LA DAME BLANGHB DE BADEN
Mais, avant de commencer, la baronne regarda avec finesse son interlocuteur; elle remarqua sur ses lèvres un sourire plein de moquerie.
— Vous n'êtes qu'un Français, lui dit-elle en grondant et en lui frappant les doigts de ses aiguilles, vous riez de tout; allez-vous-en 1 je ne vous conterai pas la légende.
En descendant l'escalier, le jeune Français se disait :
— Je l'ai échappé belle ! C'est singulier comme le préjugé national nuit au libre essor de l'esprit I Cette vieille baronne est une des plus jeunes, des plus charmantes imaginations, et pourtant elle allait m'assassiner de quelque ténébreuse légende locale. Cette femme-là est une élève du dix-huitième siècle ; elle croit à peine en Dieu, mais elle croit au diable; elle m'eût crevé les yeux avec ses aiguilles à tricoter, si, après son récit, j'avais conservé quelque doute. Pourquoi aussi m'aviserde prendre des renseignements sur une superstition, auprès d'une vieille douairière, qui est trop Allemande pour ne pas être superstitieuse ?
Et le jeune Français continua sa route en fredonnant le fameux refrain de l'opéra :
Prenez garde!
La Dame blanche vous regarde.
II se heurta, à l'angle d'une rue, contre un de ses amis, jeune Badois, étudiant la diplomatie.
— Parbleu ! se dit-il, voilà mon affaire f celui-là doit être au-dessus du préjugé.
2S4 LES 8SCRSTS OU DIABI.S
Et après les étreintes ordinaires en pareille rencontre :
— AyeZ'Yons to la Dame blanche ? demanda-t-il an noarean renn.
Le jenne Allemand répondit avec un grand sérieax :
— Je ne Tai pas vue ; mais un de mes oncles, chambellan dn dnc. Ta rencontrée dans une galerie du château.
Notre Français était confondu.
— Comment ! se disait-il tout bas, et lui aussi croit à la légende ! C'est bien la peine d'être apprenti diplomate ! — Quel air avait-elle, cette redoutable apparition? ajouta-t-il en souriant.
— Vous n'avez pas vu son portrait î
— Quoi 1 la dame mystérieuse a eu la précaution de te (aire peindre ?
~ Sans doute, et le duc, qui va mourir, avait eu soin de faire enlever ce portrait du château de Baden-Baden, tant il avait peur, l'été, quand il habitait cette résidence, de rencontrer ce visage sinistre. Il l'a fait apporter ici dans le garde-meuble de la couronne* Hélas t la Dame blanche se venge.
— Au revoir, mon cher, interrompit le Français, en serrant fortement les mains de son interlocuteur.
Le Badois se trompa à cette démonstration, qui voulait dire, selon lui : pauvre duc ! pauvre duché ! pauvre Dame blanche 1 tandis qu'en réalité cette pression était une raillerie qui signifiait : pauvre garçoa 1
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— Décidément, murmurait notre jeune sceptique, le grand-duc manquera à tous les égards qu'il doit aux 16» gendes de son pays, s'il guérit de son mal.
La pensée de visiter un médecin du château qu'il connaissait un peu, sembla piquante^ au voyageur français. Il trouva le docteur sombre et préoccupé.
— Comment va le duc? luidemanda-t-il.
— Assez bien, répondit le médecin, et cependant !...
— Est-ce que par hasard, docteur, vous croiriez aussi à la Dame blanche ?
— Je n'y crois pas, mais cela n'empêche pas les autres d'y croire, et le prince finira par deviner le secret de ces sympathies alarmantes qui l'entourent. Dans sa disposition d'esprit, il n'en faut pas davantage pour troubler le cerveau. Ah I je voudrais envoyer au diable tous ces inventeurs de diableries, de sortilèges, et la première fois que je me trouverai en face du portrait de la Dame blanche, je lui passerai ma canne à travers les yeux. Ce serait dommage, pourtant, car cette femme est belle t
— Vraiment 1 fit le Français» que le dépit du docteur affriandait plus que la foi naïve qu'il avait rencontrée jusque-là.
— Comment I vous n'avez pas encore vu le portrait de la Dame blanche, et il n'est question que d'elle depuia deux mois bientôt ?
— Je crois, docteur , que je ne pourrai guère me dispen^r d'aller rendre visite à ce tableau, en attendant que je me fasse raconter la légende.
— Oh ! la légende est absurde, dit le médecin, avec le geste et le sourire d'un esprit fort ; mais le portrait est superbe I Quels yeux 1 quel teint I Je vais au château ; si vous voulez^ je vous conduirai, et nous irons présenter nos hommages à la Dame blanche de la maison de Baden.
— J'accepte, dit le Français.
Pendant la route, le médecin s'étendit longuement sur la maladie du duc Léopold. Il démontra d'une façon péremptoire la pusillanimité des Badois; il déchira avec des arguments furieux les voiles lugubres dont on enveloppait l'horizon ; il se moqua avec tant d'acharnement de la légende et de ceux qui y croyaient, que le jeune Français finit par conclure qu'en dépit de ss^ raison et du témoignage de la science, le savant avait un peu peur de la vision populaire.
Au château, ils se séparèrent pour une heure. Le docteur alla visiter son illustre malade qu'il trouva aux mains de plusieurs de ses collègues ; une consultation des plus rassurantes fut rédigée et signée. Avant huit jours, le grand-duc Léopold devait pouvoir sortir et voyager.
En rejoignant le jeune Français, le docteur affectait une grande gaieté.
— Tout va bien ! s'écria-t-il ; en dépit des fantômes» nous triompherons. Je puis voir maintenant sans peur le portrait diabolique.
— N'emportez pas pourtant votre canne, ce sera plus prudent.
— Ne craignez rien ; je défie toutes les Dames blanches du monde.