‹ Les secrets du diableChapitre 4 sur 7 · FRANÇOIS GIRARDON · texte numérisé non relu

FRANÇOIS GIRARDON

pcro fit l'irritt;, joua la colère, et parla de mettre l'enfant ingrat en apprentissage chez son voisin Baudesson, sculpteur et menuisier. Un éclair de joie que ne put éteindre assez totale jeune rebelle, et qui parut un défi aux yeux du pauvre fondeur, détermina ce dernier à mettre ses menaces à exécution. Dieu préside toujours aux colères injustes des pères. Comme il veut que le chef de la famille demeure vénéré, même dans ses erreurs, il permet souvent que le châtiment dévie, et que le mal reste dans l'intention. Certes, c'était une étrange façon de punir Girardon que de l'envoyer chez un menuisier sculpteur! On eut beau recommander de ne lui donner que des ouvrages fatigants et capables de le rebuter, le jeune néophyte regarda ce rude labeur comme une précieuse initiation. 11 travailla sans se plaindre, sans murmurer, et il ne lui vint pas à l'esprit de demander à quitter l'humble marteau d'apprenti menuisier pour reprendre la plume de procureur. Il était là dans son centre. Cette activité mal contenue chez maître GeolTroy déborda tout à coup, si bien que Baudesson s'en fut chez son voisin le fondeur, et lui dit que ce serait un crime de lui reprendre Girardon. Cet enfant-là avait une aptitude et une facilité qui tenaient de la prédestination; il était inutile de lutter plus longtems contre le démon mtérieur qui le tourmentait; il fallait le laisser aller, il ira ii loin. Le père, honteux et fâché de voir sa feinte si mal réussir, ne voulut plus tenter une seconde épreuve. li consentit, non sans peine, et abandonna, disait-ii, son fils François à son malheureux sort.

Girardon put donc se livrer enfin, sans contrainte, à toute son inclination. Il se mit à étudier avec ferveur, et il avait à peine quinze ans, lorsqu'il peignit la vie de sainte Julesdans une chapelle érigée en l'honneur de cette sainte près de la porte de la Madeleine, à Troyes; chapelle entièrement détruite aujourd'hui, et que nous aurions voulu voir conserver comme un pieux monument, comme le premier jalon d'une route glorieuse. Girardon, par son amour de son pays, a ôté pour jamais à Troyes le droit d'être ingrate envers lui. Pourquoi a-t-on laissé détruire ces peintures naïves, d'un mauvais goût même, s'il faut en croire les contemporains, mais qui n'en étaient pas moins les tâtonnements du génie? Ces ébauches ressemblaient aux lueurs premières et timides que projette le soleil. Â cette clarté encore incertaine, les couleurs sont douteuses, les ombres mal placées; mais le voyageur se retourne déjà avec joie et avec respect pour saluer le grand jour qui se lève derrière la montagne.

Girardon eut bientôt compris que les leçons du sculpteur chez lequel il travaillait ne lui suffisaient pas. Alors il lui arriva souvent de quitter l'atelier et d'aller dans les églises se recueillir et rêver. Souvent, l'extase lui faisait ployer le genou sous les superbes arceaux de la cathédrale, et il se mettait à prier, confondant dans son adoration le Dieu qui inspirait si magnifiquement les artistes, et les artistes qui savaient si bien honorer Dieu. 11 entendait ce poëme sublime chanté par toutes ces ogives et par tous ces vitraux ; et en sortant de cette retraite mystique, l'œil en feu, le front agrandi, Girardon étendait les

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bras vers l'avenir et criait le fameux : « Moi aussi! » qui a toujours été la révélation des grands hommes.

Troyes possédait dans ce temps-là, en plus grand nombre qu'aujourd'hui, des ouvrages de deux sculpteurs célèbres, François Gentil et Domenico. François Gentil était Troyen, et Domenico était de Bologne, élève, diton du Primaticc, auquel François T'" avait donné à Troyes l'abbayede Saint-Marlin-ès-Aires. Girardon développa ses heureuses dispositions par l'analyse des œuvres de ces deux maîtres : œuvres qui avaient déjà éveillé, avant lui, le sentiment de Pierre Mignard; œuvres si belles et si abondantes, au dire des contemporains, que le chevalier JUeroin passa deux mois à les copier, et avoua en partant que ï'-oyes était une petite Rome. Hélas! qu'est-elle devenve cette Rome?...

Giraiclon, nous l'avons dit, se servit utilement de ces grands modèles, et quand son âme sefutassez échaulTée, quand il se crut digne enfin de toucher le ciseau, il prit un bloc de pierre et en tira une Vierge, empreinte de timidité et d'aimable gaucherie, ébauche dont la grâce naïve faisait sourire, et que le jeune sculpteur offrit, en tremblant de joie, comme un pieux hommage à sa sœur. Le premierpas était marqué dans la carrière, et il n'avait plus qu'à cont nuer, lorsqu'une occasion comme la Pro-

vldence en tient en réserve pour les belles intelligences» lui fournit les moyens de compléter son éducation artistique.

Son maître, Baudesson, travaillait pour M. le chancelier Séguier, dans son château de Saint-Lyébaut, à quelques lieues de Troyes; Girardon l'y accompagna. Son air rêveur, sa jeune figure doucement préoccupée, son regard voilé, qui semblait lire intérieurement, tout enfin frappa le chancelier. Il alla droit à cet enfant qui avait la gravité d'un homme, et le fit causer. Girardon, ému de cette démarche, parla avec attendrissement et amour de la sculpture, ouvrit son âme, et se révéla tel qu'il a toujours été depuis, passionné pour son art, et cependant doux et modeste, plein de cette candeur et de cette urbanité champenoises dont on a pu se moquer, mais qui n'en sont pas moins les glorieuses marques d'une intelligence sereine et élevée. M. le chancelier se prit d'affection pour Girardon, et, sur le bon témoignage que Baudesson lui rendit de son élève, il le fit partir pour Rome, s'engageant à suppléer, pendant tout le temps que ses études l'y retiendraient, aux petits secours qu'il tirait de sa famille.

Le voyage de Rome est le pèlerinage obligé pour tous ceux qui veulent s'initier aux secrets de l'art. Ce n'est que là-bas, parmi les ruines immenses du monde païen, sous ce ciel qui a vu passer tant de légions de grands hommes, qui a abrité de sa tente d'azur tous les empires, toutes les royautés, qui a doré du même rayon le fronton du premier Capitole et la coupole de Samt-Pierre, qui

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