‹ Les secrets du diable (volume 2)Chapitre 11 sur 19 · LA DÀUC BLANCHE DE BADEN · texte numérisé non relu

LA DÀUC BLANCHE DE BADEN

On arriva au garde-meuble. II ne fut pas facile à nos denx curieux de se faire montrer le portrait en question. Le grand-duc avait manifesté une si vive répugnance pour cette image, la dernière fois qu'il l'avait aperçue, qu'on l'avait fait immédiatement disparaître, l'enfermant sous une triple serrure. Mais à Bade, comme à Paris, il n'y a pas de serrures sans clef, de clef sans gardien, de gardien sans entrailles, et la curiosité du jeune Français sut faire luire des arguments qui triomphèrent de toutes les répugnances. La mystérieuse armoire fut ouverte, on en sortit un portrait qui avait près de quatre pieds de hauteur.

Le jeune Français poussa une exclamation et se prit à admirer. Sur un fond obscur, que le temps avait encore assombri, se détachait une figure d'une beauté sinistre; elle était pâle, et ses lèvres, d'une grâce enchanteresse, s'entr'ouvraient, comme une fleur de pourpre au milieu d'un bouquet de lis. Ses cheveux, d'un noir de jais, étaient relevés et noués dans une coiffure du quinzième siècle.

Ses deux mains, sur lesquelles on voyait courir des veines bleues, étaient croisées sur le dossier d'un fauteuil; sa robe était noire, bordée de fourrures. Un écusson, audessus duquel deux ours soutenaient une couronne de comte, brillait dans un coin du tableau. Rien de plus simple, de plus sévère que ce portrait; mais tout son charme, je devrais dire toute son horreur, consistait dans les yeux fixes et pénétrants avec lesquels la dame inconnue regardait. On eût dit que le peintre avait troué la toile

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et mis une flamme véritable à Tendroit de la prunelle.

Sous d'épais sourcils décrivant un arc irréprochable, une clarté singulière et inflexible semblait lancer horizon* talement des rayons qu'on, ne pouvait éviter. Une force magnétique ramenait toujours l'attention vers ce front de marbre abritant ces deux lampes funèbres. Il y a au Mu« sée du Louvre un sombre portrait de Raphaël qui exerco la même fascination. Lesyeux attirent, et de quelque part qu'on regarde, on e^ inquiété, tourmenté par ces deux étincelles immobiles et pénétrantes.

Le portrait de la Dame blanche de Baden, dû à quelque inconnu de génie, peut-être bien à un de ces peintres médiocres qui ont une heure d'inspiration sublime dans leur vie, était un chef-d'œuvre de fierté, de tristesse, de beauté ; mais, à mesure qu'on étudiait cette physionomie fatale, l'énigme se déchiffrait. Cette lèvre, si admirable dans son dessin, semblait frémir au souffle des passion$ terrestres; cet œil sans larmes, s'il brillait comme l'acier, était dur comme lui ; cette pâleur était un suaire et non pas un voile.

Le jeune Français était plongé dans une extase mêlée d'effroi. Il sentait son cœur battre à l'aspect de cette triste et royale beauté. Il la trouvait, idéale comme Ophélie, terrible comme lady Macbeth ; il flottait entre Tamour et la terreur.

Le médecin, qui, de son côté, avait regardé avec une attention non moins profonde, quoique un peu railleuse, le portrait de la Dame blanche^ frappa sur l'épaule du Français et lui dit :

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