‹ Les Seigneurs de MarlyChapitre 23 sur 90 · SEIGNEUR DE MONTMORENCY, ÉCOUEN , MARLY ET CHA1FAU BASSET · texte numérisé non relu

SEIGNEUR DE MONTMORENCY, ÉCOUEN , MARLY ET CHA1FAU BASSET

Bouchard paraît avoir succédé à son père vers l'an 987. Son surnom et les actes de sa vie rappellent assez la rudesse qui, au physique comme au moral, formait le fond du caractère abrupt des despotes innombrables qu^avait fait naître la loi féodale, oii pour mieux dire la loj du plus fort. Au x^ siècle, la France fut en proie aux : guerres et aux empiétements continuels des seigneurs : qui ne connaissaient que la déprédation et le pillage, et 1 la royauté et la religion même ne parvenaient pas tou- ' jours à empêcher leurs débordements et leurs révoltes . contre le souverain, les lois de la nature et celles de 1 l'humanité.

34 LtS SEIGNKURS DE MARLY.

Honte à tous ces grands criminels de lèse-humanité qui, à leurs derniers instants, se reconnaissaient coupables, se repentaient et parfois réparaient leurs injustices, et qui, par une pratique que Ton enseigne encore aujourd'hui, quoiqu'elle soit beaucoup moins suivie, pensaient racheter leurs âmes par des donations et des fondations pieuses*.

Tous ces grands noms, tous ces hauts barons du Parisis et du Vexin français et normand, tiennent une grande place dans cette histoire. Nous dirons leurs torts, car alors rien ne pouvait arrêter ce mouvement vers la guerre et la domination. Nous dirons aussi leurs bienfaits et leurs actes libéraux.

Avec Bouchard le Barbu commence la lutte des seigneurs de Montmorency contre la prééminence des abbés et de la royale abbaye de Saint-Denis.

La cupidité et Tambition de ces deux puissantes rivalités furent la cause de guerres et de querelles fatales avant tout, aux pauvres serfs et habitants des campagnes.

Examinons maintenant les chances de cette lutte inégale, souvent renouvelée, et toujours, en fin de compte, au désavantage de ces fiers seigneurs réduits à s'incliner devant le froc de simples moines.

L'abbaye de Saint-Denis, avant le roi Dagobert, n'était qu'un simple oratoire, bâti par les soins de sainte Geneviève et de quelques nouveaux chrétiens convertis par les prédications de saint Denis, premier apôtre du

F I. Les seigneurs, pour effacer leurs crimes énormes, c'est l'expression de la plupart des Chartes, et pour esquiver les peines de l'enfer, donnaient des biens souvent mal acquis ù des moines et taisaient

l'aumône à des gens riches.

BOUCHARD 11 Lh: BxVRBU. 35

Parisis, et qui fut martyrisé auprès de Montmartre, ainsi que Ruth et Eleuthère ses compagnons; cet oratoire avait donc été édifié sous le règne du roi Glovis.

Le roi Dagobcrt l'ayant destiné pour sa sépulture et celle de Ses successeurs, fit la fondation de cette célèbre abbaye, qu'il fit couvrir de lames d'argent, en 63g ; mais Tun de ses successeurs les fit enlever, parce que son trésor se trouvait vide.

L'empereur Gharlemagne en fit Tinauguration, en l'an 770, avec une grande magnificence, et plusieurs rois l'agrandirent, la dotèrent et l'embellirent, notamment Charles le Chauve, qui dans une charte donna à ladite abbaye tous les droits et immunités sur une longueur de neuf lieues sur la rivière de Seine.

Le roi Louis VII fit aussi de grandes concessions et de grandes largesses à cette abbaye.

Enfin, le plus illustre de ses abbés, le grand Suger, précepteur de ce roi, l'acheva, et les quelques constructions ajoutées depuis furent si peu importantes qu'elles ne contribuèrent que bien peu à son étendue et à l'éclat de cette basilique.

Ainsi, une abbaye jouissant de richesses immenses et de droits des plus étendus ; de plus, placée sous la sauvegarde du souverain, qui avait intérêt à maintenir les droits et les biens que lui ou ses prédécesseurs avaient accordés à la plus riche abbaye du royaume : voilà Tennemi auquel Bouchard s'attaquait^ que ses successeurs attaqueront à leur tour; voilà à quelle puissance le sire barbu de Montmorency se heurtait pour tomber et venir à résipiscence implorer son pardon aux genoux d'un abbé, et incliner son épée devant la mitre et la crosse. Quels sentiments de rage devaient agiter

3fi LES SEIGNEURS DE MARLY.

ce fier chevalier, si le repentir n^était pas effectivement dans son cœur 1

Si nous avons donné un aussi long préambule à ce chapitre, c'est qu'il importait beaucoup de faire connaître au lecteur et Forigine de la lutte et Tennemi toujours debout pendant des siècles auquel les sires de Montmorency s'attaquèrent en maintes occasions.

Le baron de Montmorency avait épousé la veuve d'un chevalier nommé Hugues Basseth (ou Basset). En son vivant, celui-ci possédait un château ou forteresse dans une île un peu au-dessous de Saint-Denis en la rivière de Seine, d'où vint le nom de Château-Basset donné à ce fief. Bouchard reçut ce château pour la dot de son épouse, et sans s'inquiéter des risques d'une querelle avec l'abbé de Saint-Denis, et de plus s'obstinant à ne pas vouloir reconnaître les droits de l'abbaye sur la Seine et l'hommage auquel il était tenu envers l'abbé et le monastère, il se mit à piller les biens de l'abbaye, s'empara d'une forteresse en bois dans l'île de Saint- Denis et en fit bâtir une autre dans le voisinage d'où il faisait des incursions sur les terres des moines qu'il ravageait sans obstacles. Le roi Robert fit abattre cette forteresse et Bouchard s'en vengea sans ménagement sur les moines; ce fut alors qu'en 998 le roi lui donna Montmorency et se l'attacha particulièrement.

Voici en quels termes l'historien du roi Robert le Pieux raconte ce fait *.

« Le roi Robert voulut que l'église de Saint-Denis fijt

T. Vie i'u roi Robcri /'* ou Clironiqne, Epitome vitœ Roberti Regis' par le moine Helgaud ; chapitre vu. — Dom F élïbien, Histoire de Paris ; p. 124.

BOUCHARD II LE BARBU. By

absolue de tous les griefs voisins et mêmement de Bouchard à la barbe, qui lors tenait un chatel en fief de Féglise de Saint-Denis, en une islc de Seine, de par sa femme, et sa femme d'un sien mari qu'elle avait ot paravant qui avait nom Hue Basset, moult grevail cils Bouchard et l'église et ses hommes, au roi se complaint l'abbé Vivian qui l'église governait au temps de lors, admonesté fut qu'il chassât hors de lui telles choses, et qu'il cessât ses griefs, et pour ce que celui ne le voulut, le roi, par le conseil de ses palazins, commanda que le château fût abattu, et pour ce que le roi savait bien que celui Bouchard était ému contre l'église, il ordonna pour le bien de paix, par la volonté de l'abbé et du couvent, et souffrit qu'il fermast une forteresse à trois lieues de Saint-Denis, que l'on appelle Montmorency de lès la fontaine Saint-Valery, par telle condition que icelui Bouchard, et tous ceux qui seraient seigneurs après lui de cette forteresse, feraient hommage à l'église du fief qu'il tenait à cause de sa femme, en la devant dite isle et au chastel de l'église es autres lieux, et avec ce fut ordonné et ajouté que tous les fietïés qui demeuraient à Montmorency se mettraient en otage en la cour de l'abbé deux fois par an, à Pâques et à la Saint-Denis, ne en nulle manière ils ne requerraient congé d'issir hors de léans, jusqu'à tant qu'ils eussent répondu des choses de l'église qui auraient été ou soustraites ou amenuisées, ou prinses par Bouchard, ou par ses hommes, et que ils auraient fait pleine satisfaction selon droit au martyr saint Denis de toutes ces choses à la volonté de l'abbé et du couvent. Et quiconque serait trouvé en méfait envers l'église et il s'en fuyait après pour garentisse à Montmorency dedans les quarantes jours que Bouchard ou ceux

qui après lui seront, serait admonesté de par Tabbé pour la justice de ce méfait ; il amènera le malfaiteur devant l'abbé en sa cour pour justicier devant lui. Et si le malfaiteur ne se veut octroyer aux conditions nommées, Bouchard ou ses successeurs, le bouteront hors de toute sa seigneurie.

Et le doivent avoir comme ennemi de TEglise jusqu'à tant qu'il s'abandonnera à la justice de l'abbé.

Toutes ces conditions jura Bouchard pour lui et pour tous ceux qui après lui viendront*, en la présence du roi et des barons. )>

Le moine Jacques Doublet rapporte la charte du roi Robert donnée à Saint-Denis pour la répression de Bouchard, à peu près dans les mêmes termes.

Il y a plus ou moins d'amertume en cet acte, et Bouchard n'y est pas épargné. Dès les premiers mots de cette charte, on se plaint de l'oppression que fait régner Bouchard sur les ter-res de l'abbaye, et des vexations qu'il fait endurer aux pauvres, à l'abbé, aux frères, aux moines du couvent, et envers l'Eglise, et cela d'une manière intolérable. Il y est dit aussi qu'appelé par l'abbé en sa cour de justice, Bouchard a répondu par des injures à cet appel, et que persévérant dans sa malice, et malgré la sentence du roi rendue en son pa lais, le sire Bouchard ne s'est pas amendé, que son château de l'île Basset sera renversé {eversioîie castri sut advei^sus Eclesiam et pauperes ejiis). La fondation du château de Montmorency et sa situation y sont mentionnées de la même manière que nous Tavons rapporté plushaut^.

I. Antiquités de Saint-Denis, par Jacques Doublet, paçcs 82?, 824 et suivantes. Cartulaire blanc de Saint-Denis; tome v, p. 45.

Page 1