LA DAME BLANCHE DE BABEN
Qrir après quelques mois de langueur. Le remords du ne dont il était innocent l'écrasait et le conduisit au ibean. Par une fantaisie singulière, il voulut avoir s sa chambre, près de son lit, le portrait de la come Olamunde. On envoya chercher «n Danemark ce eau magnifique que vous avez admiré. Quelques *s avant sa mort, le jeune margrave affirma avoir vu )mtesse. Ses parents en larmes voulurent lui persuaque c'était une hallucination de la fièvre, mais il ista, et dit à son vieux père qui cherchait à le rasr:
- Vous la verrez, vous aussi, mon père ! D effet, quand le vieux duc mourut, quelques années s son fils, il affirma également avoir rencontré dans lâteau le fantôme de la comtesse Olamunde. Depuis, une tradition de la maison de Baden que quand un )e de la famille va mourir, la Dame blanche lui ap- It; et vous ne douterez plus désormais de la réalité E)s pressentiments, ajouta la douairière, quand vous îz que la comtesse Olamunde a été aperçue trois fois is la maladie de son altesse Léopold...
achevant son récit, la baronne de B... déroula icot, remit les aiguilles en mouvement, et attendit ipressions du jeune Français. Comme celui-ci ne
988 LES flXGRSTfl BU DIABLB
disait rien, la douairière lui demanda à quoi ilpenMiit.
— Je cherche la moralité de ce conte, répondit-il.
— Voyez-vous le sceptique ! dit-elle en riant, il prend notre histoire nationale pour une imitation de la Barbé- Bleue.
— Non pas, madame ; je sais que tous les châteaux royaux ont de ces hiboux dans leurs corniches, et que par certaines nuits ces oiseaux lugubres agitent leurs ailes dans les grandes salles. En France, c'est le petit homme rouge des Tuileries ; en Prusse , c'est la balayeuse ; en Norwége...
— Assez 1 assez I dit la douairière, dont le patriotisme était choqué, et qui tenait trop à l'originalité des légendes badoises pour consentir à les voir confondues avec toutes les superstitions du même genre.
Le jeune Français se tut, et après quelques remercîments, parla d'autre chose. Cependant, au moment dé prendre congé de la baronne, il s'approcha d'elle et lui dit en lui baisant la main :
— J'ai trouvé la moralité de votre légende. La douairière de B... haussa les épaules.
— Voyons la découverte 1
— Votre récit démontre clairement que les jeunes gens s'exposent aux plus grands dangers quand ils veulent épouser des veuves qui ont des enfants.
La baronne lui tourna le dos, et lui garda rancune pendant trois jours. Au bout de ce temps, elle consentit à lui pardonner, sur son attestation solennelle qu'il croyait fermement à l'apparition de la comtesse Ola-
LÀ DAME BLAKGHE DE BADEN Wè
[inde. Cette réponse n'était qu'une politesse faite à iospitalité, et nous devons déclarer que le Français rent en France aussi peu superstitieux qu'au départ. Quant au grand duc Léopold^ il était trop parfait Âlmand pour donner tort à la légende nationale ; aussi Lourut-il ponctuellement à la fin d'avril 1852, en dé- Lt de l'assurance des médecins, et pour la plus grande loire de la Dame blanche.
L'histoire des hommes qui se sont illustrés dans les arts devrait toujours renfermer ces deux conditions d'intérêt: utilité spéciale pour plusieurs, utilité morale pour tous. Aux efforts opiniâtres pour atteindre à Tidéal des formes qui tourmente leur pensée, les maîtres devraient joindre toujours des aspirations sublimes vers Tidéal spirituel qui est la source des grandes vertus. Leur historien devrait toujours constater en eux, comme nous pourrons le faire dans la vie de Girardon, cette généreuse fermentation du cœur qui fait accomplir le bien, tout en rêvant le beau.
François Girardon naquit à Troyes le jeudi 16 mars 1628 (d'autres disent 1627 et 1630), de Nicolas Girardon et d'Anne Saingevin. A peine fut-il dans l'âge de comprendre et de raisonner, que des voix intérieures commencèrent à murmurer dans son âme. Il restait des
heures entières en contemplation devant la nature; puis, une fièvre, qui devait être plus tard du génie, lui faisait chercher, dans d'innocentes parodies à la plume ou au crayon, cette interprétation du monde extérieur qui le tourmentait. L'instinct de l'idéal rendait ce jeune front pensif. Le souffle de Dieu, qui féconde l'inspiration humaine, agitait déjà cette jeune poitrine. Sa vocation d'artiste était décidée; le petit Girardon n'avait plus qu'à grandir.
Ici se place l'histoire de cet inévitable martyre que la famille a toujours fait souffrir au génie précoce.
Nicolas Girardon, honnête fondeur de métaux, avait amassé quelque argent dans le but de donner à son fils de l'éducation, et de lui assurer, par suite, dans le monde, une position supérieure à la sienne. Ce qui revient à dire qu'il lui avait fait apprendre à écrire, et qu'il ne rêvait rien moins, pour notre héros, qu'une place de procureur. En conséquence, il le prit un beau jour par la main, et après une revue des témoignages calligraphiques qui attestaient ses excellentes études, il le conduisit et l'insr talla, plein de confiance, dans l'élude de Pierre Geoffroy, procureur à Troyes, dont la femme avait bien voulu être sa marraine.
D'abord, tout alla bien. L'obéissance comprima quelque temps la vocation ; Girardon faisait sa besogne, maître Geoffroy était content, et le fondeur n'osait regarder l'avenir, tant il le trouvait éblouissant! Cependant, peu à peu, le jeune clerc laissa échapper des signes non équivoques de distraction, d'indifférence, peut-être d'anti-
pathie. Il fat surpris faisant des copies sar des papiers surchargés d'ornements qui ne pouvaient guère remplacer le timbre royal. On n*eut aucun scrupule de porter une main sacrilège sur les innocents barbouillages dont il commençait à remplir Tétude de maître Geoffroy; son père fut mandé, le procureur se plaignit vivement, et le coupable vint, la tète baissée, entendre les touchantes récriminations du fondeur, qui sentait chanceler son ferme espoir dans la destinée de son fils.
Comme Girardon, pendant le cours des doléances paternelles, n'avait cessé, avec un soin extrême, de tenir ses deux mains sur ses deux poches, maître Pierre Geoffroy, très-expert en fait d'instruction criminelle, soupçonna q4ielque chose : il fouilla lui-même le jeune prévenu, et trouva dans les susdites poches une énorme quantité de morceaux de craie auxquels le jeune artiste essayait, à l'aide de son couteau, de donner une forme quasi humaine. Le délit de sculpture était flagrant. Maître Geoffroy hocha la tête, remit gravement les pièces de conviction dans les mains dangereuses du fondeur, et dit qu'il voyait bien que cet enfant était incorrigible; qu'il fallait renoncer à en faire un procureur; il était trop frivole; il n'avait pas cette âpreté nécessaire à la professioa qu'on lui destinait. Le procureur présentait que l'antre obscur de la chicane ne devait pas convenir à celui qui rêvait déjà peut-être le grand soleil et les grandes avenues pour ses œuvres. Le fondeur s'en revint donc chez lui, bien désolé, avec son fils qui souriait. Il y eut une grande scène de reproches et de menaces dans laquelle le boa
FRANÇOIS &IBAai>01f ' JM
pèw fit l'irrité^ joua la colère, et parla de Biettré l'enfent ingrat en ap{H*entissage chez son roisin Baudessoû, sculp* teur et menuisier. Un éclair de joie que ne put éteindre assez tôt le jeune rebelle, et qui parut un défi aux yeux du pauvre fondeur, détermina ce dernier i mettre ses menaces à exécution. Dieu préside toujours aux colèrei injustes des pères. Comme il veut que le chef de la famille demeure vénéré, même dans ses erreurs^ il permet souvent que le châtiment dévie, et que le mal reste dans rintention. Certes, c'était une étrange façon de punir Girardon que de l'envoyer chez un menuisier sculpteur! On eut beau recommander de ne lui donner que des ou* vrages fatigants et capables de le rebuter, le jeune néo* phyte regarda ce rude labeur comme une précieuse ini* tiation. 11 travailla sans se plaindre, sans murmurer, et il ne lui vint pas à l'esprit de demander à quitter l'humble marteau d'apprenti menuisier pour reprendre la plume de procureur. Il était là dans son centre. Cette activité mal contenue chez maître Geoffroy déborda tout à coup, si bien que Baudesson s'en fut chez son voisin le fondeur, et lui dit que ce serait un crime de lui repren»dre Girardon. Cet enfant-là avait une aptitude et une facilité qui tenaient de la prédestination; il était inutile de lutter plus longtems contre le démon intérieur qui le tourmentait ; il fallait le laisser aller, il irait loin. Le père, honteux et fâché de voir sa feinte si mal réussir, ne voulut plus tenter une seconde épreuve. H consentit, nos sans peine, et abandonna, disait-il, son fils François à soû malheureux sort.
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L'histoire des hommes qui se sont illustrés dans les arts devrait toujours renfermer ces deux conditions d'intérêt: utilité spéciale pour plusieurs, utilité morale pour tous. Aux efforts opiniâtres pour atteindre à Tidéal des formes qui tourmente leur pensée, les maîtres devraient joindre toujours des aspirations sublimes vers Tidéal spirituel qui est la source des grandes vertus. Leur historien devrait toujours constater en eux, comme nous pourrons le faire dans la vie de Girardon, cette généreuse fermentation du cœur qui fait accomplir le bien, tout en rêvant le beau.
François Girardon naquit à Troyes le jeudi 16 mars 1628 (d'autres disent 1627 et 1630), de Nicolas Girardon et d'Anne Saingevin. A peine fut-il dans l'âge de comprendre et de raisonner, que des voix intérieures commencèrent à murmurer dans son âme. Il restait des
heures entières en contemplation devant la nature ; puis, me fièvre, qui devait être plus tard du génie, lui faisait chercher, dans d'innocentes parodies à la plume ou au crayon, cette interprétation du monde extérieur qui le tourmentait. L'instinct de l'idéal rendait ce jeune front pensif. Le souffle de Dieu, qui féconde l'inspiration humaine, agitait déjà cette jeune poitrine. Sa vocation d'artiste était décidée ; le petit Girardon n'avait plus qu'à grandir.
Ici se place l'histoire de cet inévitable martyre que la famille a toujours fait souffrir au génie précoce.
Nicolas Girardon, honnête fondeur de métaux, avait amassé quelque argent dans le but de donner à son fils de l'éducation, et de lui assurer, par suite, dans lemonde, une position supérieure à la sienne. Ce qui revient à dire qu'il lui avait fait apprendre à écrire, et qu'il ne rêvait •ien moins, pour notre héros, qu'une place de procureur. Sn conséquence, il le prit un beau jour par la main, et près une revue des témoignages calligraphiques qui atîstaient ses excellentes études, il le conduisit et rin&lia, plein de confiance, dans l'étude de Pierre Geoffroy, •ocureur à Troyes, dont la femme avait bien voulu être marraine.
D'abord, tout alla bien. L'obéissance comprima quele temps la vocation ; Girardon faisait sa besogne, maître jffroy était content, et le fondeur n'osait regarder l'alir, tant il le trouvait éblouissant! Cependant, peu à , le jeune clerc laissa échapper des signes non équi-
ues de distraction, d'indifférence, peut-être d'anti-
pathie. Il fat surpris faisant des copies sar des papiers surchargés d'ornements qui ne pouvaient guère remplacer le timbre royal. On n'eut aucun scrupule de porter une main sacrilège sur les innocents barbouillages dont il commençait à remplir Tétude de maître Geoffroy; son père fut mandé, le procureur se plaignit vivement, et le coupable vint, la tète baissée, entendre les touchantes récriminations du fondeur, qui sentait chanceler son ferme espoir dans la destinée de son fils.
Comme Girardon, pendant le cours des doléances paternelles, n'avait cessé, avec un soin extrême, de tenir ses deux mains sur ses deux poches, mattre Pierre Geoffroy, très-expert en fait d'instruction criminelle, soupçonna quelque chose: il fouilla lui-même le jeune prévenu, et trouva dans les susdites poches une énorme quantité de morceaux de craie auxquels le jeune artiste essayait, à l'aide de son couteau, de donner une forme quasi humaine. Le délit de sculpture était flagrant. Maître Geoffroy hocha la tête, remit gravement les pièces de conviction dans les mains dangereuses du fondeur, et dit qu'il voyait bien que cet enfant était incorrigible ; qu'il fallait renoncer à en faire un procureur; il était trop frivole; il n'avait pas cette âpreté nécessaire à la profession qu'on lui destinait. Le procureur présentait que l'antre obscur de la chicaDC ne devait pas convenir à celui qui rêvait déjà peut-être le grand soleil et les grandes avenues pour ses œuvres. Le fondeur s'en revint donc chez lui, bien désolé, avec son fi|s qui souriait. Il y eut une grande scène de reproches et de menaces dans laquelle le bon
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père fit l'irrité^ joua la colère, et parla de mettre l'enfent ingrat 60 apprentissage chez son roisin Baudessoû, sculp* tenr et menuisier. Un éclair de joie que ne put éteindre assez tôt le jeune rebelle, et qui parut nu défi aux yeux au pauTre fondeur, détermina ce dernier à mettre ses menaces à exécution. Dieu préside toujours aux colères ifljustes des pères. Comme il veut que le chef de la fannlle den^eure vénéré, même dans ses erreurs^ il permet sonreni que le châtiment dévie, et que le mal reste dans l'intention. Certes, c'était une étrange façon de punir QiFârion que de l'envoyer chez un menuisier sculpteur! On eut beau recommander de ne lui donner que des ou* vrages fatigants et capables de le rebuter, le jeune néophyte regarda ce rude labeur comme une précieuse ini* tiation. Il travailla sans se plaindre, sans murmurer, et il ne lui vint pas à l'esprit de demander à quitter l'hum- We marteau d'apprenti menuisier pour reprendre la )lume de procureur. Il était là dans son centre. Cette ctivité mal contenue chez maître Geoffroy déborda tout co^p^ si bien que Baudesson s'en fut chez son voisin le fadeur, et lui dit que ce sef ait un crime de lui repren- *e Oirardon . Cet enfant-là avait une aptitude et une (milité qui tenaient de la prédestination; il était inutile iutter plus longtems contre le démon intérieur qui le irmentait ; il fallait le laisser aller, il irait loin. Le père, titeux et taché de voir sa feinte si mal réussir, nevouplus tenter une seconde épreuve. Il consentit, non s peine, et abandonna, disait-il, son fils François à malheureux sort.
Girardou put donc se livrer enfin, sans contrainte, à toute son inclination. Il se mit à étudier avec ferveur, et il avait à peine quinze ans, lorsqu'il peignit la vie de sainte Jules dans une chapelle érigée en Thonneur de cette sainte près de la porte de la Madeleine, à Troyes; chapelle entièrement détruite aujourd'hui, et que nous aurions voulu voir conserver comme un pieux monument, comme le premier jalon d'une route glorieuse. Girardon, par son amour de son pays, a ôté pour jamais à Troyes le droit d'être ingrate envers lui. Pourquoi a-t-on laissé détruire ces peintures naïves, d'un mauvais goût même, s'il faut en croire les contemporains, mais qui n'en étaient pas moins les tâtonnements du génie ? Ces ébauches ressemblaient aux lueurs premières et timides que projette le soleil. A cette clarté encore incertaine, les couleurs sont douteuses, les ombres mal placées ; mais le voyageur se retourne déjà avec joie et avec respect pour saluer le grand jour qui se lève derrière la montagne.
Girardon eut bientôt compris que les leçons du sculpteur chez lequel il travaillait ne lui suffisaient pas. Alors il lui arriva souvent de quitter^ l'atelier et d'aller dans les églises se recueillir et rêver. Souvent, l'extase lui faisait ployer le genou sous les superbes arceaux de la cathédrale, et il se mettait à prier, confondant dans son adoration le Dieu qui inspirait si magnifiquement les artistes, et les artistes qui savaient si bien honorer Dieu. Il entendait ce poëme sublime chanté par toutes ces ogives et par tous ces vitraux ; et en sortant de cette retraite mystique, l'œil en feu, le front agrandi, Girardon étendait les
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rs Tavenir et criait le fameux : < Moi aussi I » qui Eirs été la réyélation des grands hommes.
es possédait dans ce temps-là, en plus grand nom- 'aujourd'hui, des ouvrages de deux sculpteurs s, François Gentil et Domenico. François Gentil 'oyen, et Domenico était de Bologne, élève, dit- *rimatice, auquel François P' avait donné à Troyes ede Saint-Martin-ès-Aires. Girardon développa ses ses dispositions par l'analyse des œuvres de ces aîtres : œuvres qui avaient déjà éveillé, avant lui, ment de Pierre Mignard ; œuvres si belles et si ates, au dire des contemporains, que le chevalier passa deux mois à les copier, et avoua en partant oyes était une petite Rome. Hélas! qu'est-elle e cette Rome?...
rdon, nous l'avons dit, se servit utilement de ces modèles, et quand son âme se fut assez échauffée, il se crut digne enfin de toucher le ciseau, il prit ) de pierre et en tira une Vierge, empreinte de ) et d'aimable gaucherie, ébauche dont la grâce àisait sourire, et que le jeune sculpteur offrit, en int de joie, comme un pieux hommage à sa sœur, nierpas était marqué dans la carrière, et il n'avait l'à continuer, lorsqu'une occasion comme la Pro*
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Tidence en tient en réserve pour les belles intelligenee^ lui fournit les moyens de compléter son éducation artis* tique.
Son maître, Baudesson, travaillait pour M. le chancelier Séguier, dans son château de Saint-Lyébaut, à quelques lieues de Troyes; Girardon l'y accompagna. Son air rêveur, sa jeune figure doucement préoccupée, son regard voilé, qui semblait lire intérieurement, tout enfin frappa le chancelier. Il alla droit à cet enfant qui avait la gravité d'un homme, et le fit causer. Girardon, ému de cette démarche, parla avec attendrissement et amour de la sculpture, ouvrit son âme, et se révéla tel qu'il a toujours été depuis, passionné pour son art, et cependant doux et modeste, plein de cette candeur et de cette urbanité champenoises dont on a pu se moquer, maisquin*eii sont pas moins les glorieuses marques d'une intelligence sereine et élevée. M. le chancelier se prit d'aflfection pour Girardon, et, sur le bon témoignage que Baudesson lui rendit de son élève, il le fit partir pour Rome, s'engageant à suppléer, pendant tout le temps que ses études l'y retiendraient, aux petits secours qu'il tirait de sa famille.
Le voyage de Rome est le pèlerinage obligé pour tous ceux qui veulent s'initier aux secrets de l'art. Ce n'est que là-bas, parmi les ruines immenses du monde païen, sous ce ciel qui a vu passer tant de légions de grands hommes, qui a abrité de sa tente d'azur tous les empires, toutes les royautés, qui a doré du même rayon le fronton du premier Capitole et la coupole de Saint-Pierre, qui
a s^TÎ de portique à l'Olympe et d'auréole au Galraire, ce n'est que là4)as, sur cette terre prédestinée où Raphaël a marché, et oes flancs de laquelle Michel-Ange a fait surgir ses œuvres de Titan, ce n'est que là-bas que l'esprit s'exalte assez par la contemplation pour sentir souffler en lui cet autre esprit invisible et éternel qui devient une partie de l'âme des grands poètes, des grands peintres^ des grands musiciens, des grands sculpteurs, et qui n'est autre chose que l'âme entière du monde 1 Partout on peut étudier les règles ; mais à Rome, elles se transfigurent et deviennent des routes lumineuses où l'on se sent emporter par l'aile de Dieu.
Girardon, lui aussi, allait visiter la cité immortelle. Il partait jeune et plein de courage, le cœur desséché de cette soif d'apprendre qui tue quand elle n'est pas satisfaite. Il trouva à Rome Philippe Thomassin, son compatriote, qui l'accueillit avec bonté, voulut le loger, se chargea de le diriger dans ses études, le lia avec tous les maîtres les plus célèbres et lui ouvrit l'antiquité. A cette source féconde, Girardon, altéré, but à longs traits. Mais disons-le en passant, et pour y revenir plus tard, ce n'é* tait pas l'antiquité qui devait le plus inspirer notre jeune artiste; ces lignes droites et nues, cette sévérité de la pose l'intimidaient un peu, et il interrompait ses études en face des majestueuses et froides statues pour marcher dans la campagne, pour sentir sur son front ce soleil qui fait bouillonner le sang dans les veines, et qui peut rendre fou, s'il ne donne pas le génie I Nous le répétons, ce qui distinguait Girardon, c'était la tendresse. Il avait
plus besoin de la mélancolie, de l'extase dans les temples et de la vue du ciel, que de Tanalïse des chefs-d'œuvre antiques.
Quoi qu'il en fût, quand il revint en 1652, il était digne de se joindre au cortège qui commençait à rayonner autour du jeune roi Louis XIV ; mais il consacra une année aux amis du pays. Avant d'aller prendre sa place parmi les demi-dieux de la cour de France, Girardon passa une année tout entière à travailler humblement pour ses concitoyens. Ceci est, par dessus tout, digne d'éloges. Il n'a pas cette impatiente ambition de la jeunesse. Lui, qui revient de Rome, tout brûlant d'inspiration, il n'est pas désireux d'un plus grand théâtre que sa vieille ville ; il donne une première offrande de son talent à ses compatriotes, ilfait des bustes pour un M. Quinot, des statues pour des cheminées; il n'est pas pressé de briller autre part; on dirait qu'il a le sentiment de sa force et le pressentiment de sa longue carrière, et que, certain d'arriver toujours, il juge inutile de se hâter. Il se repose dans sa famille, et il attend. Cependant ses amis, ambitieux pour lui, l'excitent, on lui donne des lettres pour Colbert et pour Mignard, qui venait d'achever les peintures du Val-de-Grâce, et on l'envoie à Paris. Une fois à Paris, dans cette atmosphère glorieuse qui dilatait alors les poitrines, quand il a serré la main de Mignard, coudoyé Molière et rencontré Pujet, il comprend que c'est là son terrain, qu'il a aussi de grandes choses à accomplir, et il se met à l'œuvre. En 1660, il remporte un prix de trois cents louis d'or. Ce succès l'enhardit;
' Mignard se sert de son crédit pour le pousser avec éclat ; les faveurs du roi viennent le trouver; des amitiés illustres remplissent sa demeure ; La Fontaine et Boileau le nomment leur Phidias, Santeul le chante en latin ; Versailles, qu'il a vu commencer et finir, le demande pour peupler ses solitudes, et, en 1687, l'Académie lui ouvre ses portes.
Maintenant, jus<i[u'à sa mort, qui n'arriva qu'en 1715, toute sa vie fut une longue suite de triomphes. Aimé du roi, aux volontés duquel il fut constamment dévoué, estimé de tous ses rivaux, il garda au front pendant tout le cours de son existence patriarcale, sans aucun nuage, cette précieuse auréole dont il n'était fier qu'en pensant à son pays !
Ah I l'amour de son pays, ce fut, après la sculpture, la grande passion de Girardon. Au milieu des innombrables travaux qu'il accomplissait ; dans cette grande quantité de statues, de fontaines, de vases et de bas-reliefs qu'il répandait dans les jardins royaux, et notamment à Versailles, il gardait toujours dans un coin de son atelier un bloc de marbre choisi dont il faisait, en cachette et avec dévotion, un chef-d'œuvre pour son pays. En 1687, il vint à Troyes avec un grand médaillon de marbre blanc représentant Louis XIV, que le maire et les échevins allèrent, à la tète de toutes les compagnies, recevoir de ses mains. Ce jour-là, Girardon se sentit bien heureux. En entendant les acclamations et les applaudissements du peuple, il se prit à pleurer en souriant. Ce fut, dit-il, le plus beau jour de sa vie; l'amitié du grand roi lui donna moins
870 LES KBGEETS X>U DIABLE
d'oii^eil. Ge médaillon fat placé, en 1630, dans la grande ealle de Thôtel de ville, où il est encore maintenant.
L'année suivante il fit fermer d'une grille de fer, faite à ses frais et sur ses dessins, le devant du chœur de l'église de Saint-Rémy , où il avait été baptisé, et le 30 mars 4690 il vint lui-même placer au-dessus de cette grille un Christ en bronze, qui est regardé comme un de ses plus beaux ouvrages. Ces voyages à Troyes et ces surprises étaient les distractions du grand artiste. Environ dans le même temps, il exécuta de grands travaux au mattrèautel de Téglise Saint-Jean ; et là, remarquons encore un trait caractérisque de cette âme pieuse et reconnaissante. Il avait fait ses premières études sur les dessins de François Gentil, il ne l'oublia pas, et trouva moyen de placer dans son œuvre deux statues de son premier maître. C'était une façon d'acquitter sa dette et d'associer l'avenir au passé.
Les églises n'étaient pas seules à jouir de sa munificence. Il avait conçu, avant la mort de Colbert, un projet qu'il ne put réaliser. Il voulait se servir de la protection du ministre pour faire bâtir devant l'hôtel de ville de Troyes une place au milieu de laquelle il aurait mis une statue équestre de Louis XIV (1). En 1692, il eut
(1) Pourquoi n'élèTerait'on pas uu moimment de recoonaiMaooe sa p^atêi sculpteur, dans Tendroit même que le grand sculpteur avait choisi pour 1« monument de son patriotisme ?
FHÀKÇOIB OIBA&DON S7i
rintestion d'orner la bibliothèque publique des bustes des grands hommes de Troyes. Il avait déjà fait ceux de Passerat et d'Urbain lY, mais ses ouvrages pour le roi Tempêchërent d'achever cette entreprise. Ses amis particuliers recevaient aussi des marques glorieuses de son souvenir. Il avait exécuté pour le château de Yillacerf, appartenant aux Golbert, ses premiers protecteurs, des bas-reliefs et des bustes, parmi lesquels on remarquait ceux de Louis XIY et de la reine Marie-Thérèse (maintenant au musée de Troyes). Ils sont en marbre blanc, d'une ravissante délicatesse et d'i^ne incroyable perfeotion de détails.
Girardon épousa, en 1670, Catherine Duchemin, célèbre par sa beauté et par la vérité avec laquelle elle peignait les fleurs et les fruits. Ce fut là une touchante et sainte union ! Ces deux âmes d'artistes se fondirent en une seule. Du jour où elle épousa Girardon, Catherine Duchemin se dit que c'était assez de lui pour glorifier la maison ; et, sacrifiant ses grands talents à ses devoirs, elle laissa les pinceaux^ se fit épouse économe, mère dévouée, se contenta d'admirer son mari, de lui donner parfois des conseils, et ne se laissa jamais surprendre par un regret, par un soupir sur cet art, auquel elle avait irrévocablement renoncé.
Il me semble voir d'ici ces deux figures calmes et souriantes dans l'atelier du sculpteur. On cause de la chère province, des vendanges qu'on ira y faire au mois de septembre et que Girardon ne manque jamais d'aller surveiller. On emmènera Là Fontaine pour rire un peu ;
M. SimoD, l'intendant de M. de La Fenillade, a promis que le P. Bonhours et Fontenelle y seraient ; on fera de rayissantes promenades à Rosières, qui rappellera nn peu Versailles, comme un bosquet rappelle une forêt ; on ira revoir tons les yienx amis; les amis de chair et d'os, qai peuvent mourir, et les amis de pierre et de marbre, que la mort a plus de peine à emporter. Girardon accomplira, comme tous les ans, son pèlerinage aux fresques de Sainte-Jules, qu'il cherche à défendre contre les douces railleries de sa femme : et l'entretien se prolonge longtemps ainsi, et les larmes viennent aux yeux des deux époux, qui se quittent à grand'peine, l'un pour aller où l'appellent les devoirs de chancelier de TAcadèmie et d'inspecteur-général des ouvrages de sculpture ; et l'autre, qui a été autrefois aussi de l'Académie, pour porter, heureuse mère, heureuse épouse, le surplus de ses caressesà sesenfants. Sur le seuil de l'atelier on se retourne, on jette un long regard à tous les hôtes qui sont là attendant le dernier coup de ciseau qui doit les détacher du tronc et leur donner la vie, on ne peut, en se séparant, s'empêcher d'adresser un salut respectueux à Louis XIV, à cheval, dépassant de la moitié de son corps tout un peuple de dieux et de déesses qui forment sa cour. Oui, ces deux êtres privilégiés, ces deux cœurs d'élite, ont dû avoir ensemble de saintes et ravissantes causeries, commençant par l'art et finissant par la famille, deux religions pour ces deux anges t
Girardon survécut à sa fenmie, morte en 1698. Il la pleura chrétiennement, et, après l'avoir cousue dans son
FRANÇOIS GIKAHDOK 273
linceul, il se recueillit gravement, comme Tintoret devant sa fille morte, songeant à lui donner un cercueil de marbre qui fût digne de sa gloire et de son amour pour elle. .
Comme notre sculpteur se faisait vieux alors, et que sa main tremblait, il a confié l'exécution de sa tâche sacrée à deux de ses élèves. Nourrisson et Le Lorrain ; mais c'est lui-même qui a fait le dessin ; c'est lui qui a présidé au travail ; c'est lui qui d'avance, et avec ses larmes, amollissait pour le ciseau le sarcophage où reposait l'autre moitié de lui-même I Ce tombeau, élevé dans l'église de Saint-Landry, représentait Jésus-Christ descendu de la croix et la Sainte Vierge oflrant son fils au Père Eternel. Touchante image, qui allait bien au tombeau de la femme chrétienne.
D semble que Girardon, comme La Fontaine, son candide ami, et comme tous les profanes honnêtes de ce temps-là, demandait pardon à Dieu, dans ses derniers ouvrages, d'avoir si longtemps consacré son ciseau aux dieux païens. Il n'avait pas assez fait de Christs pour toutes les Vénus et pour tous les amours qu'il avait fait sourire et s'embrasser dans les bosquets de Versailles ! L'approche de ces bords glacés et sinistres, où chacun vient aborder à son tour, éteignait en lui cette chaude inspiration qui s'était répandue si longtemps sur les pas de Le Nôtre. A la fin de sa vie, on le voit préoccupé de travaux d'églises; sainte expiation de la faute innocente d'avoir donné des chefs-d'œuvre à la France!
Il vécut encore dix ans après sa femme, toujours le môme, plus triste, seulement, mais toujours affable, tou-
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jours simple, malgré Timmense renommée dont il jouissait; et quand il sentit qu'il avait fini son magnifique pèlerinage ; quand le patriarche qui avait vu naître et mourir tous les sculpteurs du dix-septième siècle comprit qu'il n'avait plus qu'à refermer sur lui la porte, il rassembla ses dernières forces pour accomplir un voyage à Troyes; et là, comme ses jambes ne voulaient plus le soutenir, il se fit porter dans un fauteuil en face du portail de l'église Saint-Nicolas, et semit à le contempler tout à son aise. C'était son adieu à l'art et à son berceau, c'était son salut à sa tombe. Il revint ensuite auprès de son roi bien-aimé, qui semblait l'avoir attendu, et, la môme année, le même mois, le même jour, peut-être à la môme heure, le 1*' septembre 1715, ces deux augustes vieillards, ces deux fronts couronnés, le roi Louis XIV et le sculpteur Girardon, partirent ensemble, appuyés l'un sur l'autre, pour se faire juger par l'autre roi du ciel, qui avait donné à chacun sa mission et son géhiel
Si maintenant nous examinons les nombreux ouvrages que Girardon a laissés, l'influence incontestable qu'il a exercée sur son époque par sa renommée et par la charge d'inspecteur-général des travaux de sculpture, dont il fut revêtu à la mort de Lebrun ; la paix profonde dont il a joui, le silence admirable qui régna au dedans et au dehors de sa demeure; si nous considérons
FRANÇOIS GiaARDON S7li
que soixante années de cette glorieuse vie furent employées sans relâche à façonner le marbre, à consacrer les fontaines des jardins royaux, à mettre toujours son nom à côté de celui de Louis XIY, qui a mis le sien partout, on conviendra que jamais existence ne fut plus digne d'envie t
Aussi voyez comme les contemporains l'admirent 1 Tous les sculpteurs, ses rivaux, se proclament ses élèves, et abaissent respectueusement devant lui leur ciseau, ne reconnaissant d'autres ordres que les siens, d'autre inspiration que la sienne. Tous, excepté Pujet, trop d'un seul bloc pour obéir à quelqu'un, tous défilent silencieuseluent devant lui : Àuguier, Goysevox, Renaudin, Goustou, sont ses courtisans, et, soit par déférence, soit par conviction, s'emparent de sa manière, multiplient ses formes, et n'ont pas d'autre originalité.
Le tombeau de Richelieu, qu'on voit encore à la Sorbonne, passe généralement pour son chef-d'œuvre. Quelques-uns ont prétendu qu'il avait exécuté ce mausolée sur les dessins de Lebrun ; mais cette opinion est sans fondement; et s'il était vrai que Lebrun y fût pour quelque chose, Girardon était trop loyal pour mettre au bas du monument l'inscription F G T, mvenit et fecit^ et Lebrun trop jaloux pour la souffrir. Il avait fait fondre en bronze etd'un seul jet une statue équestrede Louis XIV, qui décorait la place des Victoires. Cette statue fut détruite en 1793, et avec tant d'autres choses, qui n'ô^ talent pas de bronze et qu'on croyait plus solides encore.
L'histoire des hommes qui se sont illustrés dans les arts devrait toujours renfermer ces deux conditions d'intérêt : utilité spéciale pour plusieurs, utilité morale pour tous. Aux efforts opiniâtres pour atteindre à Tidéal des formes qui tourmente leur pensée, les maîtres devraient joindre toujours des aspirations sublimes vers Tidéal spirituel qui est la source des grandes vertus. Leur historien devrait toujours constater en eux, comme nous pourrons le faire dans la vie de Girardon, cette généreuse fermentation du cœur qui fait accomplir le bien, tout en rêvant le beau.
François Girardon naquit à Troyes le jeudi 16 mars 1628 (d'autres disent 1627 et 1630), de Nicolas Girardon et d'Anne Saingevin. A peine fut-il dans l'âge de comprendre et de raisonner, que des voix intérieures commencèrent à murmurer dans son âme. Il restait des
heures entières en contemplation devant la nature; puis, une fièvre, qui devait être plus tard du génie, lui faisait chercher, dans d'innocentes parodies à la plume ou au crayon, cette interprétation du monde extérieur qui le tourmentait. L'instinct de Tidéal rendait ce jeune front pensif. Le souffle de Dieu, qui féconde l'inspiration humaine, agitait déjà cette jeune poitrine. Sa vocation d'artiste était décidée; le petit Girardon n'avait plus qu'à grandir.
Ici se place l'histoire de cet inévitable martyre que la famille a toujours fait souffrir au génie précoce.
Nicolas Girardon, honnête fondeur de métaux, avait amassé quelque argent dans le but de donner à son iils de l'éducation, et de lui assurer, par suite, dans lemonde, une position supérieure à la sienne. Ce qui revient à dire qu'il lui avait fait apprendre à écrire, et qu'il ne rêvait rien moins, pour notre héros, qu'une place de procureur. En conséquence, il le prit un beau jour par la main, et après une revue des témoignages calligraphiques qui attestaient ses excellentes études, il le conduisit et l'insr talla, plein de confiance, dans l'étude de Pierre Geoffroy, procureur à Troyes, dont la femme avait bien voulu être sa marraine.
D'abord, tout alla bien. L'obéissance comprima quelque temps la vocation ; Girardon faisait sa besogne, maître Geoffroy était content, et le fondeur n'osait regarder l'avenir, tant il le trouvait éblouissant! Cependant, peu à peu, le jeune clerc laissa échapper des signes non équivoques de distraction, d'indifférence, peut-être d'anti-
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pathie. Il fat mrpm feisast des copies sw des papiops sarchargés d'ornements qui ne ponraient guère ranpfae cer le timbre royal. On n'eot aucun scrupule de porter une main sacrilège sur les innocents barbouillages dont il commençait à remplir rëtnde de maître Geofliroy; s<m père fut mandé, le procureur se plaignit rirement, et le coupable Tint, la tête baissée, entendre les touchantes récriminations du fondeur, qui sentait chanceler son {^nao espoir dans la destinée de son fils.
Gomme Girardon, pendant le cours des doléances paternelles, n'ayait cessé, ayec un soin extrême, de tenir ses deux mains sur ses deux poches, maître Pierre Geoffroy, très-expert en fait d'instruction criminelle, soupçonna quelque chose: il fouilla lui-même le jeune pré- Tenu, et trouva dans les susdites poches une énorme quantité de morceaux de craie auxquels le jeune artiste essayait, à l'aide de son couteau, de donner une forme quasi humaine. Le délit de sculpture était flagrant. Maître Geoffroy hocha la tête, remit grayement les pièces de conviction dans les mains dangereuses du fondeur, et dit qu'il voyait bien que cet enfant était incorrigible; qu'il fallait renoncer à en faire un procureur; il était trop frivole; il n'avait pas cette âpreté nécessaire à la profession qu'on lui destinait. Le procureur présentait que l'antre obscur de la chicane ne devait pas convenir à celui qui rêvait déjà peut-être le grand soleil et les grandes aveiiues pour ses œuvres. Le fondeur s'en revint donc chez lui, bien désolé, avec son fils qui souriait. 11 y eut une grande scène de reproches et de menaces dans laquelle le bon
FRANÇOIS &IRAED02ff Mt
père fit rirrké^ joua la colère, et paria âenettre l'enfent ingrat en apprentissage chez son roisin Bandesson, sculp* teur et mennis^. Un éclair de joie que ne put éteindre aâsez tôt le jeune rebelle, et qui parut un défi aux jeux àvL pauvre fondeur, détermina ce dernier à mettre ses menaces à exécution. Dieu préside toujours aux colére$ injustes des pères. Gomme il veut que le ch^ de la fa« mille demeure vénéré, même dans ses erreurs, il permet souvent que le châtiment dévie, et que le mal reste dans l'intention . Certes, c'était une étrange façon de punir Girardon que de l'envoyer chez un menuisier sculpteuri On eut beau recommander de ne lui donner que des ou« vrages fatigants et capables de le rebuter, le jeune néo* pbyte regarda ce rude labeur comme une précieuse ini* tiation. Il travailla sans se plaindre, sans murmurer, et il ne lui vint pas à Tesprit de demander à quitter l'humble marteau d'apprenti menuisier pour reprendre la plume de procureur. Il était là dans son centre. Cette activité mal contenue chez maître Geoffroy déborda tout à coup, si bien que Saudesson s'en fut chez son voisin le fondeur, et lui dit que ce serait un crime de lui repren^ dre Girardon. Cet enfant-là avait une aptitude et une facilité qui tenaient de la prédestination ; il était inutile de lutter plus longtems contre le démon intérieur qui le tourmentait ; il fallait le laiî^er aller, il irait loin. Le père, honteux et fâché de voir sa feinte si mal réussir, ne voulut plus tenter une seconde épreuve. H consentit, mm sans peine, et abandonna, disait-il, son fils François à son malheureux sort.
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Giiaidou pBt dmic se Urrer enfin, sans contrainte, à tonte son inclination. Il se mit à étudier avec fenreor, et il avait à peine quinze ans, lorsqa'il peignit la Tie de sainte Jnlesdans une chapelle érigée enThonnenr de cette sainte jHis de la porte de la Hadelône, i Trojes; chapelle entièrement détruite aujourd'hui, et que nous aurions Youlu Toir conserver comme un pieux monument, comme le prunier jalon d'une route glorieuse. Girardon, par son amour de son pays, a été pour jamais à Troyes le droit d'être ingrate envers lui. Pourquoi a-t-on laissé détruire ces peintures naïves, d'un mauvais goût même, s'il (aut en croire les contemporains, maisqui n'en étaient pas moins les tâtonnements du génie ? Ces ébauches ressemblaient aux lueurs premières et timides que i»t)jette le soleil. A cette clarté encore incertaine, les couleurs sont douteuses, les ombres mal placées ; mais le voyageur se retourne déjà avec joie et avec respect pour saluer le grand jour qui se lève derrière la montagne.
Girardon eut bientôt compris que les leçons du sculpteur chez lequel il travaillait ne lui sufi^ient pas. Alors il lui arriva souvent de quitter l'atelier et d'aller dans les églises se recueillir et rêver. Souvent, l'extase lui faisait ployer le genou sous les superbes arceaux de la cathédrale, et il se mettait à prier, confondant dans son adoration le Dieu qui inspirait si magnifiquement les artistes, et les artistes qui savaient si bien honorer Dieu. Il entendait ce poëme sublime chanté par toutes ces ogives et par tous ces vitraux; et en sortant de cette retraite mystique, l'œil en feu, le front agrandi, Girardon étendait les
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bras vers ravenir et criait le fameux : < Moi aussi 1 1 qui a toujours été la rérélation des grands hommes.
Troyes possédait dans ce temps-là, en plus grand nombre qu'aujourd'hui, des ouvrages de deux sculpteurs célèbres, François Gentil et Domenico. François Gentil était Troyen, et Domenico était de Bologne, élève, diton du Primatice, auquel François I" avait donné à Troyes Tabbayede Saint-Martin-ès- Aires. Girardon développa ses heureuses dispositions par l'analyse des œuvres de ces deux maîtres : œuvres qui avaient déjà éveillé, avant lui, le sentiment de Pierre Mignard ; œuvres si belles et si abondantes, au dire des contemporains, que le chevalier Bernin passa deux mois à les copier, et avoua en partant que Troyes était une petite Rome. Hélas! qu'est-elle devenue cette Rome?...
Girardon, nous l'avons dit, se servit utilement de ces grands modèles, et quand son âme se fut assez échauffée, quand il se crut digne enfin de toucher le ciseau, il prit un bloc de pierre et en tira une Vierge, empreinte de timidité et d'aimable gaucherie, ébauche dont la grâce naïve faisait sourire, et que le jeune sculpteur offrit, en tremblant de joie, comme un pieux hommage à sa sœur. Le premier pas était marqué dans la carrière, et il n'avait plus qu'à continuer, lorsqu'une occasion comme la Pro^
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TÎdence en tient en réseire pour les belles inteUigenees^ lui fournit les moyens de compléter son éducation artistique.
Son maître, Baudesson, travaillait pour M. le chancelier Séguier, dans son château de Saint-Lyébaut, à quelques lieues de Troyes; Girardon l'y accompagna. Son air rêveur, sa jeune figure doucement préoccupée, son regard voilé, qui semblait lire intérieurcMoient, tout enfin frappa le chancelier. Il alla droit à cet enfant qui avait la gravité d'un homme, et le fit causer. Girardon, ému de cette démarche, parla avec attendrissement et amour de la sculpture, ouvrit son âme, et se révéla tel qu'il a toujours été depuis, passionné pour son art, et cependant doux et modeste, plein de cette candeur et de cette urbanité champenoises dont on a pu se moquer, maisqui n'en sont pas moins les glorieuses marques d'une intelligence sereine et élevée. M. le chancelier se prit d'affection pour Girardon, et, sur le bon témoignage que Baudesson lai rendit de son élève, il le fit partir pour Rome, s'engageant à suppléer, pendant tout le temps que ses études l'y retiendraient, aux petits secours qu'il tirait de sa famille.
Le voyage de Rome est le pèlerinage obligé pour tous ceux qui veulent s'initier aux secrets de l'art. Ce n'est que là-bas, parmi les ruines immenses du monde païen, sous ce ciel qui a vu passer tant de légions de grands hommes, qui a abrité de sa tente d'azur tous les empires, toutes les royautés, qui a doré du même rayon le fronton du premier Capitole et la coupole de Saint-Pierre, qui
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a serri de portique à TOlympe et d'auréole au Galyaire, ee u'est que là4>as, sur cette terre prédestinée où Raphaël a marché, et oes flancs de laquelle Michel-Ange a fait surgir ses œuvres de Titan, ce n'est que là-bas que l'esprit s'exalte assez par la contemplation pour sentir souffler en lui cet autre esprit invisible et éternel qui devient une partie de l'âme des grands poètes, des grands peintres^ des grands musiciens, des grands sculpteurs, et qui n'est autre chose que l'âme entière du monde 1 Partout on peut étudier les règles ; mais à Rome, elles se transfigurent et deviennent des routes lumineuses où l'on se sent emporter par l'aile de Dieu.
Girardon, lui aussi, allait visiter la cité immortelle. Il partait jeune et plein dé courage, le cœur desséché de cette soif d'apprendre qui tue quand elle n'est pas satts- &ite. Il trouva à Rome Philippe Thomassin, son compatriote, qui l'accueillit avec bonté, voulut le loger, se chargea de le diriger dans ses études, le lia avec tous les maîtres les plus célèbres et lui ouvrit l'antiquité. A cette source féconde, Girardon, altéré, but à longs traits. Mais disons-le en passant, et pour y revenir plus tard, ce n'è^ tait pas l'antiquité qui devait le plus inspirer notre jeune artiste; ces lignes droites et nues, cette sévérité de la pose l'intimidaient un peu, et il interrompait ses études en face des majestueuses et froides statues pour marcher dans la campagne, pour sentir sur son front ce soleil qui fait bouillonner le sang dans les veines, et qui peut rendre fou, s'il ne donne pas le génie! Nous le répétons, ce qui distinguait Girardon, c'était la tendresse. Il avait
plus besoin de la mélancolie, de l'extase dans les temples et de la vue du ciel, que de Tanalîse des chefs-d'œuvre antiques.
Quoi qu'il en fût, quand il revint en 1652, il était digne de se joindre au cortège qui commençait à rayonner autour du jeune roi Louis XIV ; mais il consacra une année aux amis du pays. Avant d'aller prendre sa place parmi les demi-dieux de la cour de France, Girardon passa une année tout entière à travailler humblement pour ses concitoyens. Ceci est, par dessus tout, digne d'éloges. Il n'a pas cette impatiente ambition de la jeunesse. Lui, qui revient de Rome, tout brûlant d'inspiration, il n'est pas désireux d'un plus grand théâtre que sa vieille ville ; il donne une première offrande de son talent à ses compatriotes, il fait des bustes pour un M. Quinot, des statues pour des cheminées ; il n'est pas pressé de briller autre part; on dirait qu'il a le sentiment de sa force et le pressentiment de sa longue carrière, et que, certain d'arriver toujours, il juge inutile de se hâter. Il se repose dans sa famille, et il attend. Cependant ses amis, ambitieux pour lui, l'excitent, on lui donne des lettres pour Colbert et pour Mignard, qui venait d'achever les peintures du Val-de-Grâce, et on l'envoie à Paris. Une fois à Paris, dans cette atmosphère glorieuse qui dilatait alors les poitrines, quand il a serré la main de Mignard, coudoyé Molière et rencontré Pujet, il comprend que c'est là son terrain, qu'il a aussi de grandes choses à accomplir, et il se met à l'œuvre. En 1660, il remporte un prix de trois cents louis d'or. Ce succès l'enhardit;
MigDard se sert de son crédit pour le pousser avec éclat ; les faveurs du roi viennent le trouver; des amitiés illustres remplissent sa aemeure; La Fontaine et Boileau le nomment leur Phidias, Santeul le chante en latin ; Versailles, qu'il a vu commencer et finir, le demande pour peupler ses solitudes, et, en 1687, T Académie lui ouvre ses portes.
Maintenant, jusqu'à sa mort, qui n'arriva qu'en 1715, toute sa vie fut une longue suite de triomphes. Aimé du roi, aux volontés duquel il fut constamment dévoué, estimé de tous ses rivaux, il garda au front pendant tout le cours de son existence patriarcale, sans aucun nuage, cette précieuse auréole dont il n'était fier qu'en pensant à son pays 1
Ah t l'amour de son pays, ce fut, après la sculpture, la grande passion de Girardon. Au milieu des innombrables travaux qu'il accomplissait ; dans cette grande quantité de statues, de fontaines, de vases et de bas-reliefs qu'il répandait dans les jardins royaux, et notamment à Versailles, il gardait toujours dans un coin de son atelier un bloc de marbre choisi dont il faisait, en cachette et avec dévotion, un chef-d'œuvre pour son pays. En 1687, il vint à Troyes avec un grand médaillon de marbre blanc représentant Louis XIV, que le maire et les échevins allèrent, à la tête de toutes les compagnies, recevoir de ses mains. Ce jour-là, Girardon se sentit bien heureux. En entendant les acclamations et les applaudissements du peuple, il se prit à pleurer en souriant. Ce fut, dit-il, le plus beau jour de sa vie; l'amitié du grand roi lui donna nioins
L'histoire des hommes qui se sont illustrés dans les arts devrait toujours renfermer ces deux conditions d'intérêt: utilité spéciale pour plusieurs, utilité morale pour tous. Aux efforts opiniâtres pour atteindre à l'idéal des formes qui tourmente leur pensée, les maîtres devraient joindre toujours des aspirations sublimes vers l'idéal spirituel qui est la source des grandes vertus. Leur historien devrait toujours constater en eux, comme nous pourrons le faire dans la vie de Girardon, cette généreuse fermentation du cœur qui fait accomplir le bien, tout en rêvant le beau.
François Girardon naquit à Troyes le jeudi 16 ùiars 1628 (d'autres disent 1627 et 1630), de Nicolas Girardon et d'Anne Saingevin. A peine fut-il dans l'âge de comprendre et de raisonner, que des voix intérieures commencèrent à murmurer dans son âme. Il restait des
heures entières en contemplation devant la nature ; puis, une fièvre, qui devait être plus tard du génie, lui faisait chercher, dans d'innocentes parodies à la plume ou au crayon, cette interprétation du monde extérieur qui le tourmentait. L'instinct de l'idéal rendait ce jeune front pensif. Le souffle de Dieu, qui féconde l'inspiration humaine, agitait déjà cette jeune poitrine. Sa vocation d'artiste était décidée; le petit Girardon n'avait plus qu'à grandir.
Ici se place l'histoire de cet inévitable martyre que la famille a toujours fait souffrir au génie précoce.
Nicolas Girardon, honnête fondeur de métaux, avait amassé quelque argent dans le but de donner à son fils de l'éducation, etde lui assui'er, par suite, dans lemonde, une position supérieure à la sienne. Ce qui revient à dire qu'il lui avait fait apprendre à écrire, et qu'il ne rêvait rien moins, pour notre héros, qu'une place de procureur. En conséquence, il le prit un beau jour par la main, et après une revue des témoignages calligraphiques qui attestaient ses excellentes études, il le conduisit et l'insrtalla, plein de confiance, dans l'élude de Pierre Geoffroy, procureur à Troyes, dont la femme avait bien voulu être sa marraine.
D'abord, tout alla bien. L'obéissance comprima quelque temps la vocation ; Girardon faisait sa besogne, maître Geoffroy était content, et le fondeur n'osait regarder l'avenir, tant il le trouvait éblouissant! Cependant, peu à peu, le jeune clerc laissa échapper des signes non équivoques de distraction, d'indifférence, peut-être d'anti-
patfaie. Il fut surpris faisant des copies sar des papiers surchargés d'ornements qui ne pouvaient guère remplacer le timbre royal. On n'eut aucun scrupule de porter une main sacrilège sur les innocents barbouillages dont il commençait à remplir l'étude de maître Geoffroy; son père fut mandé, le procureur se plaignit vivement, et le coupable vint, la tête baissée, entendre les touchantes récriminations du fondeur, qui sentait chanceler son ferme espoir dans la destinée de son fils.
Comme Girardon, pendant le cours des doléances paternelles, n'avait cessé, avec un soin extrême, de tenir ses deux mains sur ses deux poches, maître Pierre Geoffroy, très-expert en fait d'instruction criminelle, soupçonna quelque chose: il fouilla lui-même le jeune prévenu, et trouva dans les susdites poches une énorme quantité de morceaux de craie auxquels le jeune artiste essayait, à l'aide de son couteau, de donner une forme quasi humaine. Le délit de sculpture était flagrant. Maître Geoffroy hocha la tête, remit gravement les pièces de conviction dans les mains dangereuses du fondeur, et dit qu'il voyait bien que cet enfant était incorrigible; qu'il fallait renoncer à en faire un procureur; il était trop frivole; il n'avait pas cette âpreté nécessaire à la profession qu'on lui destinait. Le procureur présentait que l'antre obâcur de la chicaDC ne devait pas convenir à celui qui rêvait déjà peut-être le grand soleil et les grandes avenues pour ses œuvres. Le fondeur s'en revint donc chez lui, bien désolé, avec son fils qui souriait. Il y eut une grande scène de reproches et de menaces dans laquelle le bon
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père fit rirrité^ joua h colère, et parla de aiettre l'enSant ingrat en apprentissage chez son roisin Baudesson, sculp* teur et mennisier. Un éclair de joie que ne put éteindre assez tôt le jeune rebelle^ et qui parut un défi aux jeux du pauvre fondeur, détermina ce dernier à mettre sas menaces à exécution. Dieu préside toujours aux coièrei injustes des pères. Ciomme il veut que le che( de la famille demeure vénéré, même dans ses erreurs^ il permcft souvent que le châtiment dévie, et que le mal reste dans intention. Certes, c'était une étrange façon de punir Girardon que de l'envoyer chez un menuisier sculpteur! On eut beau recommander de ne lui donner que des ou* vrages fatigants et capables de le rebuter, le jeune néo* phy te regarda ce rude labeur comme une précieuse ini* tiation. Il travailla sans se plaindre, sans murmurer, et il ne lui vint pas à l'esprit de demander à quitter l'humble marteau d'apprenti menuisier pour reprendre la plume de procureur. Il était là dans son centre. Cette activité mal contenue chez maître Geoffroy déborda tout à coup, si bien que Baudesson s'en fut chez son voisin le fondeur, et lui dit que ce serait un crime de lui repren»dre Girardon. Cet enfant-là avait une aptitude et une facilité qui tenaient de la prédestination; il était inutile de lutter plus longtems contre le démon intérieur qui le tourmentait ; il fallait le laisser aller, il irait loin. Le père, honteux et fâché de voir sa feinte si mal réussir, ne voulut plus tenter une seconde épreuve. Il consentit, non sans peine, et abandonna, disait-il, son fils François à son malheureux sort.
Girardou put donc se liyrer enfin, sans contrainte, à toute son inclmation. Il se mit à étudier avec ferveur, et il avait à peine quinze ans, lorsqu'il peignit la vie de sainte Jules dans une chapelle érigée en Thonneur de cette sainte près de la porte de la Madeleine, à Troyes; chapelle entièrement détruite aujourd'hui, et que nous aurions voulu voir conserver comme un pieux monument, comme le premier jalon d'une route glorieuse. Girardon, par son amour de son pays, a été pour jamais à Troyes le droit d'être ingrate envers lui. Pourquoi a-t-on laissé détruire ces peintures naïves, d'un mauvais goût même, s'il faut en croire les contemporains, mais qui n'en étaient pas moins les tâtonnements du génie ? Ces ébauches ressemblaient aux lueurs premières et timides que projette le soleil. A cette clarté encore incertaine, les couleurs sont douteuses, les ombres mal placées ; mais le voyageur se retourne déjà avec joie et avec respect pour saluer le grand jour qui se lève derrière la montagne.
Girardon eut bientôt compris que les leçons du sculpteur chez lequel il travaillait ne lui suffisaient pas. Alors il lui arriva souvent de quitter^ l'atelier et d'aller dans les églises se recueillir et rêver. Souvent, l'extase lui faisait ployer le genou sous les superbes arceaux de la cathédrale, et il se mettait à prier, confondant dans son adoration le Dieu qui inspirait si magnifiquement les artistes, et les artistes qui savaient si bien honorer Dieu. Il entendait ce poëme sublime chanté par toutes ces ogives et par tous ces vitraux; et en sortant de cette retraite mystique, l'œil en feu, le front agrandi, Girardon étendait les
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bras vers l'avenir et criait le fameux : « Moi anssi t » qui a toujours été la révélation des grands hommes.
Troyes possédait dans ce temps-là, en plus grand nom* bre qu'aujourd'hui, des ouvrages de deux sculpteurs célèbres, François Gentil et Domenico. François Gentil était Troyen, et Domenico était de Bologne, élève, ditdn du Prima tice, auquel François P' avait donné à Troyes Tabbayede Saint-Martin-ès-Aires. Girardon développa ses heureuses dispositions par l'analyse des œuvres de ces deux maîtres : œuvres qui avaient déjà éveillé, avant lui, le sentiment de Pierre Mignard ; œuvres si belles et si abondantes, au dire des contemporains, que le chevalier Bernin passa deux mois à les copier, et avoua en partant que Troyes était une petite Rome. Hélas! qu'est-elle devenue cette Rome?...
Girardon, nous l'avons dit, se servit utilement de ces grands modèles, et quand son âme se fut assez échauffée, quand il se crut digne enfin de toucher le ciseau, il prit un bloc de pierre et en tira une Vierge, empreinte de timidité et d'aimable gaucherie, ébauche dont la grâce naïve faisait sourire, et que le jeune sculpteur offrit, en tremblant de joie, comme un pieux hommage à sa sœur. Le premier pas était marqué dans la carrière, et il n'avait plus qu'à continuer, lorsqu'une occasion comme la Pro*
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Yidence en tient en réserve pour les belles intelligenees, lui fournit les moyens de compléter son éducation artis* tique.
Son maître, Baudesson, travaillait pour M. le chancelier Séguier, dans son château de Saint-Lyébaut, à quelques lieues de Troyes; Girardon l'y accompagna. Son air rêveur, sa jeune figure doucement préoccupée, son regard voilé, qui semblait lire intérieurement, tout enfin frappa le chancelier. Il alla droit à cet enfant qui avait la gravité d'un homme, et le fit causer. Girardon, ému de cette démarche, parla avec attendrissement et amour de la sculpture, ouvrit son âme, et se révéla tel qu'il a toujours été depuis, passionné pour son art, et cependant doux et modeste, plein de cette candeur et de cette urbanité champenoises dont on a pu se moquer, maisquin'en sont pas moins les glorieuses marques d'une intelligence sereine et élevée. M. le chancelier se prit d'affection pour Girardon, et, sur le bon témoignage que Baudesson lui rendit de son élève, il le fit partir pour Rome, s'engagéant à suppléer, pendant tout le temps que ses études l'y retiendraient, aux petits secours qu'il tirait de sa famille.
Le voyage de Rome est le pèlerinage obligé pour tous ceux qui veulent s'initier aux secrets de l'art. Ce n'est que là-bas, parmi les ruines immenses du monde païen, sous ce ciel qui a vu passer tant de légions de grands hommes, qui a abrité de sa tente d'azur tous les empires, toutes les royautés, qui a doré du même rayon le fronton du premier Capitole et la coupole de Saint-Pierre, qui
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a nerri de portique à l'Olympe et d'auréole au Galraire, ee n'est que là4)as, sur cette terre prédestinée où Raphaël a marché, et oes flancs de laquelle Michel^Ange a fait surgir ses œuvres de Titan, ce n'est que là-bas que l'esprit s'exalte assez par la contemplation pour sentir souffler en lui cet autre esprit invisible et éternel qui devient une partie de l'âme des grands poètes, des grands peintres, des grands musiciens, des grands sculpteurs, et qui n'est autre chose que Tâme entière du monde 1 Partout on peut étudier les règles ; mais à Rome, elles se transfigurent et deviennent des routes lumineuses où l'on se sent emporter par l'aile de Dieu.
Girardon, lui aussi, allait visiter la cité immortelle. Il partait jeune et plein de courage, le cœur desséché de cette soif d'apprendre qui tue quand elle n'est pas satis« faite. Il trouva à Rome Philippe Thomassin, son compatriote, qui l'accueillit avec bonté, voulut le loger, se chargea de le diriger dans ses études, le lia avec tous les maîtres les plus célèbres et lui ouvrit l'antiquité. A cette source féconde, Girardon, altéré, but à longs traits. Mais disons-le en passant, et pour y revenir plus tard, ce n'é* tait pas l'antiquité qui devait le plus inspirer notre jeune artiste; ces lignes droites et nues, cette sévérité de la pose l'intimidaient un peu, et il interrompait ses études en face des majestueuses et froides statues pour marcher dans la campagne, pour sentir sur son front ce soleil qui fait bouillonner le sang dans les veines, et qui peut rendre fou, s'il ne donne pas le génie I Nous le répétons, ce qui distinguait Girardon, c'était la tendresse. Il avait
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La comtesse l'interrompit en poussant un cri effroyable.
— Tu mens I dit-elle avec délire ; tu mens, c'est impossible! je n'aurais pas été en vain mère sacrilège et dénaturée I . . .
Le margrave comprit tout.
Il écarta les bras avec horreur. La comtesse glissa à terre ; mais se redressant aussitôt, elle se cramponna à la selle, aux étriers, aux mains du prince, en poussant des gémissements entrecoupés.
Quant à lui, glacial, terrible, ne trouvant aucun mot, aucun cri pour l'effroyable déchirement de son âme ; inflexible comme la malédiction de Dieu, pâle comime un fantôme, il repoussa du pied l'infanticide, qui s'élança en rugissant dans le château; puis, faisant jaillir le sang de son cheval sous ses deux éperons, il franchit la grille ventre à terré...
Le chemin tournait autour du manoir; en passant au galop près du lac, le margrave aperçut la comtesse penchée en dehors de la terrasse, une brise lui apporta ces paroles lancées avec toute l'énergie du désespoir :
— Margrave Tie Bade, il y a malgré toi un pacte de sang entre ta race et la mienne I je suis à toi pour l'éternité I
Puis on vit la comtesse étendre les bras et s'élancer ; les eaux du lac s'agitèrent ; le prince poussa un cri et voulut courir au secours ; mais il pensa qu'il ne devait pas disputer cette criminelle au jugement d'en haut.
lie margrave revint dans le duché de Bade, pour y
LA DAME BLANCHE DE BADEX tSt
xAoïirir après quelques mois de langueur. Le remords du crime dont il était innocent l'écrasait et le conduisit au tombeau. Par une fantaisie singulière, il voulut avoir dans sa chambre, près de son lit, le portrait de la comtesse Olamûnde. On envoya chercher «n Danemark ce tableau magnifique que vous avez admiré. Quelques jours avant sa mort, le jeune margrave affirma avoir vu la comtesse. Ses parents en larmes voulurent lui persuader que c'était une hallucination de la fièvre, mais il persista, et dit à son vieux père qui cherchait à le rassurer :
— Vous la verrez, vous aussi, mon pèrel En effet, quand le vieux duc mourut, quelques années après son fils, il affirma également avoir rencontré dans le château le fantôme de la comtesse Olamûnde. Depuis, c'est une tradition de la maison de Baden que quand un prince de la famille va mourir, la Dame blanche lui apparaît ; et vous ne douterez plus désormais de la réalité de nos pressentiments, ajouta la douairière, quand vous saurez que la comtesse Olamûnde a été aperçue trois fois depuis la maladie de son altesse Léopold...
En achevant son récit, la baronne de B... déroula son tricot, remit les aiguilles en mouvement, et attendit les impressions du jeune Français. Comme celui-ci nç
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disait net), la douairière lui demanda à quoi ilpeuMiit.
— Je cherche la moralité de ce conte, répondit-il.
— Voyez-vous le sceptique ! dit-elle en riant, il prend notre histoire nationale pour une imitation de la Barbô- Bleue.
— Non pas, madame ; je sais que tous les châteaux royaux ont de ces hiboux dans leurs corniches, et que par certaines nuits ces oiseaux lugubres agitent leurs ailes dans les grandes salles. En France, c'est le petit homme rouge des Tuileries ; en Prusse , c'est la balayeuse ; en Norwége. . .
— Assez I assez I dit la douairière, dont le patriotisme était choqué, et qui tenait trop à l'originalité des légendes badoises pour consentir à les voir confondues avec toutes les superstitions du même genre.
Le jeune Français se tut, et après quelques remm^cîments, parla d'autre chose. Cependant, au moment dé prendre congé de la baronne, il s'approcha d'elle et lui dit en lui baisant la main :
— J'ai trouvé la moralité de votre légende. La douairière de B... haussa les épaules.
— Voyons la découverte I
— Votre récit démontre clairement que les jeunes gens s'exposent aux plus grands dangers quand ils veulent épouser des veuves qui ont des enfants.
La baronne lui tourna le dos, et lui garda rancune pendant trois jours. Au bout de ce temps, elle consentit à lui pardonner, sur son attestation solennelle qu'il croyait fermement à l'apparition de la comtesse 01a-
LA DAMB BLAXGHE DE BADEN 259
mûnde. Cette réponse n'était qu'une politesse faite à l'hospitalité, et nous devons déclarer que le Français revint en France aussi peu superstitieux qu'au départ.
Quant au grand duc Léopold, il était trop parfait Allemand pour donner tort à la légende nationale ; aussi mourut-il ponctuellement à la fin d'avril 1852, en dépit de l'assurance des médecins, et pour la plus grande gloire de la Dame blanche.
L'histoire des hommes qui se sont illustrés dans les arts devrait toujours renfermer ces deux conditions d'intérêt : utilité spéciale pour plusieurs, utilité morale pour tous. Aux efforts opiniâtres pour atteindre à l'idéal des formes qui tourmente leur pensée, les maîtres devraient joindre toujours des aspirations sublimes vers l'idéal spirituel qui est la source des grandes vertus. Leur historien devrait toujours constater en eux, comme nous pourrons le faire dans la vie de Girardon, cette généreuse fermentation du cœur qui fait accomplir le bien, tout en rêvant le beau.
François Girardon naquit à Troyes le jeudi 16 ùiars 1628 (d'autres disent 1627 et 1630), de Nicolas Girardon et d'Anne Saingevin. A peine fut-il dans l'âge de comprendre et de raisonner, que des voix intérieures commencèrent à murmurer dans son âme. Il restait des
heures entières en contemplation devant la nature ; puis, une fièvre, qui devait être plus tard du génie, lui faisait chercher, dans d'innocentes parodies à la plume ou au crayon, cette interprétation du monde extérieur qui le tourmentait. L'instinct de l'idéal rendait ce jeune front pensif. Le souffle de Dieu, qui féconde l'inspiration humaine, agitait déjà cette jeune poitrine. Sa vocation d'artiste était décidée; le petit Girardon n'avait plus qu'à grandir.
Ici se place l'histoire de cet inévitable martyre que la famille a toujours fait souffrir au génie précoce.
Nicolas Girardon, honnête fondeur de métaux, avait amassé quelque argent dans le but de donner à son fils de l'éducation, et de lui assui'er, par suite, dans lemonde, une position supérieure à la sienne. Ce qui revient à dire qu'il lui avait fait apprendre à écrire, et qu'il ne rêvait rien moins, pour notre héros, qu'une place de procureur. En conséquence, il le prit un beau jour par la main, et après une revue des témoignages calligraphiques qui attestaient ses excellentes études, il le conduisit et l'installa, plein de confiance, dans l'élude de Pierre Geoffroy, procureur à Troyes, dont la femme avait bien voulu être sa marraine.
D'abord, tout alla bien. L'obéissance comprima quelque temps la vocation ; Girardon faisait sa besogne, maître Geoffroy était content, et le fondeur n'osait regarder l'avenir, tant il le trouvait éblouissant! Cependant, peu à peu^ le jeune clerc laissa échapper des signes non équivoques de distraction, d'indifférence, peut-être d'anti-
2(^3 LES SECaSTS DU DIABLE
pathie. Il fut surpris faisant des copies sur des papiers surchargés d'ornements qui ne pouvaient guère remplacer le timbre royal. On n'eut aucun scrupule de porter une main sacrilège sur les innocents barbouillages dont il commençait à remplir Tétude de maître Geoffroy; son père fut mandé, le procureur se plaignit vivement, et le coupable vint, la tête baissée, entendre les touchantes récriminations du fondeur, qui sentait chanceler son ferme espoir dans la destinée de son fils.
Comme Girardon, pendant le cours des doléances paternelles, n'avait cessé, avec un soin extrême, de tenir ses deux mains sur ses deux poches, maître Pierre Geoffroy, très-expert en fait d'instruction criminelle, soupçonna q-uelque chose : il fouilla lui-même le jeune pré^ venu, et trouva dans les susdites poches une énorme quantité de morceaux de craie auxquels le jeune artiste essayait, à l'aide de son couteau, de donner une forme quasi humaine. Le délit de sculpture était flagrant. Maître Geoffroy hocha la tête, remit gravement les pièces de conviction dans les mains dangereuses du fondeur, et dit qu'il voyait bien que cet enfant était incorrigible; qu'il fallait renoncer à en faire un procureur; il était trop frivole; il n'avait pas cette âpreté nécessaire à la profession qu'on lui destinait. Le procureur présentait que l'antre obscur de la chicane ne devait pas convenir à celui qui rêvait déjà peut-être le grand soleil et les grandes avenues pour ses œuvres. Le fondeur s'en revint donc chez lui, bien désolé, avec son fils qui souriait. Il y eut une grande scène de reproches et de menaces dans laquelle le bon
FBAKÇOIS GIBARDOK JWI
père fit l'irrité^ joua la colère, et parla de mettre i'enfent ingrat en apprentissage chez son roisin Baudesson, sculp* teur et menuisier. Un éclair de joie que ne put éteindre assez tôt le jeune rebelle, et qai parut un défi aux jeux du panrre fondeur, détermina ce dernier à mettre ses menaces à exécution. Dieu préside toujours aux colères injustes des pères. Gomme il veut que le chef de la famille demeure vénéré, même dans ses erreurs, il permet souvent que ie châtiment dévie, et que le mal reste dans l'intention. Gertef?, c'était une étrange façon de punir Girardon que de l'envoyer chez un menuisier sculpteur t On eut beau recommander de ne lui donner que des ou« vrages fatigants et capables de le rebuter, le jeune néo* phyte regarda ce rude labeur comme une précieux ini*» tiation. Il travailla sans se plaindre, sans murmurer, et il ne lui vint pas à l'esprit de demander à quitter Thum-* ble marteau d'apprenti menuisier pour reprendre la plume de procureur. Il était là dans son centre. Cette activité mal contenue chez maftre Geoffroy déborda tout à coup, si bien que Baudesson s'en fut chez son voisin le fondeur, et lui dit que ce serait un crime de lui repren^ dre Girardon. Cet enfant-là avait une aptitude et une facilité qui tenaient de la prédestination; il était inutile de lutter plus longtems contre le démon intérieur qui le tourmentait ; il fallait le laisser aller, il irait loin. Le père, honteux et fâché de voir sa feinte si mal réussir, ne voulut plus tenter une seconde épreuve. Il consentit, non sans peine, et abandonna, disait-il, son fils François à son malheureux sort.
Girdrdou put donc se livrer enfin, sans contrainte, à toute son inclination. Il se mit à étudier avec ferveur, et il avait à peine quinze ans, lorsqu'il peignit la vie de sainte Julesdans une chapelle érigée en Thonneur de cette sainte près de la porte de la Madeleine, à Troyes; chapelle entièrement détruite aujourd'hui, et que nous aurions voulu voir conserver comme un pieux monument, comme le premier jalon d'une route glorieuse. Girardon, par son amour de son pays, a été pour jamais à Troyes le droit d'être ingrate envers lui. Pourquoi a-t-on laissé détruire ces peintures naïves, d'un mauvais goût même, s'il faut en croire les contemporains, mais qui n'en étaient pas moins les tâtonnements du génie ? Ces ébauches ressemblaient aux lueurs premières et timides que projette le soleil. A cette clarté encore incertaine, les couleurs sont douteuses, les ombres mal placées ; mais le voyageur se retourne déjà avec joie et avec respect pour saluer le grand jour qui se lève derrière la montagne.
Girardon eut bientôt compris que les leçons du sculpteur chez lequel il travaillait ne lui suffisaient pas. Alors il lui arriva souvent de quitter l'atelier et d'aller dans les églises se recueillir et rêver. Souvent, l'extase lui faisait ployer le genou sous les superbes arceaux de la cathédrale, et il se mettait à prier, confondant dans son adoration le Dieu qui inspirait si magnifiquement les artistes, et les artistes qui savaient sibi^n honorer Dieu. Il entendait ce poëme sublime chanté par toutes ces ogives et par tous ces vitraux; et en sortant de cette retraite mystique, l'œil en feu, le front agrandi, Girardon étendait les
FRANÇOIS GIRARBON â63
bras vers Tayenir et criait le fameux : < Moi aussi 1 1 qui a toujours été la réyélation des grands hommes.
Troyes possédait dans ce temps-là, en plus grand nombre qu'aujourd'hui, des ouvrages de deux sculpteurs célèbres, François Gentil et Domenico. François Gentil était Troyen, et Domenico était de Bologne, élève, dit* dn du Primatice, auquel François P' avait donné à Troyes Tabbayede Saint-Martin-ès-Aires. Girardon développa ses heureuses dispositions par l'analyse des œuvres de ces deux maîtres : œuvres qui avaient déjà éveillé, avant lui, le sentiment de Pierre Mignard ; œuvres si belles et si abondantes, au dire des contemporains, que le chevalier Bernin passa deux mois à les copier, et avoua en partant que Troyes était une petite Rome. Hélas 1 qu'est-elle devenue cette Rome?...
Girardon, nous l'avons dit, se servit utilement de ces grands modèles, et quand son âme se fut assez échauffée, quand il se crut digne enfin de toucher le ciseau, il prit un bloc de pierre et en tira une Vierge, empreinte de timidité et d'aimable gaucherie, ébauche dont la grâce oaïve faisait sourire, et que le jeune sculpteur offrit, en tremblant de joie, comme un pieux hommage à sa sœur. Le premier pas était marqué dans la carrière, et il n'avait plus qu'à continuer, lorsqu'une occasion comme la Pro^
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TÎdeDce en tient en réserre ponr les belles inteHigeiiee&» lai fournit les moyens de compléter son éducation artis» tique.
Son maître, Baudesson, travaillait pour M. le chancelier Séguier, dans son château de Saint-Lyébaut, à quelques lieues de Troyes; Girardon l'y accompagna. Son air rêveur, sa jeune figure doucement préoccupée, son regard voilé, qui semblait lire intérieurement, tout enfin frappa le chancelier. Il alla droit à cet enfant qui avait h gravité d'un homme, et le fit causer. Girardon, ému de cette démarche, parla avec attendrissement et amour de la sculpture, ouvrit son âme, et se révéla tel qu'il a toujours été depuis, passionné pour son art, et cependant doux et modeste, plein de cette candeur et de cette urba<nité champenoises dont on a pu se moquer, maisquin'en sont pas moins les glorieuses marques d'une intelligence sereine et élevée. M. le chancelier se prit d'affection pour Girardon, et, sur le bon témoignage que Baudesson lui rendit de son élève, il le fit partir pour Rome, s'engagéant à suppléer, pendant tout le temps que ses études l'y retiendraient, aux petits secours qu'il tirait de sa famille.
Le voyage de Rome est le pèlerinage obligé pour tous ceux qui veulent s'initier aux secrets de l'art. Ce n'est que là-bas, parmi les ruines immenses du monde païen, sous ce ciel qui a vu passer tant de légions de grands hommes, qui a abrité de sa tente d'azur tous les empires, toutes les royautés, qui a doré du même rayon le fronton du premier Capitole et la coupole de Saint-Pierre, qui
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1 86m àe portique à TOlympe et d'auréole au GalTaire« ee n'est que là*bas, sur cette terre prédestinée où Raphaël a marché, et oes flancs de laquelle Micbel-Ànge a fait surgir ses œuvres de Titan, ce n'est que là-bas que l'esprit s'eiialte assez par la contemplation pour sentir souffler en lui cet autre esprit invisible et éternel qui devient une partie de l'âme des grands poètes, des grands peintres, des grands musiciens, des grands sculpteurs, et qui n'est autre chose que l'âme entière du monde 1 Partout on peut étudier les règles ; mais à Rome, elles se transfigurent et deviennent des routes lumineuses où l'on se sent emporter par l'aile de Dieu.
Girardon, lui aussi, allait visiter la cité immortelle. Il partait jeune et plein dé courage, le cœur desséché de cette soif d'apprendre qui tue quand elle n'est pas satisfaite. Il trouva à Rome Philippe Thomassin, son compa<triote, qui l'accueillit avec bonté, voulut le loger, se chargea de le diriger dans ses études, le lia avec tous les maîtres les plus célèbres et lui ouvrit l'antiquité. A cette source féconde, Girardon, altéré, but à longs traits. Mais disons-le en passant, et pour y revenir plus tard, ce n'é* tait pas l'antiquité qui devait le plus inspirer notre jeune artiste; ces lignes droites et nues, cette sévérité de la pose l'intimidaient un peu, et il interrompait ses études en face des majestueuses et froides statues pour marcher dans la campagne, pour sentir sur son front ce soleil qui fait bouillonner le sang dans les veines, et qui peut rendre fou, s'il ne donne pas le génie! Nous le répétons, ce qui distinguait Girardon, c'était la tendresse. 11 avait
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fins besoin delà mélancolie, de l'extase dans les tcttples et de la rue du ciel, qne de Tanaljse des dicfe-d'oenne antiques.
QÔoi qa'il en f&t, quand il rerint en 1652, il était digne de se joindre an coit^e qui commençait à rajonner antoor dn jenne roi Loats XIY ; mais il consacra une année anx amis dn pays. Arant d'aller prendre sa place parmi les demi-dienx de la conr de France, Girardon passa une année tont entière à trarailler humblement pour ses concitoyens. Ceci est, par dessus tout, digne d'éloges. Il n'a pas cette impatiente ambition de la jeunesse. Lui, qui rerient de Rome, tout l^lant d'inspiration, il n'est pas désireux d'un plus grand théâtre que sa vieille ville ; il donne une première offirande de son talent à ses compatriotes, il fait des bustes pour un M. Quinot, des statues pour des cheminées; il n'est pas pressé de briller autre part; on dirait qu'il a le sentiment de sa force et le pressentiment de sa longne carrière, et que, certain d'arriver toujours, il juge inutile de se hâter. Il se repose dans sa famille, et il attend. Cependant ses amis, ambitieux pour lui, l'excitent, on lui donne des lettres pour Colbert et pour Mignard, qui venait d'achever les peintures du Val-de-Grâce, et on l'envoie à Paris. Une fois à Paris, dans cette atmosphère glorieuse qui dilatait alors les poitrines, quand il a serré la main de Mignard, coudoyé Molière et rencontré Pujet, il comprend que c'est là son terrain, qu'il a aussi de grandes choses à accomplir, et il se met à l'œuvre. En 1660, il remporte un prix de trois cents louis d'or. Ce succès l'onhardit;
lard se sert de son crédit pour le pousser avec éclat ; aveurs du roi viennent le trouver; des amitiés illu&remplissent sa aemeure ; La Fontaine et Boileau le ment leur Phidias, Santeul le chante en latin ; Ver- 3s, qa'il a vu commencer et finir, le demande pour »ler ses solitudes, et, en 1687, T Académie lui ouvre sortes.
aintenant, jusqu'à sa mort, qui n'arriva qu'en 1715, ) sa vie fut une longue suite de triomphes. Aimé du aux volontés duquel il fut constamment dévoué, lé de tous ses rivaux, il garda au front pendant tout )urs de son existence patriarcale, sans aucun nuage, ! précieuse auréole dont il n'était fier qu'en pensant î pays 1
h ! l'amour de son pays, ce fut, après la sculpture, la de passion de Girardon. Au milieu des innombrables mx qu'il accomplissait ; dans cette grande quantité Latues, de fontaines, de vases et de bas-reliefs qu'il rélait dans les jardins royaux, et notamment à Versailil gardait toujours dans un coin de son atelier un bloc narbre choisi dont il faisait, en cachette et avec dém, un chef-d'œuvre pour son pays. En 1687, il vint oyes avec un grand médaillon de marbre blanc repreant Louis XIV, que le maire et les échevins allèrent, tête de toutes les compagnies, recevoir de ses mains, our-là, Girardon se sentit bien heureux. En enten- ; les acclamations et les applaudissements du peuple, 5 prit à pleurer en souriant. Ce fut, dit-il, le plus 1 jour de sa vie; l'amitié du grand roi lui donna moin§
é : LA VOIX DU SANG
victimes de septembre. Maillard, en voyant passer devant sa table ce fier et placide visage de prêtre, demanda pour lui grâce au peuple. L'abbé Marcellin ne trembla pas avant le salut et ne s'humilia pas après la grâce. 11 donna tranquillement l'absolution h ceux qui allaient mourir, et, poussé par les épaules hors du cercle^es travailleurs sinistres, il ne songea pas à fuir. Il empêcha quelques prêtres d'émigrer, il en empêcha quelques autres de conspirer. Quand son église fut fermée, il dit chez lui la messe; emprisonné deux fois sous la Terreur, il sauva plus tard la vie aux deux voisins qui l'avaient dénoncé. Fidèle à sa conscience, il ne fut jamais d'aucun parti ; il emportait toujours, avec lui l'ombre du sanctuaire, et sa gravité pacifiait les petits conciliabules de sacristie que les nécessités de ses fonctions le contraignaient de traverser. C'était enfin l'homme du devoir, le soldat stoïque; on l'estimait trop pour l'aimer beaucoup. Le clergé réfractaire lui en voulait de Ja simplicité de sa résignation ; las prêtres compromis par des adhésions trop chaleureuses à la Révolution et à l'Empire lui en voulaient davantage encore. Quant à lui, il ne savait pas haïr, mais il avouait avec candeur qu'il ne savait que plaindre, conseiller, guérir, et qu'il ne savait plus aimer. Sa foi prenait en pitié les misères humaines, mais n'en était plus dupe.
i^Lti.
LA VOIX DU SANG iZ
Il était debout et résumait, avant de se retirer, la longue conférence qu'il venait d'avoir avec la baronne.
— Du courage 9 madame, lui disait- il, faites cette démarche , puisque vous croyez n'avoir pas d'autre
■ moyen de percer cet étrange mystère.
— Hélas ! monsieur l'abbé, répliquait d'une voix tremblante la pauvre veuve, j'éprouve un sentiment que je ne puis définir, à la pensée de le revoir et de lui parler du passé.
— Je vous absous d'avance des petits regrets qui pourront troubler votre repentir, dit le vieux prêtre en souriant et avec une paternelle^ ironie.
— Oh 1 monsieur l'abbé, vous êtes cruel...
— Non; je veux vous prouver, madame, mon estime et ma confiance, et je vous raille pour défier votre grand cœur.
— Si. j'ai un peu de force, dit avec un soupir M™« de Bruval, c'est que vous me soutenez, c'est que vous m'encouragez; c'est surtout que vous me pardonnez. Mais je sens bien que voici ma dernière épreuve. Si j'échouais, je n'aurais plus rien à faire en ce monde.
— On a toujours une tâche, madame, reprit le bon prêtre. L'exemple n'est jamais absolument inutile. Il y a , à Saint-Germain des Prés , un vieux donneur d'eau bénite qui m'a connu dès l'enfance. Ëb bien,
le pauvre homme vit, espère et pense par moi ; c'est peut-être la seule âme au monde sur laquelle j'exerce une influence réelle et continue. Je désespérerais de tous mes pénitents, que je demanderais e&core à Dieu dé vivre pour celui-là.
— Je suis jalouse de ce donneur d'eau bénite, moi," dit la baronne avec tendresse.
— Ohî vous n'avez pas tant besoin de mes conseils que vous le croyez, repartit l'abbé Marcellin en hochant la tête. Je ratifie presque toujours vos résolutions ; je n'ai pas l'orgueil de vous en suggérer
une seule.
— Sans vous pf>urtant, monsieur l'abbé, je n'aurais jamais osé tenter la démarche que je vais entreprendre.
— A ce propos, madame , êtes-vous bien certaine que vos enfants ne pourraient vous aider en rien?
— Mes enfants! s'écria avec un peu plus de vivacité M™e de Bruval en joignant les mains. Pourquoi me meurtrir avec ces mots? Suis-je mère ? Ai-je été épouse? Oh 1 ce supplice est terrible, cette incertitude est épouvantai:^. Vous ne savez pas, n^on père, que je porte envie aux malheureuses mères qui voient mourir leur fils ou leur fille! Pleurer, se désespérer, se tordre de douleur devant un cadavre qu'on a le droit d'embrassor, c'est une torture ; mais c'est une certitude. Tandis que moi, si je voyais
tomber ici , devant mes yeux, Simon et Simone, ceux que le monde appelle mon fils et ma fille, je ne saurais sur lequel des deux je devrais me précipiter. Rien ne me dirait : Mère, voilà ton fils! Mère, voilà ta fille!.,. Voilà bientôt dix-neuf ans que j'interroge mon cœur, et que rien ne tressaille en moi etnem*éclairel
— Madame, ces souffrances vous seront comptées*
— Et si vous saviez par-dessus tout mon grand effroi, continua la baronne. Je meurs du doute, et je serais peut-être tuée par une certitude. Ces deux enfants, quand je les interroge, m'épouvantent. Siinon est une âme ténébreuse; Simone est une nature indomptable. Je serais peut-être réduite à mépriser celui des deux que je devrais aimer.
— Vous vous exagérez des défauts de jeunesse, le résultat de quelques méchantes in»nuations de M. de Bruval. M. Simon me semble abandonné à la piété. M^i® Simone est une enfant insoucieuse ; mais qui vous dit que quand ce testament aura constaté la vérité, il ne s'ouvrira pas dans le cœur des deux jeunes gens des sources de tendre^sse qui vous récompenseront.
— Non , je suis bien certaine de n'être jamais aimée d'eux. C'est là mon châtiment, mon expialioB. Quant à ce testament, je # \eux pas l'altendre ; je veux être certaine d'avance de ce (\\x'[\ am^Jiera.
i6 LÀ VOIX DU SANG
Comprenez-vous, mon père, que je ne puis pas être là, devant toute la famille, attendant que le notaire me dise: Voici votre enfant! et comme celui-là, d'ailleurs, sera le déshérité, je veux le prémunir, le préparer d'avance.
— Allons, madame, tentez cette démarche ; si elle échoue, élevez votre cœur si haut sur le calvaire,
que les déceptions humaines ne puissent pas envenimer ses saintes blessures. Toutes les douleurs sont bonnes pour arriver à Dieu ; et les larmes maternelles sont particulièrement puissantes. Je reviendrai vous voir demain... quand vous aurez reçu cette visite...
— S'il ne venait pas, s'il refusait de me revoir?
— Eh bien! vous n'auriez pas à rougir devant lui.
L'abbé Marcellin saluait pour se retirer et posait la main sur le bouton de la porte, quand cette porte même fut doucement poussée et M. Simon de Bruval entra dans le salon.
C'était un grand jeune homme au teint pâle, aux paupières baissées, à la démarche ecclésiastique. Il était difficile de préciser le timbre exact de sa voix et la couleur de ses yeux. 11 parlait toujours avec des inflexions doucereuses et ne regardait jamais en face, n salua profondément l'ft^bé Marcellin^comme s'il se fût incliné devant sa bénédiction » et il alla baiser
■»«*ifc.^.,
la main de la baronne du bout des lèvres, comme s'il eût baisé une patène. Un sourire passa sur la bouche du vieillard. Le vrai saint prenait en pitié le faux ' béat ; mais cette muette ironie ne Tut remaïquée de personne. L'abbé Marcetlin allait francbir le seuil, quand le jeune homme se retourna.
— Monsieur l'abbé, demanda-t-îl de la même manière qu'il eût entonné un cantique, savez-vous à quelle heure aura lieu demain l'office pour l'œuvre des missions?
— A neuf heures, je crois.
— C'est une œuvre bien méritoire que celle de réveiller la foi dans ce malheureux pays à l'aide de missions!
— C'est encore moins la foi qui manque que la concorde, fit l'abbé en se retirant à demi,
— Pensez-vous donc que la paix ne soit pas la conséquence des prières et des prédications ? dit avec une certaine allure provocante le jeune homme, jaloux de faire acte d'apAtre.
— Je pense , monsieur, que la première offrande agréable à Dieu, c'est l'amour. L'amour dans la cité, d'abord, et l'amour dans les familles.
Simon rougit un peu; la baronne pâht davantage- Ces derniers mots avaient été accentués avec uik' intention visible à laquelle on ne pouvais se nu'-
prendre* Il y eut un intervalle de silence. L'abbé Marceilin » profita pour achever sa retraite, et la mère et le fils restèrent seuls.
— Vous avez entendu ? reprit avec une tdstesse un peu sévère la baronne de Bruval.
Simon souleva sa paupière et laissa glisser une lueur froide.
— J*ai bien entendu, et j*ai parfaitement compris, madame, répondit-il d'une voix railleuse. C'était un reproche indirect que m'adressait Tabbé. Vous lui aviez sans doute parlé encore de l'ingratitude de vos enfants. Pour une mère chrétienne, vous aimez bien la médisance I
— Pour un fils chrétien, vous avez bien peu de respect I
— Mais suis-je votre fils, moi, madame T
— Qu'osez-vous dire? s'écria la baronne, se dressant debout et frémissante.
^— Je dis, continua Simon avec une humilité feinte, que votre sévérité pour moi semble me renier.
— C'est là tout ce que vous vouliez dire? demanda
Li^VOIX DU SÀNC 3:.
baaale, qui Fêtait en effet, mais au fond de laquelle gisait une ironie.
— Monsieur, balbutia avec confusion la baronne, il a fallu, croyez-le, de bien graves motifs pour que j'osasse vpus prier... de venir me voir.
— 11 y a un reproche fort dur pour le passé dans cette réponse, madame , répliqua le savant avec une douceur un peu railleuse. Peut-être autrefois ma fatuité y eût-elle trouvé un aveu !
Atttonine reprit tout à coup la force qui lui faisait défaut quelques minutes auparavant; elle regarda son interlocuteur en face, et lui répondit avec Fassurance d'une chrétienne héroïque qui porte le pardon de son Dieu comme une cuirasse :
— Je n'ai pas de reproche à vous faire, monsieur, et à mon âge on n'a plus de coquetterie. Si j'hésitais à vous revoir, c'était pour vous ; il me semblait que ma vue pouvait vous toucher comme un remords.
— Un remords! ah! vous vous calomniez, madame, reprit le galanlin de Flnstitut.
— Vous oubliez que je suis une vieille femme, continua Antonine avec un léger mouvement de têle qui semblait reprocher les fadaises de cette conversation, et je veux vous apprendre que je suis aussi une bien malheureuse femme!
— Pardonnez-moi de n'avoir^ vu que la femme, repartit avec obstination M. Emmerie.
resta froid et immobile. A peine si quelques fibres tressaillirent autour de sa bouche.
— Écoule : tu as des griefs, des soupçons, quelque chose enfin contre moi ; il faut me le dire, mon enfant, continua M™« de Bruval d'un ton suppliant. Sur ton salut, sur le mien, je t*assure que je meurs de votre indifférence à tous les deux. Pourquoi cette froideur de ta part? Pourquoi, quand je te tends la main, et le coeur et les lèvres, quelque chose se dresse-t-il entre nous, et pourquoi ne viens-lu pas à moi? Dis, réponds?
— Madame, repartit Simon, êtes-vous bien sûre que cette froideur va de mon cœur au vôtre ? Êtesvous bien sûre de n'avoir jamais détourné la main, le cœur, les lèvres, quand, tout petit, je courais à vous ? Je ne fais peut-être que me souvenir, et je vous rends peut-être vos caresses maternelles !
— Ne parlons pas de cela, Simon. Viens m'embrasser.
Le jeune homme s'inclina automatiquement; la baronne posa les lèvres sur son front et les retira avec effroi, comme si elle eût touché un marbre. Ce mouvement fit sourire étrangement son fils.
— Vous aimez mieux ma sœur, dit-il d'un ton amer où pourtant on ne sentait pas beaucoup de jalousie.
%Ui
solations; c'est vous dire que je considère notre ntrevue comme un acte religieux. Soyez donc compatissant pour les scrupules d'une pécheresse repentie, et si je suis forcée de parler du passé, soyez assez généreux pour vous rappeler qu'il est bien mort, et que nous ferions injure à tous deux en essayant de croire qu'il a survécu.
M. Emmerie s'inclina sous la leçon avec la politesse d'un homme du monde enchanté d'être grondé pour sa galanterie, mais incorrigible.
— Madame, dit-il, excusez-moi; ce n'est pas le passé que j'évoquais en admirant en vous des grâces nouvelles, c'est l'avenir.
— Occupons-nous du présent, qui est pour moi plein de larmes et d'angoisses, repartit Antoine avec une voix sévère et triste ; 'quant à l'avenir, il sera ce que Dieu voudra !
— Je vous écoute, madame, avec une attention profonde, répliqua M. Emmerie, réduit à la discrétion, et se résignant à subir les doléances d'une dévote.
— Monsieur, reprit la baronne en baissant les yeux, vous savez les circonstances qui nous ont
rendus autrefois et pour jamais étrangers l'un à l'autre.
— Je sais, madame, interrompit l'académicien , qu'après avoir bien voulu accepter l'hommage d'un
Ses cheveux, d'un blond un peu exagéré, relevés à la chinoise, découvraient des tempes d'une suavité de teint à désespérer un peintre. Son nez, droit, aux narines retroussées, aspirait l'air. Mais un attrait manquait à celte statue : la grâce, la pudeur., Simone était de ces femmes qui semblent n'avoir pas de paupières et dont le cœur n'a pas*de voiles ; à chaque mot elle riait ; c'était sa façon de prendre haleine.
— Bonjour, maman , dit-elle d'un ton léger, en secouant la tète et en achevant de boucler une ceinture grise sur sa robe de demi-deuil... Ah ! c'est toi, l'abbé! tu n'es pas encore à confesse ce matin?
— J'irais peut-être moins à l'église, si tu y allais davantage, répondit avec une voix aiguë Simon, qui paraissait aimer peu les plaisanteries de sa sœur.
— Ah bah! tu te confesses pour moi. Tu devrais me communiquer l'absolution. Tu sais donc mes péchés ?
— Simone ! Simone f fit M«» de Bru val en hochant la tête, ne plaisante pas avec un sacrement.
— Tiens! est-ce que monsieur est un sacrement? repartit la jeune fille avec des fous rires. Tu ne sais pas, Simon, avec tes airs affectés, tu ressembles à un dévot, comme un mouchard ressemble à un juge. Tu te crois de la maison du bon Dieu, tu n'es que de sa police. Bonjour, monsieur l'espion !
Simon se mordit la lèvre et laissa glisser de côté un
fiance qui me livra au danger, je veux dire au charme de vos paroles. Je vous écoutai , je vous admirai; vous m*apparûles à moi, pauvre enfant que des lectures mal dirigées avaient prédisposée h toutes les impressions romanesques, comme unfrèro, comme un époux prédestiné. J*étais presque seule au monde. Mon père et ma mère m'avaient ramenée de rémigration avec une mélancolie qui devait peut-être quelque chose aux influences de TAllemagne. Je me complus à lier par Tesprit mon sort au vôtre. Je compris la gloire, la poésie; mais un jour tout ce rêve fut cruellement déchiré. On m'apprit que le commandant Quincy demandait ma main. Je voulus protester ; mon père pleura , ma mère s'évanouit. Ces pauvres vieillards redoutaient la Révolution et s'imaginaient qu'un gendre commandant garantissait de tout péril. J'étouffai riion tlme, je crus l'étouffer du moins, et je devins la femme de M. Quincy.
— Ce soldat ne* vous aima jamais , interrompit M. Emmerie.
— Il ne me demanda pas non plus de l'aimer, monsieur; mais il me fit jurer de respecter son nom, ou
plutôt le mien qu'il avait ajouté au sien. Je prêtai
le serment, et je ne sus pas me préserver du parjure. Pourtant, j'en atteste le ciel, je m'appliquai à ne plus penser à vous, j'essayai d'aimer cet liomme, je
tentant, dit avec une forfanterie cynique Tirapitoyable jeune fille.
Simon s'approcha de la baronne :
— Je vous laisse avec votre enfant, ma mère !
— Mais tu es mon enfant aussi, dit la pauvre femme qui devenait folle de douleur.
Simon ne répliqua rien ; il rit, tourna le dos à sa mère et sortit.
— 0 mon Dieu! murmura tout bas au dedans d'elle-même la baronne, faites que celui-là ne soit pas mon fils !
Simone debout, au milieu du salon, les bras croisés et battant le parquet de son pied, regardait son frère s'éloigner. Quand il eut refermé la porte :
— Le lâche ! dit-elle; si j'étais un homme, je cravacherais ce visage blême I
— Ma fille! ma fille ! peux-tu parler ainsi?
— Vous savez bien pourquoi je dis cela, maman ! Ce n'est pas pour ses hypocrisies. Si le bon Dieu s'accommode de ces grimaciers-là, c'est son affaire. Mais il vous inèulte; ce mot qu'il vous a jeté en partant, il le redit tous les jours.
— Quel mot? demanda en tremblant la baronne.
— Ne parlons plus de cela. M. de Bruval, dont nous portons le nom, ne nous aimait pas et ne vous aimait guère ; il nous a fait entendre souvent, à Simon et à moi, des choses que j'aurais mieux aimé ignorer tou-
'hài^
pas que ma parole de fille noble était engagée. Je vous écoutai enfin, et je n'écoutai plus que vous. Ah I je vous le répète, je n'ai pas de reproche à vous faire. La faute est toute à moi; c'était peutêtre votre rôle de me tenter, c'était le mien de résister. Je vous aimais trop ; je ne sus pas me défendre, moins de vos paroles peut-être que des secrets murmures de mon cœur. Je me sentais isolée, perdue, sans conseils ; je voulais une affection : je devins votre maîtresse , pour trouver en vous un ami...
— Cet ami, madame, ne vous aurait pas manqué, si vous-même...
— Oh! ne me dites rien, monsieur, encore une fois: puisque j'envisage aujourd'hui dans toute sa honte la faute que j'ai commise, c'est que je m'en, suis bien repentie et que je ne veux pas d'excuse pour elle. Ce n'est pas le commandant Quincy que
* j'ai trahi, que j'ai déshonoré; c'est moi-même qui avais juré et qui fus lâche. Mais je fus bien punie, et peut-être que mon expiation finira par apaiser la juslice de Dieu... D'abord, permettez -moi de vous le dire, non pas comme un reproche, mais comme une preuve de la malédiction qui s'attache à ces passions coupables, vous-même, monsieur, quoi que vous en disiez aujourd'hui, vous ne m'aimiez guère, vous ne m'aimiez plus après ma chute.
— Mais entiDy voudrais -tu, dis -moi, être ma fille?
— Oh ! je suis bien grande pour désirer une mère. J'aimerais peut-être mieux un mari... et puis, sans reproche, maman, vous nous avez un peu troublé les sentiiùeuts, dans notre enfance. Je me rapp^e que vous nous embrassiez quelquefois avec terreur!
— Tais-toi I tais-toi ! tu me parles comme Simon. Va I tu es bien sa sœur pour me torturer.
— Eh bien ! n'en parlons plus. D'ailleurs^ j'aurais tort d'être méchante. Je me sens en gaieté ce matin,
— Tu l'es toujours I
— Me reprocheriez-vous ma joie î Aimeriez-vous mieux que je fusse toute confite, comme Simon, en hypocrisie ! Ali ! il me fait frissonner quand je le vois ; il apporte l'humidité, il m'enrhume l'esprit. Moi, j'aime le grand air! Tenez, maman, il fait un beau soleil, allons aux Tuileries.
— Je ne puis sortir ce matin, j'attends quelqu'un ; mais on peut t'accompagner.
— Oui, toujours cette gouvernante l Quetle naode insensée I Ne dirait-on pas qu'on peut m'enlever en route !
— Simone I Simone l il n'est pas convenable qu'une jeune fille de ton Âge...
iÀ*<
dans rinlérêt des deux enfants dont l'un est le vôtre, j'ai pensé que je vous devais la vérité.
M. Emmerie eût bien voulu répondre: Vous ne me devez rien! mais il fut, malgré lui, intimidé par Taccent, par le regard, par la simplicité de M™« de Bruval. Au fond, il se considérait comme dupé, comme pris au piège. Cet enfant dont on lui révélait la naissance pouvait l'astreindre à quelques devoirs, du moins à quelques grimaces. Il avait si bien arrangé sa vie jusque-là, il avait eu tant de bonheur, que jamais une de ces paternités de hasard n'avait mêlé d'épines trop apparentes aux roses qu'il avait cueillies. Et il était bien fâcheux de se trouver mêlé, après dix-neuf ans, à un sot mystère de roman qui pouvait gâter la placidité de son repos académique. Ah! s'il avait su, comme il eût décliné l'honneur de cette entrevue ! C'était bien la peine de partir en guerre et de prendre des airs conquérants pour revenir chez lui en père nourricier? Quel rôle allait-on exiger de sa dignité? Bien décidé à refuser toute espèce de reconnaissance scabreuse, d'engagement trop tendre, il dit à la baronne avec une froideur polie dont celle-ci se sentit atteinte :
— Pourquoi attendre si longtemps, madame, et m' avoir privé jusqu'ici de la tendresse d'un tils ou d'une tille; car je ne sais pas encore de qui je suis père.
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vant, qu'elle envoya porter immédiatement à son adresse.
A Monsieur EmmeriCy membre de V Institut ,
rue Jacob, 46.
« M™e la baronne de Bruval prie instamment M. Emmerie de vouloir bien lui faire Thonneur de passer chez elle. 11 s'agit d'une communication importante qui ne peut être confiée à un tiers, ni à une lettre. »
Ce billet parti, Antonine de Bruval attendit avec anxiété la réponse. Deux heures après, M. Emmerie envoyait annoncer sa visite pour le jour même. En apprenant le premier résultat de sa démarche, la baronne fut reprise d'hésitation et de terreur.
— Qu'ai-je fait? se disait-elle. Le revoir, n'est-ce pas offenser Dieu? Non, l'abbé Marcellin m'y autorise; mais Simon et Simone, s'ils apprenSient... que diraient-ils? Et lui, me comprendra-t-il ? saura-l-il me plaindre? pourra-t-il m'aider?
Pendant que ces appréhensions s'ajoutaient aux épines dont la pauvre femme se sentait décliirée, M. Emmerie tournait et retournait entre ses doigts le laconique billet de la baronne, et se demandait à quel motif il devait attribuer cette démarche, et ce que pouvait désirer de lui la veuve du colonel *d6
mouvement que votre délicatesse a interprété d'une façon si sévère pour moi.
M. Emmerie avait fermé à demi les yeiix pour donner plus d'onclion à ses paroles. Antonine put le regarder tout à son aise, et elle le jugea : un sourire passa sur les lèvres de la pauvre femme , sourire amer, découragé; c'était donc là le héros de ses premiers rêves, rhomme pour qui elle était tombée, celui qu'elle redoutait de revoir ! Elle hésitait à poursuivre ses confidences ; mais la vanité de cet homme pouvait être moins implacable que son cœur. Ce que la pitié ne pouvait le contraindre dé faire, une sorte de point d'honneur, de respect humain pouvait l'obtenir; elle se résolut donc à aller jusqu'au bout, quoi qu'il dût en résulter encore pour elle.
— Monsieur, dit-elle, je n'ai pas à vous excuser; je me suis méprise sans doute, et je suis excusable, ayant tant souffert, d'être exigeante sur les sympathies. Vous êtes un homme d'honneur : c'est à ce titre, au défaut d'autre, que je vous confie le secret de ma vie. Écoutez-moi donc, et sachez la vengeance inouïe que le ressentiment de M. Quincy sut imaginer.
sorte de style froid, sec, qu'on trouvait simple parce qu'il était nu, et beau parce qu'il était clair. 11 racontait des histoires d'amour, comme il eût raconté le budget ; ses livres étaient des procès-verbaux d'émotion ; il constatait les catastroplies. Sans imagination, empruntant des sujets à toutes les littératures, il s'était fait une sorte d'originalité par l'absence absolue de qualités originales ; et cet artiste parlant et écrivant comme un diplomate passait pour un personnage sérieux, à ses propres yeux même.
Aujourd'hui, le temps, qu'on ne trompe pas, l'a remis à sa place, et M. Félix Emmerie, s'il vivait, devrait demander à d'autres moyens qu'à ses titres littéraires le piédestal de sa gloire. Déjà, d'ailleurs, en 1821, par précaution et par scepticisme, il s'était fait des auxiliaires de sa vanité en dehors du travail, et l'on racontait en souriant que quelques amours placées avec adresse et en bon lieu n'étaient pas étrangères à son rapide avancement; il y avait des branches de myrte dans ses palmes académiques. Quelques muses du Directoire, de l'Empire et de la Restauration lui avaient tour % tour aplani les obstacles; on allait même jusqu'à attribuer à des rela-^ lions diplomatiques avec une noble Anglaise la publication de traductions d'ouvrages anglais auxquels M. Emmerie avait mis son nom.
— Beaucoup de femmes pourtant y succombent, interrompit avec un sourire mauvais M, Emmerie, intérieurement flatté de la résolution de M™® de Bruvaî, qui lui avait épargné une complicité embarrassante.
— Je n'ai consulté personne, reprit Antonine ; il m'apparut, au premier soupçon de ma prochaine maternité , que le seul moyen de faire rentrer la dignité et riionneur dans ma vie, c'était de me soumettre au jugement de mon mari : ma conscience m'avait déjà jugée. Le monde m'importait peu ; il conseille toujours la chute, il né donne jamais les vrais moyens de salut. Je m'armai de courage ; c'est alors que je trouvai un prétexte pour m'absenter pendant quelques jours, et pour vous éloigner, en vous laissant entendre que notre liaision était devenue un fardeau réciproque, dont votre politesse n'osait se débarrasser.
— Vous étiez cruelle, mais excusable, murmura M. Emmerie, qui perdait toute intelligence et que ce récit déconcertait.
— Je ne faisais pas un grand sacrifice, continu^ M"*® de Bruval en seèouant doucement la tête, et vous-même vous commenciez, n'est-ce pas, à ne plus savoir mentir à cette liaison qui nous avait trompés tous d'eux? J'allai m'enfermer à la campagne, dans le château de Bruval,* que M. Quincy avait racheté.
pieuses pour qu*on feignît d'oublier cette boutade impie. Mais la grande force de M. Ëmmerie tenait à ses influences. Deux ou trois dames faisaient contrepoids à son petit livre; et à Theure où M™« de Bruval songe à en appeler à l'aide do cet homme tout - puissant , il est aussi heureux qu'un athée peut l'être , et si une superstition pouvait effleurer cette âme, il devrait, en allant à l'Institut, jeter son anneau dans la Seine, car son bonheur est complet.
Tout en rasant son menton de diplomate, M. Ëmmerie interrogeait ses souvenirs sur M™^ de Bruval. Il SB rappelait une femme blonde, douce, une sorte de la Vallière qu'il avait brusquement laissée aux Carmélites; il se demandait si, la Veuve pouvait valoir encore les chances d'une campagne. Un général, comme il l'était, n'avait pas de temps à perdre en stratégie inutile. Quel avantage pouvait-il retirer de la baronne de Bruval? \ tout ha'sard, cependant, il soigna sa toilette et médita pendant quelques minutes sur la meilleure façon d'aborder Antonine. Un homme comme lui ne devait jamais être pris au dépourvu.
M™e de Bruval attendait cette visite comme une sentence. Je profanerais la pureté de cette âme maternelle en disant mên^e qu'elle ne mêlait aucune pensée mondaine à ses anxiétés. Je veux qu'on admire et qu'on plaigne cette vertu qui est un re*
ras, qu'un en cas, qu'il ménageait à peine. L'Empire paraissait solide. La spéculation prudente de mon mari pouvait devenir inutile; j'étais donc de jour en jour plus étrangère au commandant, et c'était en étrangère qu'il me traitait.
y) Cette situation eut créé pour d'autres peut-être des droits apparents au désordre; pour moi, je me croyais plus obligée encore à l'honneur du nom, j« me reconnaissais d'autant plus coupable que j'étais moins aimée.
» Je vois encore le commandant comme si c'était aujourd'hui : il entra en secouant ses bottes sur le tapis, c'était une manie, il paraissait avoir toujours besoin de se débarrasser de la poussière des champs , de bataille.
» — Vous êtes donc • malade? me demanda-t-il d'un ton indifférent.
» — Oui , monsieur, murmurai-je en pâlissant beaucoup, mais résolue à tout lui dire.
» — Eh bien I il faut vous soigner... Et il me tourna le dos pour sortir.
» — Monsieur, dis-je à mon mari en me dressant ' sur mon séant, j'ai à vous parler; c'est un entretien sérieux d'où dépendent la vie et l'honneur; voulezvous m'entendre ?
» — La vie de qui? l'honneur de qui? demanda avec un ton un peu railleur le commandant, qui pa-
Tordre de ne pas recevoir celui dont elle a^'ait taot souhaité la présence. Mais la pensée de Tabbé Marcellin traversa son esprit et jeta sur la flamme qui la brûlait une goutte de rosée céleste. Il fallait bien s'exposer au supplice de celte entrevue pour souffrir suijQsamment, pour expier, pour éire pardonnée, et pour achever Tenquéiie effroyable commencée par un dévouement maternel dont nous allons expliquer les complications énigmaiiques. -
M. Ëmmerie entra avec la solennité souriante d'un grand homme qui fait visite à un rêve de jeunesse. Il comprit, au premier coup d'ceil jeté sur la baronne, que Tentretien ne lui demanderait aucun effort de stratégie, et que le temps de la guerre était passé. Mais si la coquetterie devenait sans but, elle n'était pas cependant sans quelque charme pour un artiste : un soldat fanatique trouve dans une simple parade Tattrait d'une bataille.
Antonine devint blême, puis cramoisie ; elle essaya de sourire et faillit éclater en sanglots. Elle voulut se lever, aller au-devant de M. Emmerie^ ses jambes refusèrent de la soutenir, elle ne put que baisser la tête et faire signe au visiteur de prendre un fauteuil tout près d'elle.
— A quelle heureuse circonstance, madame, doisje l'honneur que vous avez bien voulu me faire? demanda M. Emmerie par une formule qui semblait
'èiiw
» Je m'étais presque levée en disant ces derniers mots, et je regardais le visage du commandant pour y lire mon sort.
» M. de Bruval fut tout d'abord étourdi, et son premier sentiment fut moins de la colère qu'un naïf étonnement. 11 ne me croyait pas capable d'avoir un amant. Puis la réflexion vint ; la pensée qu'on l'avait trompé, qu'on avait peut-être ri de son absence, que je pouvais le rendre ridicule , que cet enfant serait une tache à son nom s'il le désavouait, une raillerie s'il le reconnaissait, el aussi une charge nouvelle, un parasite; cette pensée le fit pâlir, puis rougir; une colère haineuse, c'est-à-dire réfléchie, s'empara de lui ; il s'avança, les yeux flamboyants :
» — Misérable! s'écria-t-il en levant le poing, je devrais vous écraser. Les voilà bien, ces filles d'aristocrates I sans vertu, sans pudeur, elles ne savent que tromper un honnête homme qui leur a donné du pain et qui les a empêchées de traîner leurs guenilles dans le ruisseau !
» Pendant un quart-d'heure, le torrent se déchaîna ; les injures les plus brutales, les plus soldatesques, me furentprodiguées ; mais cette façon d'accueillir mon aveu, cette indignation verbeuse me parut une nouvelle souillure. Je regardai cet homme qui n'avait pas assez d'énergie pour me tuer et qui préférait l'injure ; je compris que j'allais être bien malheu-
36 LA VOIX DU SjftiG
La baronne se recueillit. Ce début d'un entretien si grave pour elle la choquait et Tépouvantait ; elle se sentait serrée, étouffée par un pressentiment. La honte qu'elle voulait affronter pour chercher une issue à la situation étrange dans laquelle ellp se trouvait, menaçait d'être inutile. M. Emmerie ne la comprenait peut-être pas, et pourtant elle s'était trop avancée pour reculer; elle ne pouvait pas l'avoir fait venir pour rien. Puisqu'il était là, il fallait parler, il fallait tout dire, tout essayer, et, avec l'aide de Dieu, s'efforcer d'émouvoir et d'amener aux. idées sérieuses cet homme qui n'avait encore trouvé que des formules galantes pour lui répondre.
M. Emmerie, de son côté, la contemplait en connaisseur. Il était frappé de la beauté de cette créature, voilée de mélancolie ; bien qu'il fût d'un âge à ne plus aimer ses contemporaines, et bien que son scepticisme lui défendît de se comparer à Louis XIV, il se disait que sa la Vallière était devenue une attrayante Maintenon.
— Monsieur, reprit avec une fermeté dont elle se fût §ans doute crue incapable une demi-heure auparavant la baronne de Bruval, joignant ses deux mains sur sa poitrinerpour comprimer les battements de son cœur, l'entretien que j'ai sollicité de vous est connu et approuvé du vénérable ecclésiastique auquel j'ai l>esoin de demander souvent des conseils et des con-
iiîLu,^..
LA VOIX DU SANG hZ
bravade manquerait peut-être d'héroïsme, à cause du caractère étrange de mon mari.
M. Eramerie eut un soupir d'allégement; et il reprit sa pose d'auditeur compatissant, un peu alarmé des dimensions que prenait le récit qu'il eût, lui, s'il avait voulu l'écrire et, en vertu de ses procédés littéraires, considérablement écourté.
— Je déclarai donc à mon mari, dit la baronne, qu'il me tuerait plutôt que de m'arracher ce nom. M. Quincy ne voulait ni me tuer, ni me l'arracher. Il se remit à arpenter la chambre en rêvant au meil-. leur moyen de satisfaire la haine qu'il me portait et son désir de n'être pas ridicule.
» — Madame, vint-il me dire en se donnant des airs de majesté, je déciderai de votre sort et de celui de votre enfant plus tard, quaiïfl je le jugerai à propos. Mais vous allez faire serment sur votre tête de ne rien faire pour vous soustraire à mon ressentiment? •
» — Je vous jure d'être toujours à votre discrétion, s'il vous plaît de ne pas tuer mon enfant, répondis-je.
» — Me prenez-vous pour un mari Barbe -Bleue? hurla le commandant. Il ne me manquerait plus, après m'avoir si profondément outragé, que d'essayer de me rendre ridicule ! Mais vous n'y réussirez pas, je vous en avertis. D'abord, j'exige que vous ne quit-
sentiment sincère, vous m'avez un beau jour interdit
rentrée de votre maison.
— Oh! parlons plus gravement de ce malheur, monsieur. Cette maison dont le seuil vous fut interdit n'était pas la mienne, et si vous ne deviez plus y rentrer, c'est que vous l'aviez profanée.
— Quoi ! après vingt ans bientôt, nous en sommes encore aux reproches I dit en riant M. Emmerie.
— Je ne vous fait pas de reproche, monsieur ; vous ne m'avez pas séduite, puisque je vous ai aimé. Oh oui, je vous ai ardemment et follement aimé!
— Et moi donc, madame ! dit bêtement l'homme d'esprit, qui ne comprenait rien à la simplicité chrétienne de cet aveu.
— Si je vous parle ainsi, monsieur, continua M"»® de Bruval, c'est que cet amour est anéanti, c'est que j'en ai offert depuis longtemps à Dieu toutes les joies amères et toutes les larmes. Dispensez-vous donc, je vous en conjure, de me parler du vôtre.
— Ah çà ! est-ce pour me convertir qu'elle m'a envoyé chercher? se demanda tout bas M. Emmerie.
— Je vous ai vu pour la première fois, monsieur, à une époque où mon cœur était libre, où ma main l'était aussi. Mes parents m'accordaient une con-
perdre deux heures à entendre les détails d*une vengeance maritale. Si toutes les femmes qu'il avait daigné trahir l'avaient pris ainsi successivement à partie, ses journées n'auraient pu lui suffire. Lui aussi se trouvait puni par ces confidences, et il se promettait bien de ne plus tomber dans le piège de ces iti\itations recommandées par des souvenirs. H regardait le moins possible M™» de Bruval, et contemplait le parquet ou le bout de ses bottes avec une concentration affectée.
« M. de Bruval, continua la baronne, sortit de ma chambre et fut plusieurs jours sans y rentrer. Quand il revint chez moi, il feignit, devant les gens de la maison, une intimité dont je sentis la cruelle hypocrisie. J'étais prisonnière. Je crois que je Tétais en réalité aussi bien que sur ma parole, et que si j'avais essayé de sortir, je me serais heurtée à quelque verrou, à quelque précaution injurieuse; mais j'étais loin d'y songer. Cette retraite me plaisait. Je sentis venir l'époque de la délivrance avec une anxiété que j'avais peine à dissimuler. M. de Bruval, me voyant pâlir, me disait toujours :
» — Je vous ai promis que l'enfant vi\Tait, il vivra.
» Mais cette assurance m'épouvantait. Quelle vengeance implacable et sournoise se cachait derrière cette douceur? Supposer le pardon, la générosité, c'é-
concentrai toutes mes idées sur le devoir ; mais M. Quincy ne m'aidait pas et me rendait cette tâche pénible. Combien de fois, découragée, refusant l'entrée de mon cœur à des illusions, à des rêves d autrefois qui venaient le heurter de Taile, j'allai me prosterner dans les églises , priant , pleurant , me meurtrissant I Mais le soir, je devais me couvrir de diamants et paraître au bras de mon mari dans les salons officiels ; là, je voyais toutes les femmes encensées, courtisées, aimées, et moi seule, dans cette foule, je passais sans amour, fidèle aux liens que la mode allégeait pour tout le monde et que mes scrupules alourdissaient pour moi. Ce ne fut cependant pas la tentation d'imiter la foule qui me corrompit ; j'aurais eu le courage de mépriser cette société qui raillait ma vertu, si M. Quincy ne m'avait pas laissée seule à Paris, et surtout si je ne vous avais pas revu. Mon mari était à l'armée, j'avais de ses nouvelles par le Moniteur; je savais qu'il ne songeait guère à moi. 11 avait repris, avec l'habitude des camps, les allures de sa vie de garçon. Le veuvage commençait, triste, infini, sans enfants. Je vous rencontrai. Toute ma sagesse s'envola au premier souffle de vos lèvres. Je me crus encore libre, jeune fille; vous me parliez si tendrement de votre amour, de l'absence, de mon esclavage I Je me crus plus malheureuse que je ne l'étais. Je ne songeai
L^I^ÀJ^>
être depuis notre mariage, mon mari partit et me laissa seule.
» M™6 Renaud était une créature vulgaire, fort hai)ile, trop habile peut-être, et c'était dans 'sa -maison que bien des mystères venaient se dénouer ou se compliquer. Je savais que quelques femmes, dans des chambres voisines, attendaient comme moi. Pendant la nuit, j'entendais des cris, des appels au secours, puis des voix d'enfants. Un matin, M>»« Renaud m'annonça que je devais prendre des forces et que je serais mère avant la fin de la journée.
» Cet avertissement me fit trembler ; mais je priai Dieu, je m'armai de courage, j'essayai de concentrer toutes mes pensées sur l'enfant que j'allais embrasser, auquel je tendrais mon sein. Je m'exhortai aux joies de la maternité; je pris quelques aliments et j'attendis.
» Mais en même temps que les douleurs se déclarèrent, je me sentis, dans les intervalles, accablée, engourdie et prise de vertige. M"»® Renaud? qui me veillait, paraissait un peu inquiète. J'observais ses gros yeux et j'y lisais une anxiété sordide, la crainte que quelque circonstance ne vînt déranger une spéculation bien faite. Mais je n'avais plus assez conscience de moi-même pour avoir peur; le sommeil m'envahissait; j'éprouvai une sensation de bien-être qui me défendit de lutter, et laissant aller ma tête
42 LA VOIX DVj SAXG
M. Emmerie fit un mouvement pour prolester; la baronne continua en souriant, avec une amertume louchante: .
— N'essayez pas de mentir! à quoi bon? .Vainae à penser, au contraire, que je fus maudite et qu'il ne me restait pas même l'illusion de votre tendresse pour dissimuler Thorreur de ma chute. Car vous ne savez pas tout, et c'est le moment de vous révéler un secret qui m'accable et que je suis seule à porter. Dieu, qui m'avait refusé la consolation d'une maternité légitime, dans mes chagrins, m'infligea la fécondité, comme un premier châtiment. Un jour, j'appris le retour de M. Quincy et je reconnus en mêngie temps que j'étais mère.
— Gomment! s'écria M. Emmerie, dissimulant à grand'peine la contrariété que cette confidence lui causait. Vos enfants?...
— Mes enfants! Vous croyez comme tout le monde, n'est-ce pas, que Simon et Simone sont jumeaux** Hélas! ils sont peut-être nés le même jour, mais l'un d'eux seul est à moi, et, fruits tous les deux de l'adultère, ils sont complètement étrangers l'un àl'autre. Voilà ce que le monde ignore, ce qu'il apprendra bientôt, et ce que j'ai voulu vous dire ; car il est juste
que vous m'aidiez, ou plutôt, non, je n'ai pas le droit
de réclamer votre aide, vos conseils; je ne dois pas repousser le fardeau parce qu'il m'accable; mais.
LA VOIX DU SANG h9
l'eût tué, enlevé, me saisit tout à coup. Je regardai la sage-femme avec toute la force dont mes yeux encore engourdis étaient capables. Je voulais lire, pénétrer, deviner la vérité.
» M. de Bruval entra. Il souriait; il tenait sans doute sa vengeance. 11 s'approclia de moi avec une feinte compassion :
» — Gomment se trouve-t-elle? demanda- t-il en me désignant.
» Mme Renaud me saisit la main, me tâta le pouls et répondit :
» — Bien ! •
)) — Puis-je lui parler affaires, sans danger?
» — Je le crois, répondit la sage-femme, qui sortit sur ce mot. Je me trouvai seule avec mon mari.
» — Madame , me dit-il en venant s'asseoir près de moi, vous avez eu des torts, j'ai eu sans doute aussi les miens. Pour être aimé, il faut être aimable; j'ai négligé de le paraître à vos yeux, vous m'en avez puni, j'accepte la leçon. Par malheur, elle vient tard, et nous ne sommes plus tentés de racheter le passé.
» — Monsieur... essayai-je de lui dire, et mon enfant?
» — Je vous ai promis qu'aucun scandale extérieur ne trahirait, ne révélerait mes infortunes continua gravement M. de Bruval. Je suis un sbloat; je n'a
— Ni moi non plus, monsieur, repartit avec douleur la pauvre baronne, je ne sais pas qui vous devez aimer.
— Quelle raillerie! s'écria M. Emmerie en regardant M™c de Bruval, sans rien dissimuler, cette fois, de sa mauvaise humeur.
— Ai-je Tair de railler, monsieur? reprit sévèrement la baronne. Je ne veux pas vous contraindre à entrer dans mes doutes. Depuis si longtemps nous sommes étrangers Tun à l'autre, que vous avez peut-être raison de refuser votre part de Texpiation. Je souffre pour deux, je me repentirai pour deux. Je croyais ma honte complète; il y manquait un surcroît que vous m'apportez. Mon mari m'a torturée, vous refusez de soulever un peu ma chaîne. N'en parlons plus, et excusez-moi de vous avoir dérangé de vos graves occupations pour un enfantillage, après tout, n'est-ce pas? puisqu'il s'agit de votre enfant.
Antonine s'était levée. Elle avait une dignité dont M. Emmerie sentit peser sur lui toute l'ironie. L'égoïste recula pour faire place à l'homme de bonne compagnie qui n'aimait pas à être vaincu.
— Excusez-moi, madame, répondit-il avec une courtoisie parfaite. Je ne décline aucune obligation. J'ai bâte de pénétrer l'étrange mystère que vous m'annoncez ; et n'attribuez qu'à l'impatience de connaître toutes vos douleurs et tous mes devoirs le
revanche par instinct, et de mon côté je manquais aussi à la foi conjugale...
» Je voulus interrompre M. de Bruval, et protester contrôles confidences que je redoutais ; il me comprit et se hâta de dire avec une joie brutale :
jo — Ne craignez rien , je ne vous scandaliserai pas ; mais il faut bien que j'établisse notre compte et que j'équilibre le budget de notre honneur. Pendant qu'un accident fâcheux compliquait ici vos amours, un accident de même nature compliquait les miennes. Vous alliez être mère, et quelqu'un làbas, une pauvre fille qui n'a trahi personne pour m'aimer, allait le devenir aussi. Mon retour avait précisément pour but de prendre mes précautions, car je suis bon père, comme je vous le prouverai; je désirais m'entendre avec quelque brave femme, avec M™® Renaud que je ne connaissais pas encore, mais que je devinai. Votre confidence compliqua, puis facilitâmes corribinaisons. Je vous amenai ici, où j'avais déjà amené cette personne. Elle fut délivrée un jour avant vous, et voici ce que ma solliciludea décidé.
D Mon enfant sera élevé avec le vôtre. Pour qu'ils soient mieux confondus dans votre tendresse, j'ai, voulu que le même jour, ils fussent confondus dans tour berceau. Vous désiriez un enfant, madame, soyez heureuse, vous en avez deux.
» Et en achevant ces mots, avec une gaieté railleuse qui me perça le cœur, le commandant alla
lY
— Quand je m'aperçus, continua M™« de Bruval, que j'étais mère, un combat étrange se livra en moi. Je ressentis des joies désordonnées, une espérance qui me transportait au delà du monde. Ce tressaillement, qui m'avertissait qu'un être allait me devoir la vie, me présageait aussi des consolations. Un enfant n'est jamais coupable, on peut toujours l'aimer. La pensée que j'aurais un but, une tâche, une famille, me donnait la force d'affronter M. de Bruval. D'un autre côté, j'étais tourmentée de remords. Ce pauvre enfant, qui l'accueillerait ? qui lui donnerait un nom ? Témoignage vivant de ma faute, ne serait-il pas jeté hors de la maison, et ne devrais-je pas fuir avec lui, publiquement frappée de réprobation par mon mari! Quelle agonie fut cette grossesse? Je n'eus pas un instant la pensée du mensonge, du subterfuge. J'aurais pu abuser de la liberté absolue qui m'était laissée, pour devenir mère, à l'insu de tout le monde; j'aurais pu élever en secret cette preuve de l'adultère, accommoder les joies mystérieuses de la maternité avec mon rôle apparent de femme délaissée ; mais la tentation de cette infamie ne me vint même pas.
5 dans mes bras et je les considérai avec une goisse qui dure, Jiélas ! depuis bientôt vingt ans. priai tout bas le ciel de m'illuminer, de me faire connaître par un mouvement du coeur, par quelque révélation, celui de ces deux enfants qui était à moi ; mais mon cœur ne put répondre. Je crus, j'espérai que j'allai devenir folle; la fièvre me saisit. Je repoussai ces deux innocentes victimes, et retombant sur mon oreiller :
» — Tuez-moi, monsieur, m'écriai-je en sanglotant, mais ne me torturez pas ainsi !
» — Vous tuer ? reprit le commandant ; pour qui me prenez-vou$ ? Vous êtes ingrate, madame. Puisqu'un de ces enfants est incontestablement le vôtre, dans le doute, aimez-les tous les deux; soignez Tun pour l'amour de l'autre.
» Je découvris mon sein et je fis un effort pour en approcher l'un des deux enfants ; mais la douleur brisa mon courage.
» — Jamais je n'en aurai la force, murmurai-je. » — Alors je vais les envoyer en nourrice, repartit M. de Bru val, qui sonna et qui remit à une servante le berceau dans lequel le couple était replacé. » Je m'évanouis.
«Commencez -vous à comprendre, monsieur, e supplice que j'ai enduré et que j'endure encore? » M.Emmerie était réellement embarrassé. Certes,
4S LA TOIX DU SAHG
Quelques jours après, le commandant, de retour. Tenait m'y rejoindre. Je ne tous dirai pas que j*eus peur en entendant la grille s*ouTrir pour laisser entrer la Toiture ; je n'aTais pas encore souffert beaucoup. Les ennuis, les désillusions de ma jeunesse, les mécomptes de mon mariage ne méritaient pas d'être offerts à Dieu comme une eipiation ; mais la pensée que ma Tie et celle de mon enfant dépendaient de ce soldat Tiolent, me donnait un frisson qui n'était pas sans une joie secrète et réelle. Je me disais: cr Voilà donc la souffrance, le martyre? Non, le châtiment ! » Ck)mme un joueur qui palpite et Ta aU'deTant du coup de dés auquel sa fortune est attachée, j'étais impatiente de Toir mon juge, bien résolue toutefois à défendre mon enfant, et persuadée (coDDaissdDt mon mari) que j'aurais assez d'énergie pour contraindre sa colère à ne frapper que moi.
» Le commandant me trouva dans ma chambre; je gardais le lit, non pas par faiblesse ni par honte, mais pour mieux dissimuler, jusqu'à l'arrêt de M. de Çruval , le témoignage de son déshonneur. Il me salua avec son indifférence ordinaire.
» Je crois que M. Quincy avait épuisé dès lors toutes les joies que pouvait donner à sa vanité de paysan le nom de la terre de Bruval, qu'il avait ajouté au sien. Je n'étais donc plus pour lui qu'un embar-
grande ardeur maternelle, que je comptais sur cesentiment pour m'éclairer, mais je renonçai bien vite à cette espérance.
» Les enfants furent envoyés en nourrice. Je les revis au bout d'un an. Ils étaient beaux et forts, mais avec des différences absolues qui pourtant ne me servaient d'aucun indice. Cette première enfance de Simon et Simone fut un supplice de toutes les heures, de toutes les minutes ; quand il m'arrivait d'en prendre un sur mes genoux et de chercher en le caressant à éveiller en lui ou en moi quelque tendresse, le sourire de M. de Bruval me glaçait tout à coup. D'ailleurs, dès qu'elle put agir, l'influence de mon mari sur ces deux malheureux enfants se fit sentir contre moi. Tout jeunes, il les excita à la rébellion; plus tard, à une sorte de méprit respectueux. Lui aussi, cet impitoyable juge, je l'espionnais, je le guettais pour le prendre en flagrant délit de préférence paternelle. Son cœur, s'il se fût éveillé, eût éclairé le mien ; mais son cœur était fermé à tout autre sentiment qu'à l'ambition.
» Vous avez maintenant une idée de ma vie. Vous le dirai-je ? j'essayai, je tentai d'aimer ces deux enfants, de rendre la vengeance de mon mari inutile précisément par le point même qui devait me la rendre plus odieuse. Je voulus imposer silence à toutes ces curiosités, je les traitai d'inutiles, de fri-
raissait peu disposé à écouter des doléances de femme.
» — Ma vie et votre honneur, répliquai-je avec fermeté , en mettant les deux mains sur ma poitrine où je sentais mon cœur secoué par le soulèvement de mes entrailles.
» Quelque chose comme un nuage passa sur le front de Quincy. Ce n'était pas un soupçon, mais c'était la crainte d'un ennui.
» — Je vous écoute, madame, dit-il en venant se placer au pied de mon lit.
» — Monsieur, commençai-je en tremblant, j'ai à vous faire un aveu. J'ai manqué à la foi que j'avais jurée ; je me suis crue libre par votre abandon, et j'ai fait de cette liberté un usage dont je vous dois compte.
» — Vous ai-je jamais demandé des comptes ? répondit, avec toute la politesse dont il pouvait êlre capable, le commandant, qui parut disposé à rompre Tentrelien.
)) — Non, repartis-je avec confusion ; mais il ne me convient pas, après m'étre avilie à mes yeux par une faute, de m'avilir encore par un mensonge et par une indigne comédie. La loi vous fait mon juge , je me soumets d'avance : que décidez-vous de moi, monsieur, je suis mère !
le châliment, je m'adresse à vous comme à un confesseur nécessaire, pour vous supplier de m'éclairer, et de m'aider un peu à soulever ma croix.
— Madame... balbutia poliment M. Emmerie, qui eût préféré en ce moment une séance académique à cette entrevue émouvante, croyez que je ferai mon possible...
— Permettez- moi, monsieur, de vous dire, sans que je songe à vous offenser, que c'est moins à d'anciens souvenirs bien effacés qu'à votre haute raison que j'en appelle. Vous seriez étranger au mystère dont je souffre depuis si longtemps, que j'aurais 'encore été sans doute vous demander un conseil. Vous connaissez le cœur humain mieux qu'une pauvre femme qui a vécu loin du monde, mieux qu'un prêtre qui vit déjà à moitié dans le ciel. Vous êtes, par vos études , par vos œuvres glorieuses , un médecin de l'esprit. Eh bien I jamais étude ne s'offrit avec plus de séductions. Voilà un drame dont j'attends de vous le dénoûment.
M. Emmerie regarda eh face M™» de Bruval pour s'assurer que celle-ci ne raillait pas en parlant ainsi. L'argument tiré de sa position littéraire semblait une ironie à ce père égoïste ; mais Antonine ne songeait pas à railler. La pauvre femme épuisait tous les moyens , elle se disait que cet auditeur impassible n'accéderait pas à des raisons de sentiment, et qu'il
reuse ; la bassesse de M. de Bruval ne m'inspira pas de sentiment de révolte ; mais elle me parut la plus horrible vengeance de la loi sociale outragée.
» Quand il eut épuisé toutes les formules qu'un vocabulaire de caserne peut fournir, le commandant s'aperçut qu'il ne m'avait pas demandé le nom de mon complice ; il vint en serrant les poings jusqu'à mon oreiller, où j'avais enfoui ma tête pour ne plus entendre ses grossièretés dont mes oreilles et mon esprit étaient meurtris, et il me somma avec forco imprécations de lui nommer mon amant. Vous l'avouerai-je? j'eus pendant une minute la tentation de lui livrer mon secret. »
A ce passage d'une narration qui ne l'intéressait que médiocrement, M. Emmerie fit un léger mouvement sur son siège, comme si le commandant Quincy de Bruval pouvait entrer tout à coup et lui demander raison. .
M™e de Bruval saisit et comprit ce mouvement ; elle continua avec un peu de raillerie :
— Rassurez-vous, je sus résister à cette tentation. Je voulais faire honte à ce soldat qui m'avait abandonnée, moi, jeune, aimante, soumise ; je voulais le contraindre à comparer son dédain au choix d'un homme déjà célèbre, à pâlir d'envie devant votre nom glorieux ; mais je sentis intérieurement que je n'avais plus assez de foi en votre amour, et que cette
c( M. de Bruval , cootinua la baronne, me tint enfermée jusqu'à une époque qui rendit sans danger pour son honneur l'annonce de ma délivrance. Les deux enfants étaient mis en nourrice ; jusqu'à douze ans, ils furent élevés à la campagne. M. de Bruval s'en occupait peu. A douze ans, un précepteur de son choix, un prêtre dont la piété n'éclairait pas l'esprit, et qui inculquait à Simon les principes d'une étrange dévotion, fut introduit dans la maison, .l'ai toujours pensé que cet homme savait, au moins, une partie de mon secret, et que M. de Bruval l'avait associé, dans l'intérêt de la morale sans doute, aux cruautés dont les enfants étaient chaque jour les instruments.
» Simon est une nature étrange, profonde. Il y a dans ce jeune homme une ambition effrénée , mais sans audace. Est-il sincère dans sa dévotion? je le crois; mais il semble puiser dans ses prières des haines mystérieuses, et non pas de l'amour. Il me glace, il me fait peur. Je n'ose vous dire jusqu'à quel point je le redoute. Il a des façons de me regarder qui me reprochent si impitoyablement ma
tiez ni ce château, ni celle chambre, ni ce lit ; je ne publierai pas votre déshonneur, je ne provoquerai ni séparation, ni désaveu ; je consentirai même à ce que le bâtard que vous aUez introduire dans ma famille porte mon nom. En retour, vous me jurez sur ce que vous avez de plus sacré, s'il vous reste quelque chose de sacré après avoir trahi votre mari, d'accepter sans protestation, sans murmure, moi vivant ou moi mort, la sentence que je porterai?
» Comme j'hésitais, M. de Bruval reprit :
» — Oh! il n'y aura ni sang ni scandale; ne craignez rien pour votre enfant.
» Mon enfant... c'était là, en effet, ma seule pensée et désormais le seul but de ma vie. Je jurai, et ce serment-là, par lequel j'attestai Dieu du fond de l'âraé, je sentis que j'aurais la force de le tenir. Si je semble aujourd'hui m'en délier un peu, c'est que Dieu lui-même me l'a permis, me l'a prescrit par la bouche d'uuTle ses plus dignes ministres. D'ailleurs, en vous faisant participer aux étranges mystères de ma position, je ne manque pas au vœu de soumission que j'ai fait. J'ai des devoirs à remplir envers ces... enfants, et n'est-il pas juste que vous m'aidiez... au moins de vos conseils. »
M. Emmerie fit un mouvement. La formule était un peu pressante et la sommation un peu brutale. Au fond du cœur, il ne trouvait pas juste qu'on lui fil
LA VOIX DU SAxNG 7l
— Quant à Simone, poursiiivil M"*® de Bruval, qui ne se doutait guère des réflexions de son auditeur, elle est biçn véritablement étrangère à Simon! C'est une âme hardie que le plaisir enivrerait , que Torgueil pousserait à toutes les folies. M. de Bruval, en raqpntant toujours devant elle les fêtes de TEmpire, des histoires scandaleuses de grandes dames , s*est plu à éveiller des appétits flui s'affranchiront bientôt de ma chétive autorité. Simone n'a pas le cœur mauvais, mais elle n'a pas le temps d'écouter le sien ; je l'ennuie ; elle déteste son prétendu frère. La voix du sang, qui ne sait pas m'avertir, les prévient secrètement. J'ai toujours peur que cette enfant n'ajoute une honte à celle qui m'accable déjà. Elle aussi doute de mes droits sur elle , mais elle ne me torture pas comme Simon. Elle vaut mieux que lui* Ces deux pauvres enfants, gâtés par M, de Bruval, qui les a laissés à mes côtés comme des gardiens de sa vengeance, mal élevés par moi qui n'osais ni les aimer ni les réprimander, sont sur une pente fatale. Je vous demande , monsieur, d'essayer de votre expérience pour les retenir; un de ces deux êtres n'a pas le droit de porter votre nom, mais il est bien véritablement à vous.
Il me reste à vous expliquer la cjjrconstance qui m'a plus particulièrement déterminée à vous faire ce récit.
tait supposer Timpossible ! Je me surprenais parfois, dans mes nuits désolées, à souhaiter que Dieu frappât de mort dans mes entrailles cet être innocent auquel on ferait expier ma faute ; vœu sacrilège, dont je fus sans doute, et par surcroît, encore punie !
» Un jour, ]\f . de Bruval m'annonça que j'allais partir; il craignait, disait-il, que je ne manquasse de soins dans le château. Je le regardai ; il me répéta que je pouvais me fier à sa parole. Je montai en voiture, me confiant à Dieu qui voit les cœurs et qui protège les mères.
» La voilure me conduisit dans un des faubourgs de la ville de Troyes, près de laquelle se trouve située la propriété de Bruval, le faubourg de Croncels. On me fit descendre dans une maison fort modeste; une chambre avait été préparée pour moi, elle donnait sur des jardins.
» — Où suis-je? demandai-je à M. de Bruval qui m'accompagnait.
» — Ne craignez donc rien, me répondit en souriant le commandant, vous êtes chez une habile praticienne, M"»® Renaud, une sage-femme qui répond sur son honneur et sur sa vie de votre existence et de celle de ce cher enfant. Fiez-vous à elle, ne craignez rien ; je reviendrai vous voir dès que j'apprendrai que je suis père.
» Et me baisant la main pour la première fois peut-
être depuis notre mariage, mon mari partit et me laissa seule.
» M*ne Renaud était une créature vulgaire, fort habile, trop habile peut-être, et c'était dans sa maison que bien des mystères venaient se dénouer ou se compliquer. Je savais que quelques femmes, dans des chambres voisines, attendaient comme moi. Pendant la nuit, j'entendais des cris, des appels au secours, puis des voix d*enfant?. Un matin, M™© Renaud m'annonça que je devais prendre des forces et que je serais mère avant la fin de la journée.
X) Cet avertissement me fit trembler ; mais je priai Dieu, je m'armai de courage, j'essayai de concentrer toutes mes pensées sur l'enfant que j'allais embrasser, auquel je tendrais mon sein. Je m'exhortai aux joies de la maternité; je pris quelques aliments et j'attendis.
» Mais en même temps que les douleurs se déclarèrent, je me sentis, dans les intervalles, accablée, engourdie et prise de vertige. M"»® Renaud^ qui me \eillait, paraissait un peu inquiète. J'observais ses gros yeux et j'y lisais une anxiété sordide, la crainte que quelque circonstance ne vînt déranger une spéculation bien faite. Mais je n'avais plus assez conscience de moi-même pour avoir peur; le sommeil m'envahissait; j'éprouvai une sensation de bien-être qui me défendit de lutter, et laissant aller naa \èle
ne LA VOIX DU sang
sur Toreiller, je m'endormis, tout en senlant au feu de mes entrailles que Theure de ma vie nouvelle avait sonné pour moi...
» Quand je sortis de ce sommeil, je compris à ma faiblesse que tout était fini \ j'essayai de me soulever, mais je retombai sans force ; et , me tournant vers M^^î Renaud :
» — Mon enfant? balbuliai-je.
» — Là! me répondit la sage-femme, en me montrant à quelque distance de mon lit un berceau dont es rideaux étaient fermés.
» Une émotion que vous ne pouvez comprendre, une sorte de pincement aigu au sein, me révéla le premier sentiment maternel; je fondis en larmes, faisant un effort pour tendre mes bras vers cet enfant mystérieux, mon châtiment et ma consolation.
» — Je veux le voir, l'embrasser! dis-je à M™» Renaud.
» — Plus tard, plus tard, me répondit-elle.
» Je n'osai insister, j'eus peur. I^ crainte qu'on ne
LÀ VOIX UU SAHG Fi9
l'eût tué, enlevé, me saisit tout à coup. Je regardai la sage-feinme avec toute la force dont mes yeux encore engourdis étaient capables. Je voulais lire, pénétrer, deviner la vérité.
» M. de Bruval entra. 11 souriait; il tenait sans doute sa vengeance. 11 s'approcha do moi avec une feinte compassion :
» — Comment se Irouve-t-elle? demanda-t-il en me désignant.
» Mme Renaud me saisit la main, me tâta le pouls et répondit :
B — Bien ! •
n —Puis-je lui parler affaires, sons danger?
B — Je le crois, répondit la sage-femme, qui sortit sur ce mot. Je me trouvai seule avec mon mari.
n — Madame , me dit-il en venant s'asseoir près do moi, vous avez eu des torts, j'ai eu sans doute aussi les miens. Pour être aimé, il faut être aimable; j'ai négligé de le paraître à vos yeux, vous m'en avez puni, j'accepte la leçon. Par malheur, elle vient tard, et nous ne sommes plus tentés de tacheter le passé.
n — Monsieur... essayai-je lie Vm dite, et mon enfant?
D — Je vous ai promis qu'aucun seAivvi»V« «^j.v.twe'^ï ne traliirail, ne révélerait mes \n'im^'^^*^
peur que du ridicule, mais j'avoue que j'en ai peur. Ou peut me tromper, mais où ne rit pas de moi. Excusez-moi donc d'avoir pris des précautions pour qu'on ignorât, jusqu'à une époque qui rendit ma paternité probable, votre grossesse et votre délivrance, et eicusez-moi aussi de m'ètre arrangé de façon à vous prémunir contre les entraînements indiscrets de votre tendresse maternelle.
» — Qu'avez-vous fait de mon enfant ? répétai-je.
» — Eh ! parbleu ! madame , votre enfant est là dans un berceau ; il dort ; et si vous vous agitez ainsi • le sang, vous troublerez le [premier lait qu'il doit boire.
» — Oh ! merci , merci ! balbutiai - je , acceptant tout d'avance puisqu'on me laissait mon enfant.
» — Attendez pour me remercier, reprit en souriant M. de Bruval, que vous connaissiez bien toute rétendue de ma générosité. Je dois à mon tour, madame, vous faire un aveu. Une étrange coïncidence, une de ces fatalités inouïes dont les faiseurs de romans aimeraient à tirer parti, m'a permis de prendre une décision qui concilie nos deux sentiments, ma vengeance et votre amour.
» Pendant que vous remplissiez le vide de l'absence par des Jistractions dont je n'étais pas informé, moi, madame, il faut que je vous le dise, je prenais ma
revanche par instinct, et de mon côté je manquais aussi à la foi conjugale...
» Je voulus interrompre M. de Bruval, et protester contrôles confidences que je redoutais ; il me comprit et se hâta de dire avec une joie brutale :
» — Ne craignez rien , je ne vous scandaliserai pas ; mais il faut bien que j'établisse notre compte et que j'équilibre le budget de notre honneur. Pendant qu'un accident fâcheux compliquait ici vos amours, un accident de même nature compliquait les miennes. Vous alliez être mère, et quelqu'un làbas, une pauvre fille qui n'a trahi personne pour m'aimer, allait le devenir aussi . Mon retour avait précisément pour but de prendre mes précautions, car je suis l>on père, comme je vous le prouverai; je désirais m'entendre avec quelque brave femme, avec M^^ Renaud que je ne connaissais pas encore, mais que je devinai. Votre confidence compliqua, puis facilitâmes combinaisons. Je vous amenai ici, où j'avais déjà amené cette personne. Elle fut délivrée un jour avant vous, et voici ce que ma sollicitude a décidé.
» Mon enfant sera élevé avec le vôtre. Pour qu'ils soient mieux confondus dans votre tendresse, j'ai, voulu que le même jour, ils fussent confondus dans kîur berceau. Vous désiriez un enfant, madame, soyez heureuse, vous eh avez deux.
» Et en achevant ces mots, avec une gaieté railleuse qui me perça le cœur, le commandant aWa
«2 LA VOIA DU SA!Sli
prendre dans la barcelonnelte deux enfants qu'il apporta et qu'il déposa sur mon lit.
» — Il y a là, à ce qu'il paraît, continua M. de Bruval, un garçon et une fille. J'ai appelé l'un Simm, Taulre Simone, ce sont des noms simples et qui concourent à les rapprocher; vous les nommerez aussi de Bruval, car, en vérité, ce nom est encore plus à vous qu'à moi.
» — Mais, demandai-je en dévorant du regard ces deux petites créatures dans lesquelles je ne pouvais saisir aucune différence sensible, lequel des deux, monsieur, est mon enfant ?
» — Gela, madame, repartit mon mari, est mon secret. C'est à votre cœur à le deviner. J'ai voulu que vous fussiez contrainte à les aimer tous deux également. Qui sait? en grandissant, ils se trahiront peutêtre ; j'ai pris mes précautions. JVfne Renaud ne dira rien; d'ailleurs, je reste là, et je vous garde jusqu'au départ.
» — Mais c'est horrible I m'écriai-je, épouvantée de cette énigme que la vengeance de M. Bruval m'imposait.
» — Yous trouvez ? repartit railleusement mon mari, moi je me- disais que cela est simplement ingénieux. Tenez, les voilà qui s'éveillent ; allons, bonne .mère, donnez-leur le sein.
» En effet, les deux enfants s'éveillaient. Je les
pris dans mes bras et je les considérai avec une angoisse qui dure, Jiélas ! depuis bientôt vingt ans. Je priai tout bas le ciel de m'illuminer, de me faire connaître par un mouvement du coeur, par quelque révélation, celui de ces deux enfants qui était à moi ; mais mon cœur ne put répondre. Je crus, j'espérai que j'allai devenir folle ; la fièvre me saisit. Je repoussai ces deux innocentes victimes, et retombant sur mon oreiller :
» — Tuez-moi, monsieur, m*écriai-je en sanglotant, mais ne me torturez pas ainsi !
» — Vous tuer ? reprit le commandant ; pour qui me prenez-vou3 ? Vous êtes ingrate, madame. Puisqu'un de ces enfants est incontestablement le vôtre, dans le doute, aimez-les tous les deux; soignez Tun pour Tamour de l'autre.
» Je découvris mon sein et je fis un effort pour en approcher l'un des deux enfants ; mais la douleur brisa mon courage.
» — Jamais je n'en aurai la force, murmurai-je.
» — Alors je vais les envoyer en nourrice, repartit M. de Bruval, qui sonna et qui remit à une servante le berceau dans lequel le couple était replacé.
» Je m'évanouis.
» Commencez -vous à comprendre, monsieur, le supplice que j'ai enduré et que j'endure encore? »
M. Emmerie était réellement embarrassé. Certes,
iî LA VOIX DU SANG
reuse ; la bassesse de M. de Bruval ne m'inspira pas de senlimenl de révolte ; mais elle me parut la plus horrible vengeance de la loi sociale oulragée.
» Quand il eul épuisé toulés les formules qu'un vocabulaire de caserne peut fournir, le commandant s'aperçut qu'il ne m'avait pas demandé le nom de mon complice ; il vint en serrant les poings jusqu'à mon oreiller, où j'avais enfoui ma tête pour ne plus entendre ses grossièretés dont mes oreilles et mon esprit étaient meurtris, et il me somma avec force imprécations de lui nommer mon amant. Vousl'avouerai-je? j'eus pendant une minute la tentation de lui livrer mon secret. »
A ce passage d'une narration qui ne l'intéressait que médiocrement. M.- Emmerie fit un léger mouvement sur son siège, comme si le commandant Quincy de Bruval pouvait entrer tout à coup et lui demander raison. ,
M™" de Bruval saisit et comprit ce mouvement ; elle continua avec un peu de raillerie :
— Bassurez-vous, je sus résister à cette tentation. Je voulais faire honte à ce soldat qui m'avait abandonnée, moi, jeune, aimante, soumise ; je voulais le contraindre à comparer son dédain au choix d'un homme déjà célèbre, à pâlir d'envie devant votre nom glorieux ; mais je sentis intérieurement que je n'avais plus assez de foi en voire amour, et que cette
b bravade manquerait peut-être d'héroïsme, à cause du
t caractère étrange de mon mari.
M. Emmerie eut un soupir d'allégement; et il reprit sa pose d'auditeur compatissant, un peu alarmé des dimensions que prenait le récit qu'il eût, lui, s'il avait voulu l'écrire et, en vertu de ses procédés littéraires, considérablement écourté.
— Je déclarai donc à mon mari, dit la baronne, qu'il me tuerait plutôt que de m'arracher ce nom. i M. Quincy ne voulait ni me tuer, ni me l'arracher.
Il se remit à arpenter la chambre en rêvant au meil-. leur moyen de satisfaire la haine qu'il me portait et son désir de n'être pas ridicule.
» — Madame, vint-il me dire en se donnant des airs de majesté, je déciderai de votre sort et de celui de votre enfant plus tard, quanti je le jugerai à propos. Mais vous allez faire serment sur votre tête de ne rien faire pour vous soustraire à mon ressentiment? •
» — Je vous jure d'être toujours à votre discrétion, s'il vous plaît de ne pas tuer mon enfant, répondis-je.
» — Me prenez-vous pour un mari Barbe -Bleue? hurla le commandant. 11 ne me manquerait plus, après m'avoir si profondément outragé, que d'essayer do me rendre ridicule ! Mais vous n'y réussirez pas, je vous en avertis. D'abord, j'exige que vous ne quit-
liez ni ce cliâteau, ni celte chambre, ni ce lit ; je m publierai pas votre déshonneur, je ne provoquerai ni séparation, ni désaveu ; je consentirai même à ce que le bâtard que vous allez introduire dans ma famille porte mon nom. En retour, vous me jurez sur ce que vous avez de plus sacré, s'il vous reste quelque chose de sacré après avoir tralii votre mari, d'accepter sans protestation, sans murmure, moi vivant ou moi mort, la sentence que je porterai?
» Comme j'Iïésitais, M. de Bruval reprit :
» — Oh I il n'y aura ni sang ni scandale ; ne craignez rien pour votre enfant.
» Mon enfant... c'était là, en effet, ma seule pensée et désormais le seul but de ma vie. Je jurai, et ce serment-là, par lequel j'atteslai Dieu du fond de l'âme, je sentis que j'aurais la force de le tenir. Si je semble aujourd'hui m'en délier un peu, c'est que Dieu lui-même me l'a permis, me l'a prescrit par la bouche d'un ^e ses plus dignes ministres. D'ailleurs, en vous faisant participer aux étranges mystères de ma position, je ne manque pas au vœu de soumission que j'ai fait. J'ai des devoirs à remplir envers ces.». enfants, et n'est-il pas juste que vous m'aidiez... au moins de vos conseils. »
M. Emmerie fit un mouvement. La formule était un peu pressante et la sommation un peu brutale. Au fond du cœur, il ne trouvait pas juste qu'on lui ftt
perdre deux heures à eiitendreles détails d'une vengeance maritale. Si toutes les femmes qu'il avait daigné trahir l'avaient pris ainsi successivement à partie, ses journées n'auraient pu lui suffire. Lui aussi se trouvait puni par ces confidences, et il se promettait bien de ne plus tomber dans le piège de ces invitations recommandées par des souvenirs. Il regardait le moins possible M»»» de Bruval, et contemplait le parquet ou le bout de ses bottes avec une concentration affectée.
« M. de Bruval, continua la baronne, sortit de ma chambre et fut plusieurs jours sans y rentrer. Quand il revint chez moi, il feignit, devant les gens de la maison, une intimité dont je sentis la cruelle hypocrisie. J'étais prisonnière. Je crois que je Tétais en réalité aussi bien que sur ma parole, et que si j'avais essayé de sortir, je me serais heurtée à quelque verrou, à quelque précaution injurieuse; mais j'étais loin d'y songer. Cette retraite me plaisait. Je sentis venir l'époque de la délivrance avec une anxiété que j'avais peine à dissimuler. M. de Bruval, me voyant pâlir, me disait toujours :
» — Je vous ai promis que l'enfant vi\Tait, il vivra.
» Mais cette assurance m'épouvantait. Quelle vengeance implacable et sournoise se cachait derrière cette douceur? Supposer le pardon, la générosité, c'é-
fallait appuyer sur sa vanité. Les plus adroits et les plus fatigués de louanges se laissent toujours persuader par la flatterie ; celle-ci est la plus banale et la plus puissante des forces d'ici-bas.
M. Emmerie n'en était plus à suffoquer pour un compliment. Et pourtant, si naïve ou plutôt si peu naïve que fût cette louange, il se sentit flatté de la nécessité qui contraignait M™^ de Bruval à la lui adresser. Le père était resté froid et ennuyé devant ses contidences maternelles ; le faux homme de génie s'épanouit en respirant ce grain d'encens.
On n'essayait plus de l'amoindrir par quelques complicités sentimentales et niaises ; on s'en rapportait à lui, comme à un oracle infaillible dans les questions morales etdopsles problèmes du cœur humain. Sincère ou non, cette déférence attestait pour lui sa force.
ïl apporta donc désormais une certaine attention au récit d'Antonine et il commença à s'y intéresser comme à un sujet d'études psychologiques.
ce M. de Bruval , continua la baronne, me tint enfermée jusqu'à une époque qui rendit sans danger pour son honneur Tannonce de ma délivrance. Les deux enfants étaient mis en nourrice ; jusqu'à douze ans, ils furent élevés à la campagne. M. de Bruval s'en occupait peu. A douze ans, un précepteur de son choix, un prêtre dont la piété n'éclairait pas l'esprit, et qui inculquait à Simon les principes d'une étrange dévotion, fut introduit dans la maison. J'ai toujours pensé que cet homme savait, au moins, une partie de mon secret, et que M. de Bruval l'avait associé, dans l'intérêt de la morale sans doute , aux cruautés dont les enfants étaient chaque jour les instruments.
» Simon est une nature étrange, profonde. Il y a dans ce jeune homme une ambition effrénée , mais sans audace. Est-il sincère dans sa dévotion? je le crois; mais il semble puiser dans ses prières des haines mystérieuses, et non pas de l'amour. Il me glace, il me fait peur. Je n'ose vous dire jusqu'à quel point je le redoute. Il a des façons de me regarder qui me reprochent si impitoyablement ma
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inaternité douteuse, que je suis tenté de lui demander pardon.
» Oh! ce n*est pas là mon fils, n'est-ce pas , monsieur? ce ne peut pas être le vôtre? Vous le verrez, vous rétudierez; certes, il a une aptitude singulière pour apprendre ; mais les livres creusent en lui un abîme. Je ne sais quel est son but. J'ai pensé que les ordres pouvaient le tenter ; mais il a refusé avec opiniâtreté d'entrer au séminaire : il attend, dit-il. Qu'attend-il? La lecture du testament qui doit résoudre la douloureuse énigme de sa naissance. Mais que veut-il faire à ce moment? voilà ce que j'ignore et ce que je n'ose même pas chercher , tant j'ai d'épouvante quand je m'efforce de regarder dans cette âme ténébreuse. »
M. Eramerie parut étonné du portrait que faisait M™<ï de Bruval avec un tremblement dans la voix. Ce jeune homme mystique et sombre ne lui déplaisait pas trop ; il y avait quelque attrait philosophi(}ue à l'étudier, quelque utilité pratique peut-être à le diriger. On commençait à parler beaucoup, en 1821, des progrès de la congrégation.
M. Emmerie était trop ambitieux pour ne pas être alors fort dévot. 11 soupçonna dans Simon une hypocrisie adroite, et ne fut pas éloigné de se flatter intérieurement d'être le père d'un jeune homme qui promettait tant.
— Quant à Simone, poursuivit M"*« deBmval, qui ne se doutait guère des réflexions de son auditeur, elle est biçn véritablement étrangère à Simon I C*est une âme liardie que le plaisir enivrerait , que Torgueil pousserait à toutes les folies. M, de Bruval, en raqpntant toujours devant elle les fêtes de TEmpire, des histoires scandaleuses de grandes dames, s* est plu à éveiller des appétits ;iui s'affranchiront bientôt de ma chétive autorité. Simone n'a pas le cœur mauvais, mais elle n'a pas le temps d'écouter le sien ; je l'ennuie -, elle déteste son prétendu frère. La voix du sang, qui ne sait pas m'avertir, les prévient secrètement. J'ai toujours peur que cette enfant n'ajoute une honte à celle qui m'accable déjà. Elle aussi doute de mes droits sur elle , mais elle ne me torture pas comme Simon. Elle vaut mieux que lui. Ces deux pauvres enfants, gâtés par M, de Bruval, qui les a laissés à mes côtés comme des gardiens de sa vengeance, mal élevés par moi qui n'osais ni les aimer ni les réprinaander, sont sur une pente fatale. Je vous demande, monsieur, d'essayer de votre expérience pour les retenir; un de ces deux êtres n'a pas le droit de porter votre nom, mais il est bien véritablement à vous.
Il me reste à vous expliquer la (îyrconstance qui m'a plus particulièrement déterminée à vous faire ce récit.
— M"« Simone est-elle belle? demanda M. Emmerie.
M™« de Bruval parut fort surprise et fort affectée de cette question, qui lui semblait au moins inutile. Elle répondit pourtant :
— Simone est fort belle ; toutes les grâces sont en elle, moins la grâce.
— C'est bien, ajouta M. Emmerie en souriant et en remuant la tête, comme s'il eût salué au passage une secrète pensée.
M™« de Bruval le regarda , ne comprit rien à ce geste, pas plus qu'elle n'avait compris la question, et, faisant un prodigieux effort sur elle-même pour terminer cet entretien qui la brisait, elle continua :
— Vous pouvez peser maintenant la chaîne que j'ai portée. Je ne sais pas s'il est un supplice comparable à ce doute qui empoisonnait foutes mes espérances maternelles, qui brisait tous mes élans de tendresse. Dans ces dernières années, je m'aperçus que M. de Bruval, sans aimer davantage les deux enfants et sans en être plus aimé, prenait sur eux un grand empire. Il éveillait leurs convoitises, il avait le secret de leurs vices ; il leur a légué, à eux aussi, des doutes que ces malheureux enfants ne savent pas accepter «vec un courage tranquille. La mort de mou mari, loin d'être une délivrance, compliqua cruellement cette douloureuse situation. Quand il
sentit qu'il n'avait plus le droit d'avoir d'ambition sur la terre, M. de Bruval me tit appeler et resta seul avec moi.
a Je vais vous faire veuve, madame, me dit-il en suffoquant. C'est le premier plaisir que je vous aurai causé ; mais croyez qu'il est bien involontaire et que je n'y suis pour rien. Ne vous étonnez pas si j'ai pris mes précautions pour que rien ne soit brusquement dérangé: après ma mort. Vous m'avez juré autrefois de respecter toujours , jusqu'au bout, ma volonté, de courber la tête sous elle. Je vous rappelle ce serment, madame. Une fille noble se parjure-t-elle plus d'une fois?
» — Monsieur, lui dis-je, la faute que j'ai commise a été cruellement expiée. S'il est vrai que vous alliez bientôt à Dieu, craignez de paraître devant lui avec la responsabilité d'une justice trop cruelle. Faites-moi grâce; et dites-moi enfin ce secret, qui restera dans mon cœur, mais qui me permettra du moins d'être mère !
» — Madame, répliqua M. de Bruval, vous saurez la vérité à la majorité des deux enfants. J'ai fait un testament qui ne peut être ouvert qu'à cette époque. J'ai d'ailleurs, depuis ce matin, vendu, liquidé tout ce qui m'appartenait, et, si je meurs ce soir ou demain, vous ne trouverez plus que cent mille francs , reconnus par votre contrat. Tout le rosle est déposo
entre des mains sûres, qui en feront l'usage que j*âi fixé dans le testament.
» — Monsieur, dis-je encore à M. de Bruval en m'agenouillant, je ne vous demande pas la fortune pour moi ni pour mon enfant ; mais, bien que vous m'ayez rendu sans doute son cœur ennemi, c'est cet enfant, monsieur, que je vous réclame.
» — Attendez jusqu'à leur vingt et unième année. Alors celui des deux que vous n'aurez pas le droit de retenir vous demandera peut-être par tendresse de rester avec vous, et, au lieu d'un enfant, vous en aurez deux.
» — Oh ! si près de Dieu, ne raillez pas, oionsieur! m'^écriai-je en conjurant cet homme implacable.
Mais M. de Bruval, qui souffrait, me fit signe d'écouter et se hâta d'achever l'entretien.
» — Ce que j'ai fait, vous jurez de le respecter, n'est-ce pas? Si mon procédé n'est pas légal, vous promettez de ne rien entreprendre contre mon œuvre ?
» Je jurai.
» — Quand les enfants seront majeurs, s'il leur plaît de nous déshonorer, ils seront libres... »
— En effet, interrompit M. Emmerie, il doit y avoir quelque nullité dans ce testament.
— Pourvu qu'il m'éclaire enûn sur l'énigme de ma vie, le reste m'importe peu, reprit avec tristesse
M»»^ de Bruval. Je le redoute, ce testament, comme un nouveau supplice. Il est impossible qu'il ne renferme pas une dernière raillerie , une dernière cruauté. Mais ce n'est pas seulement pour que vous m'aidiez à adoucir cette torture , à éloigner ce nouveau calice, que je vous ai prié de venir et que je vous ai fait cette révélation. Monsieur, un de ces deux enfants est le vôtre, vous avez un devoir de père à accomplir. Je suis trop faible, trop brisée pour diriger ces deux êtres qui ne m'aiment pas ; ils peuvent se perdre. L'un d'eux doit nous être cher, et de celui-là nous répondrons plus directement encore devant Dieu. Vous êtes illustre, vous avez une autorité sur les esprits, vous avez une expérience que je réclame, prenez de ma tâche, monsieur, la portion qui peut satisfaire vos études. Je ne vous demande pas de vous révéler à eux, de vous agenouiller avec moi sous le fardeau de cette honte. Mais il me semble que si notre enfant se trompait de route, il aurait le droit plus tard de nous maudire tous les deux ; il me demanderait pourquoi, n'ayant ni bon conseil, ni ferme appui à lui donner, je n'ai pas appelé à mon aide. Soyez cet aide, monsieur. D'ailleurs, je n'ai pas longtemps à rester dans le monde. Si Dieu ne me fait pas la grâce de m'appeler à lui, j'irai m'enfermer dans une retraite ; j'irai pleurer l'enfant que je n'ai pas su deviner.
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» Nous avons encore près de trois ans à atleifdre ce testament qui m'épouvante. Je voudrais connaître mon sort avant ce terme fatal, je suis à bout de forces et de patience. J*ai besoin de me prémunir, et peut-être que si nous découvrions la vérité, nous pourrions amener doucement l'enfant qui est le mien à ne pas me repousser, à ne pas me maudire.
» Voilà, monsieur, le service que j'attends de vous. Voilà pourquoi je vous ai prié de venir. Répondez-moi avec une franchise entière, absolue. Voulezvous m'aider?»
M. Emmerie avait pris son parti. Sa vanité de savant, de diplomate, était désormais en jeu. D'ailleurs, il y avait dans ces deux jeunes gens plus qu'unn étude à faire. Un garçon retors comme Simon, une belle fille comme Simone valaient peut-être la peine qu'on s'occupât de les diriger. La question de paternité ou de maternité était, bien entendu, un accessoire ; et si l'académicien donnait place dans son esprit à cette niaiserie, c'était tout simplement pour conserver un prétexte aux yeux de M™« de Bruval.
— Madame, répondit-il avec une componction magistrale, vous pouvez compter sur tout l'effort de mon dévouement. Je n'ose vous promettre de réussir à pénétrer un mystère que vos yeux et vos instincts de mère n'ont pas pu découvrir; mais en intervenant discrètement dans l'avenir de ces enfants, je m'ap-
I cliquerai aies diriger vers un but qui vous rassure. Du courage, giadame! Pourquoi ne m'avez-vous pas |)révenu plus tôt ?
— J'étais liée par un serment, je n'avais pas encore obtenu de Dieu le droit de tout vous dire.
— Permettez-moi, madame, une question que ce mystère douloureux ne rend pas indiscrète... Quel est le vénérable prêtre qui vous conseille ?
— C'est Tabbé Marcellin, monsieur, un vicaire de Saint-Germain des Prés, une âme pure et selon Dieu.
— Oui, oui, c'est un honnête homme, murmura M. Emmerie qui réfléchissait; mais il ne nous servira guère. Est-il aussi le directeur de M. Simon?
— Non, monsieur ; je vous avouerai même qu'un sentiment que je n'ose appeler une antipathie réciproque (à cause de M. Marcellin qui ne peut pas haïr) les éloigne l'un de l'autre.
— Ah 1 dit M. Emmerie qui parut enchanté de cette découverte, il faudrait me faire connaître les amis, les conseils de M. Simon. Je voudrais qu'une intervention étrangère, qu'un hasard habile me mît en rapport avec ces deux jeunes gens. Ils se défieraient d'une présentation faite par vous. Je vais songera la douloureuse confidence dont vous m'avez honoré , et croyez bien que si je ne réussis pas à alléger ce
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fardeau sous lequel vous pliez, c'est que Dieu se sera réservé jusqu'au bout ce secret fatal. •
A l'occasion, M. Emmerie parlait du bon Dieu tout comme un autre ; cela n'engage à rien et cela produit toujours son effet.
II se leva pour prendre congé de la baronne. L'entretien avait trop duré et le prudent académicien ne conservait l'heureux équilibre de sa santé que par des promenades quotidiennes et régulières ; celle de ce jour- là était un peu retardéo. Antonine fut tentée de le supplier de ne plus revenir, de lui dire d'emporter son secret, de le garder, de l'enfouir ; mais puisqu'elle avait commencé, elle devait aller jusqu'au bout; elle salua l'homme qui l'avait perdue, en souriant avec une tristesse navrante.
^M. Emmerie osa baiser le bout des doigts tremblants de la baronne ; et il sortit avec ce soupir discret d'un homme de bonne compagnie qui vient de subir deux heures d'ennui.
Il avait promis d'écrire et de se concerter par correspondance avec M°»« de Bruval, sur la meilleure façon de circonvenir les deux jeunes gens.
Quand il fut parti, Antonine se laissa retomber dans son fauteuil et pleura des larmes chaudes. Elle sentait bien que cet homme s'intéressait à ce problème par curiosité, par calcul ; mais la sécheresse de cette âme l'épouvantait. Jamais la honte, le dégoût de sa
Là VOII DU SÀN« 7i
faute, de ses illusions de jeune fille et de jeune femme ne monta à ses ièvres avec plus d'amertume. Elle se dit qu'elle avait mérité le mépris, même de son époux, en aimant cet homme méprisable.
Ëile attendit avec une anxiété terrible Tabbé Marceilin qui devait venir savoir Tissue de cette entrevue. Quand le vénérable prêtre se présenta, M™« de Bruval lui tendit les deux mains.
— Oh I monsieur, lui dit-elle, j'ai bien besoin d'être bénie par vous, car j'ai peur d'être maudite par le ciel.
— Est-ce que Dieu vous honore ejicore d'une nouvelle épreuve ? répondit le prêtre en souriant.
L'abbé MarceUin se fit tout raconter ; il écouta gravement, pieusement. Son âme simple n'avait pas les subtilités , les multiplicités d'intuition nécessaires pour démêler les nœuds obscurs qui s'enroulaient devant lui. Mais sa conscience infaillible était une lumière qui lui montrait les hommes et les actes dans leur jour vrai. Il ne ievina pas tous les calculs de M. Ëmmerie ; mais il comprit tout d'abord que «et allié pourrait. être plus dangereux que l'ennemi.
— Madame, dit-il avec une gravité ferme, vous avez fait votre devoir. Ne regrettez rien. Résignonsnous à des épreuves nouvelles. Si cet appui vous manque, il y en a un qui ne vous manquera jamais. Le pardon de Dieu pour le passé, la promesse du
aO LA TUIX DU SA5G
ciel pour TaTeDir. Ne traî^Dez pas les meurtrissures du Dionde; les claies ourertes ici-bas se refeiment ià-faaut. Celles, au contraire, qu'où s'eCTorce de guérir, de cicairiser à la bâte, de cacher sous des men^ songes, saignent éternellement plus tard sous le doigt de Dieu. Ne tous croyez pas perdue, madame. Quoi qu'il arrive, vous êtes sauvée.
— Et vous, mon père, mon ami, reprit M"^ de Bruval en souriant à travers ses larmes, vous êtes mon sauveur.
— Moi, je ne sauve personne, répondit avec humilité le bon prêtre. C'est à peine si je me sauverai moi-même 1 11 n'}' a qu'un sauveur, madame, c'e^t la croix du Calvaire, qui porte bonheur à toutes les croix humaines.
L'entretien se continua ainsi, et M™« de Bruval atteignit à une sorte d'extase douloureuse qui lui fit voir les tortures nouvelles qu'elle redoutait quelques heures auparavant, comme un surcroît de bénédictions qui allait achever de la consacrer pour le ciel.
Nous verrons toutefois si l'armure dont la couvrait la piété de l'abbé Marcellin était assez soUde pour résister aux coups, et si nul passage ne restait qui pût laisser la pointe du glaive pénétrer jusqu'à son cieur.
A quelques jours de l'entretien que nous venons de raconter, M. Emraerie se trouvait, par hasard^ chez M»ne la vicomtesse de Brignolles, quand on annonça l'abbé Lemerle et M. Quincy de Bruval.
Cette rencontre fortuite fut le premier résultat des combinaisons de Tingénieux académicien. L'abbé Lemerle était le directeur de Simon, et le salon de M™e de Brignolles était un prolongement de sacristie 4(ui servait d'antichambre au château. Là, les caquetages commençaient à devenir des intrigues. Derrière le paravent de la vicomtesse , 'on faisait des évoques, on défaisait des ministres. Pes diplomates y coudoyaient des marguilliers. M™« de Brignolles était vieille ; mais elle était fort riche et avait été fort jolie. On l'avait aimée jadis, on la flattait maintenant. Puissante par ses relations, ayant promis tout son bien à l'Eglise, et donnant tout son temps à la politique , elle avait un entourage d'hommes S(*rieux, d'ambitieux confits en béatitude, et l'on se croyait arrivé à presque tout quand on était parvenu jusqu'à elle.
L'abbé Lemerle, qui était aussi souple, aussi pénétrant , aussi jaloux d'influence que l'abbé Mar-
cellin était droit, simple et modeste, n'avait pas demandé mieux, sur certaines avances de M. Emmerie, que d'être introduit dans ce salon envié ; et quand on lui fit comprendre que son élève, son pénitent, M. Simon de Bruval, était désigné d'avance pour une bienveillante protection, il sut inspirer à celuici le désir d'être présenté à la vicomtesse.
L'abbé Lemerle était ixh fils de paysan ; élevé par charité, il avait suivi ses protecteurs dans l'émigration, et la reconnaissance servant de prétexte à sa vanité et à son ambition, il ajoutait une quatrième personne à la Divinité, la Noblesse. Tout dévoué à l'œuvre des missions, il n'était attaché exclusive^ ment à aucune paroisse; mais il était un peu le maître partout. Beau causeur, moraliste souriant, il confessait les .jeunes gens de la Société des hans livres. Simon l'aimait presque : en tout cas, il Téeoutait volontiers.
La vicomtesse de Brignolles était assise dans une bei^ère au coin du feu. il n'y avait plus de printemps pour elle; et, malgré la verdure des arbres, on se chauffait toujours dans son salon. Mais, par un miracle de température que les vieillards semblent produire, on n'étouffait jamais, malgré la flamme du foyer, même au mois d'août. Elle tenait sur ses genoux un petit chien, gros et fourré comme un manchon, et elle avait à sa portée un éventail qui lui
était aussi nécessaire que le feu. Elle sourit à Tabbé Lemerle, en lui désignant un fauteuil tout près d'elle. Quanta Simon, elle le regarda avec attention. C'était un débutant, un npophyte; il s'agissait de le juger et de savoir si le nouveau présenté était présentable.
Cette inspection, faite sans impertinence, fut favorable à Simon. La sévérité de son costume, son attitude recueillie garantissaient au moins un cofti* parse sérieux, si on ne devait pas trouver, après expérience, un premier sujet intéressant.
— Eh! monsieur Quincj, dit la vicomtesse, j'ai beaucoup connu votre grand-père, M. de Bruval, à Coblentz. Vous lui ressemblez.
Simon, qui était pâle, se sentit rougir. Ce complijaoent lui enlevait la roture des épaules, bien qu'il eût remarqué le soin avec lequel la vicomtesse l'appelait seulement Quiacy«
— Et votre mère, cette bonne Antonine! Nous Tavions surnommée là-bas l'Ange uc la patrie, quoiqu'elle eût l'air d'une petite Allemande avec ses beaux cheveux blonds. Rappelez- lui , monsieur^ que je suis une vieille amie; elle m'a oubliée, naais je me souviens d'elle et je secais heureuse de la revoir, ainsi que mademoiselle votre sœur.
— Je transmettrai , madame, à M™^ de Bcuval les sentiments que vous voulez bien m'exprimer. Je
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crains seulement qu'elle ne puisse se résoudrcr à quiller sa retraite.
— irie faudra pourtant, dit avec une ainaablé insistance la vicoDûtesse ; je n'^i pas le temps d'attendre que M"e Quincy soit mariée pour la recevoir, et j'ai hâte de voir ici la sœur à côté du frère.
Simon s'inclina, flt deux pas de retraite sur un signe de tête de la vicomtesse qui lui rendait sa liberté d'action , et alla se poster debout , un peu à l'arrière du cercle qui enveloppait la cheminée.
Le salon de M^e de BrignoUes ne s'allumait guère le soir. Il était ouvert toute la journée; la vicomtesse se réservait la nuit pour les a parte politiques, les rendez-vous diplomatiques, les tête-à-tête importants. Le jour, on venait, on causait, on se rencontrait, on commentait les journaux; on mêlait la littérature à la galanterie, on aiguisait en commun de jolies petites épigrammes que chacun allait ensuite répandre au dehors.
M. Emmerié était un oracle dans ce milieu bavard et sérieusement frivole. Son scepticisme passait pour de la profondeur, et quand les discussions s'embrouillaient un peu, c'était lui qui, avec une parole nette et froide, tranchait tous les nœuds. La vicomtesse, qui n'était plus d'un âge à l'aimer pour luimême ou pour elle-même, l'aimait pour ses galanteries passées. Elle sentait sous cette dignité
académique un cpicuréisme blasé, qui ne lui déplaisait pas. On se reconnaissait du même monde, au contact de certains vices aimables dont la délicatesse était un secret traditionnel.
Le salon de la vicomtesse, ce jour-là, était fort encombré, et, pour ses débuts, Simon pouvait contempler tout ce que les coteries politiques, les coteries littéraires et les coteries religieuses avaient de plus illustre.
C'est que la situation était grave alors pour les vrais amis du roi ou plutôt de la royauté-, on pensait qu'il fallait en finir avec les velléités constitutionnelles et presque libérales de S. M. Louis XVIII. Ce traducteur d'Horace passait pour un railleur. Lors de la découverte d'une' abominable conspiration qui consistait à faire partir un pétard sous ses pieds, il avait dit en riant avec finesse à la duchesse de Berri :
— Ma nièce, ce n'est pas moi qui ai mis le feu à ce pétard !
Si bien que le lendemain, tout le monde disait dans les bureaux du Constitutionnel que ce pétard était une manœuvre de la police, une provocation à la rigueur, dénoncée par cet indiscret sourire du roi.
Il fallait mettre un terme à ces boutades d'esprit, fort compromettantes. Et M. le comte d'Artois avait
exprimé plusieurs fois devant ses amis tout le plaisir qu*ii ressentirait de voir son frère rendre hommage à la Congrégation, et s'entourer d'hommes sincèrement dévoués à la royauté et à l'Église. 11 s'agissait donc de préparer la chute du ministère Richelieu, de trouver le moyen de réconcilier Louis XVIil et le comte d'Artois, et de placer définitivement auprès de Sa Majesté un diseur ou une diseuse de bons conseils, dévoué ou dévouée à la Société des bons livres^ des bonneê lettres et du bon Dieu.
Le nom de M™« du Cayla avait été mis en avant. On avait parlé en prose et en vers de l'aimable Estheret de l'empire qui l'attendait dans le cœur d'Assuérus ; mais il parait que l'intrigue n'avançait pas, qu'Estlier avait des petits scrupules; et le salon de M"« de Brignolles s'impatientait de ces retards, et s'était déclaré en permanence jusqu'à ce qu'on eût trouvé rÉgérie en question.
On voyait donc arriver, de cinq minutes en cinq minutes, des députés influents, des prêtres recommandâmes par leurs relations, quelques jolies femmes intéressées et compét^tes dans la question à'Esther, des académiciens orthodoxes , protecteurs de la Société des bonnes lettres et quelques héros de l'armée de Gondé; et tout ce monde vieillot, mais charmant, poli, souriant, saluait, se groupait, chuchotait et venait tour à tour donner son renseignement, faire son
rapport à la maîtresse du logis. La vicomtesse laissait d'ordinaire les conversations s'échanger à voix basse, pendant une heure, et quand elle jugeait qu'il pouvait ressortir d'une discussion générale quelque bonne nouvelle, quelque résolution précise, elle souriait, agitait son éventail d'une certaine façon, faisait taire tout le monde et ne laissait la parole qu'à un rapporteur choisi qui mettait sur le tapis la question essentielle et provoquait les suffrages;
On était encore en récréation, et Siinon, à l'écart, seul au milieu de tous ces groupes, regardait et aspirait, pour ainsi dire, avec une ardeur concentrée toute cette atmosphère d'intrigue dans laquelle il était subitement introduit par un hasard qui ressemblait fort à une faveur secrète. Debout, les bras croisés sur la poitrine, il se demandait tout bas ce qu'il fallait envier, de ces épauletles, de ces robes noires,- de ces femmes charmantes. Son ambition s'i»terrogeait ; il se sentait des appétits violents; mais, ^a même temps, une scwrte d'impuissance intérieure l'empêchait de désirer pendant longtemps la naême proie, et il avait tout au fond de son âme plus de haine que de convoitise pour ce monde élégant et illustre. •
M. Emmerie, tout en prêtant l'oreille à un jouraaiiste de la droite qui lui racontait avec épouvante les effroyables doctrines qui s'élaboraient dans le
Ua . LA VOIX DU SANG
Constitutionnel, le journal des indévots et des vollairiens, observait avec soin Témotion muette de Simon ; il chercliail à lire dans ses regards sournois ; il sentait bien que ces bras croisés sur la poitrine comprimaient des soulèvements. Se débarrassant par quelques mots du journaliste bien pensant, qui alla porter à d'autres ses doléances sur le réveil de Thydre révolutionnaire, dont le bon M. Etienne était une
des têtes, Tacadémicien vint droit au jeune homme.
— Eh bien! monsieur, lui dit-il tout à coup avec une brusquerie souriante , avez -vous fait votre choix?
Simon tressaillit, regarda fixement M. Emmerie, qu'il connaissait de vue, et sembla se demander si cette question n'était pas une injure.
— Quel choix puis-je faire ? répliqua- t-il sèchement.
— A votre âge, monsieur, reprit avec autorité M. Emmerie, quand on a l'honneur d'être introduit dans le salon de M™® de BrignoUes, on doit être assez modeste, et vous l'êtes san» doute, pour comprendre que cette faveur n'est pas encore le prix du mérite, mais seulement son encouragement. On a parlé de vous à la vicomtesse ; vous êtes iastruit, vous avez du talent, de l'ambition...
— Moi, monsieur! dit Simon, dont le regard eut un éclair.
— J*ajoule que vous êtes modeste avec habileté, continua racadémicien en souriant. Vous pouvez prétendre à un poste dans Tarmée qui s'enrégimente ici. Eh bien, voyons, qu'est-ce qui vous tente? Je ne crois pas que vous ayez pour la guerre, au propre, un vif entraînement. Buonaparle nous a dégoûtés des traîneurs de sabre.
— Monsieur, vous oubliez que mon père fut un de ces traîneurs de sabre, dit Simon on rougissant beaucoup.
— Votre père!... répliqua M. Emmerie avec un froid sourire et en affectant une réticence qui était h la fois une provocation et une épreuve.
Simon parut baisser les yeux. ; mais en réalité il fit glisser un regard sous leur abri, et reconnut à Tironie du visage de son interlocuteur que M. Emmerie savait quelque chose de sa naissance.
— C'est lui, se dit-il, qui m'a fait venir ici. Cette certitude lui donna de l'audace.
— Vous avez raison, monsieur, reprit-il d'un ton ferme et en regardant M. Emmerie en face, je n'ai pas de goût pour les uniformes. L'exemple de M. de Bruval (et il insista sur le mot monsieur) m'a démontré qu'ils ne préservaient pas de l'apoplexie.
« Ah I ah! se dit à son tour M. Emmerie, il est prompt à comprendre. Jouons hardiment, mais en cachant nos cartes. »
— Je pensais, toutefois, répiiqua-t-il, que monsieur votre père avait pu vous exhorter à embrasser une carrière qu'il avait brillamment parcourue.
Ce fut au tour de Simon à affecter de l'ironie.
— Ne parlons pas encore de mon père, si vous voulez bien ; mais puisque, pour une raison que j*ignore et que ma conscience m'interdit d'attribuer à mon seur mérite, on a bien voulu me présenter à M"® de BrignoUes et solliciter en mon nom votre sympathie qui m'honore, permettez-moi, monsieur, de vous demander un conseil. Quel service puis-je rendre? à quel poste dois-je aspirer?
M, Emmerie sourit de la petite habileté de son interlocuteur.
— Ici, monsieur Simon, on aspire à tout ; c'est la serre chaude des llespérides. Cette bonne petite vieille qui allonge ses mitaines sur ses doigts peut faire pleuvoir les honneurs sur les fronts les plus modestes. Ce monsieur si bien poudré qui regarde les peintures en ne perdant pas un mot de ce qui se dit à côté de lui, a des évôchés dans sa poche. Voulez-vous entrer au séminaire ? il vous en ouvrira doucement la porte, et, pourvu que vous ayez du zèle, il ne vous y laissera pas languir.
— On peut faire son salut sans entrer dans les ordres, dit Simon avec une sorte de componction railleuse.
— r Oh ! parfaitement, répliqua M, Emmerie ; mais j'avais entendu dire que votre piété...
— Ma piété, interrompit Simon, est une affaire de conscience.
— C'est bien comme cela que Je l'entends, dit M. Emmerie, tout est affaire de conscience : le dévouement de M"^® de BrignoUes à la royauté, Tambition de toutes ces bonnes gens, et Tamitié qu'cm a pour vous. Ainsi, le séminaire ne vous tente pas ?
— I^ maison du Seigneur ne peut pas être une tentation, reprit Simon, elle est un abri et un refuge. C'est le monde qui nous lente.
— Eh bien î le monde est ici en abrégé. Tenez, voici des journalistes, ils ont passablement de piélé et passablement d'ardeur pour les intérêts du trône ; 4ls font leur salut et leur ciiemin, ceux-là. Ce métier voustenlerait-il?
— Je n'ai jamais essayé mes forces, je ne sais peutêtre pas écrire*
— Qu'importe I pourvu que vous sachicfc servir et que vous sachiez haïr. Mais c'est là un pis-aller par le temps qui court. C'est une tâche ingrate que de défendre Dieu et le roi. Il y a plus de profit à les attaquer.
— Comment, monsieur, c'est vous qui parle? ainsi ?
— Oui, moi, qui n'ai pas d'illusions. A mon âge.
mon enfaot, on aime Dieu pour lui-même et le tronc pour Tamour de Dieu; mais à votre âge, quand on ne veut pas se passer au cou une bricole dorée pour s'atteler à la charrette administrative, quand on a quelque goût de popularité, il vaut peut-être mieux garder sa piété pour son cœur et permettre à Tesprit quelques écarts.
— Est-ce qu'on ferait aussi, par hasard, dans ce salon, des recrutements pour l'opposition ? demanda Simon avec Un sourire passablcAent impertinent.
— Je vous ai dit qu'ici on pouvait prétendre à tout, répondit M. Emmerie sans se déconcerter. Sous une monarchie constitutionnelle, il n'est pas inutile souvent de connaître et d'armer ses propres ennemis. Si donc, mon enfant, le cœur vous pous» sait à nous attaquer, ce serait là encore une habileté pratique qu'il ne faudrait pas dédaigner.
— Je vous remercie, monsieur, de vos offres et de vos conseils. Mais je vous étonnerais bien si je vous disais que je veux assurément quelque chose et que je ne sais pas ce que je veux. J'ai une violence de désirs qui m'emporte, et quand l'étourdissement me saisit, je regarde et je ne sais pas au juste à quoi je puis me raccrocher. Prêtre ? J'y ai songé, mais il faut attendre pour parvenir ; et puis, je ne comprends pas trop que les serviteurs du maître du ciel
se résignent à balayer de leurs robes les antichambres d'un tas de pelits-noaîlres de la terre. J'ai une foi un peu faïoucbe ; et quand je prie, j'ai des sou lèvements de colère contre ceux qui ne prient pas ; je suis un peu inquisiteur. Soldat? Je ne veux pas l'être; la caserne me répugne, et je n'en sortirais que pour aller aussi aux antichambres. Journaliste? Je ne dis pas non ; mais quand je serai bien dépidémentdégoûté de tout. Une plume me paraît une arme, j'écrirai quand je me vengerai. Artiste? C'est une duperie. Diplomate ? Ce n'est pas un métier ; c'est un accessoire. Voilà, monsieur, ce que je pense; vous êtes la première personne à qui je me confie, parce que je devine qu'il y a plus que de la curiosité dans vos paroles, et qu'il se forme aujourd'hui un lien entre nous. Pardonnez-moi cette présomption.
— Vous m'intéressez, mon ami, et je vous remercie de cette confiance.
— A mon tour, monsieur, demanda Simon qui pâlissait, puis-je espérer connaître le secret de la brusque sympathie qui vous fait venir à moi ?
— Il n'y a pas de secret, répondit l'académicien avec un peu de hauteur; vous m'êtes recommandé par la vicomtesse. J'ai rencontré autrefois dans le monde M™<^ de Bruval ; sa famille ne peut m'êlre indifférente. Vos regards pleins de curiosité m'ont fait
pitié; j*ai voulu vous instruire, je veux vous servir, voilà tout.
11 se fit un petit silence. Simon comprit qu'il iQlati trop vite, et M. Emmefie, sentant qu'il avait affaire à un sournois habile, ne voulait pas se livrer.
— Vous avez une sœur qu'on dit fort belle, reprit après quelque temps l'académicien d'un ton de bienveillance banale.
Simon tressaillit, comme si on lui eût dit une injure. Sa paupière palpita, sa lèvre tremUa :
— Est-ce que vous vous intéressez aussi à ma sceur? demanda-t-il.
— Bon ! il est jaloux , pensa M. Ëmmerie. — Puisje vouloir du bien au frère, sans en vouloir aussi à la sceur?
— Le frère! le frère 1 murmura Simon. Décidément, monsieur, vous aimez toute la famille.
— C'est que toute la famille me semble aimable, répliqua l'académicien avec un sourire ambigu.
Simon se tut; il comprit qu'il était imprudent d'avouer sa baine fraternelle.
Au même moment, l'éventail de M™« de Brignolles réclamait le silence par des petits coups secs qu'elle s'appliquait sur les ongles : une musa allait chanter.
Tous les Salons avaient alors leur muse. Celle qui était attachée spécialement au salon de la vicomtesse était à la fois une fort belle jeune Qlle et un esprit
alerte. D'une beaulé qui eommençait à perdre de son charme angélique pour entrer en rivalité avec la sta^ tuaire» M^^^ Sophie Girod était grande, robuste» avec des yeux humides, une chevelure noire abondante, des épaules qui n'étaient jan^iis cachées, une poitrine qui semblait toujours l'être trop, et des bras d'une perfection absolue. Les mains seules formaient une dissonance dans l'harmonie de ce beau corps. Mais c'est là tout à la fois l'inconvénient et la nécessité des muses : quand les doigts féminins qui tourmentent la lyre ne deviennent pas crochus , ils grossissent et prennent une allure virile.
Empressons-nous d'ajouter que M"« Girod était . d'une excellente et vieille famille, dont les sentiments religieux et monarchiques étaient parfaitement connus , et qu'il ne faudrait pas conclure de l'initiation de celte jeune fille à la poésie, et de sa coquetterie, la moindre idée défavorable pour sa vertu. Enfant gâtée, pupille de cette société frivole, elle se savait belle, et aimait "à triompher sur ce premier point. Mais l'amour, qu'elle invoquait à chaque vers, n'était encore qu'une aspiration de rhétorique et ne lirait pas à conséquence pour sa réputation. Chacun sentait bien que c'était là un exercice, un jeu,* peut-être un prélude. D'ailleurs, en général, la poésie est un préservatif, parce qu'elle est une distraction, et quelquefois une dérivation. Sophie avait
1$ La ' a: 3»: -^
*i^ "-Tt a "«Ar i.»**^*^' ii^ împs ZUT»?, je
U>tj/:fi^#« de *! î'ïr'jette. et quoi qa'eîles laîsseiit éid«;>f»f^er, eîle^ dooi^ml de? peiîes et des diamants.
M'** ^;ir<^>«J était trop |>=rlle p*:iar ne pas être tonyftm afifiUudie. FJes vers débîtr> par die ne pou- ^^ïîerit dépbire qu'a un dveujde.
Kile j^e leva, et, au milieu d'un frémissement d'ddr;ratioD, eUe récita quelques stroplies innocentes que toute cette société lettrée, spirituelle, mais charm«5e, dér^lara dignes du ciel. Simon n'écouta pas les verf(, mais il regarda la pythonisse; un sentiment Apre et violent s'empara de lui. M. Emmerie, qui ne le perdait pas de vue, sourit et se penchant à son oreille :
— Jl parait que vous aimez la poésie? lui dit-il. —•Oui, répondit Simon avec une* voix troublée.
— Kli bien ! continua M. Emmerie, quand la poésie « fftlle grAco, elle peut conduire à tout.
— Monsieur, répliqua Simon dont les yeux froids s'étaient tout à coup embrasés , puisque je n'ai pas de secrets pour vous, je puis vous dire que voilà la première fois que je me sens une ambition certaine. Je voudrais être aimé de cette belle jeune fille.
— Vous vous trompez , mon ami , ce n'est pas de l'ambition, c'est delà convoitise. Vous n'ambitionnez pas M*i« Girod, vous la désirez,
M. Emmerie avait un accent de persiflage. Simon le regarda avec un éclair de haine.
— Désir ou ambition, répliqua-t-il en serrant les dents, puis-je compter sur vous ?
— Pour qui me prenez-vous, monsieur? dit avec un air de suprême dédain M. Emmerie , qui s'amusait de cette ardeur.
Simon passa les deux mains sur sa figure. U se sentait la fièvre et avait peur de n'être plus maître de son attitude.
M. Emmerie le salua avec une protection hautaine et lui tourna le dos.
— Oh ! je saurai bien si cet homme-est mon père, et, s'il l'est, je me vengerai, se dit tout bas Simon avec rage.
— Je saurai bien si ce gaillard-là est mon fils, se disait de son côté l'académicien. En tout cas, c'est une forte nature. Il n'a pas encore des idiées bien
9a LÀ VOIX DU SA5G
précises; c'est un tempérament à refroidir. Nous Yerrons.
Tel (ut le résultat de la première eotrevue de Simon et de M. Emmerie.
En sortant de cliez la vicomtesse de Brignoïles, Simon avait un besoin de mouvement qui trahissait de violentes préoccupations. Les avances de M. Emmerie, la beauté de M"« Girod, ce monde aristocratique qui donnait tout', ou plutôt qui touchait à tout, l'agitaient profondément.
Simon s'examinait; il avait peur des chances qui s'offraient à lui, c'est-à-dire peur de les mal choisir ou de les mal recevoir. Convaincu que certains accès de vérité étaient un bon calcul auprès de M. Emmerie, il avait été sincère en parlant de cette sorte d'appétit sans but qui ne savait comment se satisfaire. Le mystère ^de sa naissance; Téducation qu'il avait reçue; la rivalité perpétuelle de Simone, qu'il ne considérait pas comme sa sœur ; l'âpre humiliation de ne pas savoir à quoi s'en tenir sur son nom;
une intelligence irritée, pleine d'orgueil, mais sournoise ; le calcul et la passion se heurtant à chaque minute dans un cœur abandonné à lui-même, ou dirigé par des ambitions précautionneuses : tels étaient les éléments confus d'une destinée qui se trômait arrivée au point décisif. Comment s'élancer? par quelle route? Est-ce que l'amour ajouterait à ses embarras? Cette belle jeune fille, cette muse imposante dont le souvenir le faisait frissonner d'admiration, pouvait-elle être jamais à lui? Était-ce une faute de prétendre l'épouser? A quoi pouvaitelle être utile? ou, plutôt, son seul amour ne seraitil pas une consécration et une gloire? Mais lui, Simon,, saurait-il se faire aimer? Ce n'était pas la poésie qui l'épouvantait; il dédaignait trop l'imagination et l'enthousiasme pour voir dans les vers de M"e Girod autre chose qu'une puérilité, qu'une coquetterie passagère. Mais cette beauté éclatante, devenue une sorte de fêtes des yeux pour les salons, cette beauté qui lui avait mis un brasier dans le cœur, et qu'il désirait, comment la contraindre à le remarquer, à Taimer? Il savait bien que la fréquentation de 'certains sacristains lui avait donné un extérieur peu conquérant. Sa sœur l'avait un jour appelé cuistre, et ce mot odieux lui avait fait une blessure qui s'avivait au moindre sourire dédaigneux du monde.
4/,',-'>>s *i r;ïr'*?? -Utw li»- m»:t> :»? mai . i»xit la r«^p»- ';*•/*?•• '^-'irp^ fle s^ maiîvt.f'at t^^ie {>« ks Cmd. lérr/r ^f^^ d^ yJ^f^, ^rcj^L a'-rUit las.rim nalorel f//f?^ ;^ ^d rr/Hattr/.i.f-, ni L-^posé à Finllimee du \pt\u\Hm\A. Mfih perviooe oe peut se soiKlnîre ab- V/λiw;rit «Il twpfulf^ eitéiifrur; et paisque la seule f//K qu#? k? \ffir^iif; inU'rrîeot dans la trasinlîe, c'est |i</fir rrffrtlre IVJcur balsamiqae des foiéls dans les (/f;iirri//n« alléré» de Phfedre, noire jeune ambitîeax, nui n'eu i*M manii ni h Tadultère, ni à l'inceste, ïMAin*} en rAvc, peul bien se délasser sans invraîsemh\t\mi% le long de la grande allée des Tuileries.
VA i)ui», m qui Témeut surtout, c'est moins la priîrniî're feuille el la première fleur, que ce monde p|<'»g«nl, hruynnl, qui va, vient, se salue, se sourit, et c|u*il wf»mhlo découvrir pour la première fois, hopiiin qu'il a im amour au cœur ou un désir en l(^l«, Simon «'operroit qu'il n'a pas de badine à la iiwiin potir couper Tair on marchant, que ses gants \\i\ w)ni pas h la mode, el qu'avec son costume de deuil il fait laolic au milieu do celle foule. Gomme il nllail quillor la grande allée latérale, mécontent
LA VOIX DU SANG lOi
de lui et jaloux des autres, il aperçut Simone assise, à quelques pas de sa gouvernante, contre un marronnier, et paraissant livrée de son côté à quelques méditations. La vue de sa sœur parut le décider à hâter sa retraite; mais tout à coup il s'arrêta. Cette préoccupation de Simone était un phénomène trop extraordinaire pour qu'il n'eût pas la curiosité de l'observer. 11 s'enfonça sous les arbres et se posta de façon à bien voir; or, voici ce qu'il vit :
Un jeune homme d'une mise élégante, mais dont l'allure et certains détails de toilette trahissaient la profession militaire, se tenait à quelque distance de M"^ de Bruvâl et la regardait avec des yeux chargés à mitraille. Simone tournait par intervalles la tête de son côté, lui renvoyait dans un coup d'œilla réponse muette qu'il semblait implorer, et paraissait lui indiquer la gouvernante comme un obstacle à un entretien trop compromettant pour n'être pas violemment désiré; puis, pendant quelques minutes, la jeune Tille croisait les bras* semblait rêver; on eût dit qu'elle se sentait dévorée par la flamme des prunelles de son adorateur, et qu'elle savourait cet incendie.
Mais elle voulait surtout ne pas attirer l'attention de sa compagne, l'endormir au contraire, et fai^e croire à une mélancolie que l'on respecte parfois dans les jeunes filles comme une garantie, et qu'on
•i<*vn»l rortihattrï* .111 "ontmiT^ -loiBiRe jol *U
?Jm^in rif^ p**r iaïf rl«^ te ce manéœ-
— Ah ' ^. l.-/t:t'îi. efle <?5l plus henrense que mot, rm ;';ïim^ et -file ^ ^it aimée ; mats, pabesee! fanai
Apr'^ ^m q'iart d'heure ^le reç»ds mTiim' , de !M<me% furtif^, Simone parât pfendre tool à coop une r^v>luU/>n: la sroQ^er&ante était absorbée daoks la ]&j^urf; rKun des plus beaux rMiuDs de *» Cottin ; la imu^. fille dégagea la main qa'de tenait serrée rfmire eîle, retendit un peu en arrièie contre Farbre auquel elle était adcBsée. Le jeone homme rajonnant quitta <Mi i>o»te , passa derrière le marronnier, saisit la inain« la serra et y laissa une lettre.
Himon avait trmt vu, tout deviné. La rage le saisit; il voulut s'élancer, arracher ce biDet ; mais il fallait nmn\ provoquer Tofficier ; l'esclandre ne lui profiterait pcul-/^lre pas, tandis qu'il y a toujours quelque cliosfî h tirer d'un secret. 11 se résigna donc à laisser Him(mf3 on possession de ce billet précieux , qu'elle fit descendre dans son corsage et qu'elle emporta nvec elle, lîn effet, il était l'heure de rentrer. La gouvernante renonça, avec force soupirs, à connaître ce »oir-lh le dénoûment du beau livre qu'elle lisait. Simone 8*étoit levée et avait donné le signal de la rolroitc.
L*iriconnu la vit partir en soupirant ; puis, quand
elle eut quitté le jardin, il se redressa d'un air fort conquérant, donna à sa taille une cambrure fort exagérée qui devait dire à tous ses succès et son ambition, fouetta deux ou trois fois le vide avec sa cravache, et se dirigea vers la grille de la place Louis XV. Il passa à côté de Simon, et celui-ci l'entendit qui sifflait entre ses dents Tair national de Vive Henri IV, qui avait remplacé beaucoup d'autres airs nationaux de la même portée.
Un sourire méchant fut le commentaire définitif de Simon. Le héros du poëme de sa sœur ne le rendait plus jaloux. Il se promit de ne pas négliger les suites de ce madrigal, et de savoir à quoi s'en tenir sur les amours de Simone. C'était là un scandale en réserve qui pouvait le servir.
Anlonine attendait avec anxiété le retour de son fils. Prévenue secrètement par M. Emmerie de la nécessité de cette présentation à M™*' de Brignolles, et ayant agi de son mieux pouf décider Simon à suivre l'abbé Lemerle, elle voulait savoir quelle impression il rapporterait. L'abbé Marcellin avait été invité à dîner, afin qu'il aidât de ses lumières et qu'il assistât de sa présence la pauvre mère inquiète.
Simon s'était arrangé un rôle, car il s'attendait à des questions, à des regards inquisiteurs. Une voulut pas paraître troublé, il eut en entrant l'air gai, et ce fut presque un baiser filial qu'il déposa sur la main
fMi Li VOIX Jk' '^A^^
'*»mme »ies faniar^ ; aux ^^a, 'V'dSk obàerratear
si;r,^r!lrieJ, ''ritre famille r*rr-«iiii»Lait r*^ s4>ir-Iààto«te>
On ^ mit à tahl.* pre^^ije ea haaU L"abL»é Marc<^îLn, lionf Li -^rénité ii^-imiitait te5 lioate». ab«>nia \ft prinnier I^ sujet <lH:«:at.
— Eh h'>*n, mon^îeirr S«m«>n, v^jos avez fait rotre entrée rians le monde, j'eateaiL? «Jans fe grantl rnon/le,,*
— ie ne le regrette ï>a5, répoodû le Jeane hjpo- /rile qui <w; trouvait sincère par hasanl. J'ai été parfail/rmfmt accueilli. La vicomtesse de Brîgnolk^ a con»crv/î de vou», ma mère, un souvenir qui m'a porté t>f>nheur« Je me suis m^*me engagé en votre iiorn.
— Kn mon nom ? dit en tremblant la pauvre baronne, qui s'attendait toujours à quelque piège de la part de ses enfants.
— Oui ; comme M*"* de Brignolles insistait beaucoup pour vous revoir et pour connaître Simone, j'ai promis que vous m'accompagneriez toutes deux à ma promièro visite.
Anloninc regarda M. Marcellin, comme pour lui demander si elle devait ratifier cet engagement.
— Je no vous demande pas si la compagnie était
illustre, fit le bon prêtre en répondant au regard de la baronne par un coup d'œil qui voulait dire : Nous saurons à quoi nous en tenir.
— G'est-à-dire, reprit Simon en riant malignement, que vous me le demandez. Oui, la compagnie était illustre, j'ai été annoncé devant un ministre et devant deux évêques, et du premier coup je me suis fait un ami dans Tlnstitut. ,
La baronne pâlit malgré ses efforts. Simon remar-, qua cette émotion et se fortifia dans ses soupçons concernant M. Emmerie. L*abbé Marcellin marcha bravement au-devant de la mine.
— Quel est ce nouvel ami?
— M. Emmerie.
— Cela ne m'étonne pas, vous lui étiez recommandé.
— Abl et ma sœur aussi? car il s'intéresse également à toi, Simone.
— Bien obligé, repartit la jeune fille, je n'aime pas que tes amis m'aiment,
— Par qui donc voudrais-tu être aimée? demanda doucereusement Simon.
Simone sourit. Elle faisait intérieurement une réponse à cette question de son frère qu'elle n'attribuait qu'au hasard ; mais elle garda le silence.
— Ainsi, reprit l'abbé Marcellin, M. Emmerie a bien voulu causer avec vous, vous promettre son
appui. Profilez de cette bienveillance, monsieur Simon, elle pourra vous être utile ; c'est un personnage considérable que M. Emmerie.
— Et qui m'a vraiment parlé avec une effusion paternelle, dit tranquillement et de Tair le plus innocent du monde le rusé Simon.
Antonine tressaillit. L'abbé Marcellin la regarda pour l'exhorter et reprit en souriant :
— M. Emmerie a l'autorité d'un père sur toulfe votre génération. C'est un grand esprit.
— Dernièrement, repartit Simon, à la Société des bonnes lettres, on nous engageait à ne lire que la dernière édition de ses œuvres.
— Oh! je crois que vous avez trop de raison et de trop bons principes pour qu'aucune lecture vous soil funeste, dit avec une certaine ironie le bon abbé Marcellin.
— Monsieur l'abbé, vous me conseillez de hre de mauvais livres; je le dirai!
— Est-ce qu'il a écrit des mauvais livres, ton protecteur? demanda Simone.
— On l'assure, continua Simon. M. Emmerie, avant que la grâce l'eût touché, était un fort mauvais sujet.
— Il ne l'est plus, interrompit Simone, et il s'en console en protégeant ceux qui le sont encore.
LA VOIX DU SANG i07
— Est-ce pour moi que tu dis cela? demanda avec bonne grâce le frère à la sœur.
— Dame I je me défie.
- — Et tu n'as peut-êlre pas tort ; la défiance est le commencement de la sagesse. Il faut se défier de tout, de ta gouvernante , des arbres et des chaises des Tuileries, des cavaliers qui passent, des lettres qui arrivent.
— Simon! s'écria Simone irritée et surprise, mais voulant savoir si son secret était pénétré.
Simon feignit de ne pas voir cettelîolère et continua :
— Oui, il faut se défier de tout, même des présentations, même des rencontres, même des académiciens; excepté de toi, ma sœur, qui es la franchise même et qui ne tromperais personne.
Simone était en proie à une agitation extraordinaire. La baronne et Tabbé comprenaient qu'il y avait une menace sous les plaisanteries de Simon. Ce jeune homme avait plusieurs secrets, il menaçait à la fois sa mère et sa sœur. Le secret de la mère, hélas! Antonine s'attendait à le voir produire au grand jour, sous le moindre prétexte; mais celui^de la fille, fluel était-il ? N'était-ce pas assez de honte, et fallait-il que cette âme si cruellement éprouvée fût encore punie dans sa fille, dans celle du moins qu'elle appelait de ce nom!
iO'^ LA VOIX DU SANCf
L'abbé Mavcellin frémit intérieurement de ce nou« veau péril; mais, en attendant qu'il se précisât, il voulut ménager la baronne. Se hâtant donc de détourner .une conversation qui prenait un tour ora-* geux, il essaya d'attirer Simon sur un autre terrain.
Le bon apôtre se laissa faire, il triomphait, il était maître de la situation, il tenait à la fois M. Emmerie, sa mère et Simone. L'abbé seul n'était pas dans sa dépendance, mais le néophyte de la Congrégation savait très-bien qu'il aumit raison de cette vertu intraitable avec quelques petites dénonciations en bon lieu. Les prêtres comme l'abbé Marcellin, étrangers à toute intrigue, sont suspects à tous les intrigants. Si l'on ne pouvait pas les enrôler dans cette société occulte qui aspirait à gouverner la France par la tyrannie et l'énervement des consciences, on pouvait les briser; c'était une ressource, et Simon la connaissait.
Chacun des convives avait donc sa secrète préoccupation. Le dîner s'acheva en conséquence avec gaieté; chacun avait trop d'intérêt à dissimuler son înqftiétude. Simone riait à tout propos. Il fut convenu qu'elle serait présentée à son tour à la vicomtesse de Brignolles. Elle se résigna à cette démarche, par curiosité. Celait peut-être dans ce salon mystérieux que Simon avait surpris quelque chose de son secret.
M™*' de Bruval, de son côté, avait une certaine hâte de voir ses enfants sous le regard de M. Emmerie et de juger par elle-même des chances qui lui restaient de découvrir la vérité.
L'abbé Marcellin priait tout bas, en se mêlant à la conversation. 11 assistait avec angoisse h ce drame de famille; il se demandait par quelles ressources dr son dévouement il pourrait prévenir des catastrophes vaguement enljrevues. C'était lui qui avait conseillé les démarches auprès de M. Emmerie, aimant mieux des déceptions successives pour la baronne qu'une révélation brutale qui pouvait la foudroyer. Mais, sans se repentir de ce conseil, le saint homme se disait qu'il avait besoin de toute sa prudence et de toute sa loyale habileté, pour dégager de tout ce mal le bien pratique qu'il osait en espérer.
A la fin du repas, Simon eut l'audace de tendre son verre en riant à la baronne e* de lui dire:
— Permettez-moi , ma mère , de boire à votre santé.
La baronne porta la main à son verre, qu'elle souleva lentement comme un calice.
— Tiens, tu defiens tendre! dit Simone en ricanant.
— Je bois aussi à ton bonheur, ma sœur, à l'heureux époux, encore inconnu, qui te devra le purgatoire en ce monde et le paradis dans l'autre.
— Et moi, reparti Simone, je bois à ton céliba perpétuel !
— Qu'en sais-tu ?
— A moins que lu ne manques^à ton serment, car j'ai vu dans ta chambre, écrite de ta main, la formule d'une consécration. Tu es voué à la Vierge, mon pauvre petit.
— Quoil interrompit l'abbé Marcellin avec une certaine vivacité, auriez-vous disposé de vous, mon fils?
— Mon père, j'ai suivi de pieux eîem'\)les, j'avoue que j'ai le bonheur depuis quelques jours de faire partie de la Congrégation. Voici ma médaille.
Et le jeune congréganiste tira de sa poche une bague en argent dont le cercle extérieur présentait une division de dix grains, et qui avait un médaillon au centre oii se trouvaient gravés une croix et un sacré-cœur, avec cette devise : Cor unum et anima una,
— Ah ! dit la baronne , si vous avez fait, mon fils, celte consécration de vous-même avec sincérité, vous devriez apporter l'esprit de cette \levise dans la famille, concourir à ne faire qu'un seul cœur et qu'une seule âme.
— C'est aussi mon intention, ma mère, si vous voulez bien m'aider! Voilà pourquoi je vous ai offert
celte santé et pourquoi je bois au futur mariage de ma sœur.
— Tu as bien envie de me marier ce soir, répondit Simone en dissimulant sa mauvaise Immeur sous des éclats de rire.
— C*est que j'ai rêvé que tu étais demandée par un jeune et bel officier.
Pour le coup Simone faillit éclater; la baronne recula sa chaise et on se leva de table.
— Monsieur Simon, dit Tabbé Marcellin en prenant les deux mains du jeune homme dans les siennes, je ne juge pas vos intentions. Ce n'est pas à moi que vous ouvrez votre conscience ; mais je suis Tami de madame la baronne, et je suis par conséquent, même malgré vous, votre ami. Je sais que vous avez le bonheur d'avoir pour mère et pour exemple une sainte femme, une parfaite chrétienne. N'allez pas chercher ailleurs une excitation à votre zèle.
— Quoi! monteur, vous blâmez la Gongrégatiofi I
— Je ne blâme pas les vues droites. Mais sans juger des mystères que je n'ai pas interrogés, j'ai vu jusqu'ici qu'avec un peu de courage et de confiance, on pouvait partout et toujours honorer Dieu et faire son devoir à la face du ciel. Je ne comprends donc pas la nécessité des société secrètes pour le bien de la religion. Le temps des catacombes est passé. Se cacher,
c'est laisser le champ libre à la calomnie. Nous devons être des artisans de lumière, puisque nous sommes des ministres de vérité. Voilà mon sentiment , qui n'offense pourtant en rien les sentiments des autres. Vous êtes jeune, vous avez de la foi, vous devez avoir de l'ambition ; eh bien ! il sied à la jeunesse croyante de se frayer une route qui serve à l'émulation. Allez hardiment à votre but , sous le regard du monde et sous celui de vos amis. Tenez, monsieur Simon, laissez-moi vous parler à cœur ouvert : vous vous efforcez de n'être pas aussi bon que le ciel vous a fait. Je voudrais croire que votre gaieté de ce soir, que ce rire qui va si bien aux lèvres jeunes ne dissimulait aucune amertume, je voudrais penser que vos vœux étaient sincères.
— Qui peut vous faire supposer, monsieur l'abbé, que j'aie menti?
— Oh I nous autres casuistes, dit avec un sourire le bon abbé si peu rompu à la* casuistique, nous admettons biej[i des nuances entre le mensonge et la vérité. Eh bieni je crois que vous êtes dans une nuance.
— Vous me confessez devant le monde, monsieur l'abbé, prenez garde.
— Non, mon enfant, je vous exhorte.
— Permettez-moi donc alors , monsieur l'abbé , de vous remercier profondément de vos conseils, qui
ne seront pas perclus , el de ne pas attendre votre absolution.
Et , avec un sourire qui voulait être courtois , Simon serra les deux noains de Fabbé Marcellin et se dégagea de son étreinte sans lui répondre. M"»® de Bruval , pendant cet échange de paroles, était sortie et attendait le prêtre dans le salon.
Simone, debout dans la salle à manger, réfléchissait. Son frère savait-il réellement quelque chose, ou bien n*avait-il parlé qu'au hasard? Comment s'y prendre pour le pénétrer et pour ne pas lui livrer son secret ? Quand Tabbé, hochant la tête avec tristesse, eut rejoint M"»*^ de Bruval dans le salon , Simone se posta devant Simon :
— A nous deux maintenant I lui dit-elle.
— Ah ! ah ! toi aussi, tu veux me confesser?
— Peut-être! Sais-tu bien, mon cher, que lu prends ce soir un bien grand intérêt à mon avenir!
— Peut-on aimer trop sa sœur?
— Certes non , surtout quand cette sœur aime comme je t'aime. Pourquoi me maries tu avec un officier?...
— Parce que, fille d'un colonel,* tu ne peux pas déchoir et dédaigner l'épaulette.
— Ah I c'est là ta raison ?
— C'est une de mes raisons.
— Peut-on connaître les autres?
It4 LA VOIX DU SANG
— Sans doute.
— Eh bien, dis-les-moi.
— Aujourd'hui, impossible. Je suis comme les oracles antiques, je rends mes réponses par fragments.
— Puis-je savoir au moins pourquoi tyi me recommandes de me défier des Tuileries et de ma gouvernante?
— Parce qu'aux Tuileries on est exposé à faire dos
mauvaises rencontres , et parce qu'une gouvernante
qui passe son temps à lire ne peut pas vous surv'eil- 1er et vous défendre.
— Ah ! je t'y prends !... Comment sais-tu que miss Simpson lit aux Tuileries?
— Parce que je lui vois toujours un livre sous le bras quand elle part , et qu'à moins que ce ne soit pour toi-même...
— Mais pourquoi faul-il être aussi en défiance des facteurs ?
— Ah! je t'y prends à ton tour, ma chère ! Je n'ai pas parlé de facteur, mais bien de lettres.
— C'est la même chose.
— Du tout ! Il n'y a pas que les facteurs qui remettent des lettres..*. Les amoureux, par exemple...
— Simon I Simon!... tu sais quelque chose?
— Simone ! Simone!... je sais que tu es belle, que tu es aimable, et que si je n'étais ton frère, je t'adorerais.
— Infernal hypocrite , dit la jeune fille en crispant ses mains sur les deux mains de Simon , quand diras-tu donc la vérité ?
— Quand tu cesseras de prétendre à son monopole, répondit le jeune congréganiste , toujours calme.
Simone lui rit dédaigneusement au nez, et quitta la salle à manger pour remonter dans sa chambre.
Resté seul, Simon ne dissimula plus un sourire triomphant.
— Je les tiens tous ! se dit-il. La baronne et M. Emmerie, par leur secret ; Tabbé, par la Congrégation ; Simone par son escapade. Allons I vienne la lutte; je serai fort. La lutte !... reprit-il avec un soupir et en de vejiant triste : quelle en sera la récompense ?. . . Ah ! je croyais mon cœur bien fermé aux affections de ce monde, mais cette jeune fille...
Et son front se rembrunit; une larme, une vraie larme, furtive et fiévreuse, glissa sur sa joue, pendant qu'il pensait avec rage qu'il ne serait peut-être jamais aimé de M"® Sophie Girod.
lie LA VOIX DU SANG
M°>« de Bruval, résignée à toutes les démarclies pour découvrir la vérité , consentit à conduire Simone chez la vicomtesse de BrignoUes.
Simone entra d'un air un peu triomphant dans ce vénérable salon. Mais sa beauté, qu'une toilette heureuse rendait plus éclatante encore, lui fit trouver grûce. La vicomtesse fut ravie de ce parfum de jeunesse qui montait à la tête; elle pensait que toutes les belles jeunes filles qui se mêlaient aux vieillards de son salon laissaient une trace d'elles, et avaient une vertu de Jouvence.
Elle baisa au front la fière Simone, qui fut immédiatement proclamée la rivale de M"« Sophie Girod, dont on attendit l'arrivée avec impatience. Quelquesuns même osèrent avancer que M^i® de Bruval avait sur la Muse la supériorité de son innocence poétique, et qu'elle était plus belle que l'autre, ayant la beauté, sans l'inconvénient de faire des vers.
M. Ëmmerie était là, et, avec l'aisance d'un homme infaillible, l'académicien s'avança vers M™® de Bruval, qui répondait avec confusion aux compliments de la vicomtesse. Antonine s'était préparée : elle eut le courage de sourire à M. Emmerie, mais ses yeux,
LA VOIX DU SANG il7
que la douleur animait, avaient une expression suppliante qui voulait dire : « Vous le voyez, je suis venue ! je me résigne à toutes les épreuves, mais hâtez-vous, éclairez-moi! »
Un salut et une certaine façon de sourire au sourire de la baronne furent la réponse de M. Emmerie. •
— Monsieur, permettez-moi de vous présenter ma fille, dit Antonine en prenant la main de Simone.
Simone, qui refaisait un pli défectueux à sa jupe, releva la tête et arrêta sur le front chauve de Tacadémicien un regard clair et presque insolent.
— Mon enfant, dit M™« de Bruval, M. Emmerie! Simone fit une brusque révérence.
— Je vois, madame, qu'on ne nous avait pas trompés, dit à son tour Tacadémicien en prenant place à côté de la baronne, et queM"« de Bruval sera belle comme sa mère.
Antonine ne vil pas dans ce compliment une galanterie, mais presque une assurance que Simone était sa fille. Elle regarda M. Emmerie en joignant les mains. Celui-ci se pencha à son oreille et murmura:
— Du courage, madame! nous sommes en bonne voie.
Pendant que M. I^immerie et M™^ de Bruval, causant 5 demi-voix, se faisaient part de leurs vagues
i«8 LA VOIX hV SANG
conjectures, Simon, qui s'était appuyé sur le dossier du fauteuil de sa sœur, lui disait :
— Tu dois être contente de ton succès?
— Moi ! quel succès ?
— Toutes ces yieilles gens l'ont trouvée fort belle.
— Et tu te dis, sans doute, qu'ils n'y voient plus?
— Oh! non.
— Mais du moins qu'ils n'y voient guère!
— Tu le trompes, Simone, je m'associe à leurs éloges; tu as aujourd'hui un éclat à faire damner.
— Ah bah ! est-ce que la Congrégation permet de débiter des compliments?
— De la part d'un frère à une sœur!
— C'est vrai I j'oublie toujours que nous sommes frère et sœur ; mais tu m'en fais souvenir.
— 11 y a quelqu'un qui ne l'oublie pas , c'est M. Emmerie.
— Au fait ! d'où vient que ce monsieur nous porte tant d'intérêt?
— C'est que lui surtout te trouve très-jolie, ma chère Simone.
— C'est donc aussi qu'il te trouve aimable , mon cher Simon ?
— Ou bien, c'est peut-être qu'il a un autre motif.
— Après tout, que m'importe! reprit Simone en étouffant un léger bâillement,
— Tu n'es guère curieuse, ma sœur. Ainsi, tu ne
LÀ VOIX DU SANG 4iU
voudrais pas savoir ce qui se dit là, près de nous, entre M. Emmerie et la baronne?
— Cela m*est bien égal! Défais-toi donc de tes habitudes d'espion.
— Le mot est dur!
— Oh ! de la part d'une sœur à un frère !
— C'est juste... Eh bien! sans être espion^ il suffit d'avoir un peu de raison pour trouver extraordinaire cette brusque présentation à la vicomtesse de Brignolles. 11 y a huit jours, c'était moi que l'abbé Lemerle introduisait ; je rencontrai tout d'abord M. Emmerie , un personnage , un grand homme , qui se mettait à ma disposition. Aujourd'hui, tu parais : M. Emmerie est encore là pour te sourire, et le voici qui semble retrouver dans la baronne une ancienne connaissance. Quepcnses-tu de cela?
— Que veux-tu que j'en pense? que je n'ai pas besoin de tes remarques, ni de M. Emmerie, pour m'ennuyer ici. Est-ce que la séance dure longtemps? j'aimerais mieux aller au Bois.
— Ou aux Tuileries?
— Eh bien oui, aux Tuileries !
Et SinKme, qui avait rougi un peu, regarda son frère en face»
Simon répondit à ce regard ipar un sourire méchant.
— J'irais volontiers avec toi, ma chère, pour jouir
UO LA VOIX Dt SÂMG
là-bas du succès que tu dois obtenir aussi facilemenl qu'ici.
— J'ai dans Tidée, méchant hypocrite, que tu m'y as déjà sui?ie.
— Peut-être.
— Ah! et qu'as-tu remarqué?
— Oh I beaucoup de choses dont je fais mon profit*
— Toi! repartit avec dédain la belle Simone. Ah I oui, j'entends! Je connais le profit que tu tires des choses.
— En puis-je tirer un autre que celui d'un exemple à suivre?
— Toi , amôureui ! Et la folle jeune fille eut beaucoup de peine, malgré la sévérité du lieu , à ne pas éclater de rire tout haut.
— Mais quand ce bonheur ou ce malheur m'arrivera, dit Simon , je n'exposerai pas mon secret aux remarques du premier passant.
— C'est que ton sentiment aura besoin de se cacher, repartit intrépidement la jeune fille.
— C'est qu'il sera pudique, fit Simon en appuyant sournoisement sur ce mot.
— C'est plutôt qu'il sera le contraire, dit Simone. Simon allait répliquer, quand la porte du salon
s'ouvrit, et M"« Sophie Girod entra.
Simone, qui n'avait pas remarqué cet incident, mais qui s'attendait à une repartie au moins fort
aigre de son frère, fui surprise de son brusque silence; elle se retourna et le vit pâle et presque chancelant qui se retenait au dos du fauteuil, tandis que ses yeux, animés d'un feu qui ne leur était pas habituel, restaient immobiles, fixés devant lui. Celte émotion étonna profondément Simone ; quand elle voulut en chercher la cause, elle suivit la direction du regard de son frère et vit venir à elle la jeune Muse. Elle poussa un petit cri.
— Sophie! dit-elle.
— Simone! répondit M"c Girod.
Et les deux jeunes filj^s s'embrassèrent avec effusion. Puis il y eut un caquetage de quelques minutes pendant lequel on se mit réciproquement au courant des détails essentiels, et M"« Girod fut obligée d'aller présenter son front à quelques douairières qui avaient contracté la manie de le baiser, pour utiliser ce qui leur restait de lèvres.
Simon se pencha sur l'épaule de sa sœur :
— Tu ne m'avais jamais parlé de M"^ Girod.
— Est-ce que j'ai besoin de te faire haïr ceux que j'aime ? Les secrets de mon cœur ne le regardent pas.
— Ainsi , tu connais W^^ Girod?
— Mais, depuis longtemps. 'Nous nous sommes liées pendant les deux années que je passai au couvent; il y a plusieurs mois que je ne l'avais vue... Qu'est-ce que cela le fait?
SftiBCM Be r^iqud pas; il basa fc» jeox, îi aiait peiir de laîâseï' deTÎcer 90Q secret pir sa soeur. CraÎBle tardWe, car dé^à la imlî.ie'Jâe jeane file avait pris la raisoD de cette pâieiir sohîte et de cette
tiOD.
— Commeiit! s'écria-t-ette, arec une cnidle gaieté, est-ce que, par ti^ard, tu soupirerais pour la Muse? Ah! le sournois!... ah! la pauvre Sophie, je Tais la préveDir.
Simon posa sa main moite sur le bras de sa sœur.
— Simone, par pilié, ne raille pas!
— Je prends^ma reyanche.
— Oh I ce n'est pas la même chose!
— Je Tespère bien I
— Écoute-moi... ma sœur; tu as mon secret» mai j'ai le tien. Ne luttons pas ensemble et senrons-nous.
— Un pacte avec toi? jamais. Cette pauvre Sophie! quoi mauvais tour je lui jouerais.
— Mais tu ne sais pas ce que j'éprouve, murmura sourdement Simon en crispant sa main; tu ne sais pas que voilà la première fois que mon cœur s'ouvre à un autre sentiment que la haine? Si tu me défies , tu verras de quoi je suis capable.
— Je ne te défie pas, je refuse de te servir, voilà tout. Qu'y a-t-il de commun entre nous? Est-ce que, quand nous étions tout petits enfants, tu as eu pour moi de la complaisance et de la bonté? Despote, ja-
hX VOIX DU SANG HZ
loiix, tu m'arrachais les joujoux des mains, pour me les briser. Sans un hasard qui m'a donné prise sur toi, est-ce que je n'étais pas encore, il y a un quart d'heure, ta victime? Tu me torturais, ou plutôt tu essayais de me torturer avec un secret surpris par espionnage*^ Suis ta route, je n'y regarderai pas, mais laisse-moi suivre la mienne; et pour commencer, ne me parle plus, car ma mère, qui ne nous aura jamais vus en si longue conférence, se douterait de quelque chose.
— Ohl elle ne songe guère à nous; M. Emmerie l'occupe du passé.
— Tais-toi, langue de vipère; et, s*il est vrai que tu aspires à l'amour, tâche donc de le rendre digne de ce sentiment, en purifiant ton esprit.
— Encore une fois, Simone, veux-tu m'aider?
— Encore une fois, noni
— Prends garde, je me vengerai !
— Je le sais bien, et c'est pour cela que je refuse. Tu prends le mauvais moyen, Simon; la menace m*endurcit,
— Tu as un orgueil intraitable ; je le briserai, ma chère sœur.
— Tu as une humilité bien acariâtre ; je n'y toucherai pas, mon cher frère.
— Quel admirable épanchement fraternel! fit Simon avec ironie.
— A qui la faute? reprit Simone.
— Oh I la faute n'est pas plus la mienne que tu ne veux qu'elle soit la tienne! Nous sommes deux enfants maudits qu'on n'a pas aimés et qui ne savent pas aimer.
Simon regardait la baronne en parlant ainsi, et ses dents se resserraient avec colère. Simone poussa un soupir. Elle pensait comme Simon ; mais le regard qu'elle dirigea vers M™« de Bruval était empreint d'une sorte de pitié : l'amour la rendait compatissante.
— Pauvre mère! murmu»a-t-elle. Est-ce l'amour, est-ce le mariage qui l'a brisée ?
Et la jeune fille se prit à considérer M. Emmerie avec une attention concentrée. Elle aussi se sentait atteinte d'une curiosité douloureuse et avait besoin d'éclairer les premières espérances de son cœur par une leçon, par un conseil, par un exemple.
Cette journée devait être féconde en péripéties. Le silence s'était établi entre le frère et la sœur. Mais Simone, qui redoutait ou plutôt qui ne voulait plus entendre les provocations haineuses de Simon, se leva pour aller s'asseoir à côté de W^^ Girod. Elle se sentit retenue par la main de son frère, qui lui souffla à l'oreille tout à coup :
— Prends garde I tu vas heurter quelqu'un !
Simone leva les yeux, le jeune homme des Tuileries entrait dans le salon.
Elle retomba dans son fauteuil. «
— Eh bien ! lui dit Simon à Toreille, c'est ton tour. Te voilà toute tremblante?
— Moi ! pourquoi aurais-je peur ?
— Décidément ce salon a quelque attrait, n'est-ce pas ? 11 vaut bien les Tuileries.
— 11 vaut beaucoup mieux, mon cher, repartit la jeune fille, qui s'était remise de son premier moment de surprise et qui avait sur les lèvres un sourire articulé comme un baiser.
. — Peut-on te demander le nom de ce jeune homme? dit d'une voix stridente le malheureux Simon qui se sentait jaloux de sa sœur.
— Va le lui demander à lui-même, si tu l'oses.
— ^Peut-être bien, fit Simon résolument. Après tout, je suis ton frère, et ce fat a des airs d'insolence...
— Tu vas l'assassiner? demanda avec dédain la belle Simone.
Simon ne songeait guère à répliquer. L'inconnu, après avoir salué la vicomtesse de BrignoUes, élalh venu prendre une place vacante à côté de M"« Sophie Girod, vers laquelle il se penchait avec familiarité.
Simon était pâle de fureur. Simone souriait.
— Il paraît que tu n'es pas la seule divinité de ce
beau monsieur, dit avec un effort visible le jeune de Bruval.
— 6'est, alors que ce monsieur est un païen. Et la folle enfant eut beaucoup de peine à dissimuler un
violent éclat de rire.
— Tu n'es pas jalouse ?
— Tu Tes déjà trop pour deux, toi I
— Mais va donc Tempècher de parler à ton amie t Et Simon poussait presque sa sœur avec son poing fermé.
— Tu as le conseil brutal, mon cher. Mais il est inutile de nous déranger. Les voilà qui viennent.
En effet, M"« Girod traversa le salon, suivie par le jeune homme.
— Ma chère Simone, dit- elle à M"« de Bruval, permets-moi de te présenter un cavalier que tu^ vu quelquefois au parloir du couvent, M. Valentin Girod, mon frère.
Simon faillit suffoquer de joie.
— J*ai eu le plaisir de rencontrer quelquefois monsieur, fit Simone ; mais j'ai aussi un frère à te présenter ; voilà Simon, dont j'ai dû te parler.
Le sourire contraint qui vint effleurer les lèvres de la Muse révélait assez dans quel sens Simone avait pu parler autrefois de Simon.
Les deux jeunes gens se saluèrent. M. de Bruval,
LA VOIX DU SAMG iH
dont une émotion inouïe avait étouffé, puis dilaté le cœur, eut pour la première fois de sa vie peut-être un mouvement ouvert, un geste décidé. Il est vrai que ce mouvement et ce geste, dans4a circonstance présente, étaient loin de ressembler à une maladresse : . ils hâtaient une liaison utile. Quoiqu'il en fût de la spontanéité, Simon tendit ses deux mains à Valentin.
— Voulez-vous, monsieur, lui dit-il d'une voix douce, que nous imitions chacun notre sœur, et que
nous nous aimions comme elles s'aiment ?
— Avec plaisir, repartit Valentin.
Simone sourit avec indulgence; elle n'avait pas d'objection contre cette amitié. Sophie la préservait des méchancetés de son frère.
Au bout d'un quart d'Iieure de causerie insignifiante et gaie, les couples se séparèrent, la discipline du salon exigeait que Sophie Girod regagnât sa place. Simone resta seule avec son frère.
— Eli bien ! dit le jeune congréganiste avec une gaieté forcée, voilà un hasard étrange. Nieras-tu la voix du sang entre nous? N'est-ce pas elle qui nous
fait aimer, loi le frère, moi la sœur? Voilà la pr^ raière fois que nous nous entendons presque !
— Oh 1 dit, en secouant la tête, Simone un peu rêveuse, je ne sais pas si nous nous entendons bien, mais je redoute comme une menace ce hasard au-
quel tu applaudis. Ton amour portera peut-être malheur au mien.
— Non, car j'espère que ce sera le tien qui me portera bontieur.
— Moi, que veux-tu que je fasse? Que je séduise pour toi l'insensible Sophie ? Cherche à plaire, au moins une fois dans la vie, et, h l'aide d'un bon mi racle, tu y parviendras 1
— Tu te moques, Simone, et tu as tort. Jamais je n'ai été plus vrai, et jamais je ne t'ai offert une alliance avec plus de désir de la maintenir.
— Une alliance avec toi I Je n'en ai pas besoin. Tu sais mon secret; je saisie tien, bien malgré moi ; Uvre, divulgue mon amour, je ne parlerai pas dii tien.
— Tu me hais donc bien, Simone ?
— Moi ! et la jeune fille se retourna pour contempler son frère. L'air bouleversé de Simon, l'agitation qu'il avait grand peine à modérer, le tremblement, de ses lèvres, tout annonçait une torture violente. La jeune fille se sentit émue.
— Je ne te hais pas, reprit-elle avec une gravité qui ne lui était pas habituelle; Je sens, au contraire, que si je découvrais en toi, une noble passion, j'ou- Wierais mon enfance que tu as meurtrie. L'amour que j'éprouve me désarme et me fait honte de nos querelles continuelles. Si tu voulais, Simon, nous
pourrions vivre en bonne intelligence et nous donnerions peut-être Fillusion du bonheur à cette pauvre victime que nous nommons tous deux : ma mère. Un éclair de joie traversa les petits yeux gris de Simon ; il répondit avec une douceur insinuante:
— Si tu m'avais toujours parlé ainsi, nous nous serions mieux entendus. Ce qui nous manquait, Simone, c'était un but, un enthousiasme, un sentiment. Tu es à moitié guérie parce que tu aimes et que tu es aimée. Moi, je ne suis qu'au début de la guérison. Prends pitié et aide-moi.
— Encore une fois, c'est un pacte que tu me proposes ; mais il ne dépend pas de moi de te servir. Sophie Girod ne m'a pas paru te remarquer avec empressement.
— C'est que tu lui avais parlé de moi, fit avec un accent un peu amer le jeune sycopliante.
— Eh bien, je lui en parlerai encore, repartit Simone avec douceur. Je lutterai contre les préven-
*tions dont je suis cause et je lutterai contre mes souvenirs. Je ne te promets pas l'amour de Sophie ; mais si tu fais de ton mieux, je te promets son estime et la mienne. Tu as raison, il ne faut pas à la fois aimer et haïr; notre inimitié sacrilège porterait malheur à notre amour. Voilà ma main , Simon ; elle est loyale et elle ne trahira pas. Depuis quelque temps, j'ai bien réfléchi. Depuis que je tremble et
coDJeclures, Simon, qui s'élait appuyé sur le dossier du fauteuil de sa sœur, lui disait :
— Tu dois être contente de ton succès?
— Moi ! quel succès ?
— Toutes ces ▼ieilles gens l'ont trouvée fort belle-
— Et tu te dis, sans doute, qu'ils n'y voient plus?
— Oh! non.
— Mais du moins qu'ils n'y voient guère!
— Tu le trompes, Simone, je m'associe à leurs éloges; tuas aujourd'hui un éclat à faire damner.
— Ah bah î est-ce que la Congrégation permet de débiter des compliments?
— De la part d'un frère à Une sœur!
— C'est vrai ! j'oublie toujours que nous sommes frère et sœur ; mais tu m'en fais souvenir.
— 11 y a quelqu'un qui ne l'oublie pas , c'est M. Emmerie.
— Au fait ! d'où vient que ce monsieur nous porte tant d'intérêt?
— C'est que lui surtout te trouve très-jolie, ma chère Simone.
— C'est donc aussi qu'il te trouve aimable, mon cher Simon ?
— Ou bien, c'est peut-être qu'il a un autre motif.
— Après tout, que m'importe! reprit Simone en étouffant un léger bâillement,
— Tu n'es guère curieuse, ma sœur. Ainsi, tu ne
voudrais pas savoir ce qui se dit là, près de nous, entre M. Emmerie et la baronne?
— Cela m'est bien égal! Défais-toi donc de tes habitudes d'espion.
— Le mot est dur!
— Oh ! de la part d'une sœur à un frère I
— C'est juste... Eh bien ! sans être espion^ il suffit d'avoir un peu de raison pour trouver extraordinaire cette brusque présentation à la vicomtesse de Brignolles. Il y a huit jours, c'était moi que l'abbé Lemerle introduisait ; je rencontrai tout d'abord M. Emmerie , un personnage , un grand homme , qui se mettait à ma disposition. Aujourd'hui, tu parais : M. Emmerie est encore là pour te sourire, et le voici qui semble retrouver dans la baronne une ancienne connaissance. Que penses-tu de cela?
— Que veux-tu que j'en pense? que je n'ai pas besoin de tes remarques, ni de M. Emmerie, pour m'ennuyer ici. Est-ce que la séance dure longtemps? j'aimerais mieux aller au Bois.
— Ou aux Tuileries?
— Eh bien oui, aux Tuileries !
Et Simone, qui avait rougi un peu, regarda son frère en face-
Simon répondit à ce regard ipar un sourire méchant.
— J'irais volontiers avec toi, ma chère, pour jouir
«52 LA VOIX Dt SANG
Florentin' à la rue Taranne, Antonine regarda Simone avec des yeux si expressifs, si pleins d'une tendresse interrogative, ({ue la jeune fille, disposée à Témotion par les divers incidents que nous avons racontés, prit tout à coup les mains de la baronne dans les siennes en s'écriant :
— Ah ! ma mère!... Puis elle s'interrompit.
La pauvre enfant ne savait pas de formules pour le sentiment filial. Mais Antonine lui avait ouvert les bras et la pressait sur son cœur en disant, avec des sanglots :
— Ma fille ! ma fille! Va, tu es bien ma fille, mon enfant ! .
— Et moi, ma mère, que suis-je donc? demanda Simon.
M™« de Bruval tressaillit. Elle ne pouvait, hélas! reconnaître l'un sans renier l'autre, et ce cri échappé à Simone n'était pas une lumière décisive qui pût prononcer entre les deux enfants. Elle eut peur d'être cruelle et injuste, et tendant la main à SimoQ :
— Toi aussi, quand tu m'aimes, lu es mon fils! -
— Ma mère, ma bonne mère, continua Simone, nous vous demandons pardon de notre ingratitude passée ; Simon se repent comme moi, et mettra tout son bonheur à vous rendre heureuse.
— Est-ce vrai, cela, mon enfant, reprit Antonino éperdue et suffoquant.
— C'est vrai, ma mère, dit Simon, qui se laissait guider par Simone.
La baronne tomba à genoux dans la voiture, en fondant en larmes. Elle se releva soutenue par son fils et par sa fille ; la pauvre mère oubliait qu'elle ne pouvait avoir qu'un enfant, et s'imaginait qu'elle les avait retrouvés tous les deux, après les avoir perdus.
Cette soirée fut la plus douce qu'elle eût passée depuis son mariage. Dans sa joie, elle écrivit à M. Emmerie pour le bénir. L'abbé Marcellin, qui reçut la confidence de cette félicité ou piutOt de cette illusion, se contenta de lui dire :
— C'est Dieu seul qu'il faut bénir!
11 avait des doutes qu'il n'osait communiquer, et son cœur l'avertissait d'un douloureux réveil pour les rêves dont se berçait M™« de Bruval.
Le lendemain de cette journée qui mit tant de passions en éveil, M. Emmerie attendait dans son cabinet Simon de Bruval, auquel il avait donné rendez-vous.
L'académicien i)araJssail fort conlenl. Il prenait goût à l'enquête commencée ; non pas pour arriver à un résultat : il eût voolu, au contraire, ne jamais savoir lequel des deux enfants avait le droit de l'appeler son père, et ce n'était pas sans un secret effroi qu'il pensait à l'ouverture du testament ; naais il se disait qu'il saurait, avant ce moment fatal et ridicule, s'assurer une autorité si absolue sur Simon et Simone, que la découverte du secret n'aurait pas de fâcheux résultats pour lui, dans le cas où la baronne commettrait la faute de le dénoncer comme son ancien complice. C'était ainsi qu'il remplissait le mandat accepté; c'était ainsi que, loin de servir les douloureuses angoisses de la baronne, il songeait à utiliser au profit de son ambition les deux instruments qu'on lui confiait. Un congréganiste de la trempe de Simon n'était pas à dédaigner; une belle fille comme Simone était une ressource. Mais il fallait intéresser à son jeu ces deux partenaires en sous-ordre, et c'était dan^ce but qu'il attendait Simon.
Quand on annonça M. de Bruval, M. Emmerie se leva avec une courtoisie qui était une séduction, et alla au-devant du jeune homme.
Simon ne prit pas garde à celte avance ; il était plus pâle que d'habitude, et l'insomnie avait creusé un cercle autour de ses yeux. 11 venait décidé à une lutte, pensant très-bien que M, Emmerie ne le choyait pas
par excès de sensibilité, et qu'au fond de toutes ses aménités il y avait un pacte à conclure.
— Mon ami, lui dit l'académicien avec une douceur froide, nous avons à causer; je vous ai prié de venir, parce que le temps presse et que j*ai besoin de savoir si je puis compter sur vous.
— Il paraît, monsieur, que vous m'avez découvert l'aptitude que nous cherchions ensemble. Je serais curieux d'apprendre à quoi je puis être bon.
M. Emmerie regarda en souriant son jeune interlocuteur; ce vieux renard était réjoui du ton rogue et rusé de Simon : il voyait là d'excellentes dispositions.
— Mon enfant, reprit-il, vous n'avez pas besoin de dissimuler avec moi ; je sais vos secrets mieux que vous, et en vous retranchant derrière ces petites froideurs diplomatiques, vous retardez une conclusion et vous vous exposez au petit échec d'être deviné avec effraction. Voyons, Simon, soyons francs, au moins entre nous!
Simon souleva lentement ses paupières, agrandit son œil habitué au clignotement, croisa ses deux bras, et regardant M. Emmerie en face, lui répondit :
— Vous allez commencer alors, monsieur, par me donner l'exemple, et par avouer que vous êtes mon père.
m LA. VOIX DU SANG
Si solide et si sloïque qu'il fût, M. Emmerie très saillit ; puis, se remettant :
— En vérité, mon enfant, vous êtes fort, et ce serait dommage de ne pas mettre en œuvre une intelligence de cette portée. Mais vous savez bien que je ne puis répondre à votre question, je ne veux pas mentir : je ne sais rien.
— Ainsi, c'est vous, monsieur, qui êtes cause du malheur de notre famille. Que vous soyez mon père ou celui de Simone, vous êtes la raison mystérieuse des vengeances de M. de Bru val et des douleurs de la
baronne.
— Où voulez- vous en venir, mon ami?
— A ceci, monsieur : la baronne, tourmentée par ses remords, peu rassurée par la tendresse de ses enfants, vous a appelé à son aide; mais j'imagine que ce n'est pas seulement pour des raisons de sentiment que vous daignez vous occuper de ce petit mystère intime. Abattez votre jeu, je vous montrerai le mien. Voilà de la franchise, j'espère !
— Il y en a trop, mon ami, car il y en a d'inutile. Vous parlez en homme des questions de sentiment, et vous avez parfaitement compris que, si je cherche à résoudre le problème auquel nous nous trouvons mêlés l'un et l'autre, c'est dans un but plus digne d'efforts virils que la satisfaction de caresses filiales ou paternelles. Mais vous êtes un peu présomptueux.
el le démon de Toi^ueil vous fait commettre un péché dont il faudra demander l'absolution à Tabbë Lemerle, quand vous me priez d'abattre mon jeu et que vous me promettez de me montrer le vôtre. Je le connais, voire jeu, vous me Favez montré : c'est celui des avides et des impatients. Aujourd'hui l'atout est cœur : vous êtes, ou plutôt, vous vous croyez amoureux.
Simon pâlit.
— Allons, mon enfant, ne soyez pas honteux. Au seuil de tous les paradis, il y a une femme ; seulement nou$ savons tous maintenant qu'il est dangereux de partager la pomme avec elle. Je ne blâme pas ce premier élan de la jeunesse, mais ce n'est qu'un élan, et la jeunesse est imprudente. En bonne règle, les néophytes ne doivent pas s'adresser aux vestales, mais aux prêtresses d'expérience. Une idylle est un mauvais début.
— Monsieur, osa dire Simon, l'amour est toujours l'amour ; et d'ailleursle mariage n'est pas une pastorale.
— Il y a en vous un fonds de raison qui me donne confiance, mon ami. Mais, pour le moment, le sang vous étourdit le cerveau. A votre place, je me ferais saigner. M"® Girod est une sirène, mais elle ne vous noierait pas dans l'Océan, elle vous disloquerait tous es membres sur les galets. Ahl les Muses! Dieu vous en préserve !
ISa LA VOIX DU SANG
M. Emmerie sourit et garda le silence, comme s'il s'arrêtait lui-même devant un souvenir. Simon se sentait offensé. Ce n'était pas la Muse qu'il avait vue dans M*** Sophie Girod, mais seulement la femme.
— Je sais bien , reprit M. Emmerie , que voire héroïne est fort belle. C'est un prestige que la Providence refuse, d'ordinaire, à ces sortes de littérateurs. Mais cette énormité doit vous mettre en garde au lieu de vous séduire. Ces créatures-là n'ont de la femme que Tépiderme, comme elles n'ont de l'homme que la vanité.
— Comment, monsieur, dit Simon avec malice, c'est vous qui calomniez la femme intelligente et belle. Et ces trésors de poésie...
— Les trésors font les avares ; les femmes poètes thésaurisent la poésie et n'en font pas l'aumône. Je ne calomnie pas, je vous préviens. La femme poëte est un phénomène. Quand il n'a rien de difforme, c'est un ange , une créature sans sexe , mais qu'on peut placer dans le ciel. Mettez -y et laissez -y M^ Girod, si vous voulez; quand, au contraire, le monstre n'est pas fardé, alors, mon ami, il a toutes les infirmités que développe la vie littéraire, avec les passions qu'y ajoute le dépit de la laideur. Toutes les cordes de la lyre sont des lanières, et les jolis doigts des griffes.
— Ah! monsieur, essaya de dire Simon que ce
LA VOIX DU SANG iZù
tableau humiliait, vous me rendriez amoureux des femmes poètes, par le mal que vous en dites. Comment! c'est un académicien qui montre cette intolérance?
— Mon cher, c'est peut-être que les académiciens savent mieux que les autres à quoi s'en tenir. Au surplus, ce que je vous dis là peut trouver des exceptions; je n'en connais pas; mais je sais des gens qui croient en avoir rencontré. Seulement, ce que je vous affirme, c'est que M"* Sophie Girod n'est pas une exception. Belle, froide et fière, cette jeune muse parle intrépidement de Tamour, comme une ignorante qui ne doit pas y toucher.
— Que m'importe après tout! dit Simon ; elle est belle !
M. Emmerie regarda le jeune homme avec un sourire indéfinissable.
— Nous en sommes convenus, reprit-il, et cela ne change rien à la question. Si c'est le plaisir des yeux qui vous tente, écarquillez vos prunelles. Mais vous avez plus d'appétit que cela, mon ami, et je tremble qu'on ne vous laisse mourir de faim. Quant au mariage, c'est là un écueil ; vous n'êtes pas assez médiocre , et vous n'avez pas assez de génie pour être l'esclave ou le maître de cette belle créature. Si M"* Girod arrive à la gloire véritable, son mari doit s'éteindre dans l'obscurité et disparaître dans le tour-
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bîlkHmeiDeot de cet astre. Si elle D'arrivé qu'à cette f^Àre de hais dos que les salons tom^aisants ont l'air d'acee{>ter, il fiaut une Totonté lolMiste pour imposer la résignation à cette vanité décile. Mais, dans ron et dans l'autre cas, n'essayez pas de tirer parti, (lour rotre ambition propre, de cette ambition parallèle qui sera votre rivale, et qui ne peut que tous rendre ridicule, en vous dépassant ou en vous dénonçant. Pour nous résumer sur ce point, dissipez ce caprice, mon enfant, étouOez ce soupir. Si plus tard M"' Girod perd son ramage poétique et reste belle, si elle abdique de bonne grâce cette |)etite royauté qui l'enivre, il sera toujours temps d'v songer, et je crois que nous y songerions avec succès. Les prétendants réels ne seront jamais nombreux. Aujourd'hui, j*ai pour vous plus d'ambilion, et je sais des chemins plus rapides.
— Mais, monsieur, je l'aime ! s'écria Simon, qui fut presque beau d'enthousiasme.
— Je connais cet amour-là, reprit l'impitoyable M. Emmerie. Gardez-le, je n'y vois pas d'inconvénient, si vous l'emprisonnez assez bien dans vos veines pour que ses bouffées ne vous moment pas au cerveau. Maintenez votre raison fcoide et sévère autlessus de ces petites faiblesses, de ces petits maraudages dans les vergers de l'humanité. Donnez au sentiment , puisque vous prêtez ce joli nom à la fièvre
qui VOUS tourmente, un temps égal à la part qui lui est faite dans les événements de ce bas monde. Voyez, mon ami, avec sûreté, le but qui peut tenter votre courage, et sachez Tatleindre sans faiblesse, et sans trop vous arrêter à Técole buissonnière. On vous a présenté à la vicomtesse de Brignolles. Son salon est presque un gouvernement. Ce n'est ni un jardin d'Armide, ni un Parnasse. Quant à ce cabinet, la poésie s'en est envolée quelquefois ; inais je n'ai gardé ni le nid, ni les coquilles ; et les œuvres que je médite maintenant ont simplifié le style et remplacé les hors-d'œuvre de rhétorique par Taclion. Voulezvous de ma direction, de mon conseil, mais en me promettant une obéissance absolue? Je veux, moi, utiliser votre énergie, votre ambition. Vous m'êtes signalé, et la Congrégation espère en vous.
— Qu'espère- t-on de moi?
— Je puis vous le dire, naon enfant. Ce qui manque aux bons principes, c'est tout à la fois une oreille ouverte auprès du trône, et une voix puissante auprès de la foule. Nous trouverons l'oreille ; vous serez la voix. En un mot, il est temps d'échauffer le zèle, de menacer la tiédeur, et c'est dans ce but que la pieuse association dont vous êtes un des plus jeunes membres fonde un journal de propagande, de polémique, auquel elle vous invite à concourir. Des personnages éminents, mais dont les noms ne doivent pas être
mêlés au tumulte des discussions, vous inspireront, Yous protégeront. Vous combattrez pour le trône et pour rÉglise ; c'est mériter une double récompense, qui ne se fera pas attendre. Le journal est Tarme des Croisés modernes. C*est une tribune et une chaire, un sanctuaire et une forteresse. Des collaborateurs de mérite vous indiqueront la route. On ne vous demande que du zèle et toujours du zèle !
— Mais je ne sais rien de la politique...
— Vous saurez bientôt ce que vous voulez conquérir; et Tambilion a sa logique. Jeune et destiné à devenir riche...
»— Moi, monsieur! mais si ce testament de M. de Bruval...
— Croyez-vous donc, reprit en souriant M. Emmerie, que les vengeances brutales de M. Quincy puissent se continuer après la mort de ce soldat ? Nous saurons bien retrouver les bribes de cette fortune. Vous ne pouvez être déshérités. La loi, la notoriété publique vous reconnaissent ses enfants, on prouvera que vous êtes bien à lui. Ce n'est pas la peine d'avoir avec soi et pour soi l'épée qui délie pour ia ;erre et pour le ciel, si ce petit nœud doit nous embarrasser. 11 faut que vous deveniez une puissance par la presse, parce que vous serez aussi une puissance par l'argent. Il faut quevous vous rendiez digne de devenir millionnaire. Alors, mon ami, quelle per-
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spective devant vous I On crdignaU le journaliste protégé par rÉglise, on vénérera Thonaaie opulent qui pourra mettre quelques tas d'or sous les marches chancelantes du trône ou de Tautel pour les caler au besoin. Vous voyez bien qu'en présence de ces destinées il ne faut pas vous arrêter à une pastorale, et vous voyez bien, ajouta en souriant M. Emmerie, que si je vous donne la fortune de M. de Bruval, je ne puis pas être votre père.
Simon se sentait remué par cet enthousiasme froid.
La tentation le mordait. Puissant, redouté, riche ! C'était là son rêve, 11 tendit les deux mains à M. Emmerie.
— Je suis à vous, lui dit -il; faites de moi ce que vous voudrez ; je vous ap^riveïtSy perinde oc eadtwer, ajouta-t-il en faisant allusion à la formule d'un autre engagement.
— C'est bien, reprit l'académicien. Nous allons laa cer notre journal : la Charte catholique* Vous aurez pour collalvorateurs l'abbé Lemerle, quelques autres écrivains choisis, et *raoi qui ne veux pas tirer de^ gloire de ce dévouement, et dont vous recevrez confidentiellement les communications. La devise est : Tout par V Eglise^ toiU pour le Roi. C'est-à-dire qu'il s'agit d'empêcher l'esprit de doute et d'examen de monter jusqu'au trône, et de circuler autour du pou-
. voir. Vous avez de la foi..*
SimoD ne se crut pas dispensé d'hypocrisie, et leva les yeui au ciel avec componction.
— Ne transigez jamais, à aucun prix, dit M. £nimerie; soyez implacable, et niez tout ce qui n'est pas dans la ligne étroite du journal. Condamnez au feu les œuvres d'imagination , mes œuvres même s'il le Jaut. Que le clergé, comme le monde, sente le poids de votre plume. Faites-vous craindre surtout de ceux que vous servez. Empêdiez-les d'avoir la tentation de l'ingratitude. Je pufs vous le dire, entre nous, car c'est là le fond et le secret de la politique. Le grand art est de servir l'Église, et de s'en servir en ne lui livrant jamais le moyen de se passer de nous.
—^ Mais, dit Simon avec un regard diplomatique» il me semble qu'un journal qui dit ce qu'il veut court trop de risques de ne pas atteindre ce qu'il désire. Démasquer son but, c'est stimuler les passions jalouses. La propagande qui s'exerce à l'ombre pénètre sans péril. Et puis, vous m'avez dit, lors de notre première rencontre, un mot que j'ai médité : <c C'est une tâche ingrate que de servir Dieu et le roi ; il y a plus de profit à les attaquer. » Ce furent là vos paroles ; ce que vous me conseillez aujourd'hui est en contradiction avec elles.
— Vous êtes un homme de réflexion, repartit l'académicien avec un sourire approbateur, mais vous
manquez d'expérience. Ce que je vous ai dit était une épreuve, je vous interrogeais et je vous tendais des pièges. Pourtant j'avais raison. Si nous n'avions que le journal et que nos efforts personnels, il y aurait plus de profit à attaquer le trône et TÉglise. L'impiété religieuse et monarchique est une séduction que le siècle dernier a mise à la mode. Et puis la menace est un moyen d'achalander sa conscience ; mais cette ressource un peu banale est présentement inutile, et, paO* suite de circonstances que je vous expliquerai , vous n'aurez pas à contraindre votre foi.
— Oh ! je m'y risquerais, dit avec une sorte de fanfaronnade le pieux Simon, qui voulait voir le fond de la pensée de son protecteur,
— Je vois, repartit sérieusement M. Emmerie, que vous avez des principes.
Sitnon regarda attentivement l'académicien, mais ne découvrit aucune raillerie, aucune ironie dans cette réponse bouffonne. Les deux ambitieux se comprenaient et savaient au juste ce que valait leur piété.
— Gardez ce courage , mon enfant , continua M. Emmerie avec un imperturbable sang-froid, et s'il le faut, à un moment donné, quand votre valeur sera connue, votre force appréciée, faites sentir quel secours vous seriez pour l'opposition. Mais, au début
et surtout à l'heure où nous sommes, ne contraigoez pas votre ardeur ni vos sentiments; le danger n'est pas là. Le monde a peur de Fesprit et de la raison humaine. Il se souvient que les gaietés des philosophes du dix-huitième siècle ont eu un sombre dénoûmenL U s'agit aujourd'hui d'imprimer à toutes les âmes inquiètes, troublées, une forte et salutaire direction. La société est hébétée de la chute de l'Empire, il s'agit de la prendre en tutelle. Le moment est propice. La monarchie légitime a besoin d'être consolidée ; elle est pour longtemps un abri et un Appui ; minauder avec elle, c'est un jeu dangereux au lendemain d'une restauration. Il faut la servir plus même qu'elle ne le veut et lui faire peur de son isolement. Croyez-moi, la franchise est souvent une ruse.
— Mais, dit Simon, qui prenait plaisir à cet entretien dans lequel il mesurait ses forces^ si au lieu de ces chances d'avenir que je dois conquérir par la plume et par un procès scabreux, j'en trouvais, moi, de plus rapides et de plus commodes, ne comprendriez-vous pas que je les adoptasse.
— Cornment, mon ami ? que voulez-vous dire ? Et M. lilmraerie, fort étonné, regardait Simon, qui était plus pâle que d'habitude et qui abaissait ses paupières.
— Je veux dire, monsieur, que si je sers mon
afnbilion en acceptant vos offres, je sers égdlenœnt et surtout la vôtre. C'est vous qui me dirigez, quinze faites mouvoir, et je ne crois pas que n'étant ni mon père, ni mon frère, vous ne cédiez qu'à la sympathie nat^urelle que j'ai pu vous inspirer.
— Eh bien ! .quand cela serait vrai , qu'en concluriez-vous? demanda l'académicien avec un peu de hauteur.
— J'en conclurais ceci. L'intérêt du trône et de l'autel passant après notre intérêt réciproque , ou plutôt, n'étant qiie le prétexte de notre intérêt, ma conscience me permet de choisir le meilleur moyen desatisfaire <cet intérêt. Ce n'est plus une croisade impérieuse qui m'ôte toute liberté d'initiative.
— Et quel serait ce moyen ? fit Emmerie avec ironie, mais légèrement ému.
— Voici un de ceux que j'imagine, reprit Simon en affermissant sa voix. Si moi, pauvre enfant, élevé dans la misère, aigri par l'absence d'affection vérital^, £t découvrait un jour l'homme auquel je dois sinon la vie, du moins cette existence douloureuse ; si« avec la rage de parvenir et de parvenir vite, je v^enais tout simplement dire à cet homme riche,
*iUttstre, tout-puissant : « Je n'ai pas le temps d'attendre, j'ai hâte de toucher au but, donnez-moi tout de suite, au lieu {d'un poste pour combattre , une t^ce pour triomplier ; je veux la puissance et la
fortune; vous avez cela pour vous, vous pouvez ravoir pour vous... »
— Mais, mon cher ami, interrompit racadémicien en ricanant, on vous enverrait promener.
— J'irais, répliqua Simon qui se prit à rire à soa tour. Mais je promènerais aussi avec moi cette accusation permanente : « Vous voyez bien ce personnage grave et sérieux, ce fut un séducteur, etj'ea suis la preuve ; mais il refuse de me reconnaître, de m'aider. Ne croyez pas à ce front sévère, à cette vertu entêtée ! » Je la répéterais cent fois par jour, cette accusation à laquelle je ferais croire, et je contraindrais le personnage en question à me donner, pour achat de mon silence, ce qu'il n'aurait pas voulu me donner par amitié personnelle,
— Bah ! vous croyez, mon pauvre enfant ! Mais à qui donc imposeriez-vous ? Où serait votre autorité ? vos preuves ? Si vous parliez trop fort, on vous fermerait la bouche, et vous seriez le bourreau de votre mère, sans avoir égratigné celui qui n'est peut-être pas votre père.
— Ohl sans doute, répliqua Simon, dont l'audace se démasquait peu à peu, si moi, Simon de Bruval, tout seul, tout isolé, j'osais m'attaquer h un homme * illustre, considérable, je ne serais pas écouté, pas entendu, au moindre choc je serais brisé peut-être. Mais je ne suis pas seul, vous l'oubliez, monsieur.
J*apparliens à une armée mystérieuse et toute-puissante qui ne me juge pas comme le plus indigne de ses soldats. Je me nomme Légion. Je sais que malgré vos repentirs, vous êtes suspect à cette pieuse association. Je sais qu'une arme contre vous serait bien accueillie ; je sais que si vous fondez un journal, si
voulez utiliser mon zèle, c'est précisément pour donner des gages devenus plus que jamais nécessaires. Trouvez-vous que je sois tout à fait à mépriser? et supposez-vous que, si j'étais décidé au scandale, je ne trouverais pas des oreilles pour m'écouter, des voix pour répéter ce que j'aurais dit ?
— Quel scélérat vous faites! s'écria M. Emmerie avec une colère mêlée peut-être d'un peu d'admiration.
— Prenez garde ! dit Simon. Si vous découvriez ensuite que vous êtes mon père !
— En somme , monsieur, acceptez-vous ou bien menacez- vous? demanda l'académicien.
— J'ai accepté depuis longtemps, repartit Simon avec une douceur ironique ; j'ai tenu seulement à vous prouver, monsieur, que cette acceptation est libre et volontaire, que je ne suis pas absolument au dépourvu, et que, sans vouloir m'affranchir de la reconnaissance, j'ai le droit d'en tempérer Texpression. Je m'incline devant votre expérience; j'en ai besoin comme vous avez besoin de ma jeunesse. Encore une fois, disposez de moi, monsieur.
t:»o LA VOIX mi sang
— Ce que vous m'avez dit, moa cher SimoB, me refroidit un peu.
— Ce que je ferai, monsieur, quand je pourrai agir, réchauffera voire zèle.
— Ah! vous jouez à la diplomatie avec moi!-
— C'est pour vous ôter, monsieur, la tentation de jouer à la tendresse.
— Est-ce que je vous ai paru pencher de ce côtélà ?
— Aujourd'hui , non ! Mais qui sait si dems(i& cette fantaisie ne vous serait pas venue.
— Et elle eût été bien inutile , n'est-eift pas?
— Dame ! vous pouvez en juger.
— Savez-vous, mon cher Simon, que nous nous entendrons à merveille.
— Je le crois, monsieur.
— Nous avens la m^me façon de juger les senliments...
— Et les hommes, ajouta finement Simon.
— Et les hommes, répéta M. Emmerie, qui lui lendit la main.
— C*est peut-être k voix du sang qui établit entre nous cette affinité, dit Simon.
— Ma foi î je serais tenté de le croire, répliqua M. Emmerie.
Et ces deux parfaits hypocrites éclatèrent d'un riresilencieux qui était aussi sincère que leur amitié.
EA VOIX BU SAl^G t5l
— Maiiicenant que nous sommes d'accord sur tous les points, reprit l'académicien, parlons un peu dfe M"e Simone.
— Ah! c'est vrai, dit Simon en tressaillant, vous
TOUS intéressez aussi à elle.
— Cest qu^elle aura aussi son rôle, m<m ami, rôle glorieux, mais difficile.
— Est-ce aussi un rôle de journaliste ?
— Vous raillez, mais je compte sur votre b©n sens pour saisir lia grandeur du plan que nous avons conçu ; je dis : nous, parce que tout un parti a jeté les yeux sur cette belle jeune fille, parce que le salon de M™« de BrignollesTa proclamée, parce que l'Eglise la sui't avec complaisance.
— Est-ce qu'ion veut en faire te Jeanne (TArc des saines doctrines?
— Pas tout à fait, répondit M. Eramerie avec un sourire équivoque ; mais il y a un autre rôle, digne de la beauté, celui d'Esther...
— Auprès d*Assuérus? coutinua Simon, qui commençait à comprendre ; — Je cloute seulement que Sinonè soit bien l'héroïne dont vous avez besoin.
— Nous la formerons !
I5i LA VOIX DU SANG
— C'est une nature rebelle !
— C'est une nature fière et ambitieuse reprit M. Emmerie.
— Mais elle a aussi un amour...
— Je le sais bien. Celui-là non plus n'est pas dangereux et peut nous servir.
— Tout vous sert! repartit Simon.
— C*est précisément là le secret, le fin des fins ! Rappelez-vous ce principe essentiel, mon cber en-
faut. Il n'appartient à personne, si fort qu'il soit, si prévoyant qu'il puisse être, de créer les circonstances et de les diriger. L'homme habile est celui qui a des gages partout, des arrhes distribuées à toutes les chances. Vienne un moment décisif, on utilise toutes ces ressources. Les badauds crient au prodige. Ils admirent celui qui exploite si bien les événements, qu'il semble les inventer. M. de Talleyrand , par exemple, n'est pas un sorcier. C'est un homme de jarret et de décision prompte, qui a toujours un four allumé et qui y jette à propos ce qui lui semble bon à cuire. Il a aidé le roi Louis XVIII à remonter sur le trône; mais s'il se vante aujourd'hui d'avoir préparé longuement cette restauration, d'y avoir songé avant nous, il fait un glorieux mensonge, et il s'attribue des félonies dont il n'a pas le mérite. Son esprit n'est pas un télescope, c'est un thermomètre. Le premier jour, il songea à maintenir Bonaparte ; le second jour, à
LA VOIX DU SANG ' i53
la régence de Marie-Louise; le troisième jour enfin, il lui sembla qu*il y avait moins de risques à ramener les Bourbons. Son habileté, c* est de n*avoir jamais de regrets, et de s'accommoder toujours du présent. La profondeur véritable, c'est Tesprit d'à-propos.Mais il vaut mieux avoir des pions inutiles sur Féchiquier que de les ménager... Voilà pourquoi M*i« Simone peut rendre des services, et voilà pourquoi la chance vaut la peine d'être courue.
— Mais, monsieur, Simone est une pauvre ignorante qui n'a que son amour en tête, qui n'entend rien à la politique, à l'ambition, qui ne voudra pas...
— Enfant que vous êtes I comment connaissez-vous
si peu la compagne de votre enfance ! M"® Simone a des
instincts de domination que l'on peut surexciter.
Elle est coquette ; le vertige la prendra, quand elle
se verra à la cour ; et que faut-il pour l'y conduire ?
rien, peu de chose, un placet à présenter au roi, une
demande en mise en possession de la fortune de
M. de Bruval... Le roi sera touché de cette beauté...
nous nous arrangerons pour qu'il en soit louché.
Quant à ce que nous exigerons de M"® Simone, en
retour, c'est, en vérité, bien peu de chose : nous
dire tout, et ne dire au roi que ce que nous voudrons
faire dire.
— Mais, je ne sais jusqu'à quel point ma conscience
m'autorise à parliciptT a des projets concernant ma sœur, dit Simon.
— Puisque moi, qui ai plus de chance pour être son père que vous n'en avez pour être son frère, je ne vois aucune difficulté, d'où viendraient vos scrupules?
M. Emmerie regarda Simon avec une singulière et cynique expression de défi. Ces deux coquins s'entendaient à merveille.
— D'aiy«urs, mon ami, continua l'académieieri, notre pauvre roi est un père pour ses sujets et ses sujetées. La vertu de M"« de Bruvalne sera pas en péril. On ne lui demande que de la déférence.
— Simone ne consentira jamais. Son amour...
— Eh ! c'est précisément cet amour qui peut nous servir! Elle aime, n'est-ce pas, ce petit bellâtre de Valentin Girod? un soldat de parade ! Pour son héros, les champs de bataille sont dans les antichambres; la gloire se lève et se couche aux Tuileries. Si M*i® Simone, ce que je ne crois pas, aime réellement, elle se dévouera à l'avancement de ce petit jeune homme : quant à celui-ci, je vous le donne pour un paon de l'espèce de sa sœur. 11 a moins de littérature ; mais il a des épaulettes : pourvu qu'on l'admire, il sera content. Nous l'admirerons et nous le ferons admirer. 11 sera le preinier à conduire sa fiancée ou sa femme aux Tuileries... Savez- vous une idée qui m'est
venue, mon ami ? par malheur, elle offre des diftictiltés que vous ne sauriez surmonter. Quel dommage qu'on ne puisse pas faire de tous le mari de M"e Simone!
— Épouser ma sœur t
— Mais vous save^ bien qu'elle n'est pas votre sœur, qu'elle ne peut pas Têtre; vous ne savez même que cela, relatfyement à la famille. Toutefois, le monde n'en sait pas tant que vous et croirait à un inceste. N'y songeons pas.
— Peut-être feriez- vous bien , monsieur, de ne pas songer non plus au rôle d^Esther. Je crains bien que, de ce côté, vous n'ayez pas de chances.
— Et moi aussi, je le crains î mais, en politique, les bonnes combinaisons offrent toujours une alternative favorable. Admettons que M"^ Simone ne veuille rien entendre ni rien comprendre à nos idées sur elle ; est-ce qu'il ne suffira pas, pour notre crédit, qu'on ait peur de la voir arriver au sommet que nous ambitionnons? La coterie qui pousse M™^ du Cayla se sentant menacée par cette concurrence de la jeunesse et de la beauté, sera amenée à des offres, à des transactions. Notre journal sera une première puissance ; on voudra nous empêcher d'en créer une seconde. Quand on apprendra que le salon de M^^^ de BrignoUes a un candidat au rôle en question, les offres nous viendront vite pour une abdication qui ne
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sera pas sans dédomiuagemenl. Vous voyez donc bien qu*à tout prendre, votre sœur (et M. Emmerie appuya sur ce mot ) ne court aucun danger, et que votre conscience aurait bien tort de s'alarmer.
— Aussi, ne s'alarme-t-elle pas, reprit Simon : je suis prêt à vous suivre, quoi que vous décidiez.
— Eh bien, mon ami, nous allons nous mettre en campagne. Vos collaborateurs sont prévenus ; allons les trouver 1
M. Emmerie sonna, fit atteler sa voiture; car ce philosophe avait peur de la boue des ruisseaux, et sortait rarement à pied. Simon était radieux et faisait tout son possible pour bien cacher sa joie. Gomme il était, par hasard, appuyé sur la cheminée, il regardait dans la glace, et essayait de comparer son visage à celui de l'académicien, pour y chercher des traits de ressemblance. 11 était convaincu, ce matinlà, que c'était bien là son père. Celte conformité d'ambition lui tenait lieu de la voix du sang. Jamais Simon n'avait parlé avec tant d'audace ; jamais oh ne lui avait parlé avec cet abandon. Ce complice de ses rêves était un confident instinctif, et il s'estimait à un plus haut prix lui-même, d'être le fils d'un homme si habile, que le fils de M. Quincy de Bruval, ce colonel peureux, tué par la décharge d'une disgrâce.
On alla au bureau de rédaction du journal projeté, la Charte catholique. A cause du caractère de certains
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collaborateurs, le bureau était situé dans une des rues qui avoisinent Saint-Sulpice. Tout le personnel apparent du journal avait été convoqué, et était sous les armes. On n'attendait plus que M. Emmerie pour noircir du papier. Le corps officiel de rédaction ne se composait que de laïcs; Tabbé Lemerle et les autres pouvaient toujours nier qu'ils fissent partie du journal.
Simon eut une émotion presque pareille à celle que le salon de M™« de Brignolles lui avait inspirée, quand il franchit le seuil de cette maison. Au-rez de chaussée, un marchand d'images pieuses, de bimbeloterie chrétienne, de chapelets d'ivoire, commençait la sanctification de cette propriété ; et la boutique était l'arsenal au-dessous du conseil de guerre. Une allée noire, dont la profondeur servait de cachette certaine, conduisait à l'escalier. Au premier étage, s'ouvraient les bureaux interdits au public : la rédaction, la salle du conseil, le saint des saints; et, sur le même palier, mais en regard, les bureaux du vulgaire, le capharnaûm, l'endroit où les sympathies pleurent des larmes métalliques, et où le livre de vie s'appelle le livre d'abonnements.
M. Emmerie et Simon entrèrent dans le sanctuaire.
Le garçon de bureau — j'allais dire le sacristain — était dans l'antichambre, attendant les fidèles. D'une
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figure douce et béate, il devait tendre les ^«ïmes comme on tend Feau bénite, et recevoir une lettre comme on reçoit l'absolution. Vêtu de noir, les cbeveux collés aux tempes, il jouissait dune de ces physionomies insignifiantes qui peuvent symboliser , tour à tour et tout à la fois, la sottise, la candeur, la bassesse, selon qu'on interprète cette placidité. 11 avait les mains jointes sur son gilet noir boutonné jusqu'au menton. Bien qu'il ne fût à son poste quç depuis le matin, il avait déjà la nuance du lieu. Cette harmonie qui s'établit à la longue, entre les meubles, les tentures et les habitants, l'enveloppait 'déjà.
— Ces messieurs sont-ils là ? demanda M. Emroerie, avec cette hauteur que les parfaits chrétiens de cette trempe affectent toujours.
Le garçon deburean s'inclina silencieusement et o^atvrit la porte du sanctuaire. M. Emmerie entra suivi de Simon.
Trois personnages d'allure différente, mais qu'un signe particulier de la physionomie traliissait comme associés, étaient assis autour d'irne table recouverte d'un tapis vert, et se levèrent avec empressement à l'entrée de l'académicien.
— Messieurs, dit M. Emmerie, voici M. Simon de Bruval, dont nous avons parlé ; c'est un ami, aujourd'hui ; demain, ce sera un des plus vaillanis soutiens de l'Église et du trône. Veuillez avoir confiance en lui.
Nous sommes parfaitement d'accord sur toutes les questions.
Les trois rédacteurs s'inclinèrent, Simon salua, et M. Emmerie le présenta à chacun d'eux individuellement.
Le premier, M. de Nolac, était grand, maigre, le front dégarni, les yeux clignotants, la lèvre pincée. C'était lui qui devait exercer une sorte de tutelle apparente envers Simon, dans les premiers temps des débuts. Il était le rédacteur en chef, peut-être provisoire. Mis avec une certaine élégance austère, il cherchait la dignité pour son inaintien, et les mots sentencieux pour ses petites lèvres pâles. Ambitieux toujours déçu, assez habile pour servir les autres, manquant de force pour réclamer sa part, le jour du gâteau ; déshonoré par des palinodies, et se déshonorant toujours pour faire disparaître les anciens torts sous les torts nouveaux ; fils de bonne famille, ruiné, marié à une femme belle et galante qui était à la fois sa plaie et sa ressource, il semblait se donner volontairement à tous les pouvoirs , tandis qu'en réalité, c'était sa femme qui le livrait. On commençait à dire de ce couple : « Madame se loue, et monsieur se vend. » Mais , louage ou vente, chaque marché était une escroquerie. Madame ne valait pas Tamour ; monsieur ne valait pas la crainte. Pourtant, on allait chez eux, sous la Restauration, comme on y avait été
SOUS rEmpire. Les maîtres du logis étaient si bien compromis, qu'on semblait ne plus se compromettre en les visitant. Ils avaient donné et repris tant de gages, que personne ne se risquait réellement en les fréquentant. C'était un terrain plat et battu que chacun piétinait et sur lequel on se donnait rendez-vous. M. Emmerie avait proposé et fait accepter M. de Nolac comme rédacteur en chef.
— 11 est bien gâté, avait dit M™« de Brignolles, avec un petit geste de dégoût.
— Raison de plus pour nous en servir comme nous voudrons, et pour ce que nous voudrons, avait répliqué M. Emmerie. Si nous étions des républicains, des gens à théories, il nous faudrait un lionnête homme, un sage, pour garantir notre honnêteté et notre sagesse. Mais, Dieu merci, le principe que nous défendons est trop au-dessus et trop indépendant des instruments qui le servent, pour être compromis. M. de Nolac peut nous être utile. Il prend notre drapeau ; nous n'endossons pas son habit, tant de fois retourné. Le jour où nous jugerons à propos de nous en passer, nous le renverrons sans scandale, sans ménagements et sans indemnitév
L'homme qu'on traitait ainsi se savait jugé avec ce sans-façon, et ne protestait pas. Criblé de dettes, dévoré de cette ardeur de relations qui est pour les sots l'illusion de la célébrité, il ne demandait qu'à
servir, qu*à être utilisé, espérant bien, à force de bassesses, conquérir enfin la litière de ses vieux jours. Sans talent, comme sans scrupule, il avait la facilité d'élocution, de style, des gens qui ont exercé leurs langues et leurs plumes, sans avoir jamais euTinquiétude d'une réflexion et sans avoir jamais été embarrassés par une pensée.
Tel était l'homme que M. Emmerie avait choisi pour introducteur direct, pour plastron, en quelque sorte, à Simon de Bruval. Il y eut entre les deux futurs collaborateurs une étreinte glaciale des mains, un échange plus glacial encore des regards. Ces deux vipères s'étaient devinées.
Le second rédacteur du journal, celui qui devai faire l'escarmouche à tous les angles de la feuille monarchique, dénoncer un fonctionnaire ou un livre, défendre l'orthodoxie religieuse, littéraire, politique; injurier à droite, répondre à gauche, montrerle poing ici, les dents là-bas, discuter les nouvelles étrangères et commenter le Moniteur; l'écrivain inférieur, mais réellement utile, qu'on ne laisse jamais à la première place et qui sait faire redouter la seconde, était un homme court, robuste, fait, en apparence, pour d'autres pugilats. Son visage apoplectique, où chaque vice avait allumé un filet de sang et mis chacun un coup de pinceau, était grotesque au premier regard, formidable au second. C'était un tempérament fou-
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gueux, précipité, comme par un coup de foudre ou deerucho, du cabaret dans la sacristie. Cet hommelà devait damner à tour de bras et hurîer Tanathème comme un refrain bachique. 11 avait mené autrefois une vie fort joyeuse et fort peu catholique ;* il avait, disaît-on, aux heures folles de la République, poussé la charrette de la déesse de la Raison. Je ne sais pas s'il n'y avait que des taches de lie à ses mains, et s'il n'y avait pas aussi des taches de sang. Mais, un beau jour, le citoyen Lucien Labile avait jeté sa carmagnole, mis de Teau bénite dans son vin, et consacré à la bonne cause les restes d'une fureur qui n'était pas près de s'éteindre. On dit qu'une indigestion lui donna la peur de Fenfer. Quoi qu'il en fût des motifs de sa conversion, si elle n'était ni rafsonnée, ni tolérante, elle était sincère. Cet inquisiteur boute-en-train ne plaisantait pas sur ses croyances. II assommait ses adversaires avec une componction gaillarde et fulminait ses sentences dans le plaisant langage de Rabelais.
M. Emmerie tenait beaucoup à ce Warat-bouffon.
— lï est bon de faire voir, disait-il, que nous avons aussi de l'esprit gaulois à nos heures ; que les philosophes ne possèdent pas seuls le monopole du rire et de la plaisanterie , et qu'il n'y a pas que des béais imbéciles parmi nos sacristains !
Simon fut un peu étonné de ce confrère ; mais.
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plein de confiance dans la pénétration et dans l'habileté de M. Enûmerie, il se dit que ce soldat n'était pas inutile, puisqu'il était enrôlé.
Le troisième personnage était cet élément indispensable de toute entreprise, le travailleur naïf, honnête, qui fait la besogne, qui y croit, qui répond de la sainteté dé Tœuvre au dehors, qui fait la propagande des indiscrétions discrètes, et qui peut toujours témoigner qu'il ne s'est rien passé de mal, parce qu'il n'a rien yu.
Ce comparse devait rédiger les faits-Paris, les entrefilets ; c'était le casseur de pierres, le cantonnier du journal; il comblait les. ornières et balayait la route. Un coup d'œil banal fut jeté à ce personnage subalterne.
— Je ne vois pas notre gérant, demanda M. Emmerie.
M» de Nolac sourit, comme il pouvait sourire, c'està-dire que ses lèvres se contractèrent avec un plissement sinistre, et il alla ouvrir une porte donnant sur une sorte de cabinet qui communiquait directement d'autre ])art avec l'antichambre.
— Mqnsieur Briet, dit- il, on vous demande.
Un colosse auquel on causait un préjudice réel en le montrant pour rien, se leva avec un grognement respectueux, et fit à M. Emmerie et à M. Simon le salut militaire.
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— Voilà répée! fit racadémicien. C'est M. Briet qui signe le journal.
■^ Mais il ne le lit pas ? demanda Simon.
— Jamais! je le lui défends, répliqua M, Emmerie ; cela pourrait le troubler dans Texercice de ses fonctions.
— Quelles sont ses fonctions ?
— Il répond de tout. C'est à lui que les plaintes sont adressées, et nous l'avons choisi un peu sourd. Quand les réclamations deviendront trop bruyantes ou trop indiscrètes, il n'aura qu'à se lever et qu'à faire peur de sa grande taille. Si l'on persite, il décrochera ce fleuret que vous voyez là. Nous vivons dans un temps, mon ami, où les préjugés violents, où les goûts militaires ont gâté toutes les relations. Le duel est un argument qu'il faut savoir accepter ou proposer. M. Briet est un ancien soldat : sa conscience lui permet des actes qui seraient en dehors de nos habitudes. Il a une consigne , il la fera respecter. C'est d'ailleurs un chrétien zélé et un royaliste fidMe: n'est-ce pas, monsieur Briet?
Le colosse rougit pudiquement, leva de nouveau la main à la hauteur de son front pour saluer, et se rassit sans avoir articulé une seule parole.
— S'il est sourd de nature , il a le bon esprit de faire le muet, dit Simon en souriant.
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— Oh! nous rayons choisi complet , reprit M. Emmerie.
Simon regardait avec une ironie mêlée de respect ce singulier personnage. La force brutale lui paraissait mériter à la fois son mépris et son hommage. Il comprenait que ce bravo avait un côté utile et pratique, et qui sait, si, dans sa pensée, il n'opposait pas cette épée mercenaire à celle qu'il voyait briller au côté de son nouvel ami, Valentin Girod !
Comme on entrait dans la salle de la rédaction, Simon dit tout bas à Emmerie :
— Ce dernier collaborateur est peut-être le plus sérieux.
— Pourquoi? parce qu'il tue? Laissez faire le temps, et votre plume vaudra son épee.
— Messieurs, ajouta tout haut l'académicien, avec la solennité d'un installateur, vous vous connaissez tous maintenant. Demain nous nous mettons à Tœuvre. Notre premier numéro est attendu avec impatience. J'espère que vous n'oublierez jamais pour qui vous combattez.
— Nous espérons aussi qu'on ne l'oubliera pas, en nous voyant combattre , insinua le pâle M. de Nolac.
M. Emmerie fit un signe de tête qui valait une promesse; et l'on se sépara. Simon revint dans la voiture de son protecteur, qui le reconduisit rue
Taranae et qui monta chez Antoiiine. U n'y avait plus d'inconyénient à sa présence chez la baroime. Les deux enfants ne pouvaient plus guère s*éioaner de Y y rencontrer. Pourtant, M™» de Bru val fut surprise quand on lui annonça M. Emmerie et quand elle vit entrer Tacadémicien avec Simon. Il lui sembla que le regard de son fils Taccusait.
M. Emmerie annonça la fondation du journal et le poste que Simon devait y occuper. Mais Ant(»iine, qui vivait depuis la veille dans la pensée, dans Tilliision que 'Simone était sa fille, reçut cette nouvelle avec une sorte d'indifférence; peu lui importait qu'on fît de l'enfant de M. de Bruval un journaliste, pourvu qu'elle fût aimée, comprise et pardonnée par Simone, M. Emmerie pénétra ce louchant égoïsme.
— Madame, dit-il avec une froideur cérémonieuse qui était cruelle, j'ai voulu reconduire M. Simon, afin de vous témoigner toute l'estime que j'ai conçue pour son caracètre, et de vous assurer combien un pareil fils doit faire envie.
Antonine regarda M- Emmerie avec des yeux effarés: tout son sang se glaça dans ses veines.
— Ah I madame , continua l'homme illustre, si j'avais le bonheur d'avoir un fils, je ne le souhaiterais pas autre que M. Simon.
Et cooïplétant avec un imperturbable sang-froid
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cette diroce et sacrilège camédie, racademicien tendit la main à Simon. Celui-ci la reçut avec une grimace de reconnaissance et de tendresse qui faillit tuer la baronne.
— Mon Dieu ! se dit-elle, j'aimerais peut-être mieux Simone !
Et la sainte femme, qui se sentait déchirée et brûlée par le doute, fit un suprême effort pour refouler ses rêves, ses espérances de la veille.
— Monsieur, répondit-elle d'une voix entrecoupée, je suis bien heureuse de ce témoignage de la part d'un homme comme vous; et je. vois bien que je dois être fière de mes deux enfants. Car, hier, c'était Simone que vous trouviez digne d'envie. J'apprends avec joie que mon fils a mérité la même faveur.
— C'est vrai, madame; on ne saurait être plus belle qiae M"« Simone. Mais les qualités solides de M. Simon et la sympathie qui s'est révélée entre nous me font plus particulièrement regretter de n'avoir pas un fils comme lui.
Antonine se leva tout à coup. L'affirmation précise qui se lisait dans les paroles de M. Ëmmerie lui dictait son devoir. Puisque cet homme, dans la pénétration duquel elle avait confiance , attestait que c'était là son fils, elle devait tendre les bras à son enfant
Simon vit le mouvement, le comprit, et en pénétra
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les secrètes tortures. Il recula d'un pas, et répondit avec humilité à M. Emmerie :
— Vous dites trop de bien de moi, monsieur. Prenez garde de faire du mal à ma mère.
Cette remarque ironique pénétra comme un glaive dans le cœur d*Antonine, qui ferma les yeux et se laissa retomber dans son fauteuil, avec un petit gémissement.
M. Emmerie ne jugea pas à propos de prolonger Tentretien. Il salua la pauvre martyre presque évanouie et se retira.
Simon reconduisit M. Emmerie, et lui demanda en route :
— Puisque je suis votre élève, vous voudrez bien, n'est-ce pas, m'expliquer les secrets de votre art que je n'aurais pas compris? Que signifie, par exemple, cette épreuve sur la sensibilité de la baronne?
— Il n'y a pas d'épreuve, mon enfant; je ne me fais pas un jeu de mauvais goût des angoisses maternelles. J'ai exprimé sincèrement, sinon toute ma pensée, au moins une partie sérieuse de ma pensée. J'ai promis de faire part de toutes mes conjectures à la baronne. Hier, la beauté deM"« Simone m'a fait hasarder une parole téméraire. Aujourd'hui, après l'entretien que nous avons eu ensemble, après une conférence qui m'a révélé en vous un homme d'énei^e, j'éprouve
des doutes sur mes conjectures précédentes, et je devais légalement en avertir M™^ de Bruval. Simon écoulait, sans paraître convaincu.
— D'ailleurs, continua M . Emmerie, il est bon pour l'avenir, pour le rôle auquel vous êtes destiné, qu'on vous redoute un peu dans cette maison ; je veui dire qu'on vous considère comme le maître. Le flls de M. Quincy n'est rien et ne doit rien être. Le fils de M™® de Bruval a seul droit à ma protection. Voilà pourquoi, sans avoir une certitude absolue, je devais mettre en lumière une hypothèse qui nous donne la liberté d'agir ensemble et qui renverse bien des obstacles.
— J'aime mieux cette raison que la première, dit Simon.
— Est-ce parce qu'elle vous dispense de tendresse filiale à mon égard?
— Non, monsieur; c'est au contraire parce qu'elle m'impose une reconnaissance profonde pour vos bontés.
M. Emmerie sourit : il trouvait que son élève faisait des progrès rapides en dissimulation.
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