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CHAPITRE II

JUDAÏSME

Personnages et scènes bibliques. — Les représentations de nos premiers parents sont innombrables ; dans l’embarras du choix, nous nous contenterons de quelques types; notre copieux inventaire du Nu à l’Eglise en fournira beaucoup d’autres. Selon la légende biblique, Adam et Eve doivent être représentés en peau, avant le péché originel, et vêtus de peaux, après. Certains artistes y sont allés franchement et, couverts par les textes sacrés, nous ont servi un plat nature, sans cresson ; mais la fabrique effarouchée a parfois protesté, comme pour l’autel en orfèvrerie de Saint-Jacques, à Pistoja : maître Pietro, de Florence, montra Adam et Eve sans la moindre fioriture ; les maîtres de l’œuvre, scandalisés, mandèrent en vain un orfèvre de Sienne, pro decidendo questionem vestentium . Le divin et pudique Raphaël, lui-même, fut bien obligé de nous montrer Eve, avant la cueillette de la pomme, vêtue seulement de son innocence et sans la moindre interposition des mains. Au Campo-Santo, de Pise, Adam subit l’opération césarienne, aussi nu qui1 Eve, à la sortie de son flanc (1), aidé par le malin esprit. De même dans la Chapelle Sixtine, les sexes sont évidents à la naissance d’Eve, mais après la faute, Michel-Ange les affuble d’un brayer de pampres. Toutefois, rara avis , l’Eve de la chaire à prêcher de la cathédrale d’Anvers et celle de la cathédrale de Reims sont complètement drapées !

Quant au dessin de la région sexuelle, peintres et statuaires suivent la convention : point de vulve et l’organe viril réduit à sa plus simple expression, ce qui jure surtout sur les colosses de Michel- Ange ; enfin, le pubis de l’un et l’autre sexe toujours chauve. Théophile Gautier s’élève contre ce préjugé artistique, dans les strophes

(1) D’où la flagornerie des féministes qui font de la femme une « côte d'or » — chef-lieu Dijon! — et comparent sa tête à un caillou... du Rhin — le caillou de l’ours; mais caillou, sans autre désignation, suffit.

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« éblouissantes » — le qualificatif est de Paul de Saint-Victor — de sa fameuse priapée, Musée secret , dont il a renié, pour le cant dirat-on, la paternité ; mais la pureté du style, la finesse de l’esprit et la richesse de la rime, trahissent le prestigieux auteur d 'Emaux et Camées .

Des déesses et des mortelles Quand ils font voir les charmes nus,

Les sculpteurs grecs plument les ailes De la colombe de Vénus.

Sous leur ciseau s’envole et tombe Le doux manteau qui la revêt,

Et sur son nid froid la colombe Tremble sans plume et sans duvet.

Il pardonne aux Grecs, où l’épilation était habituelle (1), et s’en prend aux modernes, qui n’ont point cette excuse, de ne pas suivre l’exemple du Titien,

Roi des tons chauds et diaphanes,

Soleil du ciel Vénitien.

Ses nymphes et ses courtisanes,

Elles étalent bravement Dans sa pâleur mate et dorée Un corps superbe où rien ne ment.

Et l’on voit sous leurs doigts d’ivoire, Naïf détail que nous aimons,

Germer la mousse blonde ou noire Dont Cypris tapisse ses monts.

Mais nos peintres tondant leurs toiles Gomme des marbres de Paros,

Fauchent sur les beaux corps sans voiles Le gazon où s’assied Eros.

Au corps du serpent, enroulé autour de l’arbre de la science du Bien et du Mal, est soudée, tantôt une tête de jeune homme, l’em-

(1) Seules, rappelle le D.r E. Callamand ( Chron . médic.), les prêtresses d’Astarté ne s’épilaient jamais, « pour que le triangle de la déesse marquât leur ventre comme un temple ». (Pierre Louys, les Chansons de Bilitis.)

blême du ménage à trois ; tantôt la figure d’une femme, le symbole de la tentation. Sur une miniature d’une Bible ancienne, nous avons vu Tanimal diabolique avec deux têtes ; l’une tente Adam. l’autre Eve.

Il est curieux d’étudier les artifices auxquels les artistes embarrassés ont recours, « pour masquer la nature » du premier couple humain. Les uns s’en tirent par la position des corps enchevêtrés ou isolés, de trois quarts, tels Hubert et Jean Yan Eyck, dans les volets de Y Agneau , de Saint-Bavon (Bruxelles) ; le Premier baiser, de FJatters (fig. 259). Le Paradis 'perdu, de Jarains du Peyrou (Montpellier) : les autres s’ingénient à diriger un rameau, tenu à la main ou provenant d’un arbuste du voisinage, à « l’endroit où l’homme se bifurque », dit Dante, comme Lucas Granach (Berlin). D’autres sauvegardent les bonnes mœurs, à l’aide d’une ceinture de feuillage ou d’un paquet de feuilles, tenu par les intéressés au bon endroit, tels Michel- Ange et HansMemling (Vienne) ; d’autres encore, par exemple François (Trinité de Paris), voilent Adam avec les cheveux flottants d’Eve, poussés par le zéphyr sur le point culminant. Sa chevelure lui rend aussi le même office, à moins que ses mains, à la façon des Vénus antiques, couvrent l’une le sein, l’autre le pubis, ou les deux la poitrine, au préjudice du reste. Les Eues graciles, infantiles, de Botticelli et de Granach, qui, d’après le mélancomique J.-K. Huysmans, « sont des courtisanes maigriotes et bouffies, avec des têtes rondes à petits yeux de crevettes, des lèvres modelées dans de la pommade rosat, des seins en pommes remontées près du cou », ne se préoccupent pas de leurs pommes d’apis imperceptibles et les laissent baller librement. Des Primitifs surtout ont imaginé de dissimuler les organes mis à l’index, en piquant le corps entier de longs poils, comme dans l’hypertrichose d’Esaü, sauf aux extrémités et aux seins, par exemple, le tableau de Jean Bourdichon (1510). Certains ont résolu la difficulté, à la façon d’Alexandre, en coupant, ni plus, ni moins, le nœud gordien, le corps du délit, le sujet en litige ; ainsi paraît Y Adam eunuque du couvent de Saint-Grégoire, du Mont- Athos, qui, déplus, est comme sa compagne, privé de nombril, « la première bouche » du Dante; « cette partie, dit-il, par où nous prenons notre première nourriture. »

Astre du ventre,

Œil blanc dans le marbre sculpté.

Un des plus fameux tableaux de Jean Santerre présente cette par-

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ticularité ombilicale, qui concorde avec le récit de l’Ecriture (1). Dans quelques manuscrits, le sexe n’apparaît qu’à la sortie du paradis; avant la désobéissance, en effet, il n’avait aucune raison d’être et cependant la Genèse (2) assure que Dieu fit Adam « mâle et

femelle », donc hermaphrodite; or pas un seul artiste n’a encore osé se conformer à ce texte !

Quant à l’essence de l’arbre édénique, elle a son importance pour la détermination de la nature du fruit défendu et varie suivant l’époque et la contrée. Auxne siècle, en Grèce et en Italie, c’est le figuier qui domine, sans doute en raison de la forme du fruit; au xive siècle, le pommier, en Normandie; au xvie, le cerisier, en Picardie. Par la suite,

(1) Le D1 2 P. Noury a donné à la Chron. méd. un Adam et une Eve, sans nombril, tiré de Y Anatomie deF.-M. Didier (1778). Ces exemples ne sont pas très nombreux, quoique conformes à la légende biblique.

(2) Ch. I, v. 27. Dieu créa l’homme à son image. 11 le créa à l'image de Dieu : il les (les animaux et l’homme ?) créa mâle et femelle.

au pays où fleurit l’oranger, l'arbre de l’Eden est tout indiqué ; en Espagne, c’est le bananier, la banane, unie à la figue, formerait l’image emblématique du sexe masculin ; au mont Athos, couvent de Saint-Grégoire, l’arbre à serpent est un oranger ; mais dans l’art, c’est la pomme d’Adam qui a prévalu, personne n’a songé aux prunes Monsieur et cependant n’était-ce pas le fruit de circonstance ?

De nombreuses compositions déshabillent nos coupables parents, longtemps après la chute... sur la coudrette : Adam et Eve , de Joseph Gesari ; Adam et Eve , après leur désobéissance , de Michel Ange (fig. 177) (1), et pleurant la mort d’Abel (fig. 258), du même peintre ; les fresques d’Antonio Yitte, à Pistoia ; le Premier berceau. marbre d’Auguste Debray (Bruxelles) ; le Paradis perdu, groupe deJarains du Péron, où nos premiers parents, longtemps après la faute, sont vêtus de leurs cheveux, etc.

Jusqu’à la Renaissance et souvent après, les personnages de l’histoire sainte, Adam et Eve, en particulier, manquent absolument d’expression, et se contentent de s’exhiber sans vestiture ; le peintre Julien Hervé, de notre époque, «le créateur de l’expressionnisme »y s’est donné à tâche de combler cette lacune, dans Adam et Eve, la Tentation de saint Antoine , etc. Mais le Dominiquin, pour ne citer que celui-là, était déjà un excellent « expressionniste», sans s’en douter : précisément dans la Fuite du Paradis (palais Barberini), il a « exprimé », avec son énergie habituelle, dit Paul de Musset, « les sentiments de la honte, de la douleur et du repentir... », trois expressions dans la même physionomie !

Dans toute scène du Déluge , une place importante est réservée à une mère désespérée, les vêtements en désordre, les mamelles au vent; à l’une d’elles s’attache un enfant qu’elle serre fiévreusement dans ses bras. Ainsi Michel- Ange (Sixtine), Raphaël (Loges), le Poussin (Louvre), Antoine Garrache (Louvre), Girodet (1806), J. Gossiers (Bruxelles), ont tiré partie de cette scène de désolation; Gossiers campe, au premier plan, un enfant debout qui tette, avec insouciance, sa mère, affolée et affalée aux pieds d’un arbre et qui s’arrache les cheveux de désespoir.

A cette période de dévastation se rattachent Noé faisant entrer les animaux dans T arche eiNoé dans les vignes du Seigneur, que nous

(1) Le dessin accusé des organes d’Adam, opposé au modus faciendi du maître florentin, semble donner raison à ceux qui attribuent cette toile à Baccio Bandinelli.

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retrouverons au Campo-Santo, de Pise. Le Bassan a traité le premier sujet avec une singularité inexpliquée et peu galante : il n’a peint que des femmes dans la compagnie du patriarche hébreu! Est-ce une satire ? Il est vrai que dans l’arche de bois de gopher, il y en avait au moins quatre, d’après la Genèse (1).

Quant aux autres scènes bibliques qui se prêtent à des poèmes de chair, nous les passerons en revue, non plus d’après l’ordre chronologique, mais en tenant compte seulement de leur importance.

Tout d’abord, Bethsabée au bain , dont les appas grisent ce paillard de David qui, dans son délire érotique, fait mettre à mort Urie, le mari importun. Nos rois étaient plus humains : quand ils séduisaient la femme d’un de leurs sujets,

Us le faisaient marquis, duc, prince ou chambellan.

Sous le règne de David, « le plus heureux des trois » ne l’était pas : c’était l’amant,

Ce bandit méritait la corde ; au lieu de ça,

Le drôle, ayant la pourpre, on le canonisa.

Raphaël, au Vatican, a peint la femme adultère à sa toilette, coram populo, devant des légionnaires qui défilent, tout nus, eux aussi, à ses pieds ; leurs boucliers, il est vrai, leur sont d’immenses feuilles de vigne. G. Porta dctto Salviatino l’assied devant un tub, les jambes et la poitrine découvertes ; ces appas attirent et hypnotisent l’œil ribolant du roi des emballés. La Bethsabée, de Paul Véronèse (Lyon), s’est à moitié couverte, à l’approche de David ; la coquette n’oublie que le sein droit, dont elle presse le mamelon, entre l’index et le médius gauches, comme si elle offrait au vieux roi, tombé en enfance, de reprendre le sein: « Ta bouche, bébé! » L’héroïne de G. Marratus, une beauté, et celle de Rembrandt (Louvre), un laideron, ont le costume à’ Aphrodite sortant de l’onde; les laides réalités du maître hollandais n’ont rien de comparable aux « morceaux de roi » de Rubens, son voisin. Cornelis Drostla montre, en chemise ouverte sur la poitrine, plongée dans d’amères réflexions, pensant au crâne du pauvre Urie-Yorick et se demandant, avec anxiété, s’il doit l’être ou ne pas l’être. Le tableau de Victor Orsel (1824) est expressif et bien vivant, la baigneuse est « à poil »... Mais nous

(1) Ch. VI, v. 18. Tu entreras dans l’arche, toi, tes fils, ta femme et les femmes de tes fils (Sem, Cham et Japhet) avec toi.

n’en finirions pas si nous voulions énumérer toutes les toiles commémoratives du coup de foudre, ressenti par le futur auteur, non encore repenti, des Psaumes ; c’est « la grande passion ».

D’ailleurs une autre circonstance de la vie licencieuse du roi

Fig. 178.

D'après Réveil.

satyre, remet en scène l’ancêtre décati du Christ, encore aux prises avec une jeune beauté. Vers la fin de ses jours, il éprouvait un tel refroidissement général que rien ne pouvait le réchauffer ; ses serviteurs, au courant de ses goûts libertins, imaginèrent de faire coucher auprès du vieux refroidi, en guise de « moine », une belle jeune fille, Abisaig, de Sunam. Vander Werf et Desch ont tiré de ce thème une œuvre de premier ordre (fig. 178).

L’outrage qu’Amnon, fils aîné de David, fit subir à sa sœur

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Thamar, pour justifier le proverbe « bon chien chasse de race », a inspiré une composition d’un réalisme outré, de Henri Aldgrever (1 549) . « Cette image type, dit J. Grand Carteret, qui fait voir de quelle façon le xvi° siècle aborda les sujets scabreux — de et par l’histoire sainte — montrent aussi quelle rondeur, quelle ampleur il mettait dans les gestes... expressifs. C’est comme un véritable poème de la prise de possession. »

Du vieux marcheur honoraire, David, aux juges « rameneurs » et libidineux qui surprirent au bain la Chaste Suzanne , épouse de Joaquim, la transition est toute naturelle. N’est -ce pas Diderot, écrit l’auteur du Nu à travers les siècles, qui s’est demandé pourquoi, ayant été tant de fois surprise au bain, elle continuait à s’y rendre?

Nous répondrons : s’il faut renoncer à compter les Suzanne au bain , c’est précisément, selon la remarque du président De Brosses, parce que cette « chaste »

baigneuse offre aux artistes

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