui se mêlent de cette affairé ou les hommes avides du merveilleux ne raisonnent pas ainsi et ils ont grand soin de conclure du témoignage de la religieuse qu'il n'est plus possible d'élever le moindre doute sur ces deux faits capitaux, puisque
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la femme Simon les a racontés dans un moment où personne en France n'osait se flatter de voir triompher le système de la Légitimité, et où elle ne pouvait pas soupçonner l'apparition du prisonnier de Rouen.
Il faut que Votre Excellence sache aussi que cette même religieuse a prétendu avoir été abordée il y a quelque temps par un inconnu qui lui dit en parlant de la femme Simon : c\st une folle, il est bien vrai que le Dauphin a été enlevé, mais il est mort dans la Vendée^ et nous avons son cœur. (En italique dans le texte).
« Voyez-vous, disent les initiés, on n'ose plus nier le fait de l'enlèvement, mais on cherche à en altérer Tinfluence par une fable grossière », et les esprits feibles font chorus avec eux.
Un autre trait raconté par la femme Simon et qui ne fait pas moins fortune, c'est qu'elle a été visitée dernièrement par un jeune homme vêtu d'un habit vert, qui lui offrit du tabac, et qu'après en avoir accepté une prise, elle éprouva un tel désordre dans ses sens, qu'il lui fut impossible de ne pas croire qu'on y avait mêlé une substance dangereuse. Aussi se montre-t-elle for-
tement décidée à ne plus accepter de tabac de personne. Les principaux de l'affaire du faux Dauphin assurent que M. le Ministre d'Etat, Préfet de Police (i) est allé foire un voyage à Rouen et que, malgré qu'on se soit plu de donner la couleur de Taffaire Maubreuil, ils étaient persuadés au contraire que ce voyage était relatif au faux Dauphin.
M. de Foulque est parti ce matin, à l'effet de procurer à M. M... une mission expresse. Aussitôt que celui-ci l'aura reçue, il m'en instruira, afin que je fasse connaître à. Votre Excellence le jour et l'heure de son départ pour Rouen.
(^Archives nationales , sâreté générale)
Il n'était plus permis d'hésiter ; la veuve Simon allait déposer de pareilles choses en public, en
I. Le comte Angles. Je distingue à cette époque trois polices ; celle du comte Decazes, ministre de la police ; celle du comte Angles, préfet de police ; celle du pavillon Marsan, au service du futur Charles X; toutes trois rivales et se jouant de bons tours, chaque fois que c'était possible. Il y avait aussi le cabinet noir, mais moins bien organisé qu'il ne Ta été par M. Saintomer sous le second Empire.
justice, dans le procès Mathurin Bruneau. L'existence <lu dauphin serait révélée, en tout cas il serait établi que l'enfant mort au Temple n'était pas Louis XVII. Quel scandale! On n'hésita pas. La veuve Simon fut enlevée et enfermée à Hicêtre, où elle est morte.
Par une coïncidence remarquable, un M. Caron, ancien employé au service de la bouche de Louis XVI, qui avait informé la duchesse d'Angoulême de l'enlèvement de son frère et touchait d'elle une pension depuis 1814, disparut le 4 mars 1820 après une audience de Louis XVIII et plusieurs visites du prince de Polignac, et sa famille a toujours fait de vains efforts pour le retrouver, ou même pour savoir ce qu'il était devenu. Lui aussi avait parlé !
La situation de la duchesse d'Angoulêmc était fort difficile : tous les faux Louis XVII firent des démarches vis-à-vis d'elle, elle les accueillit comme elle devait le faire. D'un autre côté, elle savait' la
vérité et ne pouvait pas la dire. Placée à côté du trône, devant y monter un jour, il était inadmissible qu'elle révélât un secret qui eût compromis son oncle, son feeau-père, son mari. De là cette attitude ambiguë qu*elle manifesta dans nombre de circonstances, quand il s*agit du corps de l'enfant mort au Temple, de son coeur conservé par le docteur Pelletan qu'on finit par refuser, de services en l'honneur de Louis XVn qui ne furent jamais célébrés, d'un monument élevé à sa mémoire voté par une loi du 19 janvier 1816 qui ne iut jamais mise à exécution. Voici deux témoignages importants entre autres :
« Sous la Restauration, j'en parlai (du corps) au cardinal de la Fare, (i) archevêque de Sens. Il me répondit que M"^« la dauphine était persuadée que sou
I. Décédé aux Tuileries le 10 décembre 1829, négocia le mariage de la duchesse d'Angoulême en 1799, était son premier aumônier sous la Restauration ; il avait donc bien des moyens d'être sûrement informé.
malheureux frère n'était pas mort au Temple, et qu'ainsi nous ne pourrions que renouveler ses douleurs sans la convaincre. » (Général comte d'Andigné, Mémoires inédits y cités par Beauchêne, 4*^ édition, II, 362/) « Il était tellement avéré que les restes de l'enfant mort au Temple avaient été déposés dans ce lieu (le cimetière de Sainte-Marguerite), quela Restauration venue (i)
I. On lit dans le journal la Fille de Pam l'article suivant reproduit par les Débais du 23 janvier 1882 :
« En 181$, le bruit s'étant répandu que le fils de Louis XVI n'était pas mort, qu'il avait été enlevé de la prison du Temple par des amis de la famille royale, Louis XVIII comprit qu'il était nécessaire de fournir une preuve matérielle du décès, et de prouver que Tex-dauphin avait bien été enterré à Sainte- Marguerite comme on l'avait dit tout d'abord.
« Or, pour bien accréditer cette version, il importait d'avoir le concours de l'abbé Dubois, ancien curé de cette paroisse : cet homme vénéré de ses paroissiens, se trouvant en sûreté au milieu d'eux, n'avait pas été obligé d'émigrer, et par conséquent il n'avait jamais perdu de vue son église.
« Le roi l'ayant donc fait venir aux Tuileries, lui exposa ce dont il s'agissait et invoqua son témoignage : « Sire, lui répondit l'honnête curé, ma conscience se refuse à accréditer cette erreur, car jamais Louis XVII n'a été enterré au cimetière de Sainte-Marguerite, » et promesses, prières ni menaces ne purent vaincre son inflexibilité.
M. Lemercier, curé de Sainte-Marguerite, crut devoir faire une démarche formelle auprès de M™« la duchesse -d'Angoulême. Il lui proposa donc « de faire chercher ces restes; » afin de les mettre dans unjieu plus convenable, et il offrit même de les placer dans une chapelle -de son église qu'on aurait disposée à cet effet. M"*« la -duchesse d'Angoulôme pleura beaucoup, mais refusa d'ordonner aucune recherche, alléguant pour prétexte •qu'il « fallait bien se garder de réveiller le souvenir de nos discordes civiles, que les rois étaient dans une position terrible et qu'ils ne pouvaient pas faire tout ce qu'ils voulaient. »
« Paris, 27 juin 1850.
« Ne...
« prêtre du diocèse de Lyon. '1»
a Mais faire subir un pareil échec au roi n'était pas une petite afïaire et le digne ecclésiastique le comprit si bien, qu'en sortant du palais, il courut chez un de ses amis, M. Duhamel, avoué, qui demeurait à Tangle des rues Amelot et Saint-Sébastien et, se laissant tomber sur une chaise : « Je suis un homme perdu, s'écria-t-il, la fuite seule peut m'offrir quelque chance de salut \ » et il se mit à raconter ce qui venait de lui arriver.
lOO LES SECRETS
Tels sont les faits et les documents qui portent à croire que Louis XVII n'est pas mort au Temple et qu'un enfant lui a été substitué. Voici maintenant ce que nous tenons d'une personne qui tenait la vérité de M. Etienne Romain comte Desèze (i), président à la cour d'appel de Paris, pair de France, mort le 22 avril 1862, assez avant dans l'intimité de Charles X pour être allé à Holyrood dans les premiers temps de l'exil qui suivit 1830 ; M. Desèze lui-même tenait la vérité de son père,
<r Le lendemain, le vieillard partait par la route d'Italie, mais il n'était pas à Choisy4e-Roi, qu'il mourait subitement comme s'il eût été frappé de la foudre. »
I. Par une lettre insérée dans le Taris-Journal du 25 février 1882, M. le comte de Sèze ( je mets mon orthographe d'accord avec l'orthographe actuelle de ce nom) a cru devoir donner un démenti à tout ceci ; je n'ai pas à rechercher quelle a été la pensée du petit-fils de Romain Desèze ; je Tai qualifiée dans le même Paris-Journal de « calcul légitimiste facile à comprendre » ; cela suffit. Le parti légitimiste n*a-til pas nié le premier mariage du duc de Berry, jusqu'au jour où j'en ai donné la preuve? N'a-t-il pas nié la grossesse de la duchesse de Berry en 1833, jusqu'au jour où elle en a donné la preuve ? C'est une tactique.
le défenseur de Louis XVI, auquel elle avait été confiée sous le sceau du secret.
Non, Louis XVII n^est . pas mort au Temple ; Tenfant mort au Temple était bien un enfant substitué. On a vu que la substitution eut lieu par les soins de M. de Frotté qui emmena le dauphin en Vendée. A quelle date exactement ? c'est ce que je ne saurais dire. Ce qui paraît certain, c'est qu'il y eut lutte à son sujet entre les chefs de l'insurrection vendéenne et les princes émigrés. Les premiers eurent toujours à l'égard des seconds une grande liberté de langage et d'action. L'intérêt évident des princes émigrés n^était pas de proclamer Louis XVn qui les éloignait du trône ; qu'on se rappelle les intrigues du comte de Provence contre Marie-Antoinette ; et, quand l'enfant du Temple mourut, l'intérêt évident de ces mêmes princes était de proclamer Louis XVIIIde suite, ce qui fut fait. Dès lors, Louis XVII était mort pour l'histoire et ne pouvait plus être qu'un imposteur
Les chefs vendéens craignirent une scission dans leparti royaliste et cédèrent. De plus, à cette époque de troubles, il était plus aisé de savoir ce qui se passait hors de France qu'en Vendée et en effet l'obscurité plane sur nombre de faits de l'insurrection vendéenne. Enfin;, des chefs vendéens qui furent mêlés à l'évasion de Louis XVII, Charette fut fusillé en 1796, Frotté en i8oo,et Puisaye mourut déconsidéré en Angleterre (1827). Dès lors le malheureux dauphin, plein d'inexpérience, (i)repoussé par les siens, n'avait plus que deux alter* natives : ou l'obscurité ou tenter de reprendre sa place de vive force, au risque de passer pour un imposteur. Mais il n'était pas de taille à jouer ce dernier rôle ; c'était, me dit-on, un homme forr ordinaire et la lutte l'effrayait. Il préféra l'obscurité.
I . A la mort de Teafant du Temple, le Dauphin n'avait que dix ans ; au 18 brumaire, il n'avait pas quinze ans ; il eut vingt ans en 180$, c'était alors l'apogée de la fortune de- Napoléon i^"", et à cette date la famille des Bourbons étdt tellement oubliée en France que tout effort eût été inutile.
Qiiand arriva la Restautation, sa sœur la duchesse d'Angoulême veilla à ce qu'il fût abondamment pourvu du jcôté de la fortune. Il vît donc défiler sans mot dire tous ceux qui se donnaient pour lui, jusqu'à Naundorflf, son ancien valet de chambre, qui essaya d'exploiter son secret, qu'il avait surpris. Il garda ce secret douloureux et dut soufirir cruellen^ent. Le pire est qu'il a souffert longtemps, car il n'est mort qu'en 1872 (i) à Savenay (Loire- Inférieure), dans ce même département où est venue mourir quatre ans plus tard Amy Brown qui, elle aussi, eût pu être reine de France ; il avait quatre-vingt-sept ans. (2)
1. Sous le nom de La Roche ; c'est ce même nom que porte aujourd'hui un fils naturel du duc de Berry.