‹ Les secrets du diable (volume 2)Chapitre 17 sur 19 · XI · texte numérisé non relu

XI

Le journal la Charte catkolifue s'annonça avec éclat. Dans le premier numéro, Simon débuta par un petit artide que M. Ëmmerie voulut bien revoir et corriger.

Le salon de M™« de BrignoUes déclara que le jeune journaliste serait une des premières plumes de la Congrégation. Cet arrêt fut accepté et devint le signal d'une admiration qui ne souffrit plus de réserves et qui ne demanda plus de preuves.

Seul, Tabbé Marcellin apprit avec froideur, avec un silence qui valait un reproche, le parti que M. Emmerie voulait tirer de Simon. 11 ne communiqua pas toutefois ses défiances à la baronne de Bruval, que les déclarations contradictoires de Tacadémicnen avaient bouleversée ; mais il se promit d'observer et de ne pas craindre la lutte, si celle-ci devenait nécessaire.

Les intrigues contre le ministère étaient plus ardentes, plus actives que jamais; on parlait de M. Emmerie pour un portefeuille. Quant à la pensée de fermer autour du trône toute issue à l'esprit philosophique, elle était devenue unanime dans la petite armée des fidèles. La Charte catholique donnait le

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mot d'ordre, indiquait les diverses évolutions stratégiques. Quant à la partie du complot qui regardait plus directement le cœur de Sa Majesté, elle était aussi l'objet de délibérations approfondies. Le salon de la vicomtesse qui avait autrefois, mais inutilement, songé à M*^ Sophie Girod, reportait maintenant toute sa ferveur et tous ses vœux sur Simone.

Celle-ci ne se doutait pas des honneurs auxquels on la destinait. Mais, accueillie, fêtée, entraînée, complimentée partout, elle ne savait à quel motif attribuer cette indulgence universelle, et elle en jouis- ^ sait avec Tégoïsme naïf d'une enfant gâtée. La baronne eût bien voulu s'enfermer dans sa retraite d'autrefois, mais elle n'osait contrarier M. Emmerie, et elle suivait beaucoup plus qu'elle ne conduisait M"® Simone dans tous les salons dont la clef était chez la vicomtesse.

Plusieurs semaines s'écoulèrent. Une sorte de calme, de trêve semblait enchaîner les douleurs dans la maison de M^^ de Bruval. Simon passait les journées dans te bureau du journal. Il prenait goût à cette vie de fièvre et de colère. Le soir, il allait recevoir le mot d'ordre de quelques hommes politiques, et contempler MJ^® Girod, à laquelle il n'avait pas encore osé dire un mot de son amour.

M. Valentin Girod continuait, de son côté, à brûler pour la belle Simone. Il ne prévoyait pas les glo-

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rieuses destinées qui menaçaieat son bonFieur. Sans doute que, malgré sa vanité et son désir de parvenir, il ne les eût pas souhaitées; mais, ravi de raccuell fait partout à celle qu'il aimait, il y voyait une raison d*aimer davantage.

Ântonine trouvait ses enfants un peu adoucis pour elle, et la malheureuse mère savait gré de cet adoucissement à rinfluence de M. Emmerie. La vérité était que Simon et Simone n'avaient plus le temps

de la faire souffrir.

Nous serons d'ailleurs initiés aux sentiments du

frère et de la sœur par la lettre suivante, que Simone écrivait à une de ses amies, éloignée de Paris, un mois environ après les événements que nous venons de raconter :

A mademoiselle Hortense de L.,.

« Ma chère Hortense,

» Tu m'avais fait promettre d'aller te voir à la campagne , et j'avais juré qu'aux premières fleurs j'accourrais dans tes bras. Délie-moi de mon serment. Ote-raoi le remords de te manquer de parole ; car il m'est impossible de quitter Paris.

» Ce n'est pas qu'on s'oppose à mon départ. Quand je dis on, j'entends la baronne de Bruval, ma mère. Je suis toujours aussi libre, aussi indisciplinée qu'au

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temps où je mettais le couvent en insurrection. Mais... mais... comment te dire cela, sans t'effaroucher?... Je ne te le dirai pas : devine I

» Tu te rappelles Sophie Girod, celle qui jouait Athalie et qui fait des vers? Elle est presque une célébrité aujourd'hui; en tout cas, c'est la Muse des salons les plus illustres. Elle rend des oracles, elle chante tous les événements; on lui trouve du génie. Moi, qui ne m*y connais pas, je me contente de la trouver belle et bonne comme autrefois. Ses succès ne la rendent pas fière, et c'est vraiment une déesse de bonne composition. Je l'aime beaucoup, presque comme une sœur.

» Ne va pas croire que c'est à cause de son frère! ou bien, si, crois-le, si tu veux; car voilà mon secret. J'ai le cœur transpercé : j'aime, ma pauvre enfant. Je suis comme la nymphe Eucharis dans le chant de Télémaque qu'on nous empêchait de lire et que nous apprenions par cœur; oui, M™« Vénus me fait l'honneur de m'accepter comme novice dans sa Congrégation; comprends-tu celai moi, l'étourdie, la folle, la rieuse, l'insensible, j'aime^ et, bien que je me plaise à prendre cet événement du côté souriant, c'est là un amour profond, définitif, qui sera ma vie... ou ma mort.

» Ne tremble pas, toutefois, mon bel ange; il n'est pas question de se tuer ni de mourir. M. Valentin

Girod est d'une santé robuste qui n'inspire aucune inquiétude; je me porte à ravir; je ne connais personne, personne, entends-tu bien? qui puisse s'opposer à ce que je devienne M™« Girod. Mon roman n'est pas romanesque, il a son dénoûment tout préparé, et, en attendant, je griffonne des billets à mon héros. Nous nous mangeons du rc^rd dans les salons où nous nous trouvons en présence. 11 est beau comme sa sœur, et il ne fait pas de vers ; il m'a même avoué qu'il les détestait. C'est un jeune homme parfait; aussi... Voilà ce qui me retient à Paris; ce qui me met du plomb aux semelles, quand je m'éloigne; ce qui me fait pousser des ailes quand je vais où je dois le rencontrer

» M. Valentin est officier, il a des jolies petites moustaches qu'on dirait faites à l'encre de Chine, comme celles que je me mettais aux lèvres lorsque je jouais le rôle d'Abner. Quant à ses joues, j'attends que je sois sa femme pour les mordre, et m'assurer que ce ne sont pas des pêches. J'ai cru qu'il mettait un corset, tant il a là taille bien prise. Sophie m'a juré sa parole d'honneur qu'il n'en mettait pas. Je uis rassurée, car ceci était bien grave. Tu comprends, ma chère, que si je tiens à ce que mon mari ait la taille bien faite, je tiens aussi à ce qu'il ne se fasse pas la taille. Quant à l'esprit, je ne t'assure pas que mon Valentin soit un aigle ; mais il est bon, il est

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brave, il aime la gloire, il m'aime; que puis-je sou-, haiter de plus? Je ne suis pas pédante, je n'aimerais pas un pédant.

» Comment cet amour est-il venu ? Il nous est venu à Tun et à Vautre par les yeux. J'avais autrefois aperçu M. Valentin au parloir du couvent, et j'avais gardé de sa charmante personne un souvenir que je croyais sans danger. 11 l'était en effet, car je ne sais pas quel danger il peut y avoir à aimer de toute son âme un beau garçon qui- vous aime bien. Je rencontrai M. Valentin aux Tuileries. Ah! les Tuileries ! ma obère, quel jardin! pour moi, je trouve que la nature est plus belle là que partout ailleurs; les marronniers donnent des conseils et font entendre des flatteries; les orangers invitent à l'amour, beaucoup plus qu'aux oranges; et il n'est pas jusqu'aux statues qui ne se rendent complices des tendres sentiments,

» Valentin eut une façon de se promener, de tourner autour de moi qui m'éclaira; j'avais déjà d'ailleurs une fenêtre ouverte dans l'esprit. Un jour, le croirais-tu? il eut l'audace de prendre mon sac pour une boîte aux lettres. 11 me jeta un billet -en passant. J'eus l'audace plus grande encore de faire aussi le facteur à mon tour. De ce jour-là, tout fut dit. Il n'y a plus qu'à sonner les cloches et qu'à donner des gants blancs au suisse de Saint-Germain des Prés.

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» Miss Simpson, ma pauvre gouvernante, qui croit comprendre le français parce qu'on devine son anglais, sera bien surprise d'apprendre que tout cela s*est passé à son nez qu'elle a fort long, et à sa barbe qu'elle oublie de raser. Elle ne se doute de rien, la candide brebis 1 Les larmoyantes infortunes d'Amélie de Mansfield me font concurrence et l'occupent bien davantage. Tu ne saurais croire la consommation de romans que fait la pauvre Simpson. M™« Cottin me préserve de sa surveillance. Aussi, je jure bien, quand je serai mariée, d'acheter toutes les œuvres de la brave dame, de les faire relier magnifiquement, de ne pas les lire , mais de les enfermer dans une boîte aussi belle que la cassette qui recevait l'Aristote A' Alexandre le Grande et d'écrire dessus : — A M™e Gotlin, les amours reconnaissants, ou reconnaissantes!

» Sophie connaît notre amour; elle veut bien l'honorer de son approbation. Elle, la pauvre et chère belle, on l'admire trop pour l'aimer peut-être jamais. Elle m'a avoué que le besoin de régner toujours lui ôtait le courage de s'humilier sous les regards d'un homme, et qu'elle considérait le mariage comme une platitude consacrant une folie. Je ne suis pas assez spirituelle pour la comprendre. Je la plains, comme une bonne bête que je suis. La beauté passe, les vers font des envieux. Elle sera seule un jour; elle

enlaidira vite quand elte se sentira vieille. Mais, qu'est-ce que je dis?... Elle sera la tante, la bonne tante dé mes enfants. Elle élèvera mon fils et ma fille, car j'aurai Tun et l'autre; elle leur écrira des petits livres, des Contes à mes neveux, et tout sera pour le mieux dans mon joli petit ménage.

» Quand je dis que Sophie ne sera jamais aimée, j'entends qu'elle ne le sera jamais comme elle mérite de l'être; car je connais quelqu'un qui la regarde avec des yeux gourmands. Cet affamé est monsieur mon frère.

» Tu te souviens de Simon. Je le haïssais bien, au grand scandale de nos amies, car pas une ne savait les raisons que je pouvais avoir de ne pas traiter fraternellement mon prétendu frère. Aujourd'hui, Simon m'est devenu presque indifférent, et, s'il le voulait, je pourrais l'aimer. Le pauvre garçon n'est pas heureux avec la passion qui l'a foudroyé. Je n'ai . pas encore osé en parler à Sophie. J'ai promis à Simon de préparer doucement le chemin de son amour ; mais j'ai grand'peur qu'il ne puisse jamais prendre le chemin qui y arrive, et que notre belle amie ne consente jamais à l'attendre. En attendant, il est maigre comme un loup. Quand Sophie vient nous voir, il la mord des yeux. Oh! ma chère, ce n'est pas gai l'amour d'un cafard !

» D'ailleurs, Simon fait un métier qui lui aiguise

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les dents. Il est journaliste depuis quelques semaines. Ce serait une histoire bien longue que de te raconter comment nous avons tous les deux un protecteur iiiconnu que W^ de Bruval ccHinaissait, et qui novts lance^ moi dans les salons, Simon dans les antichambres ministérielles; nous devenons quelque chose. On m'a demandé si j'aurais du plaisir à être I^ésentée à la court... Gomprends-tu cela, toi ?... la cour l un endroit où Ton doit faire des révérences irréprochables, et ne pas marcher sur la queue de sa robe l J'ai d'abord répondu non. Gela m'intimidait. U n'y a que des vieilles gens à la cour ; on doit s'y ennuyer majestueusement, et moi, j'aurais des attaques de nerfe, si l'on me forçait à rester immobile, droite, à faire l'exercice de l'étiquette ; mais j'ai réfléchi. Puisque je dois être la femme d'un officier, je ne dois avoir peur de rien. D'ailleurs, mon cher Yalentin .aura besoin d'avancement (je veux être au moins générale quelque jour). 11 ne sera pas imitiie que sa femme, qui n'est pas vilaine à montrer, connaisse tous les moyens d'entrer et de sortir, de solliciter dans ce grand labyrinthe où tous les chemins se eroist5nt, et dont le roi est le rendez-vous.

» J'irai donc à la cour, ma chère ; je serai présentée. M™« de Bruval s'épouvante de ces hautes destinées, mais on lui a fait concevoir qu'elle n'avait pas à s^mouvoir ni surtout à se déranger. Mon protecteur

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répond de tout, et la vicomtesse de Brignoilés me présentera. Çophie Girod s'^st misé à sourire quand je hii ai raconté mon ambition, et la belle robe qu'on me préparait.

» — Prends garde , m'a-t-elle dit , la cour est comme Tantre de la Fable. On voit bien comment oa y entre, on ne sait pas comment on en sort I

» Mais je t'avoue, entre nous, et bien bas, que j'attribue à un peu de déprt cette réserve de ma obère Sophie. Il parait qu'on avait beaucoup parlé d'elle au château, et que c'est le roi lui-même, qui, ayant lu ses vers, a déclaré qu'il trouvait inutile la présentation de cette petite Muse« Il aurait dit, assuret-on:

» — J'aime les femmes assez spirituelles pour être un peu bêtes.

» L'esprit de ma belle Sophie se refuse à cette concession ; le mien m y porte. T<u dois bien rire de m'entendre parler de la cour, du coi, de ^ui ce inonde si éloigné de nous quand nous étions au couvent. C'e^ ^e les distances se sont singuliècesnent rapprodiées, depuis peu; c'est qu'on m'a irappée d'une petite baguette, et qu'on m'a transportée dans un milieu d'élégaace, d'aristocratie, où je suis saluée par des ministres, et traitée comme si %e n'é* tais pas une pauvre petite demoiselle, presque orpheline et déshéritée, scdon toute apparence. Il m'est

v«ma tdot à Oj«|> «a «ié»r île pocaitzev Oe- bciOer* «fe f mi& (iaa& <:e fane, sr c» haalc«B ^ as eh^^tean ; imi po» par asbitioA par teiteiresae p«'iOr ■»« Tiiptâi

« Il a (àît lies Kkirade. ce bcK Talatm; je crob qo'il m a ehaw^ le <^f or. Je 5CSS que je demas bomie à awsore qoe j'aîme daf jati^pp. J*» pilîé de cette panrre M^ de Bnnal. qo'oo ae m'avait pa» habîtoée à tnitet comiBe ooe mère; fépvooTe dfs tîniflleaients de diarité pour Sîmon. L'amoor qui Ta Bionia le rend qoa^î reîtpetiMtj bien quH Fait tendu on peu enraieé. Ah ! ma dièfe, qa*dn est ikfae et gênéreoiL qoand c« aime! comme on Toodiait laiie participer toot le monde à sa joie! J'invîte ronrrers aux noees secrètes de mon âme, en attendant qoe les noces officielles soient sonnées. Je ne savais pas rougir autrefois ; on prétendait que j'étais hardie comme un page, n paraît maintenant que je rougis au moindre root. Si j'allais devenir timide!

n Tu sais que je n'étais pas très-pieuse; je passais même pour le contraire. Nos aumdniers étaient si laids, et j'aimais si peu Simon, que tout ce qui me rappelait l'église ou la soutane me mettait en fureur, c'est-à-dire en gaieté. Eh bien ! ma chère, je te le dis tout bas, je sens que je deviens bigote. J'ai des superstitions; je fais des vœux pour que mon mariage réussisse, et, tout en me moquant de Simon, je lui

dérobe des petites médailles, que je porte secrètement à mon cou. Quelquefois, au beau milieu d'un salon, pendant qu'on débite autour de moi toutes sortes de fadaises; je me surprends à joindre les mains dans un mouvement de ferveur, et à murmurer des lèvres des bouts de prière.

D Ah ! ma chère amie, quand on ne sait comment corriger, comment adoucir un caractère indompté, on devrait lui suggérer Famour. C'est une passion qui tient lieu de vertu. Je deviens donc la plus vertueuse des créatures. Tu comprends, dès lors, ma toute belle, que j'ai besoin d'édifier, par mes exemples, ce Paris corrompu, et que je ne puis pas aller passer avec toi les quelques jours que je t'avais promis.

» Excuse-moi donc, envie-moi, regrette-moi , et sache te rendre digne par l'admiration du bonheur que j'éprouve, et qui peut l'arriver aussi... si tu le mérites.

» Je relis ma lettre, et je crains de te scandaliser. Tu étais un peu' prude, et on nous a fait si souvent peur au couvent de l'amour et des hommes, que j'ai peut-être évoqué des lougs-garous en t'en parlant. Mais, va! rassure toi! Quand l'heure n'est pas venue, le cœur est d'amiante pour les flammes des autres; et si les hommes sont des grosses bêles, ils ne sont

pas féroces, et il est bien facile quand on a des yeux

coaune les tiens de leur couper les griffes et de les empêcher de mordre.

» Je te tiendrai au courant des péripéties de mon roman , que je Toudrais bien voir terminé par un dénoûment historique et enregistré.

» Adieu, mignonne; tu Tiendras à la noce, n'est-ce pas?

» Ton amie,

9 SUIOHE DE BRDVAL. »

On voit par cette lettre, mieux (^ne nous n'aurions pu le montrer par un commentaire» Tinfluence de Tamour, môme le moins poétique, sur Fâme loyale et indisciplinée de Simone. Pour la première fois, elle comprenait la vie, et le rêve qui égare le plus les imaginations de vingt ans» la ramenait, au contraire, dans le chemin pratique, dans la réalité. Ce cœur énergique et mal réglé trouvait presque dans son épanouissement la mesure, l'ordre, l'apaisement que réducation n'avait pas su lui donner. Son amour était son premier accès de sensibilité véritable. La tendresse inquiète et hésitante de la baronne était faite pour l'aigrir, pour la troubler; et l'influence ironique du baron s'était surtout appliquée à dessécher, à flétrir ce cœur,, bon par instinct. L'amour pouvait la sauver, s'il ne la perdait pas; il ne devait point passer

impunément sur sa vie. Serait-il assez fort pour te- ^nir jusqu'au bout la vanité en échec, et pour l'empêcher de confondre jamais les triomphes du monde avec les triomphes>Je Tâme? C'était là le seul péril qui parût à éviter.

L'amour de Simon le poussait vers une voie différente. On eût dit que ses instincts jaloux , haineux , trouvaient leur aliment naturel dans cette passion qui lui brûlait les veines. Son désir s'augmentait et s'irritait en secret. Mais en présence de M"« Girod, il éprouvait un implacable embarras et n'osait rien laisser voir de ses sentiments. Alors, il fuyait avec des larmes de rage. M. Emmerie, qui voyait cette torture, ne faisait rien pour l'apaiser. 11 sentait trop que la verve et le fanatisme de son élève empruntaient quelque chose à ce désappointement de chaque -jour. Toutes les fois que Simon essayait une plainte devant lui , l'académicien lui disait :

— Patience ! triomphons I et le jour de la victoire vous 'aurez par surcroît ce bonheur qu'on vous refuserait aujourd'hui.

Mais Simon n'était pas dupe de cette promesse. Il comprenait que sa passion était fort indifférente à M. Emmerie, et tout en feignant de croire à celui-ci, il nourrissait l'espérance de trouver* une occasion d'engager seul la lutte, et il s'appliquait à acquérir dans son journal et en dehors de son journal as^^ez

134 Ll VOfX se :^A5i;^

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ou mmfïnr ùaài iiam le «!fciir, îl s^isaïft te- cshAssbet à Frihbé Ii*ii»cr**>^; il ak^.iit pe«r «fK la GNeresalim ■» li>f flii^pfitlt re «wtiamt pn^laae-. On Loi penDeitaït r^mk^Mtloo, oo M lui penaettrût p» raaoar; et si aiVMcinnii qa^U fàl, il né^M pas fioanBe à cstrer en r&[pd\irm malm Tàhbé Lenerie et coolie Fiimable et Uifiti^-fifasd^rote sodéfé qui FaTail dioîsi et anné pov b bdidîlle; il aima miem dtssîaMiler. Mais rbTpoeri- 5He^ qui lai tordit pourtant si familière , loi demail féttîhle quand elle serrait à eadicr mi sentiment qu'il eôt roula déToiler, montrer à tons comme on défi f comme une menace, fl tiouTait donc encore, dans Tobligatioa de se taire, un soreroit de ferment iFfnir sa #xplère et pour son dépit. Toutefois, le besoin des confidences Tamena à rédiger une sorte de journal secret de ses im|iressions. Depuis qu'il deTenait un écrivain, la plume lui tenait lieu d'ami. Tous les soirs, retiré dans sa chambre, pendant que M^»^ de Bruval priait ou pleurait, que Simone souriait en écrivant h M. Yalentin Girod« Simon prenait dans un tiroir dont il portait toujours la clef sur lui un manuscrit rempli de ses impressions, et se hâtait d'y enfouir le cri de fureur, la plainte, l'angoisse qu'il rapportait des salons où l'insensible M^^^ Girod se faisait

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a J mirer. Quelquefois ses opinions vraies, sincères, sur les hommes et sur les choses, entrecoupaient ces expansions fébriles.

Nous ne songeons point à allonger ce récit par des emprunts nombreux au journal intime de Simon. Il nous sera nécessaire pourtant d'y recourir pour éclairer facilement quelques points obscurs de celte étude et pour éviter les dissertations psychologiques qu'un aveu, recueilli, surpris à propos, peut avantageusement remplacer. Voici donc quelques extraits de ce journal. Nous prenons dans toutes les pages et nous y puiserons toutes les fois que les nécessités de clarté et de précision nous en feronl un devoir.

Fragments du journal intime de Simon.

a ...A quoi bon écrire mes impressions! L'homme vrainaent fort est celui qui ne laisse p^g surprendre son secret. ConQer au papier les mouvements de sa pensée, c'est créer des témoins, des accusateurs, peut-être, hélas ! aussi des défenseurs I

B Poorqiioi sm-ft né? po«r 9a«ftîr, poor

€nTi#^r ? A qui sois-je tio^e re«levafale de celle esistenre tourmentée qui m'oppresse ? Esl-ce toû ponvre ieanme^ m faible, sî ^jomâst^ sa meortne, q[iB es ma mère"^ Eal-ee toi qui as conen dans la home cet e»- Cmt qtri trar^se la TÎe, inqnielet smbreeomBeoD remords ? Xod père est-il cet homne de gnmd espth et de grande dmhiUon qif OD adHÛie et que je mépnse, r|iiî se sert de moi et qui reot se sorir de SÔDOoe ? OQ bien le baron de Bradai, ce saldat sans idées, éldil-il bien mon p^e ? je serais alors le ffls d*aB lidsard ; ma mère serait peut-être une TÎTandîère de la grande armée. Qaé m'importe afrns tout! aî-je besoin de savoir d'où je Tiens? le passé, la laiiiiUe ont-ils besoin d'exister ? Je sors de la nuit, je Tais à la lumière; malheur à qui me barrerait la route!

ff Mais la lumière, quelle est-elle ? Ah ! misérable ambîtieui^ tu Teux dominer les hommes et tu ne sais que ramper; tu veux soumettre les passions des autres, et tu ne sais pas étouffer dans ton lâche cœur cette passion, cet amour, ce caprice, ce péché hideux qui t'a provoqué un jour !.. . .

» tst-ce de l'amour ou de la haine que j'ai pour celte jeune fille ? aimerais-jc mieux la posséder que Fanéantir? je sens qu'elle est un obstacle, une chute,

une honte dans ma vie ; je voudrais qu'elle ne fût pas, et pourtant je ne respire que quand je la vois; je ne trouve de clarté dans le ciel que quand elle nye sourit...

» Je me demandais pourquoi j'étais pris de cette vanité puérile et dangereuse d'écrire mes impressions^ de 4enir un journal de mes combats intérieurs? Mais, fou que je suis! c'est cet amour damné qui me conseille, qui me pousse, qui crispe mes doigts autour de la plume, qui m'attire vers l'encre comme vers le bénitier de l'exorcisme. J'ai besoin de parler d'elle, d'écrire son nom. 11 me semble qu'eDe se fait visible alors, et si je mets les lèvres sur ce mot que j'écris, il me semble que j'entends frissonner les lettres comme deux lèvres qui me comprennent... — Sophie ! Sophie I Sophie !...

»... J'ai le vertige et des éblouissements qui me foudroient quand je pense trop à cette jeune fille. Imbécile et plat amoureux I pourquoi ne lui dirais-je cas que je l'aime ? Au lieu de creuser mon trou et de crier au papier que j'ai des oreilles d'àne, pourquoi ne pas lui dire de la voix la plus douce, la plus persuasive que je pourrais prendre, du regard le plus attendri, avec la prière la plus ardente et la plus humble, que je l'aime, que je l'adore, que je donne-

Uk l^-a WKC âJàSft

«!>'ff]Ofn«: at («lUt l^t -le TalcALB GiiikL je ']»» pa(§« el j^ ne ibén^efais pa» m resard* vu v/irire d'une femme ? mab je B'oscrab jamas. J*ai hr/freur «îe ce» fadaises, de ces phrases mondaines r|ai peîorjraieot mal ce que j'épcoure. Je n'amû rien i lui dire, je n*aoraîs qa*à la regarder, qu'à loi tendre les bras^ qu'à remporter avec moi ! —

» *.. Voîlà pourquoi je souffre, voilà pourquoi je me roD^e eu secret, Toilà pourquoi je fxends sur mes Duits fiour raconter à cette feuiDe de papio*, moins Même que moi, les angoisses et les fureurs d'un MTOtiment qu'il faut deviner en moi, mais que je n'afouerai jamais à celle qui Tinspire !...

n ».. M. Ëmmerie et Simone savent mon secret, fje premier en rit, la seconde n'en rit plus; mais aucun des deux ne veut me servir. Je ne suis pourtant pas indigne d'elle ! n'ai-je pas la jeunesse comme elle ? suis-je donc un monstrg,? et les élans de mon C4fur sont-ils donc inférieurs à ces rêves de romance qu'elle raconte en vers?...

» Je n'ose plus me confesser. L'abbé Lemerle me parlerait de m'immolcr, il me condamnerait encore à

ces lectures, à ces méditations dont j*ai horreur... Prier ! j'y pense bien I est-ce qu'il y a sous le ciel quelqu'un qui mérite une prière, si ce n'est elle? est-ce que Dieu est digne de plus d'hommages ? Dieu, quel mot I quelle formule! M. Emmerie l'entend à sa façon, Simone à la sienne... Mais est-ce que Dieu n'est pas^la jeunesse, la beauté, l'amour? n'est-ce pas lui qui met ce feu dans mes veines et qui m'envoie ces tortures ? il est le tentateur, il est le plaisir, il est l'assouvissement 1

» Je blasphème! j'ai de l'ambition, et je ne sais pas étouffer ces vapeurs des voluptés terrestres qui m'étourdissent le cerveau I

» En vérité, le monde est un enfer ridicule!... mais combien il est facile d'y surprendre l'estime, l'élonnement de ces pantins à tête de bois creux qu'on appelle les hommes I

» Je ne sais rien, je ne veux rien dé précis; je n'ai

ni expérience, ni idée préconçue ; je marche à tâtons

dans ma route ; mais parce qu'il y a quelques éclairs

au bout de ma plume lorsque j'écris, parce que je

trompe ma fièvre par quelques articles de journal,

on crierait volontiers au prodige, et il y a des gens

qui sç reposent sur moi de la fatigue d'avoir une

opinion et des principes. Les niais!

)) Ils ne voient pds que mon enthousiasme pour la bonne cause, que ma haine du ministère, que mon zèle pour TEglise, que mon culte littéraire, que tout ce que j'aime et tout ce que je bais, c'est l'expansion au dehors de cette colère, de cette rage, de cette passion, de cet amour.

» Ah ! s'il étaitaussi facile d'avoir raison de cette belle et imposante jeune. fille que de tous ces hommes vaniteux et intrigants ! Mais qu'est-ce que le génie, la diplomatie, toutes les puissances terrestres, près du charme opiniâtre de ces deux grands yeux? Je briserais tout, je renverserais le trône, je pulvériserais l'autel si je voulais : je ne pourrai peut-être jamais obtenir qu'elle entr'ouvre ses lèvres pour me dire : Je t'aime I... »

» On parle d'une combinaison ministérielle qui ferait arriver M. Emmerie au pouvoir. Nous combattons dans le journal pour ce résultat merveilleux. Je serais alors secrétaire général, chef du cabinet. . . Mais, d'autre part, la Congrégation n'a pas une confiance absolue dans ce nouveau converti. On lui demande des gages. J'ai été interrogé ; il m'a bien fallu avo«er que M. Emmerie ne pratique pas beaucoup. On m'a questionné pour savoir si je l'abandonnerais; le puis-je? le journal n'est pas encore assez solide >

lA VOÎX DU SANG 191

pour se passer de son influence. Je ne crois pas, d'autre part, qu'il soit très-sensible à la menace que je lui ai faite un jour de dire tout haut ce que je pense tout bas des liens mystérieux qui nous unissent. J'ai besoin de lui... A moins d'y être contraint par ceux qui ont autorité sur ma conscience, je ne le trahirai pas...

» J'ai demandé à Simone si elle avait parlé de moi à son amie; elle m'a avoué que non, ou plutôt elle m'a fait entendre que je n'avais rien à espérer. Rien? J^espère tout, au contraire. Il est impossible que Dieu ne fléchisse pas ce cœur! A quoi servirait donc la foi, si elle ne devait pas être récompensée î

» Valentin Girod m'accablç de son amitié. Ce pauvre garçon n'est pas bête, mais il est sot. lia tout juste assez d'esprit pour être charmant; il n'en a point assez pour ne pas devenir fade et insupportable à la longue. 11 me chante les louanges de Simone. S'il ne ménageait pas ma modestie fraternelle, il ne mettrait pas de bornes à ses confidences, à ses hyperboles. Ce bonheur plat et partagé m'irrite. Oh, non! l'amour que je ressens n'est pas semblable à cette passion douce qui les béatifie et qui les transporte au septième ciel. Simone, jusqu'ici impérieuse, violente,' sans pitié et sans pudeur, devient soumise, paisible, pieuse et pudique. Elle trouve l'apaisement et la perfection dans ce péché d'intention qui rn'ir-

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)» Us ne voient pâs que mon enthousiasme pour la bonne cause, que ma haine du ministère, que mon zèle pour l'Église, que mon culte littéraire, que tout ce que j*aime et tout ce que je hais, c'est l'expansion au dehors de cette colère, de cette rage, de celte passion, de cet amour.

» Ah ! s'il étaitaussi facile S'avoir raison de cette belle et imposante jeune. fille que de tous ces hommes vaniteux et intrigants ! Mais qu'est-ce que le génie, la diplomatie, toutes les puissances terrestres, près du charme opiniâtre de ces deux grands yeux? Je briserais tout, je renverserais le trône, je pulvériserais l'autel si je voulais : je ne pourrai peut-être jamais obtenir qu'elle entr' ouvre ses lèvres pour me dire : Je t'aime I... »

» On parle d'une combinaison ministérielle qui ferait arriver M. Emmerie au pouvoir. Nous combattons dans le journal pour ce résultat merveilleux. Je serais alors secrétaire général, chef du cabinet. • • Mais, d'autre part, la Congrégation n'a pas une confiance absolue dans ce nouveau converti. On lui demande des gages. J'ai été interrogé ; il m'a bien fallu avo«er que M. Emmerie ne pratique pas beaucoup. On m'a questionné pour savoir si je T abandonnerais; le puis-je? le journal n'est pas encore assez solide

pour se passer de son influence. Je ne crois pas, d*autre part, qu'il soit très-sensible à la menace que je lui ai faite un jour de dire tout haut ce que je pense tout bas des liens mystérieux qui nous unissent. J*ai besoin de lui... A moins d'y être contraint par ceux qui ont autorité sur ma conscience, je ne le trahirai pas...

» J'ai demandé à Simone si elle avait parlé de moi à son amie; elle m'a avoué que non, ou plutôt elle m'a fait entendre que je n'avais rien à espérer. Rien? J^espère tout, au contraire. 11 est impossible que Dieu ne fléchisse pas ce cœur! A quoi servirait donc la foi, si elle ne devait pas être récompensée î

» Valentin Girod m'accablç de son amitié. Ce pauvre garçon n'est pas bête, mais il est sot. lia tout juste assez d'esprit pour être charmant; il n'en a point assez pour ne pas devenir fade et insupportable à la longue. 11 me chante les louanges de Simone. S'il ne ménageait pas ma modestie fraternelle, il ne mettrait pas de bornes à ses confidences, à ses hyperboles. Ce bonheur plat et partagé m'irrite. Oh, non ! l'amour que je ressens n'est pas semblable à celte passion douce qui les béatifie et qui les transporte au septième ciel. Simone, jusqu'ici impérieuse, violente,' sans pitié et sans pudeur, devient soumise, paisible, pieuse et pudique. Elle trouve l'apaisement et la perfection dans ce péché d'intention qui m'ir-

ritç, me trouble, me rend parjure à ma foi et me corrompt. D'où vient donc que l'amour qui me tue la fait vivre ? Est-ce seulement parce que le sien est partagé, et que le mien, honteux et furtif, doit se consumer dans Fombre? Non; car je sens que si cette belle et implacable jeune fille consentait à m'aimer, mon cœur se gonflerait de plus de passioa et de plus de colère encore ; je défierais le monde et je me vengerais de mes tortures passées.

» ... Décidément, je suis une dupe. Je sers de marchepied à M. Emmerie et de complice à Simone. La baronne de Bruyal ne sait rien. 11 me prend des fantaisies de bouleverser tout ce bonheur que je facilite et dans lequel on ne me fait pas ma part.

» Si, dans huit jours, Simone n*a pas usé de toute son amitié auprès de son amie, je cesserai d'être engagé par le pacte fraternel que nous avons conclu. Je me délierai de mon serment, et je leur prouverai qu'ils ont tort, ces charmants égoïstes, de trop compter sur moi, -de ne pas compter assez avec moi.

jo J'ai encore eu aujourd'hui une longue conférence avec M. Emmerie. Cethomme veut me jouer. Je lui ai demandé quelques avances de bonheur ou d'am-

LA VOIX DU SANG f95

bitionsur la destinée qu'il me promet, il m*a encore parlé de l'avenir. J'en ai peur, de l'avenir. Je veux des joies présentes. Depuis que j'ai perdu l'enthousiasme pour les seules faveurs du ciel, depuis que la tentation a pris une grande patt dans ma vie, j'ai une impatience de désirs, un âpre besoin de satisfaire cette faim, celte soif, cette colère de mon cœur qui ne me permet pas d'attendre. Malheur à eux, si je ne puis parvenir à me faire aimer ! Je les empêcherai tous d'être heureux et d'atteindre à leur rêve!^.

» Je n'aurais que bien peu de mots à dire pour faire vaciller l'ambition de M. Emmerie et chanceler le bonheur de Simone!

D C'est décidément dans huit jours que Simone est présentée au château. Ah ! si cette sotte fille pouvait me comprendre!... Elle ne se doute guère qu'elle a un ministère dans le pan de sa robe et que le trône a besoin de son sourire!...

» Quelle comédie ! il me prend des envies de la siffler d'avance, w

Les divers fragments qui précèdent nous permettent de pénétrer les sentiments, les luttes, les agitations dont le cœur de Simon est le foyer. Nous ne cherchons pas l'antithèse ni la symétrie dans le dé-

194 LÀ Voix DC SAKG

Tcdoppemeot des caractères ; mais, en prenani ceuxci comme la {«assioD les transforme, noos totous Simone monter peu à peu Ters des régions plus pures, à mesure, au contraire, que Simon devient sombre, farouche et sent l'enfer au fond de son cœur.

Au milieu de ces rêves, de ces fièvres, la baronne de Bruval, qui avait commencé par espérer, par attendre la lumière, se sentait plus seule et plus abandonnée que jamais. Ses doutes s'étaient fortifiés par les renseignements contradictoires de M. Emmené. Où était son enfant ? Simone, il est vrai, s'était sensiblement adoucie pour elle ; mais la folle jeune fille se sentait attirée vers le monde. Sa beauté, les hommages qu'elle recueillait, le complot dont elle était l'instrument à son insu, tout contribuait à lui montrer-des visages souriants, parmi lesquels le visage de Valentin avait le plus beau sourire. Toujours en fête, en visite, officieliement patronée par M™«de BrignoUes, Simone voyait à peine la baronne de Bruval, qui renonçait à la suivre dans son tourbillon. Une courte visite le matin avant la promenade, le soir un seul baiser, un peu plus attendri qu'autrefois il est vrai, c'étaient là tous les rapports entre la mère et la fille. Quant à Simon, on ne le voyait plus. Son journal, ses conférences avecles hommes politiques étaient les raisons de son absence. 11 ne consentait à

LÀ VOIX DU SANG i9S

rester à la maison que quand il pouvait espérer y voir la belle Sophie Girod.

Antonine souffrait de cette solitude.

— Il m'a pris mes enfants, il- ne m*en donne aucun, disait la pauvre martyre à propos de M. Emmerie.

Celui-ci paraissait, .en effet, devenu un centre d'attraction. Simon et Simone, introduits par lui, flattés par lui, le recherchaient sans Taimer, et le mystère dont souffrait la baronne paraissait se compliquer au lieu de s'éclaircir.

L'abbé Marcellin se repentait de la démarche qu'il avait conseillée ; mais son âme était trop fortement trempée pour qu'il se résignât à déplorer en secret et en silence les douleurs de son amie, de sa pénitente.

— Puisque j'ai fait le mal, se disait avec ujae compotiction toucllante le saint homme, c'est à moi de le * réparer.

11 s'alarmait de l'esprit d'émancipation que la présence de M. Ëmmerie avait apporté dans la maison de la rue Taranne. Les gaietés de Simone, les allures de Simon lui faisaient pressentir des intrigues qu'il résolut de pénétrer. Pour la première fois de sa vie, il écouta les chuchotements de sacristie; quelque répugnance que son noble cœur éprouvât à descendre dans les hontes des manœuvres congréga-

196 LA VOIX Di: SAKG

DisteSy il |iarui complaisaDt pour des petitesses qui rinitièrent ; il lut et dieicfaa à comprendre le journal auquel collaborait Simon ; il se [approcha de Tabbé Lemerie, dont ii se savait haï, et il espionna saintement au profit de la pauvre baronne.

Pour tout esprit familier arec l'ambition humaine, la découverte de la vérité, c'est-à-dire des projets de M. Ëmmerie relativement à Simon et à Simone, n'était ims une œuvre bien difficile. Mais nous avons fait entendre que l'abbé Marcellin marchait davantage dans le bleu du ciel que dans les boues de la terre. Il fut lent à deviner, mais il devina. Il entendit faire des vœux pour que le roi fût sensible à la beauté de M"« Simone; les bruits de changement ministériel coïncidant avec les manœuvres dont M. Ëmmerie était le centre et le pivot, lui apprirent tout. On padait aussi dans le monde de l'étrange et mystérieux testament de M. Quincy de Bruval, de ' la facilité probable avec laquelle ces dispositions , encore inconnues , seraient réformées. L'abbé eut peur des mécomptes terribles que tous ces calculs ménageaient à son amie, et il résolut de lutter.

Mais comment? sans force, sans moyen d'action, à qui devait-il s'adresser? Dire tout à la baronne, c'était écraser inutilement ce «pauvre cœur déjà si meurtri! Fallait-il tâcher d'émouvoir Simon? espoir ciiimérique! Prévenir Simone, c'était peut-être.

au lieu de la sauver, achever de la corrompre, si son esprit était perverti par la vanité et Tambition. 11 fallait hejirter de front M. Emmerie. En conséquence , Fabbé Marcellin se présenta chez Tacddémicien.

Ce dernier soupçonna le but de la visite. Il reçut le vicaire avec une bienveillance discrète et un peu hautaine, et il se félicita de Theureuse circonstance qui le rapprochait d'un homme si recommandable et si rarement entrevu.

L'abbé Marcellin ne fut troublé ni par le compliment ni par l'accent avec lequel il fut débité.

— Monsieur, répondit-il gravement, je ne sais pas si j'ai besoin de m'excuser d'une démarche que je considère comme un double devoir, et que j'accomplis comme chrétien, comme ami de M™» de Bru val.

— Ah! monsieur l'abbé, interrompit gracieuse aient M. Emmerie, ne justifiez d'aucun titre pour venir me voir et pour me parler; le respect que j'ai pour votre caractère, l'estime que j'ai pour votre personne, me rendent d'avance docile à tout ce que vous pouvez me demander.

L'abbé Marcellin sourit faiblement. Malgré sa candeur, il comprenait que cette courtoisie dissimulait la ferme volonté de reconduire, et que M. Emmerie

i98 LA VOIX DU SANG

promettait trop de l'entendre pour n'être pas disposé à ne point Técouter.

— Je vous écoute, continua racadémicien en présentant un fauteuil au vicaire et en s'asseyant luimême.

— Monsieur, reprit l'abbé Marcellin, vous n'ignorez pas que c'est sur mon conseil, sur mon injonction paternelle que M™® de Bruval a sollicité de vous une entrevue qui devait lui être bien pénible. J'avais pensé que vous pouviez être d'un grand secours à cette mère malheureuse et impuissante à diriger ses deux enfants. J'attends de votre loyauté quelques explications pour savoir si je dois me repentir de mon conseil et le mettre au nombre des fautes dont je demande le plus vivement pardon à Dieu.

— Je ne sais pas, monsieur l'abbé, répliqua M. Emmerie d'un ton légèrement ironique, à quelle^ conditions vous prétendiez me voir exercer la tutelle que M™e de Bruval m'a remise. Je regrette de n'avoir pas reçu à cet égard vos instructions, je veux dire vos conseils.

— Mes conseils, monsieur, eussent été bien simples. Faites, vous aurais-je dit, que ces enfants soient dignes de leur mère; faites que cette pauvre martyre n'ait pas à rougir plus tard de celui des deux qu'elle devra presser sur son cœur.

— C'est- à-<iire, répondit l'académicien, qu'on

m'a pris pour déchiffrer une énigme, et que je dois démêler un secret que la voix du sang n'a pas encore livré. Je vous dirai, monsieur Tabbé, que je me suis très -scrupuleusement occupé du problème, et que le doute est plus violent que jamais. Quant à ces enfants, qui doivent être orphelins (et le prudent M. Emmerie appuya sur ce mot), quant aces deux jeunes gens qui n'auront jamais de p^e, je me suis efforcé de leur créer des relations, et de les présenter dans un monde où ils pussent trouver un jour un appui solide, une protection certaine.

— Je sais, dit Fabbé en regardant Tacadémicien avec tristesse, que vous avez ajouté l'ambition à leurs défauts ; je sais que M. Simon embrasse une caitière qui n'adoucira pas Fâpreté de son humeur, et que M"« Simone doit être présentée à la cour. Est-ce bien là, monsieur; ce que la tendresse alarmée de M*»® de Bruval attendait de vous, et croyez-vous que vous préparez ainsi le pardon et l'am'our dans l'âme des enfants?

— Je croyais qu'en me faisant l'honneur de me prendre pour confident, dit avec fierté M. Emmerie, M«»e de Bruval s'en rapportait entièrement à moi ; qu'en un mot, j'étais un tuteur, et non pas seulement un précepteur obligé de rendre des comptes.

— Vous étiez plus que cela, monsieur : vous étiez et vous êtes un père responsable devant Dieu.

fÙÙ LA VOIX DU SANG

' — Eh bien! j'ai agi comoie un père. Si M. Simon est mon fils, il n'aura pas à se (oindre de la carrière que je lui ai choisie; si M"« Simone est ma fiUe, je la place dans un monde digne d'elle et de moi.

— Prenez garde, monsieur, dit l'abbé Marcellin avec sévérité, le monde qui peut apprendre un jour que vous êles le père de M"* Simone, vous jugerait d'une façon bien implacable s'il savait dans quel but vous présentez celte jeune fille au château.

M. Emmené, qui s'attendait à cette insinuation, ne broncha pas. 11 se contenta de répondre en souriant:

— Je m'étonne, monsieur l'abbé, que vous attachiez de l'importance aux propos du monde, vous un homme de Dieu!

— Les propos du monde, quand ils sont calomnieux, doivent être méprisés; mais quand ils témoignent d'une réprobation unanime pour un acte contraire à la morale et à la famille, il faut les écouter comme la voix de Dieu.

— Et que dirait cette voix infaillible?

— Elle dirait que vous avez sacrifié vos enfants à votre ambition, et que vendant une jeune fille chaste et pure, vous en avez fait...

— Si le monde disait cela, interrompit brusquement M. Emmerie', le monde dirait une impertinence.

— [[ le dira, n en doutez pas, monsieur, continua avec fermeté M. Marcellin, et je suis honteux que vous me preniez pour un impertinent, mais je l'ai déjà dit, moi!

M. Eramerie sourit et s'inclina, comme on fait devant un adversaire qu'on n'a aucun moyen poli de contredire; puis il reprit, après un petit silence:

— Je vois, monsieur l'abbé, que nous ne sommes pas parfaitement d'accord sur la meilleure façon de diriger l'éducation de ces deux enfants. Mais vous me permettrez de préférer mes idées aux vôtres, et si je regrette de n avoir pas votre assentiment, je me console en pensant que j'ai celui de quelques-uns de vos supérieurs ecclésiestiques, et celui d'un de vos éminents collègues, le judicieux abbé Lemerle.

— Monsieur, répliqua l'abbé, la conscience ne relève que de Dieu. Elle ne fait rien par obéissance et par discipline.

— Mais c'est presque de l'hérésie, cela ! En tout cas, monsieur l'abbé, c'est l'épigramme' de la Congrégation.

— Je suis chrétien et je suis prêtre, voilà les seuls titres qui m'imposent. Je ne connais pasd'autre contrôle extérieur pour mes actions.

— Celte tierté, monsieur l'abbé, je veux dire celle rigueur de principes, pourra vous nuire.

n Us ne voient pas que mon enthousiasme pour la bonne cause, que ma haine du ministère, que mon zèle pour TÉglise, que mon culte littéraire, que tout ce que j*aime et tout ce que je bais, c'est Texpansion au dehors de cette colère, de cette rage, de cette passion, de cet amour.

» Ah ! s'il étaitaussi facile d'avoir raison de cette belle et imposante jeune. fille que de tous ces hommes vaniteux et intrigants ! Mais qu'est-ce que le génie, la diplomatie, toutes les puissances terrestres, près du charme opiniâtre de ces deux grandsyeux? Je briserais tout, je renverserais le trône, je pulvériserais l'autel si je voulais : je ne pourrai peut-être jamais obtenir qu'elle enlr' ouvre ses lèvres pour me dire : Je t'aime I... »

» On parle d'une combinaison ministérielle qui ferait arriver M. Emmerie au pouvoir. Nous combattons dans le journal pour ce résultat merveilleux. Je serais alors secrétaire général, chef du cabinet. . . Mais, d'autre part, la Congrégation n'a pas une confiance absolue dans ce nouveau converti. On lui demande des gages. J'ai été interrogé ; il m'a bien fallu avo«er que M. Emmerie ne pratique pas beaucoup. On m'a questionné pour savoir si je l'abandonnerais; le puis-je? le journal n'est pas encore assez solide

LA VOIX DU SANG I9i

pour se passer de son influence. Je ne crois pas, d'autre part, qu'il soit très-sensible à la menace que je lui ai faite un jour de dire tout haut ce que je pense tout bas des liens mystérieux qui nous unissent. J'ai besoin de lui... A moins d'y être contraint par ceux qui ont autorité sur ma conscience, je ne le trahirai pas...

» J'ai demandé à Simone si elle avait parlé de moi à son amie; elle m'a avoué que non, ou plutôt elle m'a fait entendre que je n'avais rien à espérer. Rien? J'espère tout, au contraire. Il est impossible que Dieu ne fléchisse pas ce cœur! A quoi servirait donc la foi, si elle ne devait pas être récompensée î

» Valentin Girod m'accablp de son amitié. Ce pauvre garçon n'est pas bête, mais il est sot. Ua tout juste assez d'esprit pour être charmant; il n'en a point assez pour ne pas devenir fade et insupportable à la longue. Il me chante les louanges de Simone. S'il ne ménageait pas ma modestie fraternelle, il ne mettrait pas de bornes à ses confidences, à ses hyperboles. Ce bonheur plat et partagé m'irrite. Oh, non! l'amour que je ressens n'est pas semblable à cette passion douce qui les béatifie et qui les transporte au septième ciel. Simone, jusqu'ici impérieuse, violente,' sans pitié et sans pudeur, devient soumise, paisible, pieuse et pudique. Elle trouve l'apaisement et la perfection dans ce péché d'intention qui m'ir-

ferme, les mains croisées, le front baissé, l'abbé Marcellin se disait :

— Il faudrait peut-être savoir tromper! J'ai eu tort de commencer par M. Emmerie. Le voilà prévenu; les autres le seront bientôt. Ils peuvent m'écraser, je ne puis pas les* démasquer. Mon Dieu! voilà la plus rude épreuve de ma vie ; comment vaincre le mensonge, sans mentir ou sans voiler un peu la vérité ? J'avais moins peur de Maillarl que je n'ai peur de M. Emmerie. Mourir, c'est si peu de chose I mais dissimuler!...

Le pauvre vicaire se creusait la tète pour inventer les combinaisons les plus machiavéliques, et il n'arrivait qu'à imaginer des fourberies si élémentaires qu'elles avaient l'innocence de la vertu. Quand il fut devant la porte de M™e de Bruval, il se trouva aussi dépourvu qu'en sortant de chez M. Emmerie.

— Bah! murmura-t-il avec un sourire de résolution gaie et vaillante, en agitant la sonnette, le bon Dieu m'inspirera; cela vaut bien les inspirations du diable.

Et le saint homme entra chez la baronne en fredonnant un verset de psaume : c'était sa Marseillaise.

M™« de Bruval était au salon avec Simone. Elles examinaient précisément ensemble une robe magnifique, commandée pour la cérémonie de la présenta-

lion. La jeune fille s* extasiait avec un abandon sans arrière-pensée, quand elle songeait que cette jupe splendide traînerait sur ses talons, que ses épaules s'épanouiraient dans ce corsage, que cette ceinture élégante mesurerait sa taille ; elle sautait de joie et était presque tenlée d'embrasser la robe. M. Marcellin sentit que le combat serait violent. L'étoffe était un adversaire; Toutefois, décidé à tout et se jetant à corps perdu dans la bataille, il salua avec un sourire si complètement épanoui , que la baronne, peu habituée à celte belle humeur, courut à lui en tendant les deux mains, comme pour recevoir un/ présent.

— Monsieur l'abbé, lui dit-elle, vous nous apportez une bonne nouvelle ; parlez vite I

— Oh! répondit M, Marcellin, qui profita finement de l'occasion, je n'ai pas besoin d'apporter delà joie, j'en trouve assez.

— Ne redoutez pas l'abondance, dit avec un accent mélancolique la pauvre baronne, et ne craignez pas de nous rendre trop heureux !

— C'est que je n'apporte aucune nouvelle, répondit l'abbé qui voulait faire le rusé et l'ironique. Je savais qu'on était ici en grande gaieté, je me suis mis d'avance à l'unisson, voilà tout I

Il est impossible de décrire le ton inoffensif avec

lequel fui débité ce petit sarcasme que M. Marcellin crut fort mécliant.

La baronne, étonnée et désappointée, poussa un soupir; quant à Simone, qui avait à peine fait une révérence au vicaire et qui s'était remise à adorer sa robe, elle regarda Tabbé avec des yeux étincelants d'orgueil et les Havres frémissantes d'un sourire triomphant.

— Est-ce que vous nous blâmez ? demanda-t-elle.

— De quoi vous blàmerais-je? répliqua M. Marcellin, qui élait enchanlé du tour de la conversation. Les belles robes ne sont jamais trop belles pour parer les anges !

Simone contempla d'un air effaré l'abbé pour bien s'assurer que c'était lui qui parlait, et, se retournaol vers la baronne :

— Maman, dit-elle,yoilà M. Marcellin qui me débite des galanteries... angéliques.

— Pourquoi pas , mademoiselle ? riposta le saint homme qui lâchait de grimacer un sourire profane. Pensez -vous qu'il serait plus à propos d'entamer un sermon devant ces brillants préparatifs?

— Tenez, monsieur l'abbé, vous en voulez à ma robe, dit Simone en riant, vous machinez quelque anathîîme. Allons, parlez, tonnez, je suis brave, et je suis entêtée.

— Oh ! je me garderais bien de lancer Tanathème

contre une si belle étoffe, répondit M. Marcellin en continuant son badinage, elle est innocente, et elle n'a pas de mauvais desseins!

— J'entends, reprit Simone avec un rire qui fit vibrer ses belles dents, c'est moi la coupable !

— Vous, coupable ! s'écria l'abbé en protestant avec sincérité, et sans plaisanter cette fois. Non, mademoiselle ; victime l'^peut-être.

— Ah! mon Dieu, cette robe aurait-elle des poisons, des philtres ?

— Que voulez-vous dire , monsieur? demanda avec inquiétude la baronne, qui étudiait, depuis son arrivée, l'accent persifleur de son vieil ami.

L'abbé garda un instant le silence ; il se demandait, avec un véritable battement de cœur, s'il devait dire tout ce qu'il savait, tout ce qu'il soupçonnait. L*instant était décisif. Ces petits propos étaient le cliquetis de la bataille, fallait- il escarmoucher encore ou attaquer de front ?

— Bah ! en avant! et Dieu me soit en aide I se dit mentalement le saint homme, qui reprit avec une dignité toute paternelle :

— Mademoiselle Simone, vous êtes fière et brave ; si je vous demandais une grande preuve de courage qui fût en même emps une action agréable à Dieu, me la donneriez-vous ?

— Monsieur Tabbé, s'il n'}' a pas de piège sous vos paroles, je vous réponds, oui!

— Eh bien, donnez-moi cette robe !

— Voyez-vous, le traître ! s'écria la jeune fille. Qu'en feriez-vous de ma belle robe, monsieur l'abbé ? une chasuble ? une bannière ?

— Non, mademoiselle, je la suspendrais derrière l'autel de la Vierge, comme foirt les marins qui ont échappé à un naufrage.

— Quelle tempête me menace ?

— Ce n'est pas la tempête que je redoute pour vous ; vous avez dans l'âme quelque chose d'héroïque qui méprise le danger violent , apparent; mais, à votre âge, mon enfant, il y a des périls secrets, des dangers masqués par un plaisir. En un mot, je vous le demande avec l'autorité d'un ami qui ne s'est jamais senti mieux inspiré, n'allez pas à la cour !

La baronne avait pâli et regardait l'abbé avec terreur. Pour que M. Marcellin se prononçât avec cette décision, après avoir fait un violent effort sur luimême en affectant une gaieté si étrangère à ses habitudes, il fallait qu'il y' eût un péril réel, pressant. Quel était-il? qui l'avait révélé? Elle n'osa interroger et s'assit muette et tremblante.

— Comment, monsieur Marcellin, disait Simone avec un ton charmant de reproche, vous, un homme d'expérience, vous, un sage, vous en êtes encore à ces

préjugés sur la cour? Mais c'est un endroit fort honnête ! On y fait son salut tout comme ailleurs. Ne craignez rien, monsieur Tabbé, et laissez-moi ma robe.

— Mademoiselle, je ne parle pas de dangers imaginaires. Je n'ai pas l'esprit lugubre, j'ai vu trop de choses terribles pour cela. Je parle de dangers 'certains.

— Expliquez-vous alors. Quel danger me menace?

— Et si je ne pouvais pas m'expliquer, dit l'abbé en secouant tristement la tête.

— Vous voulez que je m'immole de confiance. Eh bien, non! Je sais ce que je suis, je sais ce que je veux. Je ne crains pas la cour, et, pour quelques coquetleries, je ne serai pas perdue.

— Mais s'il suffisait de votre présentation seule pour qu'un scandale eût lie.u?

— Que voulez-vous dire? Je ne comprends pas. Et Sinione, naïvement élonnée, ouvrait de grands yeux.

— Ah I ne me comprenez pas, car vous êtes dans votre brusquerie, pleine d'innocence ; et je ne vous fais pas l'injure, mon enfant, de vous accuser ni de vous soupçonner; mais l'ambition humaine a des ressources de perversité si étranges; mais il faut souvent à la politique de si singuliers, de si effroyables moyens pour arriver à son but. On fait des calculs odieux sur la frivolité, sur la vanité d'une jeune fille. On croit qu'elle se laissera prendre aux étincelles des

2t0 LA VOIX DU SAKG

diamants, comme les alouettes au miroir. Présenter à la cour la sœur d'un journaliste ! ...

— Ah! si mon frère est pour quelque chose dans ma présentation, dit Simone, en interrompant avec violence, vous avez raison, monsieur l'abbé, il doit s'y trouver quelque chose de funeste et de honteux.

— Je ne dis pas cela , mademoiselle , murmura M. Marcellin, dont le cœur palpitait d'espérance; M. Simon lui-même est un jeune ^omme inexpérimenté ; il ne sait pas les périls auxquels vous êtes exposée ; il obéit, comme vous obéissez.

— Je comprends tout , s'écria la baronne , à laquelle peut-être quelques soupçons étaient déjà venus et qui se défiait de la parole de M. Emmerie. Mon enfant, écoutez M. Marcellin, il vient vous sauver, je vous en prie, je vous en conjure, renoncez à cette idée.

— Je suis donc la seule à ne pas comprendre, dit Simone avec fermeté, ou plutôt, monsieur l'abbé, et vous, madame, sachez -le, je ne veux pas comprendre. J'irai à la cour et j'en reviendrai digne du respect des honnêtes gens.

— £1 vaudrait mieux ne pas y aller, mon enfant, insinua doucement Tabbé Marcellin.

— Mais je ne puis pas reculer, répliqua Simone résolument. J'ai promis; tout le monde connaît mon violent désir à cet égard.

— Eh bien ! ma fille , demanda avec hésitation M™e de Bruval, si je vous le dérendais... ou plutôt si j'avais Tair de vous le défendre?

— On ne croirait pas à cette défense, madame. Les étrangers ont des droits sur moi , je m'en rap-

porte aux protecteurs que vous m'avez choisis ; d'ailleurs, ajouta la rieuse enfant, cette robe doit bien m'aller, je serai belle. Je ne veux pas manquer d'égards à la couturière du château. Rassurez-vous, monsieur l'abbé; quel qu'il soit, le sang que j'ai dans les veines me préservera toujours d'une infamie. Vous avez bien fait de me signaler un danger. Je veux le voir et lui faire honte. Je vous donnerai ma robe pour en faire une bannière, mais après le triomphe.

La baronne jeta un regard d'angoisse à l'abbé MarceUin; elle s'alarmait de l'opiniâtreté de Simone. Le prêtre se sentait vaincu.

— Ce n'est pas à vous, mademoiselle, que Dieu reprochera le scandale, dit-il avec gravit^ ; mais souvenez-vous un jour que nous vous aurons avertie, si vous vous sentez jugée sévèrement, si ce monde qui vous flatte, qui vous pousse, qui vous perd aujourd'hui, vous abandonne et vous déchire; si la calomnie, s'en tenant aux prétextes que vous aurez volontairement fournis, vous prive de toute amitié honorable.

— Ali! mon Dieu, répondit eo rianl M"* de Bruyal, est-ce que je deviendrais laide et méchante à la cour?

— Pauvre enfant ! reprit l'abbé avec une commisération paternelle , vous que j'aurais voulu voir un jour sainte et chaste épouse, aimant mieux votre mère en acceptant des devoirs nouveaux, flëre d'une union glorieuse...

— Est-ce que vous me condamnez au célibat? demanda Simone, qui se sentait toute remuée par la pensée de son amour.

L'abbé garda le silence; la baronne joignit les mains et se mit à prier Dieu.

— Répondez, monsieur, est-ce que sérieusement il y aurait danger pour moi de ne pas trouver de mari?

— Oh! des maris, on en trouve toujours, dit M. Marcellin avec une ironie qui ne lui était pas ha-

Simone fronça ses beaux sourcils et vint se poser devant le vicaire :

— Si j'aimais quelqu'un, croyez-vous donc que celui-là m'estimerait assez peu pour douter de moi?

— Si vous aimiez, mon enfant, il serait de votre devoir de fiancée chrétienne de ne pas exposer celui dont le nom deviendrait le vôtre à vous défendre

m VOIX DU SA.NG ^iZ

contre la malignité humaine. Si vous aimiez, vous ne seriez plus libre de braver l'opinion.

L'abbé Marcellin sentait confusément qu'il y avait plus que de la curiosité dans ces questions de Simone, et que le hasard allait le servir.

Simone pâlit, puis rougit; elle baissa la tète, ré- Hécliit un peu et regarda le prêtre avec une expression de douceur et de soumission qu'on ne lui avait jamais vue.

— Eh bien! mon père, lui dit-elle en tremblant, j'aime et je suis aimée!

— Oh mon Dieu ! s'écria la baronne qui se leva épouvantée, est-ce un nouveau malheur?

— Non, madame, c'est le salut, répondit l'abbé Marcellin qui lisait dans les yeux de la jeune fille et qui voyait resplendir l'amour dans toute sa force juvénile, dans toute sa pureté.

— Cflii, madame, oui, ma mère, dit Simone dont les beaux yeux s'emplirent de larmes, monsieur l'abbé dit vrai ; si quelque chose peut répondre de moi, c'est cet amour que vous ignoriez, mais dont je n'ai pas à rougir. J'aime M. Valentin Girod, j'en suis aimée; je me plaisais au mystère de notre petit roman, le voilà fini. Quand vous le voudrez, ma mère, il me demandera en mariage.

— Quoi qu'il arrive, Simone, dit la pauvre baronne

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— Wm Wwi, dît- il h voii baafe, je voas rends «rA//? I frt^u (Vnimnir^ c'est souvent par Famoar terr^^lfft qu^ votw manirestez votre puissance! Qui luU^fii dit f\\w je trouverais un auxHiaire dans la pas- «ijou qui M n(*Ti onlinairement que la vanité?

— \mn croyn donc avoir vaincu, dit isimone qui «Viflll flRnncMillirîn devant M«« de Bruval et qui se tmirtm h dnml en le regardant avec un sourire.

— t)h I mon onfant, dit l'abbé Marcellin, vousavez f|i\|h inlligt\ un awe« rudt) <îchec à mon éloquence, w (MW% p«« onrortî lorl à la voix de votre cœur,

— t)ui^ jo suis wiincue^ reprit la jeune fille en se n^t^vv^nl ^ c'vvsi l\^>ï$ine qui ;fi triomplié de dm» ar-

gueil, j*ai eu peur de n'être pas un jour la femme de M. Valenlin, voilà tout. Je me suis sentie faible, tremblante, quand j'ai mis en regard la gloriole de traîner mes falbalas à la cour avec la possibilité d'être méprisée par M. Valentin. Mais la cour! Je n'y allais que pour lui I s'il veut que j'y sois présentée, il m'y présentera lui-même, n'est-ce pas, monsieur l'abbé? Cela vaudra mieux. Quant à monsieur mon frère, quant aux autres, ils seront désappointés. J'étais donc destinée à servir de pincettes pour tirer les marrons? Les misérables! Comme si j'avais besoin d'autre chose que de devenir sa femme. Car vous consentirez, n'est-ce pas, ma mère ? . ♦

— Quel changement ! disait la baronne ravie. Oui, va I je consens à ton bonheur qui te rend belle et sainte. Les autres perdent leurs enfants quand l'amour les prend; moi, j'y gagne une fille.

— C'est dommage pour la robe, dit Simone en riant,\lle m'allait bien. Vous avez raison, monsieur l'abbé, cette étoffe était prédestinée. Failes-en un ornement pour la Vierge !

— Oh ! non pas, il faut la garder pour la corbeille, reprit le bon abbé, qui n'avait plus d'effort à faire pour se mêler à la gaieté de Simone. Vous serez bien belle avec ces beaux atours , madame Girodl

— Je ne la suis pas encore, monsieur l'abbé!

— Mais me raconteras-tu comment cet amour.

2tC LA VOIX DU SANG

dont je n'ose pas te gronder aujourd'hui, a pris naissance, demanda la baronne, en attirant à elle Simone, qu'elle baisa au front avec tendresse.

— Très- volontiers, méf mère. Écoutez, monsieur l'abbé, c'est une confession, et je vous la dois d'autant plus que vous vous êtes fait de confiance mon complice.

— C'est vrai 1 Je suis votre complice ; tâchez de ne pas me faire faire de gros péchés, dit avec bonhomie l'excellent homme en prenant place à côlé de la baronne.

Alors, Simone raconta avec ingénuité, dans tous ses détails, l'origine et les divers incidents de son amour. Elle épancha doucement son cœur devant ces deux témoins, qui se regardaient avec un sourire et qui priaient Dieu de la bénir. On gagna mille lieues de terrain sur le chemin du paradis pendant cette conférence. Simone se révéla tout entière avec sa nature franche et impétueuse. Elle fit pleurft des

larmes de reconnaissance et de bonheur divin à la baronne, quand elle raconta comme l'amour Iff purifiait et la rendait meilleure.

— Ah I si un pareil amour pouvait.n^îlre dans le cœur de Simon, s'écria la pauvre Antonine, je serais la plus heureuse des mères, et je n'aurais besoin de personne!

Simone se mordit les lèvres et garda le secret de

Simon. Elle ne se croyait pas autorisée à une indisrcrétion; d'ailleurs, elle savait si bien que Tamour de son frère n'était pas partagé, qu'elle jugeait inutile de révéler cette passion sans retour.

— Ma fille, reprit la baronne de Bruval , la main de Dieu est dans toute cette aventure ; sachons mériter qu'elle ne se retire pas de nous. C'est votre intercession, monsieur l'abbé, qui nous vaut tout ce bonheur.

— Ce sont vos vertus, madame, répondit l'abbé.

— Je vais resserrer la robe et écrire à M™» de Brignolles, dit Simoile avec mutinerie en prenant sa toilette de présentation et en la malmenant un peu.

— Prenez garde, mademoiselle, dit M. Marcellin, n'ayez pas trop de dépit : je croirais à des regrets. Les bonnes résolutions doivent rester calmes.

— Vous avez peur, monsieur l'abbé , que je ne déclyre votre bannière.

— Non, mais votre robe de noces, répliqua le vicaire.

— Simone, reprit M™« de Bruval, c'est à moi à prévenir la vicomtesse de ton refus. Puisque j'ai une fille, j'ai droit d'exercer les fonctions maternelles. Je vais écrire aussi à cet amoureux qui entre l'épée au poing dans ma famille. Je dois le remercier de ce qu'il ne t'a pas enlevée.

— Oui , remerciez - le , ma mère , puisque son amour m'a convertie.

— Quant à miss Simpson...

— Oh ! grâce pour elle, elle aime tant la lecture ! D'ailleurs, vous n'aurez plus besoin de ses services; moi je serai longtemps encore avant d'y recourir. Laissez-la doucement prendre sa retraite. C'est bien assez de jouir de la stupeur qu'elle va montrer !

— Que dira Simon ? ajouta la baronne en redevenant sérieuse.

— Il ne dira pas ce qu'il pense, soyez-en certaine ; mais au fond, il ne sera pas fâché <]e ce dénoûment. Je le sers peut -être plus ainsi qu'en allant au château.

— Que veux-tu dire?

— Rien I je fais des conjectures.

— Allons I chacun à sa tâche, reprit l'abbé en se levant. Moi, je vais dire la messe.

— Vous prierez pour nous, dit la baronne. *

— Je prie surtout pour les gens heureux, répondit

l'abbé en souriant, car le bonheur éloigne et le malheur rapproche de Dieu.

— Ah ! monsieur l'abbé , vous devriez me faire croire que vous n'avez pas beaucoup prié pour moi, dit M™« de Bruval avec mélancolie.

L'abbé ne répondit rien, mais un rire silencieux et pourtant sublime comme le plus beau cantique d'ac-

tions de grâces illumina sa figure. Il eut presque une auréole visible, tant son regard eut dMnfini. Les deux femmes furent éblouies de celte Iransfiguralion de la charité , et Simone sentit son âme se fondre en prières et en adoration.

Comme Tabbé Marcellin entrait à Saint- Germain des Prés, on lui remit une lettre par laquelle on le priait de passer à la Grande-Aumônerie.

— Déjà! dit le saint homme en repliant cette lettre avec calme.

Et il monta à Tautel sans qu'aucune agitation extérieure trahît deTamerlume et du désappointement.

Cette lettre voulait être une précaution, elle ne fut qu'une vengeance. Quand il se présenta à la Grande- Aumônerie, M. Tabbé Marcellin v fut doucement et indirectement blâmé de ses tendances à s'introduire dans rinlérieur des familles ; on lui fit. comprendre, à demi-mot, qu'il déplaisait à de hauts personnages, et que, dans son intérêt même, on croyait devoir lui conseiller d'accepter des offres pour une permutation qui l'envçrrait en province et appellerait à Paris un jeune prêtre dont le zèle pouvait être utile.

M. Marcellin accepta les remontrances avec la placidité d'un esprit supérieur aux railleries humaines ; il ne fit aucune objection et comprit fort bien que cette prière pour une permutation deviendrait le len-

2i0 LA VOIX DU SANG

demain un ordre de changement, surtout quand on apprendrait son triomphe.

En effet, le lendemain, Tabbé Marcellin fut informé qu'il devait quitter Paris. Cet homme, que les bourreaux et la tyrannie avaient respecté, était chassé par quelques brouillons de sacristie. Mais, comme nous Tavons dit, cette rigueur arrivait trop tard et manquait d'à-propos. Simone refusa absolument de se laisser présenter, et les râlineries de M™* de Brignolles, les pièges qu'essaya de lui tendre M. Emmerie furent impuissants devant sa résolution froide et arrêtée.

M. Yalentin Girod vint faire sa cour en famille et fut officiellement accepté comme prétendu.

Que pensa Simon' du refus de sa sœur? nous ne pourrions le deviner au juste, si nous n'avions pas la ressource dont nous avons déjà usé de feuilleter les pages de son journal intime.

Voici ce qu'écrivait Simon de Bruval sur son journal intime :

« Je sors de chez M. Emmerie ; malgré son masque,

j'iii lu sur son visage; il est cruellemenl désappointé du refus de Simone. La combinaison ministérielle dans laquelle il devait entrer est compromise par cet échec ; personne ne veut plus le soutenir, depuis qu'on sait que M™« du Cayla n'aura pas de rivales. Le salon de la vicomtesse de Brignolles est en flammes; c'est un concert de malédictions contre l'académicien assez maladroit pour arranger cette intrigue qui échoue au moment décisif. La vicomtesse, qui devait présenter Simone, est furieuse; si l'on ne commençait pas à se dire à l'oreille que je ne suis pas le frère de ma sœur, je crois que je serais enveloppé dans la disgrâce.

)) ... Fragilité de l'ambition humaine! voilà un des hommes les plus habiles de ce temps-ci qui dresse des plans merveilleux ; il met tout en œuvre, il s'associe toute une coterie active, puissante, il l'intéresse à sa réussite, et il suffit de l'entêtement d'une jeune fille amoureuse et des scrupules d'un honnête homme pour que tout cet échafaudage s'écroule, pour que ces diplomates soient vaincus I C'est risible, mais aussi c'est effrayant ! La vertu est décidément une force, et je comprends la politique de M™e de Maintenon.

» M. Ëmmerie s'est vengé en faisant éloigner l'abbé Marcellin. Il espère peut-être ainsi, en isolant la baronne de Bruval, avoir de nouveau raison de Simone ;

222 LA VOl!^ DU SANG

vain espoir! C'est moi, maintenaDt, qui Texhorlerais à la résistance.

D Cette aventure me tiendra lieu d'enseignement. Les femmes sont de mauvais auiûliaires; on ne peut rien appuyer de stable sur l'édifice de leur vanité. L'amour de l'Église est, au fond, la seule base inébranlable. M. Emmerie est tombé, mais le parti au- ({uel il avait fait des promesses reste debout, je m'y attache plus que jamais. Ce pauvre M. £mmerie,^aYec son esprit, son audace, il fait pitié. J'ai trouvé le défaut.de la cuirasse de cette moi^ue, de cette majestueuse suffisance : la peur du ridicule. Qu'importe à M. Emmerie qu'on l'estime peu, pourvu qu'on le trouve fort ! mais s'il devient ridicule, il est mort. El je sens bien que cette crainte le tourmente. S'il avait réussi, tous les gens le proclamaient le rival heureux de M. de Talleyrand. La déconvenue de Simone l'eipose à des reproches qu'on entend déjà sifiler aux oreilles : a Ce pauvre M. Emmerie, dit-on tout bas, de façon à être entendu, depuis qu'il n'a plus l'échelle des grandes dames, il en est réduit à escompter le crédit des ingénues, mais les ingénues lui font banqueroute. »

» Je vois bien à sa pâleur quacet incident l'exaspère. 11 ne remettra plus les pieds chez la baronne de Bruval...

» Simone est radieuse, depuis que son amour a la

sanction de la baronne, depuis que le mariage est une chose officielle, elle éclate d'oi^ueil et de joie.; elle a des airs de bienveillance et même d'amitié pour moi ; on dirait qu'elle me protège. Ce bonheur trivial ne me rend pas jaloui ; cette ambition de ménage me paraît plate, et quand je vois Simone sourire finement à son Valentin, qui lui sourit bêtement, je suis tenté de rire aux éclats.

» Car, je ris, je prends ma part extérieure de cette fête de famille ; mais je souffre ; Sophie ne fait pas attention à moi, elle me traite comme un être sans danger pour elle; quelquefois pourtant il me semble qu'elle lit ou qu'elle veut lire dans mon cœur. Alors elle se détourne, s'éloigne; je lui inspire de la peiw ou de la répulsion* J'ai été tenté de lui écrire, de \m raconter mes tortures, mes rages, de lui dire : « Ayez pitié de moi 1 je suis mauvais, vous me rendriez bon ! » — Mais elle rirait de ma lettre ; c'est bien assez d'avoir la folie d'écrire ces confessions pour moi seul, sans courir le risque de me confesser encore à elle I

» Sophie vient presque tous les jours ; elle cause avec Simone du trousseau, des apprêts du mariage. On fait devant moi mille projets, et jamais on ne m'y associe. Je suis là, j'écoute, je fais semblant de lire; quelquefois la patience m'échappe, je veux me mêler à ces jeunes filles, mon approche les glace. Simone

fai un effort visible pour ne pas s'en aller, et Sophie a une réserve dédaigneuse qui me remplit de colère. Je suis donc maudit ! j'ai donc en moi un signe fatal qui éloigne la contîance et Taffection ! Oh ! si je rae venge jamais de ces moqueries, je les ferai trembler toutes deux ! Est-ce que Dieu, qui punit les fautes des pères dans leur postérité, frappe en moi l'enfant de l'amour auquel il refuse l'amour?...

»... Je viens de rencontrer Sophie et Simone se préparant à aller aux Tuileries ; elles étaient belles, et c'était vraiment un couple à ravir l'œil d'un peintre que ces deux jeunes filles éclatantes, Simone blonde, Sophie brune, toutes les deux montrant leurs dents blanches à chaque mot, c'est-à-dire à chaque sourire, se serrant l'une contre l'autre, comme pour mieux faire ressortir le contraste de leurs charmes différents! J'ai offert de les accompagner. M^^^ Girod m'a refusé avec un grand sérieux, j'ai cru qu'elle tressaillait d'effroi sous mon regard. Simone m'a dit :

» — Nous ne voulons pas, mon cher, t'enlever à tes travaux; la conversation de deux jeunes folles comme nous ne serait d'aucun profit pour un homme politique comme loi !

» Et me disant adieu de la main, Simone a en-

traîné son amie. Miss Simpson m'a fait la révérence. Je suis resté debout, seul, les regardant fuir, en me laissant un parfum et un murmure de leurs robes de soie, qui me poursuivent encore. Le soleil les enveloppait; la brise faisait voler derrière elles le bout de leurs écharpes, qui semblaient des ailes.

» J*ai senti mon cœur se gonfler, déborder d'admiration et d'amour. J'ai pleuré, oui, j'ai pleuré des larmes qui me brûlaient les joues! Oh! je serai aimé ou je serai haï! mais je ne veux pas être indifférent à cette jeune fille. Ce soir, elle doit venir dîner à la maison, j'éloignerai bien Simone pendant un quart d'heure; je veux lui dire tout ce que j'ai dans l'âme.

» M. "de Nolac, qui doit trop à M. Emmerie pour ne pas le détester, m'a raconté sur mon protecteur des anecdotes, des bruits, des cancans qui sont la parodie de sa dignité extérieure. Il paraît que cet homme ne renonce pas à plaire; mais, hélas! à qui plaît- il? Et dans quel but? La galanterie appliquée à la politique est la plus cruelle, la plus dégradante, la plus lourde des épreuves. M. Emmerie est un faux homme supérieur ; il a une théorie qu'il applique à toutes les femmes, et dont il prétend se faire un

iS.

â2iî LA VOIX DV SAKG

moreD de parrenir. Cette débauche calculée et appropriée à TambitioD me fait pitié. Hypocrite eoTers les femines pour les intéresser à sa Tanité, M. Emmerie est obligé de se montrer encore une fois hypocrite enrers le monde pour lui cacher ses désordres. Cette double hypocrisie trahit la faiblesse. L'homme véritablement habile n'a qu'un masque ; c'est l'intrigant qui en met plusieurs

Nous n'aurons plus besoin, sans doute, de faire des emprunts au journal intime de Simon, car désormais les événements vont se précipiter. Les conséquences de toutes ces passions en éveil vont se dégager des prémisses. Nous le répétons, on ferait injure au simple narrateur de cette histoire en s'offusquant des laideurs qu'il a dévoilées. Le monde est une vallée d'hypocrisie; ce n'est pas outrager Dieu que d'en être persuadé. L'immoralité consisterait à présenter cette hypocrisie comme nécessaire; mais, en l'étudiant comme une maladie, on rend hommage à la vérité, à la franchise qui est la santé (le l'âme. Encore une fois, M. Emmerie, Simon et quelques autres sont les malades; Simone est en voie de guérison ; la baronne de Bruval vit déjà de

la vie immortelle; Tabbé Marcelliii est le guérisseur : c'est lui mon héros.

Les deux jeunes flUes rentrèrent de cette promenade aux Tuileries dont parlait Simon , avec cette fleur de gaieté, avec cette bonne humeur souriante qu'elles apportaient depuis quelque temps à la pauvre Antonine , comme une espérance , comme une consolation. La baronne avait pleuré le départ de M. Marcellin ; elle lui écrivait. Mais ces lettres ne remplaçaient pas ces entretiens dans lesquels le saint homme la soutenait et la dirigeait. Isolée au milieu d'un bonheur si nouveau pour elle qu'elle n'osait y croire, jouissant de l'amitié de Simone, mais se demandant parfois avec terreur ce qu'elle deviendrait si elle découvrait un jour que Simon seul était son enfant, M^e de Bruval était inquiète et sentait le vide autour d'elle. Quand elle voyait Simone, quand elle entendait ce ramage des amoureux, alors elle osait rêver à l'avenir ; mais la tigure froide et pâle de Simon apparaissait-elle au milieu de ce tableau, la pauvre mère était reprise de ses effrois et se disait que le repos n'était pas fait pour elle.

Simone et Sophie passaient presque toutes les journées ensemble. Depuis surtout que M"« de Bruval avait nettement annoncé son refus d'aller au château, M*i« Sophie admirait et adorait son amie. L'une ne devait pas être plus présentée que l'autre : dès

lors, plus de jalousie. Au retour de la promenade, les deux jeunes filles s'étaient installée dans le salon, et leur babil mordant et entrecoupé de beaux rires sonores abrégeait les instants. Sophie, quand elle n'était pas sur son trépied de pythonisse, était une bonne et charmante jeune fille, La précocité de ses sensations et de ses analyses ne lui faisait tort que quand elle se trahissait en vers. Mais lorsqu'elle oubliait son esprit, pour laisser aller son cœur, cette enfant que la gloire n'avait pas encore gâtée était affectueuse et simple:

SifHon rentra de meilleure heure que de coutume ; il salua silencieusement les deux amies et s'installa dans un fauteuil. La gaieté se glaça tout à coup aux lèvres des deux jeunes filles. La phrase commencée fut interrompue.

— Je vous gêne, dit Simon qui était plus pâle que d'habitude et qui baissait les yeux.

— Un peu, dit Simone.

— Fort peu, ajouta Sophie.

— Eh bien ! je m'en vais, reprit le sournois qui ne fit aucun mouvement pour s'en aller.

On attendait. Après quelques minutes de silence, voyant que la promesse de Simon était une feinte, les deux amies se regardèrent eu soupirant; elles n'osaient reprendre devant lui le cours de leurs folles confidences. Sophie, dépitée, se leva, fit le tour du

salon, heurta dans un angle une harpe qui poussa un soupir, et s'arrêtant aussitôt, elle se mit à tirer quelques sons de rinslrument, alors fort à la mode. Elle en jouait, sinon avec habileté, du moins avec grâce.

— Tu as raison , dit Simone qui l'encouragea du regard.

Les doigts de la Muse parcouraient avec une vivacité qui tenait de la' colère toutes les cordes, leur arrachant deacris plutôt que des sons, les irritant, pour ainsi dire, afin de les mettre de moitié dans sa mauvaise humeur.

Simon souriait de ce dépit ; il s'approcha de sa sœur, et, pendant que Sophie accumulait préludes sur préludes et cherchait une mélodie qui traduisit sa pensée, il dit à Simone :

— Je vous suis donc bien insupportable?

— Non, mais tu nous as surprises dans des caquetages qui ne méritent pas une oreille masculine.

— Écoute, Simone, si tu as quelque pitié des douleurs des autres, regarde-moi et écoute-moi.

Simone leva les yeux et vit du feu dans les prunelles de son frère.

— -Tu aimes et cet amour te rend indulgente. Viens-moi en aide. Tu sais si ce que j'éprouve est un sentiment profond et sincère!

dont je n'ose pas te gronder aujourd'hui, a pris naissance, demanda la baronne, en attirant à elle Simone, qu'elle baisa au front avec tendress^e.

— Très- volontiers, méf mère. Écoutez, monsieur > Tabbé, c'est une confession, et je vous la dois d'autant plus que vous vous êtes fait de confiance mon complice.

— C'est vrai ! Je suis votre complice; tâchez de ne pas me faire faire de gros péchés, dit avec bonhomie l'excellent homme en prenant place à côté de la baronne.

Alors, Simone raconta avec ingénuité, dans tous ses détails, l'origine et les divers incidents de son a:mour. Elle épancha doucement son cœur devant ces deux témoins, qui se regardaient avec un sourire et qui priaient Dieu de la bénir. On gagna mille lieues de terrain sur le chemin du paradis pendant cette conférence. Simone se révéla tout entière avec sa nature franche et impétueuse. Elle fit pleurft des • larmes de reconnaissance et de bonheur divin à la baronne, quand elle raconta comme l'amour la^ purifiait et la rendait meilleure.

— Ah ! si un pareil amour pouvait. naître dans le cœur de Simon, s'écria la pauvre Antonine, je serais la plus heureuse des mères, et je n'aurais besoin de personne!

Simone se mordit les lèvres et garda le secret de

LA VOIX DU SANG 2i7

Simon. Elle ne se croyait pas autorisée à une indis^ crétion; d'ailleurs, elle savait si bien que Tamour de son frère n'était pas partagé, qu'elle jugeait inutile de révéler cette passion sans retour.

— Ma fille, reprit la baronne de Bruval , la main de Dieu est dans toute cette aventure ; sachons mériter qu'elle ne se retire pas de nous. C'est votre intercession, monsieur l'abbé, qui nous vaut tout ce bonheur.

— Ce sont vos vertus, madame, répondit l'abbé.

— Je vais resserrer la robe et écrire à M™» de Brignolles, dit Simoiîe avec mutinerie en prenant sa toilette de présentation et en la malmenant un peu.

— Prenez garde, madenaoîselle , dit M. Marcellin, n'ayez pas trop de dépit : je croirais à des regrets. Les bonnes résolutions doivent rester calmes.

— Vous avez peur, monsieur l'abbé , que je ne déclyre votre bannière.

— Non, mais votre robe de noces, répliqua le vicaire.

— Simone, reprit M™e de Bruval, c'est à moi à prévenir la vicomtesse de ton refus. Puisque j'ai une fille , j'ai droit d'exercer les fonctions maternelles. Je vais écrire aussi à cet amoureux qui entre l'épée au poing dans ma famille. Je dois le remercier de ce qu'il ne t'a pas enlevée.

triste, lu m'as liorriblement agacé les nerfs avec tes gammes ; je voudrais pleurer, ma bonne Sophie, j'ai peur, il me semble que nous sommes en danger.

— Allons, tu es folle ; c*est quelque méchanceté que t'aura débitée ton aimable frère.

— Oli non ! reprit avec vivacité Simone, il se corrige bien, ce pauvre Simon, il fait de son mieux. Je suis convaincue qu'il a un cœur tout comme un autre.

— C'est possible, dit Sophie en faisant la moue, mais il ne l'a pas placé comme celui des autres.

— Tu le détestes donc?

— Moi !... Tu me fais des questions indiscrètes, ma chère Simone.

— Et lu me fais, toi, des réponses bien cruelles.

On passa dans la salle à manger. Simon vint s'asseoir avec la placidité ténébreuse qui était le signe habituel de son visage. Soit qu'il eût puisé du calme dans la prière, comme il l'avait dit, soit qu'il eût concentré toute sa puissance pour dominer le tumulte de son cœur, il fut triste, mais froid; personne n'eût soupçonné les fureurs qui couvaient dans ses veines. Simone, qui le guettait, ne surprit rien de suspect.

— 11 l'ennuiera, se dit-elle intérieurement, mais iJ ne l'irritera pas ; je puis les laisser ensemble.

Comme l'avait fait remarquer Simon, la baronne

de Bruval, en quittant la table, prit son livre d'heures et annonça qu'elle allait à Téglise. Elle avait lait un vœu qui devait durer jusqu'au mariage de sa fille. Simone offrit gaiement de faire les honneurs du salon à son amie et à son frère; puis, tout à coup, feignant de se souvenir d'une lettre à écrire :

— Je vous laisse un instant, dit-elle à Simon et à Sophie.

— Je vais avec toi, se hâta de dire M"« Girod.

— Et moi, je ne veux pas de toi, répliqua la pauvre Simone, dont le cœur battait fort; je ne sais pas écrire devant un témoin; lu m'empêcherais de chercher mes mots dans le dictionnaire.

Sophie se résigna et vint s'asseoir devant un guéridon chargé d'albums. Une lampe placée sur cette table la mettait en pleine lumière; Simon dans l'ombre, presque dans l'obscurité, la regardait avec ivresse. Elle lui semblait ainsi vêtue de clarté. Il se sentait presque défaillir au moment de tenter l'épreuve suprême.

— Si je n'allais pas pouvoir me lever ! se dit-il tout à coup en remarquant le tremblement de ses jambes. Si la voix allait me rester dans le gosier I pensa-t-il en se trouvant la bouche amère et sans salive. 11 serra son front dans les deux mains, remua les lèvres comme s'il disait une prière et appelant tout son courage, tout son amour et toute sa haine à

son aide, il quitta sa chaise et vint lentement se placer devant Sophie.

Celle-ci, qui avait entendu le mouvement régulier de ses pas, leva la tête et rencontra son r^ard. Ce qu'elle lut dans ses yeux lui parut sans doute effrayant, car elle poussa un petit cri et voulut sortir.

Simon s'empara doucement de la main de Sol)hie.

— Est-ce que je vous fais peur ? demanda-t-il avec une voix entrecoupée.

^ — Peut-être, répondit presque involontairement M»« Girod.

— Gomment, moi le frère de votre amie, moi Tami de votre frère, moi qui serai de votre famille par le mariage de ma sœur, je vous inspire de l'effroi! Et, en arrachant ces mois du fond de sa poitrine, Simon pâlissait encore.

— De l'effroi ? Non , monsieur, vous ne m'en inspirez pas , répondit Sophie qui reprenait son air de reine et de Muse ; je me suis mal expliquée, c'est de l'embarras que je voulais dire.

11 y eut un intervalle de silence.

— Pourquoi donc êtes-vous embarrassée devant moi? reprit au bout de quelques instants Simon qui étranglait.

— Parce que vous ne me traitez pas comme l'amie

de votre sœur, comme la sœur de votre ami , répondit Sophie avec un doux accent de reproche; parce qu'au lieu d'être avec moi simple, franc, naturel , vous m'abordez avec la réserve d'un étranger, les réticences d'un ennemi.

— Un ennemi , moi ! s'écria Simon en joignant les mains.

— Oui, un ennemi, répéta Sophie Girod en le regardant en face ; on en a de plusieurs sortes ; je sens que vous êtes le mien.

— Moi , reprit encore Simon, vous haïr! Mais au contraire, si vous saviez, Sophie, quel secret m'étouffe, me torture et me donne cet air contraint que vous interprétez si mal...

— Votre secret, monsieur, je ne vous le demande pas, se hâta de dire Sophie qui voulut se retirer.

— 11 faut pourtant que vous le sachiez, continua résolument Simon en arrêtant ses regards grands ouverts et comme tout effarés sur M"® Girod et en lui barrant le passage.

— Je le sais peut-être, répondit Sophie avec une expression de dédain qu'elle ne sut pas réprimer.

— Vous savez que je vous aime? demanda Simon qui assembla tout son courage.

— Oui, je le sais.

— Et je vous fais horreur, n'est-ce pas? Oh! ne

2r»(; LA VOIX DU SANG

répondez rien, ajouta-t-il, un mot de mépris me tuerait. Laissez-moi vous dire ce que j'ai souffert, ce que je souffre... Mais, puisque vous savez que je vous aime, qu'ai-je besoin de rien ajouter? C'est Simone qui vous a prévenue?

— Simone ne m'a rien dit, répondit Sophie Girod , mais je vous ai deviné.

— Et... vous me haïssez, vous! dit Simon en* prenant les deux mains de Sophie dans les siennes.

— Pourquoi vous haïrais-je ? vous ne m'avez fait encore aucun mal. (Elle appuya sur le mot encore.) Je vous plains, voilà tout.

— Vous me plaignez! mais celui qu'il faut plaindre c'est celui qui passe indifférent auprès de vous. Ah ! vous'voir, vivre de Tair que vous respirez , presser votre main, c'est déjà une récompense; c'est, dans une torture inouïe, une joie suprême.

— Monsieur Simon, dit froidement la belle Sophie, laissez-moi me retirer; je regrette que vous ayez rompu un silence qui , en respectant nos sentiments réciproques, permettait des rapports de famille et d'amitié désormais impossibles.

— Oh ! vous ne vous en irez pas sans m*avoir dit un mot, une parole d'espoir, de consolation.

— Je m'en irai sans avoir répondu à des confidences qui m'ont attristée d'abord , qui m'outrage-

raient en se renouvelant j reprit Sophie avec hauteur.

— ^^Je vous en conjure , diles-moi qu'un jour, fbrce de sacrifices, d*ainour, d'adoration et de larmes, j'aurai raison de cette froideur.

— Jamais! dit implacablement Sophie.

— Jamais!... répéta Simon dont l'œil brillait, dont le visage pâle s'animait, dont la fièvre envahissait le cerveau. Jamais!... C'est un mot impossible!... Je veux que vous m'aimiez, Sophie; vous m'aimerez!

— Prenez garde, mo«sieur ; au nom de votre sœur, de votre mère, de Dieu, de tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, je vous adjure de ne plus dire un mot, de sorlir d'ici ou de me laisser libre d'en sortir.

— Prenez garde à votre tour de me braver l reprit Simon dont l'amour furieux et provoqué brisait enfin toute entrave et qui arrivait à ce paroxysme de réac-

vtion violente qui est le dénoûment du Tartuffe, Ah ! vous invoquez ma sœur qui n'est peut-être pas ma sœur, et ma mère qui n'est peut-être pas ma mère! Est-ce que j'ai d'autres sentiments , d'autre amour, d'autre foi dans l'âme que votre pensée? Vous m'avez détourné de toutes mes résolutions, vous avez troublé ma piété , vous avez compromis mon salut éternel. Je veux du bonheur pour tout cela!

— Taisez- vous! taisez-vous, monsieur, dit Sophie avec indignation, vos propos sont des offenses ;

je De faisais que vous plaindre, je vais vous mépriser!

— Eh bieu ! méprisez-moi doue pour quelque chose , dit Simon hors de lui en essayant de prendre Sophie dans ses bras et de l'approcher de seslè\Tes.

— Au secours! au secours! s'écria Sophie qui se raidit contre Tétreinte de Simon et lui mit ses deux mains crispées sur le visage.

La porte s'ouvrit avec violence, Simone entra , et comme une lionne se jeta sur son frère, qu'elle s'efforça de repousser.

Simon lâcha prise en poussant un cri. 11 sentit une goutte de sang sur sa joue ; les mains de Sophie l'avaient déchiré. L'excès de sa fureur le calma tout à coup. Il recula, regarda les deux jeunes filles qui se pressaient dans les bras l'une de l'autre et dont la sainte colère transfigurait la beauté ; il se sentit bas, misérable, écrasé devant cette double et resplendisj santé image de la jeunesse pudique.

— Oh ! je me vengerai! et vous me payerez cher cet affront, leur dit-il les dents serrées avec rage.

Puis, se cachant la tigure dans les mains, il sortit.

LA VOIX DU SANG Wt)

En se retrouvant seules, Simone et Sophie se regardèrent avec une sorte d'épouvante. Puis les larmes vinrent détendre leur courage.

— Oh I le monstre ! s'écria Simone en sanglotant sur l'épaule de son amie; pardonne-moi.

— Pourquoi te pardonnerais-je? répondit Sophie.

— Je vous avais laissés seuls, parce qu'il m'avait suppliée de lui permettre cet entretien. J'espérais que l'amour l'avait purifié, adouci. Mais non, Dieu n'accorde pas à tous ce miracle, j'aurais dû te prévenir.

— Me prévenir ? C'était inutile. Je savais bien quel sentiment M. Simon avait pour moi. Quand tu nous as laissés, je m'attendais à ses paroles. Je ne J'en veux pas; je te plains d'avoir un tel frère.

— Oh ! il n'est pas mon frère, dit Simone avec énergie, j'en atteste tous les élans de mon cœur qui m'éloignenl de lui ! C'est une fatalité qui nous fait vivre sous le même toit.

— Qu'allons-nous devenir, ma pauvre Simone ? Je ne peux plus m'exposer à le rencontrer. Tu viendras me voir. Le regard qu'il nous a jeté en s'en allant m'a donné le frisson. Il se vengera.

— Ne crains rien, reprit Simone avec un mouvement de tête héroïque. Les liypocrites n'ont plus d'armes quand ils sont démasqués. Nous avons pour nous défendre, toi ton frère, moi mon fiancé, et Dieu qui bénit la jeunesse et l'amour. Je ne le crains pas!

— Oh ! dit Sophie avec un air de doute, il nous sera fatal.

— Tais- toi, tu es folle, répondit Simone en essayant de sourire, mais en pâlissant; tu m'ôterais de mon courage, avec tes idées noires. Je me fais un plaisir de voir sa mine quand nous nous retrouverons en présence. Je crois que tu Tas un peu égratigpé, et j'ai la preuve maintenant qu'il a un peu de sang dans les veines !

— Ne plaisante pas, Simone; ou plutôt ne cherche pas à me tromper ; au fond, tu as aussi peur que mqi.

— Eh bien, c'est vrai ! reprit Simone en frappant du pied : je ne veux plus rester dans la même maison que lui ; je m'en vais avec toi.

Sophie réfléchissait.

— Écoute, dit-elle après quelques minutes de méditation, il y a peut-être un moyen de l'empêcher de nous nuire : c'est de paraître indifférentes à son injure. Si nous gardons un secret absolu sur ce qui s'est passé, si tu n'en parles pas à la baronne de

LA VOIX DU SANG 24 i

Bruval,que ce récit affligerait bien inutilement ; si, quand tu le reverras, tu n*as ni raillerie cachée, ni mépris apparent dans tes paroles, peut-être bien que, se sentant moins embarrassé, moins humilié, il préfércra Toubli à des menaces et à l'hostilité. Le ridicule peut le rendre impitoyable ; mais imposonsnous la contrainte de le traiter gravement, sérieusement : peut-être alors nous saura-t-il gré de notre réserve !

— Lui pardonner ! Vécria Simone dont les instincts fiers reprenaient le dessus ; trembler devant lui! moi qui le prenais en pitié et qui Taimais presque !

— Il ne s'agit pas de lui pardonner, mais il s'agit de mettre un peu de prudence dans notre conduite. D'ailleurs, si mon frère savait ce qui s'est passé, crois-tu qu'il n'aurait pas le droit de s'offenser? Pense à ton amour, à ton mariage, ma chère Simone; ne semons pas de haine entre nos deux familles. C'est bien assez des rancunes de M. Simon I

— Tu as raison, ma chère Sophie, tu es la sagesse dans toute sa beauté. C'est dommage. Il est bien dur de garder en soi tant de mépris. Mais, j'y pense ; comment expliquera-t-il ses égratignures, car il est décidément balafré ?

— Ne ris pas ainsi, dit Sophie, car je croirais que tu as toujours peur, et je tremblerais à mon tour.

— Pourquoi trembler ? Parce que lu as légèrement éraillé son masque béat ; ce sont les seules traces de la vertu qu'il puisse porter au visage ! Tu Tas décoré, ma chère.

— Chère folle! tu es vaillante. Donne-moi do ta force, dit Sophie en Tembrassant.

— Ma vaillance est peut-être de la poltronnerie, mais, à nous deux, nous saurons bien le vaincre.

Les deux amies se séparèrent, gardant chacune au fond de Tâme une angoisse,* une terreur. Elles sentaient bien que Simon était incapable de pardonner, et elles s'attendaient h quelque représaille sournoise ou violente.

Pourtant, les apparences semblèrent faites tout d'abord pour les rassurer. Le lendemain delà scène que nous venons de raconter, Simon écrivit à la baronne de Bruval que ses occupations nécessitaient une habitation temporaire de sa part au bureau du journal ; et huit jours après ce premier avis, il proGta de l'absence de Simone pour venir annoncer respectueusement à la baronne qu'il quittait la France. M. Emmerie était chargé d'une mission extraordinaire en Russie, et l'emmenait comme secrétaire.

M™« de Bruval dit à Simon, en lui tendant la main :

— Je vais prier Dieu, mon fils, pour qu'il veille sur vous.

— Et pour qu*il me tienne éloigné le plus longtemps possible , n'est-ce pas , madame ? répondit Simon avec ironie.

— Si vous devez, en effet, n'avoir jamais pitié de moi, repartit la baronne avec une dignité triste, il vaut mieux, pour les lois sacrées de la famille offensée par vous, que vous restiez longtemps éloigné. La solitude ne fait souffrir que moi ; nos réunions sont des outrages à Dieu.

— Je vous laisse Simone, qui charmera cette solitude.

, — Simone est en effet ma seule joie, ma seule espérance, et je pourrais dire mon seul enfant, mon fils, si je n'étais disposée à vous aimer aussi, quand vous m'aimerez ; mais Simone va me quitter, elle se partagera entre deux familles ; elle aura d'autres devoirs. Je vais être bien seule. Pensez quelquefois à cette solitude. A distance, les torts s'amoindrissent et disparaissent; vous me pardonnerez d'être votre mère, quand vous ne me verrez plus.

— Vous parlez toujours, madame, comme si nous pouvions être tous les deux vos enfants. Il me semble que Simone est trop visiblement reconnue pour que je sois autre chose qu'un étranger dans sa famille.

— Un étranger I vous, Simon? Ah I vous méconnaissez mon cœur. Par les larmes que vous m'avez

coulées, par le supplice dont vous avez élé Tinstrumeut providentiel, par les doutes que je n'ai pu dissiper, vous m'êtes cher, et si dans voire enfance j'ai eu des torts, si je n'ai pas, à force de tendresse, contraint votre affection , mon repentir, ma douleur devrait vous attendrir.

— C'est précisément par respect pour cetle douleur que je m'éloigne. Je sens bien que je suis un embarras dans cet intérieur; quand Simone vous fait sourire, j'arrive comme une ombre lugubre, et j'efface la joie. Mon départ vous délivre. Je serais un épouvantait pendant la noce. D'ailleurs, vous avez voulu que j'eusse de l'ambition, j'en ai!

— Partez donc, mon enfant, et quelque sentiment que vous ayez dans l'âme, comme je ne puis être votre juge, je vous bénis du fond du cœur.

Simon s'inclina. et baisa la main de la baronne. Comme il se relevait et se disposait à se retirer, M™« de Bruval lui dit :

— Vous n'attendez pas Simone pour lui faire vos adieux?

— Oh I gimone ne me tiendra pas rigueur. Elle n'est pas trop exigeante sur les devoirs fraternels, répondit Simon avec un singulier sourire.

M"™c de Bruval n'ajouta pas un mot. Elle le suivit du regard, se demandant tout bas si elle devait voir dans ce départ une menace ou un allégement à ses

douleurs. Gomme elle ignorait ce qui s'était passé, elle ne s'expliquait pas facilement que Simon, appuyé par une coterie puissante, pouvant faire son chemin sous l'habile direclion de l'abbé Lemerle et du salon de M™« de Brignolles, appartenant à la rédaction d'un journal qui comptait dans l'opinion, sacrifiât tous ses avantages pour suivre M. Emmerie en Russie. Elle ne savait pas non plus que Simon était une sorte de sentinelle placée auprès de l'académicien pour le surveiller, beaucoup plus que pour l'aider.

Quand Simone apprit que son frère parlait le jour même, qu'il était parti et que son absence pouvait aussi bien durer quelques années que quelques mois, elle eut un soupir de satisfaction, un éclair de joie, un dégonflement du cœur qui se traduisit par des chants. Ainsi le mauvais génie était vaincu ! Il se re- . tirait de la lutte; plus de crainte, plus de oes causes d'irritation qui aigrissaient à chaque instant sa belle humeur. Elle courut à la baronne, et lui embrassant les deux mains avec une vivacité enfantine :

— Oh! maman, lui dit-elle, comme nous allons être heureuses I Je suis bien votre enfant, moi, toute seule! Simon n'est rien, il n'est pas votre lils, pas mon frère, c'était un étranger qui. vous torturait. 11 est parti. Bon voyage! nous pourrons nous aimer l

— Tais-toi, Simone, disait la pauvre Antonine

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en souriant à demi, ne tente pas le malheur, et prends garde de dire des paroles téméraires; jusqu'à ce malheureux testament, il nous faut tout redouter.

— Oh ! pour ma part, je ne crains rien ! Il ne sera donc pas là comme un témoin sinistre quand je me marierai! J'avais peur de sa présence* Je regrette que M. Ëmmerie soit absent; j'aurais eu du plaisir à roffusquer de mon mariage; nous ferons venii: Tabbé Marcellin. Écrivez-lui, ma mère ; moi je cours prévenir Sophie, et si je rencontre M. Valenlin, je lui dirai que vous l'attendez, n'est-ce pas? pour fixer définitivement le jour.

— Tu me donnerais confiance, si je pouvais espérer du bonheur, dit la baronne.

— Pourquoi ne pas espérer, ma mère ? L'espoir est une prière ; désespérer, c'est blasphémer !

Et Simone s'échappa du salon en appelant à grands cris miss Simpson, pour qu'elle l'accompagnât chez son amie. La pauvre miss Simpson, qui n'osait plus ouvrir un livre depuis qu'elle savait à quel point sa lecture lui avait fait oublier ses devoirs, était toujours préparée, équipée pour des promenades et des courses. Car Dieu sait si les préparatifs du mariage nécessitaient des sorties fréquentes !

Simone entra comme un tourbillon dans la chambre, dans le sanctuaire de la jeune Muse :

— Victoire ! victoire ! s'écria-t-elle, nous triomphons!...

Elle s'arrêta tout à coup. M^'® Sophie Girod, surprise, dans les larmes, se levait pâle et les traits contractés, pour lui tendre les mains, en essayant de cacher quelque chose.

— Qu* as-tu donc? demanda Simone alarmée.

— Rien, rien, tu le sauras plus tard! Mais que disais-tu donc en entrant, quelle est cette victoire?

— Oh! ma chère, plus de terreur! Simon est parti pour longtemps; il est en Russie, et ne reviendra peut-être pas avant un an.

— Il est parti, dis-tu? répliqua Sophie Girod avec précipitation. Oh! alors, je comprends tout, et je puis tout te dire! Le lâche! il s'est bien cruellement vengé !

— Mon Dieu! qu'est-il donc arrivé? Parle, parle vite!

— Tiens, regarde. Et Sophie prit sur une table, derrière elle, un journal froissé par ses mains convulsives.

— Qu'est-ce que c'est que cette feuille?

— Lis!

— Est-ce que je peux lire? J'ai le sang à la têle, (les larmes dans les yeux; dis-moi ce qu'il y a là.

— Ce journal est celui auquel M. Simon travaille, et ce qu'il y a là sur cette page, qu'une main perfide

m'a adressée, c'est ma honte, c'est mon déshonneur, c*est un article infâme qui calomnie toutes mes aspirations, qui interprète odieusement tous mes succès.

— Et c'est Simon I Oh ! le lâche ! Il part après la vengeance et avant le châtiment!

— Avais-je raison de trembler? demanda la pauvre Sophie en éclatant en sanglots et en tombant dans un fauteuil.

— Pardonne -moi, s*écria Simone «n se jetant à ses genoux, c'est moi qui t'ai exposée à ses insultes; mais, va! je te vengerai.

— Ah ! ne sois pas sa sœur et ne me venge pas, dit avec vivacité Sophie Girod ; à quoi me servirait de l'humilier encore? La blessure en serait-elle moins reçue, et le monde en aura-t-il moins envenimé la plaie? S'il était resté, j'aurais fait tous mes efforts pour te cacher ce nouveau chagrin. Moi , qu'une vocation fatale entraîne peut-être, je suis destinée à bien d'impudentesTailleries. C'est là ma première épreuve. La gloire des femmes participe toujours du martyre,

et je suis tentée de croire à mon avenir, puisque je . commence à être outragée.

Sophie Girod, en parlant ainsi, était radieuse de défi, d'enthousiasme pour la souffrance. Simone l'embrassa en se relevant.

— Mais que faire? demanda-t-elle.

— Garder à nous deux ce secret que je voulais

d'abord garder seule. Puisque M. Simon est parti, je te le confie sans crainte. Tu ne compromettras pas ton bontieur en cherchant à me venger.

— Comment! c'est à moi que tu songes?

— Pour qui veux-tu donc, ma pauvre Simone, que j'aie des égards? Nous serons sœurs dans quelques jours. Mais surtout que mon frère et ta mère ne saclientrien. Qu'il n'y ait pas entre Valentmet toi ce souvenir que ton frère a peut-être voulu laisser. La baronne n'a pas besoin de ce nouveau calice. Le mal est fait, empêchons qu'ilne se propage. J'ai un orgueil qui me guérira. D'ailleurs, ajouta-t-elle avec tristesse, hors toi et mon frère, je n'aime personne et {Personne ne m'aime. Je ne suis pas tîancée, jene le serai peutêtre jamais. Une jeune fille poète, celafait peur, quand cela ne fait pas pitié. Cette calomnie infernale ne bouleverse rien dans ma vie. Laissons-la tomber. J'ai ma conscience qui m'absout, ton amitié qui me venge, la vue de ton bonheur qui me consolera.

— Oh ! tu es un ange ! reprit Simone en lui baisant les mains. Je comprends qu'il n'ait pu te voir sans l'aimer; mais je ne comprends pas, si lâche, si misérable qu'il soit, qu'il ait cru t'aimer, sans se sentir transformé et sanctifié par toi!

Les deux jeunes filles continuèrent pendant quelque temps cet entretien, où les imprécations contre Simon se mêlaient à des rêves d'avenir. Elles se sen-

laieiit Tune et l'autre atteintes d'une flèche empoisonnée, et elles s'efforçaient de l'arracher ou de se persuader qu'elles n'en mourraient pas; mais, comme après la scène violente de la rue Taranne, elles gardaient bien des alarmes sous leur assurance de coavention, et la vérité grondait, comme un pressentiment sinistre, sous le mensonge de leur confiance. On vint les prévenir que M. Valentin les attendait au salon.

— Il sait tout, dit Simone, en se dressant pâle et tremblante. Il vient le jurer qu'il te vengera, c'en est fait de notre amour!

— Pourquoi cesserait-il de t'aimer pour un crime dont tu es la première victime? dit Sophie, qui commençait à trembler aussi ; allons, du courage ! A nous deux, nous viendrons à bout de sa colère. Et, d'abord, n'ayons pas l'air d'avoir pleuré. Sourions: liens, remets tes cheveux en ordre ; prend ce bouquet, cela te donnera une contenance et cela te cachera le visage. Moi, je n'ai besoin de rien. Tu vas voir si je suis forte !

Et se tenant par la main, modulant un rire, comme une prima donna module une gamme avant d'entrer en scène, pour s'essayer et se préparer, les deux jeunes filles, les deux sœurs, allèrent au salon où M. Valentin les attendait. Elles firent à la porte une courte station, échangèrent un regard, un baiser des yeux,

Lk VOIX DU SANG 251

et elles entrèrent en riant. Ce fut en riant et en chantant aussi que M. Valentin les accueillit.

— 11 ne sait rien, se dirent les jeunes filles en échangeant un signe rapide.

— Elles ne savent rien, se dit Valentin qui leur serra la main avec transport.

Des deux paris, on se trompait avec tendresse.

— Qu'est-ce que j'apprends, s'écria le jeune officier, ce sournois de Simon, qui part sans me dire adieu! c'est mal. Aussi je vais lui écrire une grosse lettre d'injures!

Et il riait plus fort, en pressant les mains de Simone. Il ne mentait pas, d'ailleurs; il était résolu à souffleter de loin son futur beau-frère par une lettre : il venait d'apprendre qu'il était parti depuis trois heures.

— Qu'est-ce qui nous vaut ta visite? demanda Sophie avec une ombre de soupçon.

— Qu'y a-t-il d'étonnant dans la visite d'un frère? Et puis, je savais que tu n'étais pas seule; M™e de Bruval, qui m'a envoyé un petit mot, m'a annoncé que M^*' fcjimone était ici. Je ne suis pas de service aujourd'hui, je viens passer une heure avec vous. Est-ce que je vous dérange ?

Tout en parlant ainsi, au lieu de s'asseoir, Valentin se promenait à grands pas, fredonnait tour à tour dix refrains différents, venait regarder l'heure à la peu-

dule, et tambourinait avec ses doigts sur le globe de verre.

— Si tu n'es pas de service, lui dit sa sœur, tu n'as pas besoin alors de faire tant d'exercice; ces marches et ces contre -marches nous étourdissent. Assieds-toi.

Yalentin s'assit, joignit les mains, fit craquer ses jointures, bourdonna quelques notes, et se leva tout à coup, repris de sa tarentule.

— Décidément, dit Simone avec un effort, vous ne pouvez pas rester en place.

— C'est que j'ai trop de bonheur, reprit Valentin. Vous savez que M™« de Bruval m'a écrit pour fixer le jour: je viens de lavoir, d'en causer avec elle, et je vais en parler à ma mère. Ah! je compte les minutes qui me rapprochent de ce moment tant désiré !

— Vous êtes bon de m'avoir choisie et aimée, dit Simone avec une câlinerie qui était un piège, moi qui n'ai pas de fortune, qui vis dans un mystère que je vous ai confié, moi qui n'ai peut-être pas le droit de porter le nom que je porte, moi qui suis une orpheline. Vous me donnez un nom, une famille, de la gloire... car vous en aurez !

— Moi, de la gloire ? répondit Valentin. Un militaire sait-il jamais si une balle ne fauchera pas demain ses lauriers! Il est vrai, se hâta-t-il d'ajouter, que nous sommes en paii, que la guerre list finie»

et que j'ai toutes les facilités pour faire mon chemin... aux Tuileries. Celte gloire-là ne fera pas de jaloux.

— Eh bien ! je m'en contente, dit Simone qui cherchait à lire dans ses yeux. Et je suis bien certaine que vous me sacrifieriez tout, si je vous le demandais : votre ambition aussi bien qu'autre chose, vos affections aussi bien que vos haines.

— Que dites-vous là, ma chère Simone? je n'ai pas de haine dans le coeur, puisque votre amour n'y laisse plus de place.

Valentin, en' achevant ces mots, dits avec une galanterie qui était une précaution, se dirigea vers la porte.

— Tu pars déjà! s'écria sa sœur en courant à lui, où vas-tu?

— Je vais chez ma mère.

— Tu avais une heure à nous donner et tu nous redois cinquante minutes .

— Ah! c'est que le temps passe vite auprès de vous.

— Valentin, tu es trop galant aujourd'hui pour ne pas vouloir nous tromper. Tu nous caches quelque chose ?

— Moi ! Ah çà, je vous trouve d'une curiosité bien extraordinaire! C'est vous qui avez un secret*

— Nous I dit Simone ; vous faites bien de l'honneur

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